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2 décembre 2007 7 02 /12 /décembre /2007 03:36


 

 

Serge Volkoff « Il faut remettre les boeufs devant la charrue »
Paru dans l'Humanité le 13 novembre 2007

Pour Serge Volkoff, sociologue , les politiques qui agissent sur l’âge de la retraite en allongeant la durée de cotisation laissent entier le problème de l’emploi et du travail.
 

« On vit plus longtemps, on doit travailler plus longtemps . » Nicolas Sarkozy et son gouvernement justifient ainsi la réforme des régimes spéciaux mais aussi un nouvel allongement, en 2008, de la durée de cotisation dans le régime général de retraite. Qu’en pensez-vous ?

 

Serge Volkoff. Une société est-elle meilleure, ou pas, si on a une longue période après la fin de vie professionnelle ? Il revient à la société d’en juger. Jusqu’à il y a quelques décennies, énormément de salariés décédaient alors qu’ils étaient encore dans leur vie de travail. On a, depuis, généré des périodes postprofessionnelles qui, pour une partie des salariés, sont longues. Historiquement, on n’a donc pas toujours raisonné en disant que l’âge de fin de vie professionnelle devait augmenter en même temps que l’espérance de vie. D’un autre côté, quand on constate que la France a la durée de vie professionnelle moyenne la plus courte, mais aussi la productivité horaire de travail la plus élevée, et que cette productivité se paye en qualité de vie et en enjeux de santé à plus ou moins long terme, on peut s’interroger : est-ce que toute compression de la durée de vie de travail est toujours, et pour tous, un progrès social ? Ces problèmes-là ne peuvent se poser de manière uniforme, quels que soient les catégories sociales et les itinéraires professionnels. Il est légitime de dire qu’il y a des progrès d’espérance de vie, mais alors il faut rappeler aussi que les écarts d’espérance de vie sont importants entre catégories sociales et qu’ils ne se sont pas réduits au cours des dernières décennies. Donc, si on raisonne en termes : « La vie de travail doit s’allonger puisque la vie s’allonge », on est très vite amené à dire : la vie de travail doit être un peu moins longue quand la vie tout court l’est aussi.

 

Le ministre du Travail fait miroiter aux assurés des régimes spéciaux, en contrepartie d’un allongement de la durée de cotisation, la possibilité d’aménager les fins de carrière pour rendre le travail supportable. Qu’en pensez-vous ?

 

Serge Volkoff. Cette proposition laisse de côté une distinction tout à fait importante, qui doit être faite, entre les caractéristiques de la vie de travail qui légitimeraient un départ anticipé et celles qui rendent la période finale difficile. Ce n’est pas toujours la même chose. Ce qui, dans la vie de travail, légitimerait un départ anticipé ? Ce sont les expositions, tout au long de la vie, à des caractéristiques du travail (toxiques cancérogènes, travail de nuit, efforts physiques très importants…) qui nuisent à l’espérance de vie ou à la santé au grand âge. Cela, même si, dans la dernière période de vie professionnelle, on n’est plus exposé à ces contraintes-là, et même si, au moment de prendre sa retraite, on est en très bonne santé. On est sûr que ces caractéristiques-là du travail jouent sur l’espérance de vie et sur la santé à long terme. Il est donc plausible de dire que, puisque le travail paye la retraite, si le travail raccourcit la retraite, on rallonge un peu la retraite pour compenser. Je fais observer que certaines de ces caractéristiques du travail ne sont pas au sens courant du terme pénibles : les toxiques, au moment où on y est exposé, très souvent on ne le sait pas, ou, en tout cas, on n’en souffre pas dans l’instant. Quant à l’aménagement de carrière, il se justifie dans les cas où la personne présente certaines déficiences de santé venues avec l’âge, ou ne supporte plus bien telles conditions de travail (modalités d’horaires, sollicitations de postures corporelles, etc.) parce que vient un âge où c’est difficile de les tolérer. À ce moment-là, pour leur rendre la vie plus vivable, on peut procéder soit à des aménagements de situations de travail, ou de durée de travail, soit à des temps partiels bien pensés, soit à des changements de travail, des formes de mobilité. Tout cela est légitime, mais c’est un autre problème que celui de la pénibilité tout au long de la vie.

 

Le gouvernement assure que la question de la pénibilité sera prise en compte, tant dans les régimes spéciaux que, l’an prochain, dans le régime général. Alors que la négociation prévue par la réforme de 2003 sur ce sujet n’a toujours pas abouti. Cela dit, au-delà des compensations à trouver dans le système de retraite, la question n’est-elle pas, plus fondamentalement, de rendre le travail, sinon non pénible, du moins plus soutenable ?

 

Serge Volkoff. Oui, je le crois. De ce point de vue, ce n’est pas une bonne nouvelle pour le modèle social français de voir, en effet, qu’une négociation sur la pénibilité ouverte il y a trois ans ait porté jusqu’à présent aussi peu de fruits. Dans d’autres pays, on se concerte, on négocie et on adapte de manière beaucoup plus active et usuelle sur ces questions.

 

Négocier sur les conditions, l’organisation du travail avant de réformer la retraite, ce serait finalement remettre les boeufs devant la charrue.

 

Serge Volkoff. Aujourd’hui, on part en moyenne trois ans avant l’âge de la retraite. Les pots de départ en retraite sont devenus des raretés. Plus rares encore, les pots de départ où l’on présente son remplaçant… La plupart des gens, quand ils prennent leur retraite, sont à ce moment-là chômeurs, ou malades, ou inactifs d’une manière ou d’une autre. On voit bien que les politiques qui agissent sur l’âge de plein droit à la retraite, sous la forme d’une remise en cause de l’âge ou des durées de cotisation, laissent entier le problème des politiques d’emploi et du travail. Si c’est pour allonger les périodes de chômage, on ne voit pas où est le gain, ni social, ni financier. En effet, les boeufs seraient mieux devant la charrue si on consacrait toutes les énergies à transformer les politiques d’emploi, du travail, de la formation pour faire en sorte que davantage de salariés aient déjà la possibilité et le souhait de travailler jusqu’à leur retraite. Aujourd’hui, interrogés sur l’âge idéal, selon eux, de départ, un tiers des gens, en gros, répondent cinquante-cinq ans, un tiers disent soixante ans, les autres se répartissent autour de ces deux pôles. Au niveau européen, quand on pose aux salariés quinquagénaires la question : « Quand souhaitez-vous prendre votre retraite », ceux qui répondent « le plus tôt possible » représentent en France près de 60 % des salariés, alors que dans un certain nombre d’autres pays, notamment d’Europe du Nord, c’est de l’ordre de 30 %.

 

Si l’on veut rendre l’emploi plus durable et plus soutenable tout au long de la vie, ne serait-il pas opportun d’instaurer une obligation de négocier sur l’organisation et les conditions du travail dans les entreprises ?

 

Serge Volkoff. En effet, la prise en charge collective de ces questions, avec le souci d’avancer, d’introduire des respirations dans la vie de travail, d’aménager au mieux les horaires, de soulager partout où c’est possible les contraintes physiques, etc., n’a pas l’ampleur nécessaire. Compte tenu de l’enjeu social, de santé, de bien-être, de vie collective dans les lieux de travail. Reste à savoir si l’obligation de négocier assure une négociation de qualité. Le droit d’expression, directe et collective, sur les conditions de travail, prévu par les lois Auroux (1982), s’est perdu dans les sables.

 

L’intensification du travail est largement mise en cause. Le modèle français d’organisation du travail se distingue-t-il des autres en la matière ?

 

Serge Volkoff. L’intensification du travail est un mouvement général. Il est vrai qu’en France, on a un socle de pénibilités qui ne nous situe pas du côté des pays les plus développés. D’autre part, on est dans un pays où le choix d’une autonomie qualifiée de haut niveau, le modèle dit des organisations « apprenantes » (fondé sur le travail collectif, l’initiative des salariés - NDLR) n’est pas non plus prédominant. On a fait une intensification qui, plus qu’ailleurs, cherche du côté de la « lean production », « production allégée », avec effectifs au plus juste, etc., en l’associant moins qu’ailleurs à une recherche d’élévation des moyens d’agir sur sa propre situation de travail, autrement dit une recherche d’une qualification authentique du travail. Il est vrai que si on faisait davantage le choix de modèles donnant aux personnes plus de capacités à s’organiser individuellement, collectivement, à peser sur le mode d’organisation de l’entreprise, cela permettrait d’aménager des situations de travail plus vivables.

 

Derrière cet état de fait, il y a la contrainte de la rentabilité financière ?

 

Serge Volkoff. C’est tout le problème : est-ce que les questions de bien-être, de santé au travail peuvent être exclusivement gérées à l’aval de toute une série de contraintes autres ? Est-ce qu’il faut avoir un modèle de décision sur l’orientation des entreprises où le primat est au financier, commercial, où, ensuite, on en déduit la production, le mode d’organisation de l’entreprise, et où, à l’aval de tout ça, interviennent des gens du côté des ressources humaines, médecins du travail, syndicalistes, etc., qui vont essayer, dans ce cadre préfixé, d’aménager ce qui peut l’être sur des questions d’emploi, de conditions de travail, de formation ? Si on avait, plus qu’aujourd’hui, des politiques d’entreprises conçues en fonction même des personnes, de leurs caractéristiques, du souci de ménager leur santé, des possibilités de les former, si on inversait la chaîne de décisions, au moins en partie, probablement qu’on arriverait à de meilleurs résultats.

Serge Volkoff est directeur du Centre de recherches et d’études sur l’âge et les populations au travail (CREAPT). Auteur, avec Michel Gollac, de les Conditions de travail, Éd. La Découverte.

Entretien réalisé par Yves Housson

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Published by Dominique - dans -*- politique
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