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9 janvier 2008 3 09 /01 /janvier /2008 04:16
 Pourquoi s’intéresser à la Révolution bolivarienne ?
Par Christophe Ventura,
membre d’Attac France et de l’association Mémoire des luttes
revue Utopie critique


Le Venezuela est un pays de 25 millions d'habitants qui, depuis 1998, a élu puis réélu à deux reprises - et avec toujours plus de suffrages - son président1. Hugo Chávez a par ailleurs été confirmé dans ses fonctions en 2004 lors d'un référendum révocatoire organisé contre lui2.

Après avoir remporté onze victoires électorales durant ces neuf dernières années, la défaite du référendum du 2 décembre 2007 portant sur l’adoption du projet de réforme de la Constitution de 1999 a constitué, dans un contexte de forte abstention, le premier revers électoral pour le camp bolivarien et le président de la République bolivarienne du Venezuela. 3

Cette dernière séquence politique a montré comment le président vénézuélien et la « Révolution bolivarienne » ne cessent d'alimenter une

campagne médiatique internationale à charge et provoquent la réprobation et les pressions des milieux dirigeants mondiaux. Ou plutôt Occidentaux - étatsuniens en premier lieu - pour être précis. Elle a également montré qu’une large partie de l’électorat qui soutient habituellement le président vénézuélien ne s’est pas mobilisée en faveur de cette réforme.

Quelle est la nature de l’expérience en cours au Venezuela ? En quoi peut-elle revendiquer une filiation avec la tradition « révolutionnaire » ou « socialiste » ? Se résume-t-elle, comme le prétend le discours médiatique dominant, aux contours d’une forte personnalité dont les discours sont parfois provocateurs et dont les alliances internationales, dans le cadre de la Realpolitik, ne font - et ne feront pas - consensus?

Voici quelques unes des questions auxquelles tout observateur de la vie politique internationale doit se confronter, et auxquelles tout militant politique internationaliste peut s’intéresser. Mais plus globalement, du point de vue du camp de l’émancipation dans lequel s’inscrit explicitement le processus bolivarien, il est nécessaire d’amplifier la réflexion et le débat sur l’expérience vénézuélienne. En effet, celle-ci se déroule dans un contexte historique inédit. La Révolution bolivarienne est la première expérience politique menée à l’échelle d’un pays qui affirme sa volonté de transformer le capitalisme et de lutter contre son « ordre impérialiste » sur un mode démocratique et non dogmatique depuis la chute du Mur de Berlin et la fin de l’empire soviétique, la mutation financière et mondialisée du capitalisme et l’émergence d’un mouvement planétaire de contestation de cette mondialisation néolibérale. De ce point de vue, une clé de la situation internationale se trouve au Venezuela. Ce pays fixe sur lui, dans un mouvement contradictoire, le lourd héritage des expériences du « socialisme réellement existant » du 20e siècle et les espoirs et les questionnements des progressistes du 21e siècle. Durant la campagne sur la réforme constitutionnelle, les débats autour de l’opportunité d’inscrire la notion de « socialisme » dans la Constitution en ont attesté.

Enfin, la Révolution bolivarienne pose au camp de l’émancipation, en particulier au mouvement altermondialiste, la question de sa relation avec un gouvernement déclarant s'inscrire dans ses valeurs et ses objectifs. Cette relation doit à la fois préserver la complète autonomie d’appréciation des uns et des autres et ouvrir, alors que le mouvement altermondialiste connaît, dans la phase actuelle de son développement, une crise de sens, des réflexions directement politiques. 

L'une d’entre elles est la suivante. Aucune expérience n’est mécaniquement transposable d'une nation à une autre, en particulier lorsqu'il s'agit d'un pays dont le modèle économique et social est à ce point singulier : économie pétrolière, polarisation sociale et politique importantes en raison de décennies de déficit démocratique et de développement de fortes inégalités et de la pauvreté dans le cadre du capitalisme néolibéral constituent des éléments caractéristiques de la situation vénézuélienne. Néanmoins, peut-on, tant du point de vue des processus qui permettent l'émergence de dynamiques politiques que des contenus qui structurent un projet politique, tirer de ce pays des enseignements pour reconstruire, dans nos pays européens, un projet post-néolibéral ?

Cette contribution se déclinera en deux parties. Dans un premier article (« Nous ne sommes pas tous Vénézuéliens »), nous reviendrons sur l'émergence de la Révolution bolivarienne et tenterons d'identifier par quels mécanismes elle s'est développée et consolidée entre 1998 et 2006. Une annexe proposera une présentation de la réforme constitutionnelle qui a été rejetée par le référendum du 2 décembre et une première analyse de cette défaite électorale.

Dans une seconde livraison à venir, nous aborderons la question des perspectives politiques de la Révolution bolivarienne qui, après la défaite du référendum, doit se préparer aux prochaines élections locales et régionales de novembre 2008. D’ici là, la fondation du Parti socialiste unifié vénézuélien (PSUV) et le développement de nouvelles impulsions gouvernementales devraient indiquer la nouvelle direction du "socialisme du 21e siècle" caractérisé par la volonté de construire les contenus d'une démocratie politique, sociale et économique.


Nous ne sommes pas tous Vénézuéliens

Terreau de la Révolution bolivarienne (1989-1998)

- Les années FMI

La séquence "bolivarienne" s'est en réalité ouverte sur les décombres de l'immense crise économique, politique et sociale qui a débuté au début des années 1980. Cette dernière a été largement causée par la déferlante des politiques néolibérales et libre-échangistes4 lancée par les institutions financières internationales et conduite par les gouvernements latinoaméricains.

L'Amérique latine, dès les années 1970 avec le cas chilien, a constitué le laboratoire mondial de la « révolution néo-conservatrice ». Appliquée dans le contexte d'une économie pétrolière  et avec conviction et volontarisme par la social-démocratie vénézuélienne (notamment sous le gouvernement de Carlos Andrés Pérez de 1989 à 1993), la feuille de route néolibérale a mené le Venezuela dans une situation politique et économique propice à toutes les explosions sociales. En effet, le pays, qui a subi une détérioration constante des conditions d’existence de l’ensemble de sa population depuis la fin des années 1970, et ce malgré la détention de richesses et de ressources naturelles très importantes, connaissait une situation de révoltes à la fin des années 1980.

Le modèle de l'Etat rentier vénézuélien était en effet miné par deux phénomènes structurels qui le rendraient, à partir de la décennie néolibérale, prisonnier de son endettement croissant.

Tout d'abord, et malgré le financement d'un plan d'industrialisation dispendieux, il n'a jamais cherché à développer et diversifier les activités économiques propres du pays. Par ailleurs, il avait organisé un système de corruption généralisé vers lequel étaient systématiquement détournés les revenus du pétrole pour les élites et ayants droits du système puntofijiste5.

A la faveur de la baisse du prix du baril en 1983, c'est tout ce système qui s'est retrouvé "grippé" et qui a précipité le pays dans une crise déterminante. Sans aucune réserve monétaire, mais avec une population fort appauvrie, un taux d'inflation de 30 %, une augmentation du prix de tous les produits de base, un appareil économique atrophié, etc., l'Etat vénézuélien a dû aborder ce retournement de conjoncture. Au delà du fait qu'elle l'empêchait de pouvoir honorer son importante dette extérieure, cette situation allait disqualifier définitivement l'ensemble de la classe politique et économique vénézuélienne  auprès de la population.

Pour obtenir de nouveaux prêts permettant de financer la dette, les responsables gouvernementaux décidèrent de soumettre le Venezuela aux "recommandations" du Fonds monétaire international. A cet effet, le pays reçut une première mission exploratoire de l'institution en 1987.

Réélu en 19896 sur la promesse d'un "programme social", le social-démocrate Carlos Andrés Pérez (AD) annonça en réalité, quelques jours après sa prise de fonction, la mise en place d'un plan d'ajustement structurel.

C'est dans ce cadre qu'il décida, à travers une politique de libéralisation des prix, la hausse de celui de l’essence le 26 février 1989. Cette mesure, provoquant la hausse des tarifs de transport de 30 % à partir du 27 février, conduisit dans la rue les premiers manifestants dans la ville de Guarena (Etat de Miranda) dans laquelle vivent beaucoup d'ouvriers et d'employés travaillant à Caracas.

Rapidement suivies dans la capitale vénézuélienne, ces manifestations se transformèrent en réelle épreuve de force avec la police et se développèrent (notamment avec l'appui des étudiants) le 28 février dans d'autres villes du pays. Dépassé par les événements, le gouvernement social-démocrate demanda alors à l'armée d'intervenir. Le bilan de ces journées dites du "Caracazo" fut très lourd. Trois milles personnes, dont une majorité de pauvres des banlieues de Caracas, furent massacrées7.

- Nouvel entrant dans le champ politique

Ce tristement célèbre « Caracazo » venait d'ouvrir une période de forte instabilité politique qui mènera à l'agonie l'ensemble des formations gouvernementales de l’ère 1958-1998. Qu’il s’agisse d’AD ou de Copei8, elles étaient rongées par la corruption, discréditées par le détournement systématique des richesses nationales, et déconnectées des masses populaires dont elles étaient incapables d'absorber la demande sociale. 

Pour leur part, les autres partis de la gauche vénézuélienne, enfermés dans les logiques et les mécaniques du champ politique institutionnel, n'ont ni vu venir la révolte populaire, ni jamais su canaliser l'attente sociale et encore moins lui offrir des perspectives politiques. C'est dans ce contexte de crise majeure sur le plan économique et social mais aussi sur celui de la représentation et de l’offre politiques qu'il faut chercher les raisons qui ont poussé un  groupe de militaires de la base de l'armée, emmené par le lieutenant-colonel Hugo Chávez, à tenter de renverser le gouvernement de Carlos Andrés Pérez le 4 février 1992. Ce groupe était issu du Mouvement bolivarien révolutionnaire 200 (MBR-200) qu’avait fondé Hugo Chávez dès 1982 au sein de l’armée9. Un groupe distinct, issu d’un autre secteur de l’armée, tentera également un second coup d’Etat le 26 novembre de la même année sans réussite.

Tout comme l’implication des militaires dans les grèves générales de 1958 avait été déterminante dans le renversement du régime dictatorial du président Marcos Pérez Jiménez, la tentative d’Hugo Chávez, même si elle n’a pas abouti, a été fondatrice pour le futur président du pays. Elle a inauguré, sans que l'animateur des journées de 1992 ne le mesure probablement lui-même, une nouvelle période politique au Venezuela.

De la victoire électorale au « socialisme du 21e siècle » (1998-2006)

- Un peuple en gestation

C'est donc en fondant une plateforme politique et civile qu'Hugo Chávez, libéré sous la pression populaire en 1994 par le "nouveau" président Rafael Caldera10 a su se donner les moyens, en 1998, de renverser, par les urnes, le pouvoir en place.

Agissant dans le champ social comme un nouveau catalyseur, le Mouvement pour la cinquième République (MVR), dont le noyau historique était composé des membres du MBR- 200, a porté le candidat Chávez vers la mandature suprême en s'appuyant sur la montée en puissance d'un mouvement populaire issu du Caracazo11 et le relais de partis et des organisations sociales issus de la tradition des gauches anti-capitalistes (marxiste, marxienne, communiste, trotskiste), réformistes (une partie des courants sociaux-démocrates), antiimpérialistes.

Ces forces, si elles ne disposaient plus d'un ancrage sociologique et d'une légitimité politique forte, lui permettaient cependant de disposer d'appareils et de cadres politiques pour la campagne électorale.

C’est donc sur ce terreau formé par le mélange d’un rejet massif des politiques anti-sociales et néolibérales du gouvernement, de l'hégémonie des groupes sociaux dominants et d’une décomposition des institutions et du champ politiques qu’a pu germer le "processus bolivarien".

La révolution bolivarienne est un phénomène sociopolitique multiclassiste. Elle met en mouvement une variété de groupes sociaux défavorisés ou fragilisés par le rouleau compresseur néolibéral. Elle fonde, contre l'hégémonie politique et économique des élites politiques, pétrolières, administratives et médiatiques de la période post-Pérez Jiménez, des groupes possédants (bourgeoisie du commerce et latifundiaire) et groupes intermédiaires leurs étant liés, une nouvelle alliance sociale et politique. Celle-ci concerne les catégories populaires urbaines et périphériques salariées stables à faible ou moyen revenus, la population rurale, la population indigène et des franges importantes du salariat précaire et très précaire pouvant passer, selon les circonstances, de l’économie formelle à l’économie informelle.

Cette "masse sociale" représente la majorité de la population et dessine les contours des catégories populaires du pays qui, si elles ne formaient pas une classe homogène aux caractéristiques standardisées en 1998, constituent, depuis cette date, une nouvelle catégorie sociale consciente de ses intérêts et de son destin communs.

Cette "conscience d'elle même", acquise à travers la revendication, puis la conquête de nouveaux droits sociaux et démocratiques s'est aiguisée dans un contexte de lutte politique (coup d'Etat en 2002, sabotage pétrolier en 2002-2003, référendum révocatoire en 2004, boycott des élections législatives en 2005 par les forces de l’opposition) et à travers la mise en place de politiques gouvernementales favorisant ses intérêts. Ce que certains observateurs nomment le "peuple chaviste" s'organise aujourd'hui en mouvement. Ceci explique pourquoi, entre 1998 et 2006, un des aspects de la dynamique bolivarienne a été de développer, par effet d’entraînement, une multitude de nouveaux espaces sociaux de représentation et d'action à travers le renforcement ou de la création de groupes, souvent même de groupuscules politiques, de partis, de syndicats, de médias communautaires, d’assemblées citoyennes qui, tous, cherchent aujourd'hui (notamment depuis 2004) à influer, de là où ils agissent, le cours idéologique et politique du processus. Même s’il ne va pas dans le sens souhaité par le gouvernement, le résultat du référendum sur la réforme de la Constitution ne dément pas ce constat. En effet, ce dernier sanctionne avant tout le fruit d’une non adhésion, exprimée par la voix de l’abstention, des secteurs qui soutiennent le processus bolivarien au projet proposé plutôt que la victoire d’une nouvelle majorité constituée contre le gouvernement et Hugo Chávez (voir annexe). Tout semble indiquer l’existence d’une nouvelle étape pour ce processus caractérisée par l'émergence d'un peuple - une communauté politique délibérative - qui se construit, sur la base d'une alliance de classes, à travers l'appropriation de l'espace public.

Ainsi, le processus bolivarien peut être défini comme un espace d'interaction entre différents groupes sociaux. Dans une même dynamique, il est une conscientisation collective (là s'élaborent et se diffusent de nouvelles normes politiques et sociales dans la société), un transformisme politique (là se transforment d’anciennes formations issues de la gauche anticapitaliste et social-démocrate à travers la constitution d’une coalition de soutien à l’action politique de changement), une intromission dans le champ politique (là est facilitée l’arrivée de nouveaux entrants issus de la recomposition bolivarienne), un pouvoir (il dispose des moyens légaux de gouvernement), une impédance (la mobilisation sociale et ses expressions diverses et autonomes permettent de mesurer le rapport entre la tension aux bornes - institutions, gouvernement, partis - et l’intensité des courants du circuit bolivarien).

Cette alliance de groupes sociaux sécrètera probablement de nouvelles contradictions internes dans les années qui viennent (tension entre la base et ses représentants, conflits d'intérêt, etc.). Tout semble indiquer, au vu du rapport de force politique actuel, que l'expérience collective bolivarienne doit approfondir sa phase de consolidation. En effet, de son enracinement dépendra sa viabilité future. De ce point de vue, certaines questions posées par le projet de réforme de la Constitution (nouvelle organisation des pouvoirs dans l’espace national, reconstruction du tissu institutionnel, question de la décentralisation etc.) restent d’une brûlante actualité.

- « Bolivarianisme », socialisme et altermondialisme : des similitudes du point de vue des processus ?

La phase de propagation à partir d'un espace premier commun n'a pas signifié l'émiettement ou la dislocation du processus mais, au contraire, son approfondissement. Elle a permis, en facilitant le débat collectif sur la nature des transformations en cours et souhaitées, son évolution vers la nouvelle période "socialiste" ouverte avec la réélection d'Hugo Chávez en 2006. Elle a également produit de nouveaux acteurs politiques, qu'il s'agisse de nouveaux  partis (renouvellement du champ politique), de groupes d'influence, d'élus, de cadres au sein des partis traditionnels (intégration au champ politique existant), de groupes d'influence, d'organisations sociales en dehors des institutions (influence sur le champ politique existant).

Tous ces acteurs incarnent une traduction politique du processus et sont les protagonistes directs ou indirects de la création prochaine de la nouvelle plateforme politique bolivarienne, le Parti socialiste unifié du Venezuela.

Cette dynamique par laquelle un espace politique premier, après avoir permis d'agglomérer des ressources et des forces disponibles à qui il a donné des valeurs et une identité collectives, sécrète d'autres espaces ou formes organisées qui s'autonomisent de lui sur la base de projets spécifiques et d'options idéologiques et stratégiques diverses, n'est pas propre à l'expérience vénézuélienne.

L'histoire du mouvement socialiste en Europe au 19e siècle en témoigne. Après s'être constitué en espace intellectuel et philosophique commun dans la première partie du siècle, le socialisme, à partir des années 1850, a produit une multitude d’écoles, de chapelles, de penseurs, d'organisations, etc. Tous ces acteurs avaient pour point commun la critique et le rejet du libéralisme et la remise en cause du régime de propriété, mais ils pouvaient diverger sur les options prioritaires de lutte (primauté de la lutte politique ou syndicale par exemple), les projets de société, etc. Certains faisaient de l'industrie leur priorité, d’autres l'agriculture, d'autres encore prônaient la régénérescence du la religion ou, au contraire, l’anarchie, etc.

Cette phase historique du socialisme (1850-1870) a, en fait, incarné son passage du "social" (critique du système, élaboration et diffusion d'idées) au "politique" (la conquête du pouvoir devient l'objectif de sa réalisation à partir de 1870-1875) lorsque le courant marxiste est devenu, au sein du mouvement socialiste international qui regroupait toutes ces sensibilités, hégémonique après de fortes luttes d'influence.

Et l'altermondialisme ? De nouveaux débats émergent au sein de ce mouvement composite en crise de sens dans la phase actuelle de son développement. Alors qu'il est devenu plus inoffensif pour le système que dans la période allant de 1999 (mobilisations à l'occasion de la Conférence ministérielle de l'Organisation mondiale du commerce à Seattle) à 2005 (référendum contre le projet de Traité constitutionnel pour l'Europe), la question de son rapport au politique, c'est à dire la question de savoir s'il doit - et si oui comment - gagner des espaces politiques concrets ( influence sur le champ politique et/ou intégration au champ politique et/ou renouvellement du champ politique ?) est celle qui, divisant la "collectivité", est pourtant au coeur de son devenir12. De ce point de vue, ce mouvement est entré dans une nouvelle phase de son histoire, un post-altermondialisme, dans laquelle vont agir une partie de ses composantes.

Malgré des registres et des contextes différents, l'expérience bolivarienne (prise de 1992 à 1998, puis de 1998 à 2006) et le mouvement socialiste (pris de 1830 à 1850 puis de 1850 à 1870-1875) ont, du point de vue des processus, un point commun et permettent de tirer un enseignement. Les deux phénomènes indiquent que la phase "sociale" d'un mouvement de remise en cause de l'ordre établi constitue le premier stade d'une évolution vers la prise - ou l'exercice - du pouvoir politique. Ils montrent que le champ de la mobilisation sociale, lorsqu'il atteint l'apogée de sa capacité d'agglutination, redéploie une partie de lui même et des forces qu'il a produites sur la voie du politique. Cette mutation ne signifie pas l’abandon du terrain social, mais la reformulation dynamique de la relation social/politique.

La Révolution bolivarienne a donc actionné, à l'échelle d'un pays, cette dynamique.

Débouchera-t-elle, comme elle en affiche l'ambition, sur l'élaboration d'une nouvelle pensée socialiste -issue du Sud - pour le 21e siècle ?

S'il est encore trop tôt pour le dire (même s'il est évident que le laboratoire bolivarien est un  point avancé de la réflexion sur le sujet), on peut, en revanche, observer qu'à ce stade de son développement, la révolution bolivarienne a défini un socle idéologique permettant de faire vivre un projet de société basé sur la socialisation et la juste redistribution collective des richesses produites dans un système économique organisé, le plein exercice d'une souveraineté populaire renouvelée et renforcée à tous les niveaux qui, in fine, doit aboutir au remplacement des élites traditionnelles par de nouveaux représentants des groupes sociaux nouvellement associés. Dans le projet bolivarien, le cadre national et la conquête de l'Etat sont envisagés, dans une perspective internationaliste et post-néolibérale, comme des éléments de la conquête de le souveraineté populaire et des points d'appui permettant la construction d'un rapport de force favorable au peuple face aux intérêts marchands et aux logiques financières mondialisées du capitalisme et de son ordre impérialiste.

Conclusion provisoire

Du point de vue des processus, la Révolution bolivarienne montre, dans le contexte d'un pays du Sud, dans quelles conditions peuvent émerger des dynamiques sociales et de nouveaux acteurs politiques rompant avec le modèle néolibéral :

- apparition de conditions objectives propices aux changements (plan d'ajustement structurel dans un contexte de dépérissement social). On peut, toute proportion gardée, remarquer que nos pays européens sont également victimes d'une forme d'application de plans d'ajustement structurel avec les politiques de l'Union européenne. Celles-ci peuvent fournir un levier politique majeur.

- crise de légitimité et de l'offre politique. La France connaît cette situation depuis de nombreuses années. Cela a facilité le succès d'associations comme Attac entre 1998 et 2005, tout comme cela a accéléré, pour des raisons différentes, la délégitimation des partis de la gauche antilibérale (histoires marquées, rivalités d'appareils, participation au statut quo antérieur, échec des candidatures unitaires) et du parti socialiste (conversion au néolibéralisme dans l’exercice du pouvoir, intégration des mythes de la classe moyenne et de l'euroconformisme) dans la période 2005- 2007.

- élaboration d'un projet politique visant à :

1. refondre la démocratie d’une nation à travers le renforcement et le renouvellement des formes d’exercice et d’expression de la souveraineté populaire.

2. définir une stratégie d'alliance entre les classes populaires urbaines et rurales d'un territoire.

3. organiser l'économie.

4. construire de nouvelles formes de coopérations internationales

- élaboration d'un projet politique ne dissociant pas le pouvoir (le champ politique) et le contre-pouvoir (la mobilisation sociale) mais créant une dialectique entre les deux notions au sein d'un mouvement d’ensemble mêlant, par effet de propagation, de nouveaux entrants en politique et dans le champ électoral, de nouvelles cultures politiques, des corps intermédiaires traditionnels.



1 En 2000 lors des élections générales issues de la réforme de 1999 de la Constitution et en 2006 lors de l’élection présidentielle.

2 L’article 72 de la Constitution prévoit la possibilité, pour les citoyens, de révoquer tout élu à mi-mandat. Pour ce faire, 20 % du corps électoral doit adresser une demande d’organisation d’un référendum révocatoire au Conseil national électoral. Ce dernier est obligé derépondre favorablement si le quorum est atteint.

3 Les électeurs étaient appelés à se prononcer sur deux « blocs ».
Le « Bloc A » contenait l’essentiel des propositions faites par le président.
Le « Bloc » B, lui, contenait celles élaborées par l’Assemblée nationale.

D’après les chiffres publiés par le Conseil national électoral portant sur plus de 94 % des votes dépouillés, le Bloc A a été rejeté par 4 521 494 personnes, soit 50,65% des votes exprimés, et approuvé par 4 404 626 personnes, soit 49.34 % des votes exprimés. Environ 117 000voix ont donc séparé le « Oui » du « Non ».

Pour sa part, le Bloc B a été rejeté par 4 539 707 personnes, soit 51,01% des votes exprimés, et approuvé par 4 360 014 personnes, soit48,99% des votes exprimés. Environ 179 000 voix ont, dans ce second bloc, séparé le « Oui » et le « Non ».

L’abstention est la grande gagnante de cette consultation. En effet, elle a concerné près de 44 % des électrices et électeurs.

4 Libéralisation et privatisation de tous les secteurs d’activité et des entreprises publiques, ouverture sans restriction de l’économie aux entreprises internationales et aux mouvements de capitaux, baisse des ressources et des dépenses publiques, recul de l’intervention de l’Etat dans l’économie et le champ social, etc.

5 A la chute de la dictature de Marcos Pérez Jiménez (1948-1958), deux partis, Acción Democrática (AD) - social-démocrate - et Copei - démocrate-chrétien -, signent un pacte afin de dominer la vie politique vénézuélienne. Il s’agit du pacte de Punto Fijo (31 octobre) qui va structurer le pays pendant 40 ans. Les deux formations, aujourd’hui très affaiblies, participent à l’animation de l’opposition politique au gouvernement.

6 Carlos Andrés Pérez avait déjà effectué un premier mandat de 1974 à 1979.

7 Parmi les sites permettant de disposer d’articles et de sources documentées, on peut signaler celui du Réseau d’information et de solidaritéavec l’Amérique latine (http://risal.collectifs.net/)

8 Par exemple, Acción Democrática (AD), le « poids lourd » de la social-démocratie vénézuélienne, membre de l’Internationale socialiste, a vu son audience électorale décliner depuis l’arrivée au pouvoir d’Hugo Chávez et du MVR. Aux élections régionales de 2004, ce parti n’a gagné aucune région. AD, qui a connu une succession de divisions internes et de scissions, a décidé de ne pas présenter et de ne pas soutenir de candidat à l’élection présidentielle. En effet, pour la première fois de son histoire, ce parti était obligé, au vu de son poids électoral, demener une campagne de signatures pour pouvoir confirmer son caractère de parti national auprès du Conseil national électoral.

9 Groupe de réflexion politique clandestin inspiré par l’oeuvre libératrice de Simón Bolívar dont le but était de suivre et d'analyser l'évolutionpolitique du pays.

10 Carlos Andrés Pérez dû démissionner en 1993 pour cause de corruption. Rafael Caldera, lui, avait effectué un premier mandat de 1969 à 1974…avant le premier mandat de… Carlos Andrés Pérez. C’est coincé entre les revendications et les mobilisations sociales et les contraintes d'un nouveau plan d'ajustement structurel que Rafael Caldera s’est résolu à libérer Hugo Chávez.

11 Une nouvelle génération de mouvements de paysans, de femmes, d'étudiants, de travailleurs et parfois de groupuscules de citoyens, a vu lejour dans la foulée des événements de 1989

12 En France, sa capacité d'influence est aujourd'hui affaiblie. La séquence 2005-2007, avec les « candidatures antilibérales », a montré leslimites, pour l'altermondialisme, de s'en remettre aux seuls partis du champ politique existant.





 

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Published by Christophe Ventura - dans -*- politique
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