Vendredi 10 juillet 2009


La déprime des opprimés

Auteur : Patrick Coupechoux

Seuil

Le Mot de l'éditeur

Les chiffres sont éloquents : des millions de personnes souffrent aujourd'hui d'anxiété, de phobies, de dépression. La souffrance psychique n'est plus un phénomène marginal, elle est devenue un phénomène de masse en France, touchant toutes les catégories de population.Ce constat numérique demande à être interprété pour être apprécié. C'est l'objectif de cette enquête qui s'organise autour de trois axes principaux :- identifier et décrire la souffrance psychique de masse, très différente des maladies mentales « traditionnelles » selon les psychiatres, à partir d'enquêtes de terrain auprès de professionnels du soin, d'associations, d'entreprises, etc. ;- proposer des explications à ce phénomène dont la cause première semble être le travail, à la fois à travers les conditions objectives qu'il impose (stress, menace économique, licenciements, etc.) et par son absence, pour ceux qui ont perdu leur emploi, ou n'en trouvent pas ;- analyser et souligner les limites de cette pathologisation du travail en se penchant sur ses enjeux politiques : est-ce que la souffrance au travail, vécue comme inévitable, ne cache pas ce qui, dans l'évolution de notre société, est également cause de l'augmentation de la souffrance psychique, d'une précarisation des esprits ?

Patrick Coupechoux collabore au Monde diplomatique. Il a récemment publié, au Seuil, Un monde de fous (2006), une enquête neuve et bouleversante sur le monde psychiatrique français, qui reste une référence.

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Jeudi 9 juillet 2009





II

PAMIEUX

 

Notre vie recommença dans la petite ville où mon père avait choisi de poser nos valises : Pamieux.

— Pourquoi Pamieux, pourquoi pas Mirepoux ou Foix ?

— Pamieux.

— Bien. Ma douleur reprend vie.

— Tu dis quoi ?

— Rien.

— Je t’ai pourtant entendue.

— De toute façon, tu as choisi, non ?

— J’ai choisi.

— Bien. Ma douleur reprend vie.

A peine arrivée, j’eus le pressentiment que rien de bon ne pouvait nous attendre dans cette ville.

— On ne va pas s’installer ici. Tu sais bien que c’est ici... gémit maman.

Papa l’arrêta sèchement.

— Justement. Si on veut recommencer à zéro, il faut tirer un trait sur cette histoire. Nous ne sommes pas responsables des conneries de nos parents.

— Pour toi, c’est facile à dire ! Mais pour moi...

— C’est du passé, je te dis. Et puis, moi, j’avais beaucoup de clients qui venaient d’ici.

Maman pâlit.

— Tu ne vas pas recommencer ?

— Recommencer quoi ? Tu ne vas pas croire ce que disait ce torchon ? Tout ça, c’est la faute au nouveau boulanger. Il a allumé la rumeur.

— Rien n’est jamais de ta faute ! Je n’aurais pas dû me marier avec toi ! dit ma mère en s’effondrant en sanglots quand elle découvrit l’appartement minuscule que Papa avait trouvé dans le quartier du La Loumette. On y logea à l'étroit dans un rez-de-chaussée peu éclairé.

— Domingo ? c’est... c’est... étroit.

— T'es marrante, tu crois que c’est facile à dégotter. Je te rappelle que nous recommençons notre vie à zéro !

— La faute à qui ?

— La ferme ! Quand la boulangerie sera revendue, nous déménagerons !

— Qui veux-tu qui rachète une maison dans ce trou perdu ? En attendant, on fait comment ? Je dors dans le placard ?

— Oh, je vais vous en faire de la place, et tout de suite !

— ???

— Je vais gîter ailleurs, t'es contente ? T’auras toute la place du monde !

 

La Loumette était un quartier ancien avec de jolies façades à colombages. Il y avait un parc magnifique. Les canards y barbotaient à leur aise. Alors pourquoi pas moi, l’aigle descendu de sa montagne ? Heureuse comme un canard à Pamieux, telle serait ma nouvelle devise.

Pamieux, pas pire ! Bien sûr, notre trou à rats n’avait rien à voir avec la boulangerie, nichée dans la montagne avec son toit d'ardoises, qui fleurait le pain chaud et la brioche.

Mais le balcon de fer forgé qui ornait la fenêtre de ma chambrette surplombait le canal qui baignait les vieilles bâtisses. J’y passais des heures accoudée à la balustrade, à jeter du pain aux colverts qui passaient à la queue leu leu. Je rêvais de gondoles et de gondoliers sous ma fenêtre. Après le petit pont, le canal s'enfonçait sous des saules pleureurs. Je m’y réfugiais les jambes repliées sous moi, pour y lire, enivrée par le parfum des fleurs, un roman de Louis Claeys qui racontait l’histoire de cette ville au début du siècle, au temps où la sirène de l’usine rythmait la vie de ce quartier.

 

Papa était reparti à peine arrivé pour chercher du boulot.

— Dans la boulangerie, il y a du travail partout.

Il revint, à l’aube, ivre.

— Tu as trouvé quelque chose ? Tu as bu ? C’est quoi ce parfum ? Avec qui tu étais.

Comme, il ne répondait pas, elle éclata.

— Je n'en peux plus, Domingo ! je n'en peux plus ! Tu ne respectes même pas tes enfants.

— Tais-toi, femme. Tout est de ta faute et tu le sais bien !

— Comment de ma faute ? c'est moi qui t'ai demandé de te saouler, de me tromper et de faire, en plus, des affaires douteuses ?

— Tu ne m'as jamais aimé. Tu n'as jamais eu pour moi la moindre marque de respect. Tu m’as utilisé pour foutre le camp de chez papa-maman, tu t’es fait faire un enfant pour m’attacher mais tu me l’as fait payer pendant bientôt vingt ans !

— Tais-toi, tais-toi et va- t-en va-t-en loin de nous que l'on ne te revoies plus jamais.

— Et bien vois-tu, tu viens de prononcer la seule parole sensée de notre vie de couple !

Il ouvrit la porte.

— Où vas-tu ?

— Chez Esmeralda, une jeune femme ravissante que j’ai retrouvée. Rappelle-toi, une jolie rousse qui nous livrait de la marchandise là-haut. Elle m’a promis un boulot. De toute façon, je ne pouvais pas rester ici. Je ne vais pas dormir sur le canapé, non ! Les enfants ont besoin d’une chambre. Vous serez plus à l’aise sans moi. J’ai perdu l’habitude de me coucher tôt.

Maman s’effondra pour de bon.

— Tu vas vivre avec cette Esmeralda ? demandai-je à mon père. C’est une blague ?

— Non, ma belle Alys, c’est la vie. Un jour, on perd tout. Le lendemain, jackpot ! Vous êtes grands maintenant Tom et toi, vous n’avez plus besoin que papa vous tienne la main. Quand votre mère aura revendu le fonds, elle aura de quoi voir venir et vous offrir l’université. Adieu !

Plus tard, j’appris que papa avait cherché du travail dans toutes les boulangeries de la ville et même celles des villages voisins. Hélas, tout le monde avait lu les journaux. Il avait eu beau protester qu’il n’était pas coupable, même ceux qui avaient le besoin urgent d’un commis ne l’avaient pas engagé. C’est en faisant le tour des restaurants pour y trouver une place à la cuisine qu’il avait croisé son Esmeralda. Il la connaissait bien. Elle lui livrait le talc qu’il mélangeait à la cocaïne.

— Ma belle Esmeralda, c'est la poisse noire, la poisse !

— Mon petit lapin, je suis là, moi.— Esmeralda… t'es libre ?

— Un salaud qui m'a plaquée… Et ta femme ?

— Madame la sainte vertu, ses jérémiades, elle me casse et j'en peux plus.

 

Maman espéra durant plusieurs jours qu’il reviendrait, puis se décida à aller à son tour chercher du travail. Elle était confiante. Elle présentait bien.
Mais quand elle réapparut, une grande tristesse voûtait ses épaules.

— Qu’est-ce qui s’est passé ?

— Je me suis fait jeter.

— Pourquoi ?

Elle haussa les épaules.

— Notre famille est maudite !

Brutalement, maman voyait son existence basculer dans une cruelle débâcle. Même si elle ne l’avait jamais dit ni montré, elle avait été fière d'être la femme du bon boulanger qu’était mon père. Même si sa clientèle n’était guère huppée, elle avait aimé l’accueillir et la servir avec le petit plus qui faisait que chacun repartait avec la chaleur du pain frais dans la main et un petit mot d’encouragement

Sobre et élégante, elle se déplaçait avec prestance des rayons à la caisse, sans jamais laisser percevoir le poids des heures qui gonflait ses jambes. Son intérieur était méticuleusement entretenu et les meilleures clientes étaient invitées à y prendre le thé.

Et voilà qu'elle arrivait dans un placard en rez de chaussée, sombre, humide, dépouillé de tout, dans lequel elle aurait eu honte de faire entrer sa pire ennemie !

Chaque matin, pendant une semaine, elle s’arrangea devant une petite glace toute jaunie, prit une grande bouffée d'air dans sa poitrine pour se donner du courage, et partit à la recherche d'un travail.

Pousser des portes pour elle qui était née avec une situation toute faite, la gageure était énorme. A la première sonnette, au premier entrebâillement de porte, sa poitrine se serra.

Elle avait décidé de reprendre son nom de jeune fille. Elle le regretta vite. A peine, se présentait-elle, les visages se fermaient.

— Bonjour, je m’appelle Clotilde Cazaban, j’ai de l’expérience dans le commerce...

— Cazaban ?

Les refus secs et nets lui glaçaient le dos.

Le troisième jour elle entra dans une modeste boutique de fleuriste.

— Du travail ? Une toute petite seconde, je vais chercher ma mère.

La patronne arriva, une maîtresse femme au visage grave.

— Bonjour madame… heu...

— Cazaban. Clotilde Cazaban.

— Cazaban, je me disais aussi. Votre visage me disait quelque chose J’ai bien connu Alice, vous savez. Son père tenait un hôtel place Sainte-Madeleine. Vous êtes sa...

— Petite-fille !

A l'énoncé du prénom de sa grand-mère, Clotilde blêmit, c'était comme si tout son sang s’était retiré de son visage.

Elle se tenait toujours debout, digne, comme de marbre, les poings serrés dans les poches de sa veste.

— Ah ! Je suis désolé. Je ne pourrai rien faire pour vous. Les gens n’ont pas oublié. Hélas, à la fin de la guerre, il s’est passé des choses pas bien belles. A Pamieux, les murs se souviennent.

— Mais mon grand-père a été ...

— Le mien a été fusillé, mon oncle déporté... Ils les ont torturés sauvagement.

La dame prit une rose rouge, alla chercher le poing crispé de Clotilde, lui glissa la fleur dans sa main.

— Désolée, je ne puis vous être d'aucun secours. Votre grand-mère n’était pas une mauvaise femme mais on dit que sa mère assistait à tout....

Maman sortit effondrée, la malédiction collée à la peau. Elle, elle se sentait « mauvaise femme

Elle sonna chez le premier médecin de quartier qu’elle trouva, un vieil homme rondouillard et affable. L'entrevue fut brève, les mots n'arrivant plus à sortir de la gorge de ma mère.

— Chère madame, lui dit-il, vous êtes à bout. De suite, je vous prescris un antidépresseur, un tranquillisant et un somnifère. Prenez bien ce traitement, et dès que vous en avez la force, revenez me voir pour parler. J'insiste, je veux vous revoir sous peu. Nous envisagerons un traitement plus adapté. A quel nom fais-je l’ordonnance ?

Maman hésita.

— Cazaban...

— Ah, vous êtes une Cazaban ? Je comprends mieux. Je suis le docteur Labro. Ce nom ne vous dit rien ? Non, bien sûr... Un collègue du Rotary m’avait en effet raconté que quelqu’un de sa famille était revenu. Je comprends mieux. Vous avez du cran. Vous avez l’intention de rouvrir l’affaire ?

— N... non !

— Vous n’avez pas de chance, un article vient justement de sortir sur cette période trouble.

Tenez. Vous le lirez. Les noms sont occultés mais les faits sont là.

— Je ne sais rien de tout cela. Vous ne voulez pas m’en dire plus.

— Que vous dire sans vous blesser davantage. Dans toute l'Ariège, les semaines précédant la Libération virent des combats sanglants entre maquisards et allemands. Plusieurs villages traversées par l'armée en déroute connurent des jours d'horreur avec pillages, viols, incendies et prises d'otages. Les atrocités commises tant par les Allemands, que par leurs alliés et complices ou autres PPF, les représailles collectives et les exécutions sommaires, comme celles du sénateur Laffont ou son ami le docteur Labro... mon père...

— Votre père ? Je suis désolée.

— Oh, vous n’y êtes pour rien. Ces événements, vous disais-je, créèrent une psychose de haine, et provoquèrent des fractures irréductibles au sein de la population de Pamieux. La violente épuration qui s’ensuivit fut moins due à des résistants véritables qu'à des individus auxquels la Libération fournissait l'occasion de faire oublier une coupable indulgence envers Vichy et l’occupant... Votre grand-mère s’est retrouvée au milieu de ce maelström et l’a payée cher pas tant pour ce qu’elle avait fait que pour ce qui s’était passé dans l’hôtel que tenait son père. Après sa condamnation au bagne, le bonhomme fut plus ou moins réhabilité, il put prouver qu’en réalité, il travaillait pour les Anglais, mais le mal était fait, votre famille avait disparu de la région, et on n’arrête pas une rumeur d’un claquement de doigts. Je ne pourrai rien vous dire de plus, seulement vous conseiller de repartir d’où vous venez.

— Je ne peux pas.

— Alors faites vous discrète. Pamieux n’aime pas son passé. Les bétonneurs rasent à tout va et recouvrent l’histoire sous des parkings et des immeubles bon marché.

 

Les jours passèrent. Maman ne se levait plus. Elle doubla, puis tripla les doses prescrites. Elle s'endormait avec ses plaquettes de pilules bien serrées dans sa main. Elle s'éveillait parfois, juste le temps de boire une gorgée d'eau à la carafe posée sur son chevet. Jusqu'au jour où, avec détermination, de plus en plus au fond du désespoir, elle avala les médicaments qui lui restaient encore. Elle se laissa partir. C'était doux, c’était bon, très bon, l'ultime soulagement qu'elle s'accordait enfin. Le néant.

Par Goudouly - Publié dans : -*- culture
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Mercredi 8 juillet 2009



« Démarchandiser pour avancer vers le socialisme »

Entretien avec Emir Sader (l’Humanité)

 

L’élection d’Hugo Chavez en 1998 au Venezuela date un basculement quasi général du continent à gauche. Quels sont les facteurs à même d’expliquer ces victoires à répétition ?

Emir Sader. Apparemment ces facteurs sont contradictoires mais, d’un point de vue dialectique, la racine fondamentale est le rejet du néolibéralisme. Durant les années 1990, l’Amérique latine n’a pas été seulement le berceau du néolibéralisme mais son paradis. À cette époque, le continent a la gueule de bois. La réaction épidermique des mouvements radicaux contre le néolibéralisme a conduit à déloger du pouvoir les gouvernements de cette mouvance. On assiste à une réaction populaire contre la politique de la concentration de la rente et de l’exclusion sociale.


Comment ce continent est-il devenu le laboratoire du modèle hégémonique ?

Emir Sader. Les dictatures militaires et les gouvernements de droite ont cassé la capacité de résistance du mouvement populaire. C’est sur cette brisure qu’ils ont construit l’hégémonie libérale. Aujourd’hui, l’Amérique latine a radicalement changé. Jamais la gauche ne s’est retrouvée en meilleure situation. Ce ne sont pas des accidents électoraux mais la généralisation du sentiment de rejet du néolibéralisme. Lors de la prise de fonctions de Fernando Lugo au Paraguay, The Economist a publié un éditorial dans lequel il affirmait qu’il n’y aurait plus de victoire de gouvernements de gauche. Selon ce journal, avec la crise, l’agenda des conservateurs redeviendrait prioritaire avec des sujets, propres à la droite, comme l’ajustement fiscal. Cette analyse s’est révélée erronée avec la victoire de Mauricio Funes au Salvador. Le Front Farabundo Marti (FMLN), comme les autres guérillas, a compris que la fin du monde bipolaire rendait impossible une victoire militaire. Ces guérillas ont donc entamé un processus de transition vers la lutte institutionnelle.

Au Salvador, l’accumulation des forces politico-militaires s’est transformée en un véritable outil institutionnel. Les succès électoraux ont presque été immédiats. Mauricio Funes a déclaré que le président brésilien était une référence importante. Mais il a également annoncé qu’il allait entrer dans l’Alba (1). On le sait, la révolution se fait contre le capital.

En Amérique latine, un gouvernement se construit contre les schémas. Et en Amérique centrale, la chose est encore plus compliquée en raison de l’économie dollarisée. Ce continent est le seul endroit où il existe des processus d’intégration régionaux relativement autonomes des États- Unis. La ligne de démarcation ne se situe pas entre une bonne et une mauvaise gauche, comme veulent le faire croire les médias, mais entre les gouvernements qui ont signé des traités de libre-échange (TLC) et ceux qui sont pour l’intégration.


Néanmoins, des différences notables existent, par exemple entre les gouvernements du Venezuela et du Brésil…

Emir Sader. Très clairement. Ce sont des différences qui se posent à l’intérieur du champ progressiste en termes de pour ou contre le processus d’intégration régionale ou le traité de libre-échange. Le Brésil a joué un rôle très important dans le rejet de l’Alca (2). Chez les pays qui ont opté de manière prioritaire pour l’intégration régionale, certains sont en rupture avec le modèle dominant : Équateur, Bolivie, Venezuela. Les autres ont une politique d’héritage au sens de maintien des éléments hégémoniques du capital financier. Mais ils ont aussi repris l’idée de développement, et surtout amorcé une politique sociale et extérieure différente. Dans le cas du Brésil, il a gardé des aspects importants du modèle hégémonique avec l’agrobusiness. C’est un gouvernement contradictoire.


Justement, comment ces contradictions sont-elles perçues par les forces sociales qui ont porté ces gouvernements de gauche ?

Emir Sader. C’est un mouvement contradictoire avec des secteurs de gauche et des secteurs de droite. Il faut s’allier aux secteurs de gauche pour lutter contre les secteurs de droite. À mon avis, c’est ça la position juste. Il existe une autre vision de l’ultragauche qui consiste à dire que des gouvernements de gauche sont les meilleurs administrateurs du néolibéralisme parce qu’en plus ils ont un soutien populaire.


Comment les forces de gauche et les mouvements sociaux sont-ils parvenus à s’entendre pour remporter des présidences ?

Emir Sader. Il y a une meilleure compréhension de la nouvelle dynamique de la lutte sociale, politique, historique. Si l’on prend le cas de la Bolivie, l’apparition du mouvement indigène, comme sujet central, a été fondamental. Il s’agit en fait d’une nouvelle compréhension théorique du sujet. Le vice-président de la Bolivie, Alvaro Garcia Linera, a écrit un article fondamental de ce point de vue. Il y fait la critique de l’économicisme de la gauche traditionnelle en Bolivie. Celle-ci s’adressait aux Indiens en leur demandant de quoi ils travaillaient. « De la terre ? Alors tu es un petit paysan, allié vacillant de la classe ouvrière. » C’est-à-dire qu’il y avait exclusion de l’identité séculaire – Aymara, Guarani, Quechua. Qui plus est, l’analyse était d’autant plus fausse que le travail de la terre des Indiens n’est pas individuel mais communautaire. Le changement de cette vision a permis la construction y compris du MAS (Mouvement au socialisme, le parti d’Evo Morales).


Quel a été le rôle des courants dits plus traditionnels – marxistes, théologie de la libération, féministes ?

Emir Sader. Les mouvements sociaux ont été le principal protagoniste de la résistance au néolibéralisme. Ils ont été prédominants dans les années 1990, à partir des crises économiques comme au Mexique en 1994, au Brésil en 1999, en Argentine en 2001. Ils ont ouvert une période de contestation du modèle hégémonique qui a permis l’émergence d’une alternative. L’élection d’Hugo Chavez en est symptomatique. Les mouvements sociaux qui sont parvenus à se poser la question de la construction gouvernementale ont un fait un bond un avant. Ceux qui sont restés au niveau de la résistance, et n’ont pas rétabli des rapports avec la politique pour disputer le pouvoir hégémonique, se sont essoufflés, voire ont presque disparu.


Quels sont désormais les principaux défis de la gauche ?

Emir Sader. La question centrale est la lutte anti-néolibérale. Elle peut déboucher sur le socialisme et acquérir une dynamique anticapitaliste dans la mesure où l’on procédera à la « démarchandisation » de cet ordre économique. Il s’agit pour les gouvernements de réorganiser l’État et la société autour de la sphère publique et d’ouvrir l’universalisation des droits. Aujourd’hui le plus grand acquis que nous avons en Amérique latine est l’Alba. À l’intérieur de cet ensemble, le commerce ne se fait pas au prix du marché mais selon le commerce juste. Chaque pays donne ce qu’il a et reçoit ce dont il a besoin. Les échanges entre le Venezuela et Cuba sont exemplaires : la médecine sociale cubaine n’a pas de prix, tout comme les programmes d’alphabétisation, le sport. Dans le même temps, Cuba a reçu du pétrole vénézuélien. Le journal de droite argentin, la Nacion, relevait que 18 000 Argentins sont allés dans un hôpital bolivien pour se faire opérer gratuitement des yeux par des médecins cubains dans le cadre de l’opération Miracle (3). C’est ça la solidarité et la complémentarité. L’Alba est l’espace de l’alternative à l’Organisation mondiale du commerce.


Et concernant l’intégration régionale ?

Emir Sader. Il y a eu une très importante réunion de la Banque du Sud. Elle démarre. La monnaie commune avance pour surmonter les mauvaises alternatives de type protectionniste national qui diminuerait les échanges. Il faut protéger la région dans son ensemble, surtout les pays faibles plus durement frappés par la crise. C’est là une voie. L’autre est d’aider à construire une alternative du sud du monde. Nous sommes les globalisés. Le sud du monde devrait se réunir pour avancer sa solution à la crise.

Entretien réalisé par Cathy Ceïbe

 

 

Emir SADER
Sociologue et philosophe brésilien, il est l’un des fondateurs du Forum social mondial. Il analyse les facteurs qui ont contribué aux victoires de la gauche en Amérique latine.

 

(1) Alba : l’Alternative bolivarienne pour les peuples des Amériques est composée de six États (Cuba, Bolivie, Dominique, Honduras, Nicaragua, Venezuela ; l’Équateur est observateur). Elle repose sur une répartition équitable des biens, services et ressources dont dispose chacun des États membres.

(2) Zone de libre-échange englobant l’ensemble du continent voulue par les États-Unis mais en échec.

(3) L’opération Miracle a été lancée en 2004 par Cuba et le Venezuela. Destinée aux Latino-Américains sans ressources, elle a permis d’opérer gratuitement des yeux un million et demi de malades. Depuis, les cliniques ont essaimé.

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Mardi 7 juillet 2009

Conférence de Bendung 1955 Indonésie. Chou en Lai, Soukarno et Nasser


« Adieu aux illusions, il faudra un autre Bandung »

Samir Amin

Entretien avec Roberto Zanini

Traduit de l’italien par Marie-Ange Patrizio

Sur Comité Valmy

Nous avons rencontré Samir Amin à Madrid pour la « Conférence internationale sur la crise systémique du capitalisme » organisée par l'Université Nomade, dirigée par Carlos Pietro et hébergée par le Museo Reina Sofia (qui expose « Guernica »).

Que va-t-il arriver dans un avenir proche ?

Cette crise va continuer et devenir plus profonde. Même si le système financier était restauré en deux ou trois ans, la situation ne changera pas, le système ne sortira pas de la crise, il pourrait même s'effondrer à nouveau. Nous allons vers une période similaire à ce qui s'est produit au 20ème siècle, une période de chaos, de guerres, de révolutions, d'explosions.

Tu parles de changements violents.

D'instabilité et de chaos. La question est : quelles sont les possibilités et les conditions, dans ce chaos, pour avancer sur la longue voie de la transition vers le socialisme ? Je pourrais dire du communisme, mais appelons-le socialisme global. Et plutôt que révolutions je préfère dire avancées révolutionnaires, qui peuvent être battues ou préparer des changements plus profonds.

Où et comment ?

Je dirais, avec optimisme, plutôt au sud, où l'approfondissement de la crise va délégitimer sinon l'ordre capitaliste, du moins l'ordre impérialiste. D'aucuns pensent pouvoir atteindre un capitalisme national relativement autonome, capable de négocier avec ce qui peut être défini comme l'impérialisme collectif de la triade (USA, Europe et Japon). Qui est l'illusion de la Chine et de sa classe dirigeante, mais plus encore celle de l'Inde et du Brésil.

La Chine peut-elle être une partie de la solution ?

La Chine d'aujourd'hui est une partie du problème mais je pense qu'elle peut devenir une partie de la solution. Elle peut jouer un rôle je ne dirais pas de guide mais de participation active pour obliger l'impérialisme global à reculer. Cela ouvrirait des espaces pour un développement au-delà du capitalisme, sur la longue route de la transition socialiste.

Une nouvelle hégémonie, au sens gramscien du terme ?

Absolument pas. Les hypothèses sur l'hégémonie chinoise sont corrélées à la longue histoire dans laquelle l'impérialisme a été décliné au pluriel : des pouvoirs impérialistes, au pluriel, en conflit continu entre eux. La classe dirigeante chinoise sait qu'elle n'a pas le pouvoir et la possibilité de devenir hégémonique, ce qu'elle veut c'est devenir un partenaire respectable. L'approfondissement de la crise leur prouvera que ce n'est pas possible, ils devront évoluer vers le rétablissement d'un équilibre à l'intérieur de leur propre pays, et ensuite chercher, avec le sud, à affronter le nord face à face. C'est leur projet : globalisation sans hégémonie.

De quel sud parles-tu ? Venezuela, Bolivie et Equateur, c'est-à-dire de pays avec des gouvernements considérés comme radicaux, ou du sud en tant que tel ?

Le sud a toujours été hétérogène et le plus souvent divisé. Il n'a existé en tant que tel que dans le moment de Bandung, de 1955 à 1975. Il est à nouveau divisé et ses classes dirigeantes ne pensent pas encore en termes de front du sud. Y compris le Brésil qui doit sortir de l'illusion de pouvoir être accepté comme partenaire respectable par les USA et par l'impérialisme collectif, de l'illusion de pouvoir contrebalancer la dépendance des USA en approfondissant la relation avec l'Europe. La lutte de classes et la protestation des victimes, des classes populaires, peuvent obliger des pays comme la Chine et le Brésil à des « avancées révolutionnaires » sur la longue voie vers le socialisme. Ce qui signifie, mais bien sûr dans de nouvelles circonstances, un remake de Bandung. La conférence de Bandung (qui avait réuni le « mouvement des non-alignés » en 1955, en Indonésie, Ndr) obligea le système impérialiste de l'époque à s'adapter, à ouvrir des marges non seulement de manœuvre mais aussi de développement. Les avancées révolutionnaires d'Amérique latine auxquelles tu fais allusion s'inscrivent elles aussi dans cette perspective.

Tu fais le pari d'un nouveau Bandung ?

C'est mon argument principal. Cependant s'il n'est pas accompagné aussi d'avancées révolutionnaires, cette fois-ci au nord, et en particulier en Europe, il en résultera une situation très dangereuse. Pourquoi ? A cause de la nouvelle dimension des problèmes, parce que les principales ressources naturelles sont aujourd'hui assez rares pour ne plus êtres données comme étant garanties. Pour pouvoir garder son opulence, l'impérialisme ne dispose plus d'instruments de domination efficaces : celui du capital financier est factice, celui de la super protection de ce qu'il appelle sa propriété intellectuelle est vulnérable etc…. Et rien ne fonctionnera sans le succès de son projet de contrôle militaire de la planète, un projet de guerre permanente.

Une lutte armée pour les ressources ?

Ça c'est ce que la classe dirigeante des Etats-Unis a choisi depuis 1980, et intégré systématiquement avec Reagan, Bush père, Clinton et Bush fils. Et maintenant Obama. Et les Européens l'ont accepté, conscients de ne pas avoir d'alternatives. L'affrontement entre le nord et le sud est destiné à devenir de plus en plus agressif et il n'y a plus d'URSS, c'est-à-dire un contre pouvoir militaire. Le revival de la gauche radicale en Europe devient décisif, et aujourd'hui l'approfondissement de la crise en offre la possibilité.

Possibilité ? La gauche radicale a disparu.

Elle a disparu à cause de l'extrême concentration du pouvoir économique et politique dans les mains de ceux que j'appelle les oligarchies, dominantes aux Etats-Unis, en Europe et au Japon qui, pour la première fois dans l'histoire, contrôlent tout le système économique. Ils contrôlent les ressources, la finance, la technologie, la culture, la politique, en termes électoraux ce sont les boss, et de la droite et de la gauche. Mais de ce fait, à présent, il existe un espace pour des alliances larges anti-oligopolistiques et anti-ploutocratiques, au moins en Europe. Aux USA, je ne crois pas, parce que, là, la culture du pseudo consensus est dominante. Ce n'est en fait pas une surprise que le G20 ait été immédiatement suivi du sommet de l'OTAN, en mai à Strasbourg. Le G20 a été une mascarade totale, avec Obama, Brown, Sarkozy et Merkel, tous totalement d'accord sur un seul objectif : restaurer le système financier tel qu'il était. Et c'est là qu'arrive l'OTAN : la seule décision prise n'est pas celle de commencer le retrait du Moyen-Orient mais de renforcer l'action militaire en Afghanistan. Cela signifie qu'ils ont choisi, qu'Obama a choisi, la ligne dure de Bush.

Choix temporaire ou définitif ? Je le demande parce que, ces guerres, Obama en a hérité.

Le choix d'Obama est celui de l'establishment dominant. Bush a été si brutal et stupide qu'il a rendu difficile la légitimation de ses choix ; Obama ne sort pas de ces choix mais les présente différemment. C'est quelqu'un de dangereux, très dangereux, en particulier pour les Européens qui ont à son égard une attitude très naïve.

Que penses-tu du rapport de la commission ONU conduite par le prix Nobel Stiglitz ?

Ça a été ce à quoi je m'attendais : rien. Peut-être, et je dis bien peut-être, comprennent-ils que restaurer le système implique de se préparer à abandonner l'instrument financier exclusif que représente le dollar (ou plutôt : le pétro-Cia-arméeUSA-OTAN-dollar) pour une nouvelle formule plus complexe. Stiglitz imagine que les oligopoles pourraient renoncer à leurs super profits. C'est naïf. Les oligopoles ne renoncent pas aux super profits, sauf s'ils y sont contraints, et pour les y contraindre il faut abolir leur gestion privée et mettre en route leur socialisation.

Qui peut les y contraindre ?

Le sud, le mouvement global, les peuples du nord.

Il y a quelques années, le New York Times avait appelé le mouvement global « la seconde super puissance ». Qui, à présent, semble disparue, au moins en Occident.

Ils voulaient l'affaiblir, pour que le mouvement reste ce qu'il est - fragmenté, dépolitisé et du coup peu efficient- en sorte que la protestation des victimes continue à rester maniable. Les mouvements en lutte doivent produire des alternatives positives, que je pourrais résumer par « mettre en déroute la gestion mondialisée impérialiste promue par l'OMC, mettre en déroute le contrôle militaire de la planète par les USA et leurs alliés subalternes de l'Otan »… C'est possible parce que les victimes ne sont plus seulement des travailleurs qui perdent leur emploi mais aussi la classe moyenne, et beaucoup de petites et grandes entreprises soumises par force à l'oligarchie, à travers la finance et l'accès limité aux ressources naturelles.

Par Goudouly - Publié dans : -*- politique
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Lundi 6 juillet 2009


Une crise née de la déflation salariale

par Michel Rogalski


L’économiste Michel Rogalski constate « la faillite d’un mode de croissance et d’un mode d’accumulation : endetter les gens après les avoir appauvris. » Pour lui, « l’économie d’endettement mise en place depuis 25 ans », rendue nécessaire pour compenser la déflation salariale née de la mise en concurrence mondiale, a mis fin au « compromis implicite qui régnait sur un territoire donné entre travail et capital et qui faisait en sorte que la grosse firme puisse écouler la marchandise produite auprès de consommateurs disposant d’un pouvoir d’achat suffisant. »


Par Michel Rogalski, Économiste, CNRS-EHESS (extrait)

Cette crise que bien peu ont vu venir, notamment parmi ceux qui avaient prophétisé un peu hasardeusement la « fin de l’Histoire », trouve son origine dans l’économie d’endettement mise en place depuis 25 ans à l’échelle du monde et qui favorise ceux qui ont un excédent d’épargne et pénalise ceux qui n’en ont pas. C’est également vrai de la dette publique. Avant d’être un transfert intergénérationnel c’est une ponction réalisée dans l’instant présent par les riches sur le dos des pauvres et qui participe donc à l’aggravation des inégalités. Bref, on a forcé les pauvres à s’endetter alors qu’on savait bien qu’ils ne pourraient pas rembourser. C’est la faillite d’un mode de croissance et d’un mode d’accumulation : endetter les gens après les avoir appauvris.

Ce modèle de développement s’est répandu dans le monde occidental depuis la période Reagan/Thatcher. C’est celui de la déflation salariale. Partout le partage de la valeur ajoutée entre profit et salaires s’est fait au détriment des seconds alors même que la proportion des salariés était croissante. Cet appauvrissement des familles s’est doublé de leur endettement nécessaire au maintien du système. L’extrême diffusion des cartes de crédit aux États-Unis a encore accentué le phénomène.

Cette déflation salariale reflète la lente dégradation d’un rapport de force entre capital et travail qui mine l’ensemble des pays de l’OCDE. Elle accompagne la phase qui s’est ouverte au début des années 80 où l’on vit se mettre en place tout à la fois au Nord les politiques d’austérité et au Sud les plans d’ajustement structurel. Deux visages d’une même démarche qui aida fortement à la prise de conscience de solidarités à l’échelle du monde. Car au Nord, la victime des politiques d’austérité remettant en cause les acquis constitués comprend spontanément le sens des luttes de ceux qui, au Sud, combattent les politiques d’ajustement structurel imposées par le FMI. Il s’agit de luttes dont la convergence est d’emblée perçue et dont la disparité dans la situation des acteurs ne fait pas obstacle à leur mise en relation.

Mais tout ceci ne fut rendu possible que grâce à la poussée d’une vague de mondialisation qui bouscula tout sur son passage. La déflation salariale s’obtint par la mise en concurrence des travailleurs à l’échelle du monde en rapprochant capital et bas salaires que ce soit à coups de délocalisations ou par l’organisation de flux migratoires. Ainsi fut mis fin à un compromis implicite qui régnait sur un territoire donné entre travail et capital et qui faisait en sorte que la grosse firme puisse écouler la marchandise produite auprès de consommateurs disposant d’un pouvoir d’achat suffisant. Dès lors que l’horizon devenait planétaire, la firme multinationale pouvait s’émanciper du contexte social car seul comptait son chiffre d’affaires. Et s’il pouvait être réalisé à l’export, alors qu’importait la fermeture des bassins d’emplois et la montée du chômage.

Le chiffre d’affaires devenant mondial on pouvait dégrader l’emploi, casser des secteurs d’activités, démanteler des territoires. Il s’agit de penser mondial en s’émancipant des réalités nationales. Ce libre-échange entre régions de niveau inégal n’organise pas une vraie concurrence entre entreprises qui doit se jouer sur la meilleure efficience technique, mais entre des régions et des pays, c’est-à-dire entre des environnements sociaux, fiscaux ou environnementaux. On théorisa ainsi qu’une rationalité mondiale qui accompagnait le phénomène ne pouvait être que d’essence supérieure à toute logique nationale. L’autonomie accordée aux banques centrales permettra à celles-ci de ne se préoccuper que des signaux des marchés - de préférence internationaux - et de s’émanciper de toute réalité nationale.

Cette origine lointaine de la crise cristallise des désaccords car elle revient sur la lecture de 25 années de trajectoire et porte en elle une radicalité dans les mesures à mettre en oeuvre qui ne peut être partagée par tous. On comprend pourquoi le refrain que la droite n’hésite pas à entonner sur les excès du capitalisme de la finance, les mauvais entrepreneurs, les fraudeurs, et son appel à refonder un nouveau capitalisme, débarrassé de ces scories, et assis sur une nouvelle éthique sont autant de contre-feux lui évitant de soulever les questions bien plus fâcheuses de la déflation salariale et d’une libre concurrence sans aucun frein. C’est autour de ces questions nodales que se jouera le débat sur une véritable issue à la crise.


Publication originale : Recherches Internationales juillet-septembre 2008
Par Goudouly - Publié dans : -*- politique
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Texte Libre




J"ai pris la main d'une éphémère
Qui m'a suivi dans ma maison
Elle avait les yeux d'outre-mer
Elle en montrait la déraison

Elle avait la marche légère
Et de longues jambes de foan
J'aimais déjà les étrangères
Quand j'étais un petit enfant

Les choses sont simples pour elles
Elles touchent ce qu'elles voient
Leur miracle m'est naturel
Comme descendre à contre-voie

Ces femmes d'ailleur sont des gestes
Qui supposent d'autres plafonds
Et des terrasses où l'on reste
Sans fin devant des cieux profonds

Un air en court dans leur mémoire
Contredire au palisir qu'on prend
Et dans la glace de l'armoire
Renaît un monde différent

Terrains brûlés lentes rivières
Où les vapeurs portent là-bas
Par une école buissonière
La canne à sucre et le tabac

Ou bien ce sont d'autres ecales
Dans le goudron des ports brumeux
Sous les aurores boréales
Un bateau à aube se meut

L'une dit les eaux transparentes
Les plongeurs pourpres les coraux
L'autre les barques de Sorrente
L'autre le sang roux des taureaux

Celle-ci parla vite vite
De l'odeur des magnolias
Sa robe tomba tout de suite
Quand ma hâte la délia

En ce temps là j'atais crédule
Un mot m'atait promission
Et je prenais les campanules
Pour les fleurs de la Passion

...

A chaque fois tout recommence
Toute musique me saisit
Et la plus banale romance
M'est l'aternelle pqésie

L'une s'en vient l'autre s'envole
Quatre murs un roman défunt
J'ai perdu son nom ma parole
Qu'en m'en demeure le parfum

Nous avions joué de notre âme
Un long jour une courte nuit
Puis au matin bonsoir Madame
L'amour s'achève avec la pluie

J'ai vu s'enfuir l'automobile
A travers les paupières bleues
Car le bonheur dans cette ville
N'habite que le temps qu'il pleut

Après l'amour
dans Le roman inachevé
Louis Aragon

Queda Prohibido



 

Queda prohibido

 

Queda prohibido llorar sin aprender,

levantarte un día sin saber qué hacer,

tener miedo a tus recuerdos.

Queda prohibido no sonreír a los problemas,

no luchar por lo que quieres,

abandonarlo todo por miedo,

no convertir en realidad tus sueños.

 

Queda prohibido no demostrar tu amor,

hacer que alguien pague tus dudas y mal humor.

 

Queda prohibido dejar a tus amigos,

no intentar comprender lo que vivieron juntos,

llamarles sólo cuando los necesitas.

 

Queda prohibido no ser tú ante la gente,

fingir ante las personas que no te importan,

hacerte el gracioso con tal de que te recuerden,

olvidar a toda la gente que te quiere.

 

Queda prohibido no hacer las cosas por ti mismo,

no creer en Dios y hacer tu destino,

tener miedo a la vida y a sus compromisos,

no vivir cada día como si fuera un último suspiro.

 

Queda prohibido echar a alguien de menos sin alegrarte,

olvidar sus ojos, su risa, todo

porque sus caminos han dejado de abrazarse,

olvidar su pasado y pagarlo con su presente.

 

Queda prohibido no intentar comprender a las personas,

pensar que sus vidas valen más que la tuya,

no saber que cada uno tiene su camino y su dicha.

 

Queda prohibido no crear tu historia,

dejar de dar las gracias a Dios por tu vida,

no comprender que lo que la vida te da,

también te lo quita.

 

Queda prohibido no buscar tu felicidad,

no vivir tu vida con una actitud positiva,

no pensar en que podemos ser mejores,

no sentir que sin ti este mundo no sería igual.

Pablo Neruda




















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