Jacques Testard
"C’est scandaleux. Le Téléthon rapporte chaque année autant que le budget de fonctionnement de l’Inserm tout entier. Les gens croient qu’ils donnent de l’argent pour soigner. Or la thérapie génique n’est pas efficace. Si les gens savaient que leur argent va d’abord servir à financer des publications scientifiques, voire la prise de brevets par quelques entreprises, puis à éliminer des embryons présentant certains gènes déficients, ils changeraient d’avis. Le professeur Marc Peschanski, l’un des artisans de cette thérapie génique, a déclaré qu’on fait fausse route. On progresse dans le diagnostic, mais pas pour guérir. De plus, si on progresse techniquement, on ne comprend pas mieux la complexité du vivant. Faute de pouvoir guérir les vraies maladies, on va chercher à les découvrir en amont, avant qu’elles ne se manifestent. Cela permettra une mainmise absolue sur l’homme, sur une certaine définition de l’homme" : Jacques Testard, directeur de recherche à l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm), spécialiste en biologie de la reproduction, "père scientifique" du premier bébé éprouvette français, et auteur de plusieurs essais témoignant de son engagement pour "une science contenue dans les limites de la dignité humaine", dans une interview accordée à Médecines-Douces.com.
Testard écrit aussi sur son blog : "Les OGM sont disséminés sans nécessité puisqu’ils n’ont pas démontré leur potentiel et présentent des risques réels pour l’environnement, la santé et l’économie. Ils ne sont donc que des avatars de l’agriculture intensive qui permettent aux industriels de faire fructifier les brevets sur le vivant. Au contraire, les essais thérapeutiques sur les humains sont justifiés quand ils sont la seule chance, même minime, de sauver une vie. Mais il est contraire à l’éthique scientifique (et médicale) de faire miroiter des succès imminents des uns ou des autres. Malgré la persistance des échecs, les tenants de la thérapie génique (qui sont souvent les mêmes que ceux des OGM) affirment que « ça va finir par marcher », et ont su créer une telle attente sociale que la « mystique du gène » s’impose partout, jusque dans l’imaginaire de chacun. Le succès constant du Téléthon démontre cet effet puisqu’à coups de promesses toujours réitérées, et grâce à la complicité de personnalités médiatiques et scientifiques, cette opération recueille des dons dont le montant avoisine celui du budget de fonctionnement de toute la recherche médicale en France. Cette manne affecte dramatiquement la recherche en biologie puisque le lobby de l’ADN dispose alors du quasi monopole des moyens financiers (crédits publics, industriels, et caritatifs) et intellectuels (focalisation des revues, congrès, contrats, accaparement des étudiants…). Alors, la plupart des autres recherches se retrouvent gravement paupérisées - une conséquence qui paraît échapper aux généreux donateurs de cette énorme opération caritative…"
Dernière citation pour la route, extraite de l’ouvrage de Testard, Le vélo, le mur et le
citoyen : "Technoscience et mystification : le téléthon. Depuis bientôt deux décennies, deux jours de programme d’une télévision publique sont
exclusivement réservés chaque année à une opération remarquablement orchestrée, à laquelle contribuent tous les autres médias : le Téléthon. Ainsi, des pathologies, certes
dramatiques mais qui concernent fort heureusement assez peu de personnes (deux ou trois fois moins que la seule trisomie 21 par exemple), mobilisent davantage la population et recueillent
infiniment plus d’argent que des maladies tout aussi terribles et cent ou mille fois plus fréquentes. On pourrait ne voir là que le succès mérité d’un lobbying efficace, et conseiller à
toutes les victimes de toutes les maladies de s’organiser pour faire aussi bien. Ce serait omettre, par exemple, que :
le potentiel caritatif n’est pas illimité. Ce que l’on donne aujourd’hui contre les myopathies, on ne le donnera pas demain contre le paludisme (2 millions de
morts chaque année, presque tous en Afrique) ;
presque la moitié des sommes recueillies (qui sont équivalentes au budget de fonctionnement annuel de toute la recherche médicale française) alimentent
d’innombrables laboratoires dont elles influencent fortement les orientations. Ainsi, contribuer à la suprématie financière de l’Association française contre les myopathies
(l’AFM, qui recueille et redistribue à sa guise les fonds collectés), c’est aussi et surtout empêcher les chercheurs (statutaires pour la plupart, et donc payés par l’État, mais
aussi thésards et, surtout, post-doctorants vivant sur des financements de l’AFM, forcément fléchés) de contribuer à lutter contre d’autres pathologies, ou d’ouvrir de nouvelles
pistes ;
il ne suffit pas de disposer des moyens financiers pour guérir toutes les pathologies. Laisser croire à cette toute puissance de la médecine, comme le fait le
Téléthon, c’est tromper les malades et leurs familles ;
après vingt ans de promesses, la thérapie génique, ne semble plus être une stratégie compétente pour guérir la plupart des maladies
génétiques ;
lorsque des sommes aussi importantes sont recueillies, et induisent de telles conséquences, leur usage mériterait d’être décidé par un conseil scientifique et
social qui ne soit pas inféodé à l’organisme qui les collecte.
Mais comment aussi ne pas s’interroger sur le contenu magique d’une opération où des gens, allumés par la foi scientifique, courent jusqu’à l’épuisement ou font nager leur chien dans la piscine municipale... pour "vaincre la myopathie" ? Au bout de la technoscience, pointent les oracles et les sacrifices de temps qu’on croyait révolus..."
En conclusion : ne donnez pas au Téléthon !
La nouvelle édition du « Global Trends, » l’étude prospective préparée par le renseignement US tous les quatre ans à l’attention de la nouvelle administration, prévoit un déclin de la domination américaine, désormais confrontée aux nouvelles puissances montantes des BRIC, ainsi que des risques accrus de conflits provoqués par la raréfaction des ressources.
BBC, 21 novembre 2008
La domination économique, militaire et politique des États-Unis devrait vraisemblablement diminuer au cours des deux prochaines décennies, estime un nouveau rapport des services de renseignement américain portant sur les perspectives mondiales.
Le National Intelligence Council (NIC) prévoit que la Chine, l’Inde et la Russie contesteront de plus en plus l’influence des États-Unis.
Il avertit également que le dollar pourrait n’être plus la principale devise internationale, et que les pénuries de nourriture et d’eau vont alimenter les conflits.
Toutefois, le rapport reconnaît que la réalisation de ces prévisions n’est pas une fatalité et dépendra des actions entreprises par les dirigeants du monde entier.
Intitulé « Tendances Mondiales 2025, » ce document préparé tous les quatre ans par le NIC est publié au moment où le nouveau président entre en fonction. Sa lecture s’annonce assez sombre pour Barack Obama, indique Jonathan Beale, le correspondant de la BBC à Washington, tant il dresse un tableau pessimiste pour l’avenir de l’influence et de la puissance des États-Unis.
« Les 20 prochaines années de transition vers un nouveau système sont lourdes de risques », indique le rapport. Washington devrait conserver son avantage militaire considérable, mais les progrès scientifiques et technologiques, l’usage de « tactiques de guerre irrégulière », la prolifération des armes de précision de longue portée, et l’usage croissant de la cyber-guerre « limiteront de plus en plus la liberté d’action des Etats-Unis ».
Néanmoins, les auteurs concluent que « Les États-Unis demeureront le principal acteur, mais seront moins dominants. »
Le rapport 2004 du NIC dépeignait un tableau plus optimiste de la position de l’Amérique à l’échelle mondiale, estimant que la domination des États-Unis devrait se poursuivre.
Mais cette nouvelle édition indique qu’avec la montée en puissance des économies de la Chine, l’Inde, la Russie et du Brésil les États-Unis auront à faire à plus de concurrence au sommet d’un système international multi-polaire.
L’Union européenne y est décrite comme devenant un « géant entravé », incapable de tirer parti de sa puissance économique au plan diplomatique ou militaire.
Un monde aux plus nombreux centres de pouvoir sera moins stable que celui où n’existaient qu’une ou deux superpuissances, occasionnant plus de possibilités de conflit, constate le NIC.
Le réchauffement de la planète, la croissance démographique et la croissance économique créeront des tensions supplémentaires sur les ressources naturelles et alimenteront des conflits dans le monde entier lorsque les nations entreront en concurrence pour s’en assurer l’accès.
« Les rivalités stratégiques vont vraisemblablement porter sur les domaines du commerce international, des investissements, de l’innovation technologique et de son acquisition, mais nous ne pouvons pas exclure un scénario semblable à celui du 19ème siècle, fait de course aux armements, d’expansion territoriale et de rivalités militaires », indique le rapport.
« Des types de conflits que nous n’avons pas connus depuis un certain temps - comme ceux portant sur les ressources - pourraient réapparaître. » [1]
Ces conflits, et la pénurie de ressources pourraient provoquer l’effondrement de gouvernements en Afrique et en Asie du Sud, et la montée de la criminalité organisée en Europe centrale et orientale, ajoute-t-il.
L’emploi des armes nucléaires sera de plus en plus probable, dit le rapport, car les « Etats voyous » et les groupes militants peuvent y accéder plus facilement.
Mais Al-Qaida pourrait décliner « plus tôt qu’on ne le pense », ajoute-t-il, en soulignant l’impopularité croissante de ce groupe dans le monde musulman.
« La perspective qu’Al-Qaida fasse partie du petit nombre de mouvements capables de s’installer sur le long terme n’est pas élevée, compte tenu de son intransigeance idéologique, de ses objectifs stratégiques irréalisable et de son incapacité à devenir un mouvement de masse », indique-t-il. [2]
Le NIC estime que les dirigeants disposeront d’une certaine latitude pour prendre des mesures afin de prévenir l’apparition de nouveaux conflits.
« Traiter et atténuer ces problèmes, sinon les résoudre, n’est pas au-delà des capacités des êtres humains, des systèmes politiques, [ou] dans certains cas, [...] des mécanismes du marché », a déclaré Thomas Fingar, le directeur du NIC.
Pour autant, il n’est pas inutile de se rappeler, comme le note notre correspondant, que les renseignements américains se sont déjà trompés par le passé.
Sur le web :
Source : NIC
"Global Trends 2025 : A Transformed World" is the fourth unclassified report prepared by the National Intelligence Council (NIC) in recent years that takes a long-term view of the future. It offers a fresh look at how key global trends might develop over the next 15 years to influence world events.
Some of our preliminary assessments are highlighted below :
The whole international system-as constructed following WWII-will be revolutionized. Not only will new players-Brazil, Russia, India and China- have a seat at the international high table, they will bring new stakes and rules of the game.
The unprecedented transfer of wealth roughly from West to East now under way will continue for the foreseeable future.
Unprecedented economic growth, coupled with 1.5 billion more people, will put pressure on resources-particularly energy, food, and water-raising the specter of scarcities emerging as demand outstrips supply.
The potential for conflict will increase owing partly to political turbulence in parts of the greater Middle East.
Global Trends 2025 : A Transformed World (pdf)
Lire aussi : le résumé des points clés proposé par la BBC
sur : le blog de Jean-Pierre Martin
L'enquête
semble avoir pris un tour décisif dans l'affaire du sabotage de la SNCF. La thèse du complot terroriste, privilégiée par la police, a conduit à l'arrestation d'une dizaine de personnes, toutes
membres d'un groupuscule de l'ultra-droite tendance "facho-libérale", l'UMP.
Depuis quelques années, la SNCF a été victime de nombreuses attaques visant à démanteler le service public du rail. On a ainsi assisté à une casse sociale sans précédent avec la réforme du
système de retraites des cheminots, la réforme du fret, l'ouverture à la concurrence, la suppression des lignes et horaires non rentables, la suppression de guichets et de gares, une baisse
significative des embauches, la multiplication des incidents, la modification de l'abonnement de travail et de la carte famille nombreuse. D'après les informations livrées par le parquet, le
commando interpellé cette nuit préparait un gros coup, avec la privatisation de la SNCF.

Colomiers, le 6 novembre 2008
Monsieur l'Inspecteur,
Je vous écris cette lettre car aujourd'hui, en conscience, je ne puis plus me taire ! En conscience, je refuse d'obéir.
Depuis un an, au nom des indispensables réformes, un processus négatif de déconstruction de l'Education Nationale s'est engagé qui désespère de plus en plus d'enseignants. Dans la plus grande précipitation, sans aucune concertation digne de ce nom, au mépris de l'opinion des enseignants qui sont pourtant les « experts » du quotidien sur le terrain, les annonces médiatiques de « réformes » de l'école se succèdent, suscitant tantôt de l'inquiétude, tantôt de la colère, et surtout beaucoup de désenchantement et de découragement. La méthode est détestable. Elle témoigne de beaucoup de mépris et d'arrogance vis-à-vis de ceux qui sont les premiers concernés. La qualité d'une réforme se juge autant par son contenu que par la façon dont est elle est préparée, expliquée et mise en oeuvre. L'Education Nationale n'est pas l'armée ! Il n'y a pas d'un côté ceux qui décident et d'un autre côté ceux qui exécutent ! L'honneur de notre métier est aussi de faire œuvre de raison, de critique et de jugement.
Aujourd'hui, la coupe est pleine ! Le démantèlement pensé et organisé de l'Education Nationale n'est plus à démontrer tant les mesures décidées et imposées par ce gouvernement l'attestent au grand jour : des milliers de suppressions de postes qui aggravent une situation d'enseignement déjà difficile, la diminution du volume horaire hebdomadaire, la préférence accordée à la semaine de 4 jours, pourtant dénoncée par tous les chronobiologistes, l'alourdissement des programmes scolaires malgré une rhétorique qui prétend le contraire, la suppression des IUFM, la disparition annoncée des RASED alors qu'aucun bilan de leur action n'a été réalisé, la réaffectation dans les classes des enseignants travaillant pour les associations complémentaires de l'école, ce qui mettra à bas grand nombre de projets éducatifs dont l'utilité n'est plus à démontrer, la mise en place d'une agence chargée du remplacement avec l'utilisation de vacataires, la création des EPEP où les parents et les enseignants seront minoritaires dans le Conseil d'Administration, la dévalorisation du métier d'enseignant dans les écoles maternelles et les menaces qui pèsent sur celles-ci, la liste est longue des renoncements, des coupes franches et finalement des mauvais coups portés à notre système éducatif. Sans compter, ce qui m'est le plus insupportable, l'insistance à dénoncer le soit disant « pédagogisme », c'est-à-dire les mouvements pédagogiques qui, depuis des décennies, apportent des réponses innovantes, crédibles, raisonnables à l'échec scolaire.
Le démantèlement des fondements de l'Education Nationale est un processus que je ne peux accepter sans réagir. L'objet de ma lettre est de vous informer que je ne participerai pas à ce démantèlement. En conscience, je refuse de me prêter par ma collaboration active ou mon silence complice à la déconstruction d'un système, certes imparfait, mais qui a vocation à éduquer et instruire, à transmettre tout autant un « art de faire » qu'un « art de vivre », en donnant toutes ses chances à chaque élève, sans aucune distinction.
1. Les « nouveaux » programmes constituent une régression sans précédent. Ils tournent le dos à la pédagogie du projet qui permet aux élèves de s'impliquer dans les savoirs, de donner du sens à ce qu'ils font, de trouver des sources de motivation dans leur travail. Cette vision mécaniste et rétrograde des enseignements, qui privilégie l'apprentissage et la mémorisation, va certainement enfoncer les élèves en difficulté et accentuer l'échec scolaire. Ces programmes sont conçus pour pouvoir fournir des résultats « quantifiables, publiables et comparables » Or, « en éducation, tout n'est pas quantifiable, ni même évaluable en termes d'acquisitions immédiatement repérables ». (Philippe Meirieu). Nous sommes bien dans une logique d'entreprise et de libéralisation de l'école. Désormais, les enseignants seront évalués sur les progrès des acquis des élèves, c'est-à-dire sur la progression des résultats chiffrés. C'est notre liberté pédagogique qui est ainsi menacée. Dans la mesure où les programmes de 2002 n'ont fait l'objet d'aucune évaluation sérieuse et que d'autre part nous ne savons toujours pas qui a élaboré et rédigé les programmes 2008, d'ailleurs sans aucune concertation digne de ce nom, nous sommes en présence d'un déni de démocratie et de pédagogie. Pour toutes ces raisons, je considère que ces programmes sont totalement illégitimes. C'est pourquoi en conscience, j'ai décidé de ne pas les appliquer et de continuer à travailler dans l'esprit des programmes de 2002.
2. Tout particulièrement, je refuse de m'inscrire dans la logique d'une « Instruction morale et civique » aux relents passéistes. C'est une insulte faite aux enseignants et aux élèves de penser que l'inscription d'une règle de morale au tableau, apprise par cœur par les élèves, fera changer un tant soit peu leur comportement ! Aujourd'hui, plus que jamais nous avons besoin de mettre en place dans nos classes des dispositifs qui offrent aux élèves la possibilité de se connaître, de se rencontrer, d'échanger, de se respecter. Nous avons besoin d'une éducation au vivre ensemble, car si nous ne le faisons pas, qui le fera ? L'éducation citoyenne est l'un des piliers de l'école pour construire une société ouverte, démocratique et libérée de l'emprise de la violence. La priorité aujourd'hui est d'apprendre aux élèves à se respecter, à réguler positivement les inévitables conflits du quotidien par la parole, la coopération, la médiation. Aujourd'hui, comme hier, en conscience, j'ai fait le choix d'une éducation citoyenne qui permette aux élèves de découvrir leur potentiel créatif et émotionnel au service du mieux vivre ensemble.
3. La réduction du volume horaire de la semaine scolaire de 26h à 24h apporte des bouleversements tels dans l'organisation des écoles, qu'il faut aujourd'hui parler de désorganisation structurelle. Le dispositif d'aide personnalisée pour « les élèves en difficulté » n'est qu'un prétexte démagogique pour supprimer les RASED. Ce dispositif porte un coup fatal à la crédibilité du métier d'enseignant. En effet, de nombreuses expériences pédagogiques d'hier et d'aujourd'hui ont montré et montrent que la difficulté scolaire se traite avec efficacité avec l'ensemble du groupe-classe, dans des dynamiques de coopération, de tutorat, de travail différencié, d'ateliers de besoin, etc. Le dispositif actuel considère que la difficulté doit être traitée de façon « médicale », avec un remède individuel, en dehors de toute motivation et de tout projet de classe. C'est une grave erreur. Ce dispositif est une faute contre l'esprit et la pédagogie. Dès la rentrée, en conscience, je n'appliquerai pas ce dispositif d'aide personnalisée tel qu'il est actuellement organisé. Ces deux heures seront mises à profit pour mener à bien un projet théâtre avec tous les élèves de la classe, répartis en demi-groupe, le mardi et le vendredi de 15h30 à 16h30, ceci avec l'accord des parents.
4. Les stages de remise à niveau pendant les vacances scolaires à destination des élèves de CM1 et CM2 sont eux aussi des dispositifs scandaleux et démagogiques destinés à caresser l'opinion publique dans le sens du poil. Mis en place sous le motif populiste qu'il est anormal que seuls les riches peuvent se payer des heures de soutien scolaire (dixit notre ministre), ces stages dont certains ne seront pas animés par des enseignants, ne règleront en rien l'échec scolaire. Ils sont destinés à appâter les enseignants qui souhaitent effectuer des heures supplémentaires avec bonne conscience, alors que dans le même temps des milliers de postes sont supprimés, aggravant ainsi les conditions de travail dans les écoles. Parce que je respecte profondément les élèves qui ont des difficultés et leurs parents et que je suis persuadé que ce dispositif est néfaste, je continuerai à refuser de transmettre des listes d'élèves pour les stages de remise à niveau.
5. La loi sur le service minimum d'accueil dans les écoles les jours de grève n'est pas autre chose qu'une loi de remise en question des modalités d'application du droit de grève. Il est demandé aux enseignants de se déclarer gréviste 48h avant la grève afin que ce service minimum d'accueil puisse se mettre en place. Ce qui signifie clairement que les enseignants doivent collaborer à la remise en cause du droit de grève ! On ne saurait être plus cynique ! La commune de Colomiers ayant décidé de ne pas organiser ce service minimum d'accueil les jours de grève, il devient inutile de se déclarer 48h avant. En conscience, je ne me déclarerai pas gréviste à l'administration et j'informerai les parents trois jours avant de mon intention de faire grève.
Dans son dernier ouvrage, « Pédagogie : le devoir de résister », Philippe Meirieu écrit : « Nous avons le devoir de résister : résister, à notre échelle et partout où c'est possible, à tout ce qui humilie, assujettit et sépare. Pour transmettre ce qui grandit, libère et réunit. Notre liberté pédagogique, c'est celle de la pédagogie de la liberté. […] Nous n'avons rien à lâcher sur ces principes pédagogiques. Car ils ne relèvent pas de choix passagers de majorités politiques, mais bien de ce qui fonde, en deçà de toutes les circulaires et de toutes les réformes, le métier de professeur dans une société démocratique.
Et devant les errances de la modernité, le professeur n'a rien à rabattre de ses ambitions, bien au contraire… Face à la dictature de l'immédiateté, il doit travailler sur la temporalité. Quand, partout, on exalte la pulsion, il doit permettre l'émergence du désir. Contre les rapports de force institués, il doit promouvoir la recherche de la vérité et du bien commun. Pour contrecarrer la marchandisation de notre monde, il doit défendre le partage de la culture. Afin d'éviter la sélection par l'échec, il doit incarner l'exigence pour tous.
Personne ne prétend que la tâche est facile. Elle requiert détermination et inventivité. Echanges, solidarité et travail en équipe. Elle exige du courage. Et la force de nager à contre-courant. Il ne faut pas avoir peur de la marginalité. Car, plus que jamais et selon la belle formule de Jean-Luc Godard, « c'est la marge qui tient la page. » »
Si aujourd'hui je décide d'entrer en résistance et même en désobéissance, c'est par nécessité. Pour faire ce métier, il est important de le faire avec conviction et motivation. C'est parce que je ne pourrais plus concilier liberté pédagogique, plaisir d'enseigner et esprit de responsabilité qu'il est de mon devoir de refuser d'appliquer ces mesures que je dénonce. Je fais ce choix en pleine connaissance des risques que je prends, mais surtout dans l'espérance que cette résistance portera ces fruits. J'espère que, collectivement, nous empêcherons la mise en œuvre de ces prétendues réformes. Cette action est une action constructive car dans le même temps il s'agit aussi de mettre en place des alternatives pédagogiques concrètes, raisonnables et efficaces.
Monsieur l'Inspecteur, vous l'avez compris, cette lettre n'est pas dirigée contre vous, ni votre fonction, mais je me dois de vous l'adresser et de la faire connaître. Le propre de l'esprit responsable est d'agir à visage découvert, sans faux-fuyant, en assumant les risques inhérents à cette action. C'est ce que je fais aujourd'hui.
Je vous prie de recevoir, Monsieur l'Inspecteur, l'assurance de mes sentiments déterminés et respectueux.
Alain REFALO
Professeur des écoles
Ecole Jules Ferry, Colomiers (31)
Lettre adressée à Mr l'Inspecteur de l'Education Nationale de la 17ème circonscription de la Haute-Garonne.
é d u c a t i o n n a t i o n a l e
« Obama, premier président noir de l’histoire des Etats-Unis, mettra-t-il en pratique le rêve de Martin Luther King ou le cauchemar de Condoleezza Rice ? Cette Maison Blanche, qui est maintenant sa maison, fut construite par des esclaves noirs. Pourvu qu’il ne l’oublie pas, qu’il ne l’oublie jamais. »
Par Eduardo Galeano, Pagina 12, 6 novembre 2008
Obama prouvera-t-il, depuis le gouvernement, que ses menaces guerrières contre l’Iran et le Pakistan n’ont été que des mots proclamés pour séduire les esprits réticents pendant la campagne électorale ?
Espérons. Et pourvu qu’il ne cède pas, ni même un moment, à la tentation de répéter les exploits de Georges W. Bush. Après tout, Obama a eu la dignité de voter contre la guerre en Irak, alors que le Parti Démocrate et le Parti Républicain ovationnaient l’annonce de cette boucherie. Pendant sa campagne, le mot leadership a été le plus répété dans les discours d’Obama. Pendant son gouvernement, continuera-t-il de croire que son pays a été élu pour sauver le monde, idée toxique qu’il partage avec la quasi totalité de ses collègues ? Continuera-t-il d’insister pour le leadership mondial des Etats Unis et leur messianique mission de commandement ?
Pourvu que la crise actuelle, qui secoue les ciments impériaux, serve au moins pour donner un bain de réalisme et d’humilité à ce gouvernement qui commence.
Obama acceptera-t-il que le racisme soit normal quand il s’exerce contre les pays que son pays envahit ? Ce n’est pas du racisme, que de compter un par un les morts envahisseurs en Irak, et d’ignorer royalement les quantités de morts dans la population envahie ? Il n’est pas raciste, ce monde où il y a des citoyens de première, deuxième et troisième catégorie, et des morts de première, deuxième et troisième catégorie ?
La victoire d’Obama a été universellement applaudie comme une bataille gagnée contre le racisme. Pourvu qu’il assume, par ses actions au gouvernement, cette magnifique responsabilité.
Le gouvernement d’Obama confirmera-t-il, une fois de plus, que le Partie Démocrate et le Parti Républicain sont deux noms différents pour un même parti ?
Pourvu que la volonté de changement, que ces élections ont consacré, soit plus qu’une promesse et plus qu’une espérance. Pourvu que le nouveau gouvernement ait le courage de rompre avec cette tradition du parti unique déguisé en deux partis, qui a l’heure de vérité font plus ou moins la même chose en simulant qu’ils se disputent. Obama tiendra sa promesse de fermer la sinistre prison de Guantanamo ?
Espérons, et pourvu qu’il en finisse avec le sinistre embargo sur Cuba.
Obama continuera de croire que c’est très bien qu’un mur empêche que les mexicains traversent la frontière, pendant que l’argent passe sans que personne ne lui demande de passeport ?
Pendant la campagne électorale, Obama n’a jamais affronté franchement le thème de l’immigration. Pourvu que maintenant qu’il ne court plus le danger d’effrayer les électeurs, il puisse et il veuille en finir avec ce mur, beaucoup plus long et honteux que le Mur de Berlin, et avec tous les murs qui violent le droit à la libre circulation des personnes.
Obama, qui avec tant d’enthousiasme a soutenu le récent petit cadeau de 750 milliards de dollars aux banquiers, gouvernera-t-il, comme c’est la coutume, pour socialiser les pertes et pour privatiser les bénéfices ?
J’ai bien peur que oui, mais pourvu que non.
Obama signera et appliquera-t-il le protocole de Kyoto, ou continuera-t-il d’offrir le privilège de l’impunité a la nation la plus empoisonnante de la planète ? Gouvernera-t-il pour les voitures ou pour les gens ? Pourra-t-il changer le cap assassin d’un mode de vie de quelques-uns qui tirent au sort le destin de tous ?
J’ai bien peur que oui, mais pourvu que non.
Obama, premier président noir de l’histoire des Etats-Unis, mettra-t-il en pratique le rêve de Martin Luther King ou le cauchemar de Condoleezza Rice ?
Cette Maison Blanche, qui est maintenant sa maison, fut construite par des esclaves noirs. Pourvu qu’il ne l’oublie pas, qu’il ne l’oublie jamais.
Eduardo Galeano est un écrivain et journaliste uruguayen. Son œuvre la plus connue, Les veines ouvertes de l’Amérique latine, est un acte d’accusation contre l’exploitation de l’Amérique latine par les puissances étrangères depuis le XVe siècle.

Journal d'une histoire qui pourrait s'intituler :
Lundi 17 novembre 2008, 10h. 30,

Nouvelle Europe, nouvelles migrations. Frontières, intégration, mondialisation
L’ouvrage de Serge Weber propose une synthèse particulièrement efficace sur les migrations dans l’Europe élargie. De nombreux travaux emploient les expressions de «nouvelles migrations», «nouvelles configurations migratoires» à propos de l’Europe, mais souvent sans réellement expliquer ce qui fait la nouveauté de ces situations. En cinq parties et avec cinq arguments magistraux, Serge Weber explique pourquoi l’Europe se trouve aujourd’hui face à des questions inédites en matière de migrations internationales, auxquelles elle répond de façon très paradoxale, ambiguë voire incohérente.
La première des nouveautés réside dans les mutations des formes migratoires en elles-mêmes (chap. 1), déployées entre capacité d’action des migrants et besoins des pays de destination, dont les marchés du travail mais aussi les démographies ne pourront se maintenir vivaces sans migrations. Ces besoins, réels mais pas toujours reconnus par les gouvernements, les placent en effet en porte-à-faux avec des considérations électoralistes. Bien des contradictions actuelles en matière de politique migratoire viennent de cette difficulté initiale. Loin d’être passifs et soumis aux politiques de gestion des flux, les migrants d’aujourd’hui ont un profil très différent de celui des années de l’après-guerre, profil défini avant tout par une grande capacité à circuler, de manière fréquente, dans des espaces étendus. Ceci leur permet d’affronter les politiques d’entrée et de séjour des États dans lesquels ils cherchent à immigrer, ce qui ne va pas sans requérir une inventivité, une résistance, et une aptitude à mobiliser des ressources multiples.
En effet, et c’est une seconde nouveauté, la politique des entrées en Europe est écartelée entre des exigences contradictoires qui rendent la tâche particulièrement difficile pour les migrants et candidats à la migration.
L’outil Schengen a vu son rôle complètement inversé: d’un soutien à la circulation interne de l’UE, il est devenu le principal instrument de contrôle et de coercition sur les frontières externes de l’Europe communautaire (chap. 2). C’est ainsi que, loin d’une déterritorialisation des États et de la construction européenne face aux flux des personnes, on constate à l’inverse un renforcement du rôle du territoire et de son contrôle dans la mise en œuvre des politiques européennes — ici avec l’exemple des migrations (p. 22; p. 109) – et, de ce fait, de la construction et de la consolidation d’une entité politique, économique et sociale «Europe». La sécurisation du territoire semble tenir lieu de gouvernement et s’appuie sur des techniques de plus en plus perfectionnées mais dont l’auteur remet l’efficacité en question: les fichiers numériques, les visas Schengen, la soumission du droit d’asile aux politiques migratoires.
Ce renversement politique a des conséquences territoriales, politiques et sociales fortes (chap. 3). Si l’Europe est à nouveau définie par ses frontières, alors il lui faut les consolider et les faire protéger. Cette tâche incombe aujourd’hui aux nouveaux États membres, dont beaucoup sont situés sur la nouvelle frontière orientale de l’UE. Elle incombe aussi à ceux qui sont en dehors de l’Europe communautaire: pays du Sud de la Méditerranée, Ukraine ou Moldavie. Son importance est telle que, selon l’auteur, elle conditionne les relations de partenariat entre l’UE et ses voisins. Et ce à travers la politique européenne dite de «voisinage» à l’Est tout comme à travers les politiques de co-développement au Sud. La constitution d’un glacis protecteur sur les marges européennes provoque en outre de grands changements pour les États concernés: buttant sur les dispositifs de contrôle des migrations élaborés au centre de l’Europe, les migrants finissent par s’installer dans ces États qui étaient auparavant des espaces de transit. Ainsi «s’est fabriqué un “ordre spatial” qui correspond à un “ordre social”dont le sommet est bien le cœur de l’Europe» (p. 45).
La politique européenne en matière de migrations est marquée par un autre renversement: la reconnaissance du besoin en migrations et la mise en place d’outils destinés à favoriser «de nouvelles migrations “choisies”» (chap. 4). C’est là que réside l’une des principales ambiguïtés de la politique sur les migrations en Europe. Les besoins en immigration sont à l’heure actuelle reconnus, et donnent lieu à des systèmes de sélection des immigrants à l’échelle de plusieurs pays (Grande-Bretagne, Suisse, France) et de l’UE (avec la «blue card»). Dans le même temps, les États européens sont de plus en plus exigeants sur les critères d’attribution des autorisations d’entrée et de séjour. Une vision de plus en plus répressive est aujourd’hui largement partagée par les États européens, distinguant une immigration-fardeau (l’immigration «subie»), représentée essentiellement par le regroupement familial, d’une immigration bénéfique (l’immigration «choisie»), incarnée par certains types de travailleurs. Cette vision fait également de l’intégration un devoir des migrants, et non une responsabilité de l’État d’installation; ceci est un autre renversement fondamental. L’ensemble produit des sans-papiers… ensuite dénoncés pour leur présence «illégale» sur le sol européen. Serge Weber souligne l’incohérence consistant à mettre en place des dispositifs de sélection et de quotas sur l’immigration, généralement coûteux et peu efficaces, alors même que les régularisations — opérées dans le Sud de l’Europe — ont démontré qu’elles sont «un moyen de recruter sélectivement des travailleurs dans certains secteurs» (p. 95), objectif poursuivi avec les politiques par quotas.
L’ouvrage se conclut sur un problème bien trop souvent considéré comme corrélé aux difficultés d’intégration des migrants: la ségrégation urbaine (chap. 5). L’auteur montre qu’il n’y a pas lieu de recouvrir les deux problématiques sociales, qui ne se rencontrent que ponctuellement. Il souligne que les difficultés d’intégration à la société concernent diverses catégories de population et se demande s’il est pertinent de distinguer celle des migrants, distinction qui relève d’une ethnicisation croissante des rapports sociaux. Il montre aussi que la ségrégation urbaine est un processus beaucoup plus large, qui résulte de politiques publiques fortement territorialisées; en conséquence, elle ne concerne pas uniquement les migrants, mais l’ensemble de la société.
S’il aborde des processus qui intéressent l’ensemble des sciences sociales, l’ouvrage de Serge Weber est bien œuvre de géographe. En matière de migration et de politique migratoire, le territoire demeure un enjeu central. À l’échelle européenne, il participe pleinement à la mise en place des dispositifs de contrôle des flux. À l’échelle locale, il participe de la mise à distance — physique et métaphorique — de certaines catégories sociales, parmi lesquelles les migrants. Face à la mobilité des migrants, les pays européens répondent, individuellement et collectivement, par l’assignation à territoire.
Bénédicte Michalon
WEBER S. (2007). Nouvelle Europe, Nouvelles migrations. Frontières, intégration, mondialisation. Paris: Éditions du Félin, 118 p. ISBN: 978-2-86645-641-2. Prix: 10,90 euros.
Signataire du manifeste du Forum social de Porto Alegre ("Douze propositions pour un autre monde possible"), en 2005, vous êtes considéré comme l'un des inspirateurs du mouvement altermondialiste. Vous avez fondé et dirigé le Centre Fernand-Braudel pour l'étude de l'économie des systèmes historiques et des civilisations de l'université de l'Etat de New York, à Binghamton. Comment replacez-vous la crise économique et financière actuelle dans le "temps long" de l'histoire du capitalisme ?
Dans une phase A, le profit est généré par la production matérielle, industrielle ou autre ; dans une phase B, le capitalisme doit, pour continuer à générer du profit, se financiariser et se réfugier dans la spéculation. Depuis plus de trente ans, les entreprises, les Etats et les ménages s'endettent, massivement. Nous sommes aujourd'hui dans la dernière partie d'une phase B de Kondratieff, lorsque le déclin virtuel devient réel, et que les bulles explosent les unes après les autres : les faillites se multiplient, la concentration du capital augmente, le chômage progresse, et l'économie connaît une situation de déflation réelle.
Mais, aujourd'hui, ce moment du cycle conjoncturel coïncide avec, et par conséquent aggrave, une période de transition entre deux systèmes de longue durée. Je pense en effet que nous sommes entrés depuis trente ans dans la phase terminale du système capitaliste. Ce qui différencie fondamentalement cette phase de la succession ininterrompue des cycles conjoncturels antérieurs, c'est que le capitalisme ne parvient plus à "faire système", au sens où l'entend le physicien et chimiste Ilya Prigogine (1917-2003) : quand un système, biologique, chimique ou social, dévie trop et trop souvent de sa situation de stabilité, il ne parvient plus à retrouver l'équilibre, et l'on assiste alors à une bifurcation.
La situation devient chaotique, incontrôlable pour les forces qui la dominaient jusqu'alors, et l'on voit émerger une lutte, non plus entre les tenants et les adversaires du système, mais entre tous les acteurs pour déterminer ce qui va le remplacer. Je réserve l'usage du mot "crise" à ce type de période. Eh bien, nous sommes en crise. Le capitalisme touche à sa fin.
Pourquoi ne s'agirait-il pas plutôt d'une nouvelle mutation du capitalisme, qui a déjà connu, après tout, le passage du capitalisme marchand au capitalisme industriel, puis du capitalisme industriel au capitalisme financier ?
Le capitalisme est omnivore, il capte le profit là où il est le plus important à un moment donné ; il ne se contente pas de petits profits marginaux ; au contraire, il les maximise en constituant des monopoles - il a encore essayé de le faire dernièrement dans les biotechnologies et les technologies de l'information. Mais je pense que les possibilités d'accumulation réelle du système ont atteint leurs limites. Le capitalisme, depuis sa naissance dans la seconde moitié du XVIe siècle, se nourrit du différentiel de richesse entre un centre, où convergent les profits, et des périphéries (pas forcément géographiques) de plus en plus appauvries.
A cet égard, le rattrapage économique de l'Asie de l'Est, de l'Inde, de l'Amérique latine, constitue un défi insurmontable pour "l'économie-monde" créée par l'Occident, qui ne parvient plus à contrôler les coûts de l'accumulation. Les trois courbes mondiales des prix de la main-d'oeuvre, des matières premières et des impôts sont partout en forte hausse depuis des décennies. La courte période néolibérale qui est en train de s'achever n'a inversé que provisoirement la tendance : à la fin des années 1990, ces coûts étaient certes moins élevés qu'en 1970, mais ils étaient bien plus importants qu'en 1945. En fait, la dernière période d'accumulation réelle - les "trente glorieuses" - n'a été possible que parce que les Etats keynésiens ont mis leurs forces au service du capital. Mais, là encore, la limite a été atteinte !
Y a-t-il des précédents à la phase actuelle, telle que vous la décrivez ?
Cela dit, la crise la plus récente similaire à celle d'aujourd'hui est l'effondrement du système féodal en Europe, entre les milieux du XVe et du XVIe siècle, et son remplacement par le système capitaliste. Cette période, qui culmine avec les guerres de religion, voit s'effondrer l'emprise des autorités royales, seigneuriales et religieuses sur les plus riches communautés paysannes et sur les villes. C'est là que se construisent, par tâtonnements successifs et de façon inconsciente, des solutions inattendues dont le succès finira par "faire système" en s'étendant peu à peu, sous la forme du capitalisme.
Combien de temps la transition actuelle devrait-elle durer, et sur quoi pourrait-elle déboucher ?
La période de destruction de valeur qui clôt la phase B d'un cycle Kondratieff dure généralement de deux à cinq ans avant que les conditions d'entrée dans une phase A, lorsqu'un profit réel peut de nouveau être tiré de nouvelles productions matérielles décrites par Schumpeter, sont réunies. Mais le fait que cette phase corresponde actuellement à une crise de système nous a fait entrer dans une période de chaos politique durant laquelle les acteurs dominants, à la tête des entreprises et des Etats occidentaux, vont faire tout ce qu'il est techniquement possible pour retrouver l'équilibre, mais il est fort probable qu'ils n'y parviendront pas.Les plus intelligents, eux, ont déjà compris qu'il fallait mettre en place quelque chose d'entièrement nouveau. Mais de multiples acteurs agissent déjà, de façon désordonnée et inconsciente, pour faire émerger de nouvelles solutions, sans que l'on sache encore quel système sortira de ces tâtonnements.
Nous sommes dans une période, assez rare, où la crise et l'impuissance des puissants laissent une place au libre arbitre de chacun : il existe aujourd'hui un laps de temps pendant lequel nous avons chacun la possibilité d'influencer l'avenir par notre action individuelle. Mais comme cet avenir sera la somme du nombre incalculable de ces actions, il est absolument impossible de prévoir quel modèle s'imposera finalement. Dans dix ans, on y verra peut-être plus clair ; dans trente ou quarante ans, un nouveau système aura émergé. Je crois qu'il est tout aussi possible de voir s'installer un système d'exploitation hélas encore plus violent que le capitalisme, que de voir au contraire se mettre en place un modèle plus égalitaire et redistributif.
Les mutations antérieures du capitalisme ont souvent débouché sur un déplacement du centre de "l'économie-monde", par exemple depuis le Bassin méditerranéen vers la côte Atlantique de l'Europe, puis vers celle des Etats-Unis ? Le système à venir sera-t-il centré sur la Chine ?