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Dimanche 15 juillet 7 15 /07 /Juil 03:32


Les contours idéologiques traditionnels ne suffisent plus

Par Jean-Daniel Lévy, directeur adjoint de CSA Opinion


Au premier tour de l’élection présidentielle de 2007, 40 % des employés, 41 % des ouvriers ont voté pour un candidat de gauche contre respectivement 30 % et 23 % pour un candidat de droite. En 2002, ils avaient voté plus à gauche (47 % des employés, 42 % des ouvriers) et plus à l’extrême droite : Jean-Marie Le Pen et Bruno Mégret récoltant entre 21 % et 28 % des suffrages. Le vote des catégories populaires en faveur de la gauche - déjà peu élevé il y a cinq ans - est donc moins net cette année. Ce constat doit être doublé d’un autre point de comparaison : la dispersion du vote. En 2002, 40 % des votes des employés déposant dans l’urne un bulletin de vote de gauche et 26 % de ceux des ouvriers portent le nom du « principal » candidat. En 2007, conséquence du « vote utile » mais pas uniquement, 73 % des ouvriers votant à gauche et 61 % des employés ont voté en faveur de Ségolène Royal. Ce double constat - baisse du vote en faveur de la gauche et moindre place pour les autres forces que le Parti socialiste parmi les catégories populaires - permet de poser les jalons de notre réflexion : les catégories populaires ont elles définitivement quitté la gauche ? On ne peut répondre à cette question sans s’interroger au préalable sur les attentes de ces mêmes catégories populaires : que souhaitent-elles ? Qu’investissent-elles dans la campagne ? Qu’attendent-elles des candidats ?

Premier enseignement du scrutin du 22 avril : les ouvriers et employés ont voté, en premier lieu, écrasant pratiquement toutes les autres dimensions, en assignant à leur prochain président de la République la défense de la valeur travail (respectivement 68 % et 72 %). La solidarité et la laïcité se retrouvent loin derrière et, surtout, en deçà de la réponse moyenne des Français. Tout juste mentionnent-ils l’égalité à un niveau identique de l’ensemble des votants. En cohérence avec ces valeurs, ils pensent avant tout à l’emploi mais également aux inégalités sociales, au pouvoir d’achat, aux retraites, au logement, à la précarité des contrats de travail... Autant de dimensions fortes, portées par la gauche... mais traduisant également une implication individuelle, voire individualiste. Ainsi 51 % et 55 % des employés et ouvriers estiment que leur situation personnelle changera si le candidat pour lequel ils viennent de voter était élu. Ils étaient respectivement 37 % et 41 % il y a de cela cinq ans. Certes la nature du vote à cette époque était différente (nous sommes passés d’un vote d’opposition relative à un vote pour partie d’attachement au candidat) mais les traductions politiques apparaissaient cette année plus claires et probablement plus crédibles.

 
 
 
 
 
Une fois ces données chiffrées rappelées, quelles conclusions tirer ?

  • 1. Que les contours idéologiques traditionnels de la gauche ne suffisent plus pour faire sens, cohérence d’un projet ou d’un propos et, encore moins, permettre de susciter un vote en faveur d’un candidat de cette famille politique. Les catégories populaires attendaient que l’on réponde à leurs problèmes liés à leur vécu quotidien, et n’ont pas obtenu de réponses suffisamment claires, crédibles et « parlantes ».

  • 2. Qu’au vu des difficultés qu’elles connaissent, les catégories populaires ne se reconnaissent plus systématiquement dans la gauche. La dilution des différences et des références entre gauche et droite font que l’attachement à un camp est moins net aujourd’hui qu’il ne l’était il y a de cela une décennie encore. Et que même la proximité politique n’entraîne pas automatiquement vote. La gauche doit faire la preuve, à leurs yeux, de sa capacité à répondre concrètement à leurs aspirations. La réponse concrète part d’un constat partagé (ce qui n’était pas le cas aux yeux des catégories populaires, comme l’ont montré les sondages réalisés en cours de campagne) pour arriver à des réponses appropriées (ce qu’il l’était encore moins).

  • 3. Qu’enfin la cohérence du propos et la vision politique sont aujourd’hui deux éléments majeurs dans le choix du candidat - ou du camp - en faveur duquel les candidats de gauche se déterminent. Ainsi les attentes s’avèrent élevées en matière de description de la société française vue par le responsable politique, de vision de l’avenir de la France, de définition de l’articulation entre politique nationale et conséquences concrètes pour les individus, de perspectives d’avenir individuelles.

Ce ne semble donc pas être tant un problème de fond (les catégories populaires tranchent par exemple toujours plus en faveur de l’égalité que de la liberté) que de forme : la gauche doit non seulement faire la preuve qu’elle est capable de comprendre les problèmes des catégories populaires mais également - et surtout - qu’elle a la capacité d’y répondre.


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De nouveaux rapports de classes

 

Par Jean Lojkine, sociologue, directeur de recherche émérite au CNRS.(*)

Le mythe de la grande « classe moyenne » qui regrouperait 80 % d’une population « bien intégrée », en mobilité ascendante, depuis les ouvriers à statut jusqu’aux cadres supérieurs, a aujourd’hui du plomb dans l’aile. Non seulement on ne peut effacer d’un trait de plume les 60 % d’ouvriers et d’employés qui subissent de plein fouet le chômage, la précarisation et les bas salaires, mais les fameuses « classes moyennes » regroupent en fait deux ensembles radicalement opposés : une petite minorité de cadres supérieurs dirigeants liés à la grande bourgeoisie d’affaires et des salariés diplômés dans les entreprises et les services publics qui subissent à leur tour les effets de la précarisation, du chômage, du déclassement. Loin d’être intégrées dans la classe dominante, ces couches sociales sont entrées en lutte contre les politiques publiques régressives (mouvements des enseignants, des étudiants, des chercheurs, des intermittents du spectacle, des soignants, des infirmières, etc.), tandis que les cadres d’entreprise ont manifesté leur ras-le-bol du travail gratuit et de la conception paternaliste du cadre qui ne ménage pas son temps pour l’entreprise.

Lors de l’élection présidentielle de 2002, ils ont manifesté leur défiance à l’égard de la gauche « plurielle » ; en 2005, ils ont été plus nombreux que lors du traité de Maastricht à voter contre le traité constitutionnel européen. On n’est donc que d’autant plus frappé par le décalage entre cette convergence objective et subjective des couches populaires et intellectuelles et les résultats de la présidentielle de 2007. Pourquoi ont-elles marqué leur préférence pour Nicolas Sarkozy ou François Bayrou et manifesté une défiance certaine à l’égard de toute la gauche ?

 

Le Parti socialiste a depuis longtemps, dans sa majorité, abandonné la thèse marxiste de la lutte de classes, de la contradiction centrale entre capital et travail, au profit du mythe de la grande classe moyenne, pacifiée, bordée à ses marges par les « exclus ». L’opposition entre les inclus et les exclus remplacerait l’opposition marxiste entre capital et travail. Rien sur ce plan ne sépare le Parti socialiste de la droite libérale.

Mais qu’en est-il sur sa gauche avec le PCF ? Dans quelle mesure n’a-t-il pas lui aussi privilégié, au même titre que bien des « altermondialistes », une vision misérabiliste des exclus (les « sans », les « pauvres »), au détriment d’une analyse précise des nouvelles contradictions de classe qui émergent du travail de traitement de l’information dans la sphère des services, comme dans la production industrielle. Le deuil n’a pas été fait de l’ancienne conscience de classe ouvrière issue de la révolution industrielle : le salariat capitaliste aujourd’hui ce n’est plus seulement les ouvriers, ni les employés, mais c’est aussi les couches intellectuelles - soumises à des processus de prolétarisation (cadres d’exécution, techniciens, ingénieurs, enseignants, soignants, chercheurs, travailleurs sociaux, etc.). Le PCF, pas plus que les autres composantes de la gauche « radicale », n’a pour le moment ni pensé, ni recherché l’unification d’un salariat informationnel multipolaire soumis à son tour sous des formes nouvelles à l’exploitation capitaliste : autonomie sous contrainte de rendement, aspiration à la responsabilité individuelle, mais refus de la précarité.

Si rien ne le distingue clairement du PS dans son analyse de la société française, le PCF n’a pas su non plus développer des pratiques politiques qui innovent sur le terrain du travail, de l’emploi et des liens entre sécurité sociale et efficacité économique. Certes, des analyses théoriques innovantes existent mais on peine à passer à la pratique, faute de militants ; à ouvrir avec audace des expérimentations dans le domaine des propositions alternatives, face aux « gestionnaires » habituels, à droite comme au PS, qui « accompagnent » plus ou moins efficacement les licenciements collectifs, les restructurations délocalisations et les réductions continues des acquis sociaux des années 1945-1960. Faute de quoi, la majorité des classes populaires et des couches intellectuelles en viennent à penser qu’il n’y a pas d’alternatives réelles au capitalisme informationnel et qu’il faut alors plébisciter celui qui est le plus fiable et le plus crédible dans le domaine étroit du « possible » avéré.

(*) Dernier ouvrage publié : l’Adieu à la classe moyenne. Éditions La Dispute (2005).

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La banalisation des parcours militants

 

Par Nathalie Ethuin, maître de conférences en sciences politiques (université Lille-II, CERAPS).

« Parti des ouvriers », ayant porté à sa tête un « fils du peuple », capable de faire passer un ouvrier « de l’usine à l’Assemblée nationale » (titre de l’autobiographie de Gustave Ansart), le Parti communiste a revendiqué une singularité dans le champ politique, en s’appuyant sur la composition sociale de ses électorats, de ses militants et de ses directions à tous les niveaux. En privilégiant des dirigeants et porte-parole issus des catégories populaires, il revendiquait une représentation miroir, fondée sur la commune expérience de la condition ouvrière. Qui plus est, la grille de lecture marxiste, évidemment appropriée très différemment selon le degré d’investissement dans le Parti, permettait de mettre en sens cette condition ouvrière. Si le PCF a pu ainsi revendiquer et cultiver pendant des décennies une telle singularité, c’est qu’il a très tôt mis en place des mécanismes de sélection et de formation de militants issus majoritairement des catégories populaires. La politique d’éducation des militants et des cadres, structurée notamment par un réseau hiérarchisé d’écoles, dont la durée variait entre quelques jours pour le niveau élémentaire destiné aux adhérents et quatre mois pour les écoles des cadres fédéraux et nationaux, en a été un rouage essentiel. Les écoles du PCF étaient un moyen de contrecarrer les logiques censitaires qui excluent majoritairement les membres des catégories populaires du champ politique. Pour les militants qui y ont fait leurs classes, comme pour ceux qui y ont enseigné, les écoles du Parti ont symbolisé la possibilité de lutter contre les inégalités sociales et culturelles. Pour les premiers, les écoles permettaient d’accéder à une connaissance théorique d’autant plus valorisée qu’elle devait servir en pratique « à mieux lutter ». Pour les seconds, elles étaient l’occasion de mettre leur savoir « au service du Parti ».

La disparition d’un tel système d’éducation à partir des années 1990 et son remplacement par une offre de formation qui s’est réduite en quelques années révèlent et renforcent dans le même mouvement une double banalisation du PCF, tout autant sociologique qu’idéologique. Face aux difficultés pour organiser une politique volontariste de formation des militants, le PCF n’échappe plus aux mécanismes de sélection qui contribuent à la sous-représentation des individus les moins dotés en ressources culturelles au fur et à mesure que l’on monte dans les hiérarchies partisanes. Le Parti communiste reste l’organisation qui compte le plus d’ouvriers et d’employés parmi ses adhérents et ses responsables, mais cette proportion diminue. À titre d’exemple, alors que les ouvriers représentaient 31,3 % des adhérents en 1997, ils sont 19,8 % des membres du Conseil national élus en 2000 et 12 % des membres élus en 2001.

Sur le terrain idéologique, la plupart des militants n’accèdent plus, au sein des structures de parti en tout cas, à un ensemble de références, nourries par des grilles d’analyse théoriques. Dès lors, et c’est vrai de toutes les organisations politiques, la maîtrise des savoirs, des savoir-faire et des savoir-être, favorisant la prise de responsabilités, est de moins en moins redevable à l’investissement militant et de plus en plus liée aux expériences scolaires, professionnelles ou électives. Le risque est grand que le fossé se creuse entre quelques militants aguerris et des bataillons d’adhérents ou de sympathisants désorientés par les tensions internes aux organisations, redoublées par les conflits entre elles. À l’heure des débats qui traversent toutes les organisations de gauche, les activités de formation, sous des formes variées, peuvent être un outil essentiel de démocratie interne, en favorisant une réelle appropriation des termes et enjeux de ces débats. Elles peuvent également contribuer à promouvoir une réelle diversité militante, à la fois politique, générationnelle et sociale. Parmi les défis à relever, la formation des militants revêt donc une importance essentielle, tant elle charrie des enjeux majeurs sur le plan idéologique et sociologique.

 

 

Par Dominique - Publié dans : -*- politique
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