Les dernières déclarations de Nicolas Sarkozy confirment toutes les craintes émises depuis des années par Caroline Fourest, Fiammetta Venner et ProChoix à son sujet concernant la laïcité. Nous republions ici un texte paru en novembre 2007 dans la revue Après-Demain.

Le compromis de 1905 est menacé par les instrumentalisations politiques de toutes parts. D’un côté, l’extrême droite s’en sert comme prétexte pour interdire la construction de lieux de culte musulmans en multipliant les recours administratifs douteux. De l’autre, certains élus locaux cherchent au contraire à contourner la loi de 1905 pour financer la construction de mosquées par clientélisme, au risque de favoriser l’islam politique au détriment de politiques culturelles et sociales en faveur de l’égalité. Les deux jouent un jeu dangereux, dans un contexte où il faut d’urgence cesser d’entretenir la confusion entre la question culturelle et la question confessionnelle, avant de distinguer enfin la question religieuse de la question sociale.

 

La loi de 1905 en otage
Autant la volonté d’empêcher la construction d’une mosquée, comme à Nice, doit être combattue car elle révèle un impensé raciste et une volonté de maintenir la prédominance culturelle chrétienne. Autant celle de construire des lieux de culte en sus et place de centres sociaux ou culturels sur des fonds publics révèle une incompréhension grave des priorités et menace le vivre-ensemble. Elle trahit l’espoir bien illusoire d’acheter la paix sociale en substituant l’« espérance spirituelle » à l’espérance sociale dans les quartiers populaires . C’est le programme affiché par Nicolas Sarkozy dans La République, les religions, l’espérance , écrit en collaboration avec Thibaud Collin, membre de la Fondation de Service politique, l'un des think-tank du Vatican et de son aile droite (Opus Dei, Légionnaires du Christ etc). Une fois élu, Nicolas Sarkozy a d’ailleurs confié le ministère de la ville et du logement (donc en partie des banlieues) à Christine Boutin, conseillère du Vatican. Son directeur de cabinet, approuvé par la présidence et le Premier ministre, est un intégriste chrétien formé par la Cité catholique (une association prônant la restauration d’une forme de théocratie). Quant à l’homme qu’elle a chargé du dossier des quartiers populaires, Jean-Marie Petitclerc, il est prêtre.

 

Cette nomination, loin d’être accidentelle, est parfaitement cohérente avec la vision d’une laïcité défendue par Nicolas Sarkozy. Comme ce 20 juin 2005, à l’occasion d’une réunion interreligieuse organisée par l’association la Bible au théâtre de Neuilly sur le thème « Dieu peut-il se passer de la République ? ». « Les religions sont un plus pour la République… ce sont les sectaires qui ont fait de la laïcité une laïcité de combat » a déclaré Nicolas Sarkozy. À l’entendre, la République ne peut pas se passer de Dieu. Surtout dans les quartiers populaires, où le manque de spiritualité sert à expliquer tous les maux. « Nos quartiers sont devenus des déserts spirituels, je ne pense pas que nous ayons quoi que ce soit à y gagner Si personne n'explique que la vie n'est pas un produit de consommation, il ne faut pas s'étonner que le sens de la vie ne soit pas le même à La Courneuve qu'à Neuilly ». Le ministre revient alors de la cité des « 4 000 » à La Courneuve (Seine-Saint-Denis), où un enfant de onze ans, Sidi Ahmed Hammache, vient d’être tué par balles lors d’un règlement de comptes entre bandes. « Quand on voit des choses pareilles, on comprend que choisir l'espérance soit une nécessité. » Rien à redire, sauf lorsqu’on sait que chez Nicolas Sarkozy le mot « espérance » veut dire « religion ».

 

L’opium des quartiers populaires
Contrairement à ce que semblent croire plusieurs de ses sympathisants, l’intégrisme en banlieue n’est pas forcément un problème aux yeux du nouveau président de la République. Il y verrait plutôt un moyen efficace de lutter contre la délinquance : « Partout en France, et dans les banlieues plus encore qui concentrent toutes les désespérances, il est bien préférable que des jeunes puissent espérer spirituellement plutôt que d’avoir dans la tête, comme "seule religion", celle de la violence, de la drogue ou de l’argent. » Il défend même le rôle positif que pourraient jouer certaines organisations comme l’UOIF pour remettre les quartiers populaires dans le chemin : « La réalité, c’est que l’UOIF mène, sur le terrain, un travail utile contre des adversaires autrement plus dangereux pour la République : les salafistes. », écrit-il.

 

En Angleterre, cette approche a conduit Tony Blair à miser sur les Frères musulmans pour combattre les salafistes djihadistes. Un faux pari absolu. Puisque les Frères musulmans n’ont aucun impact sur ces ultra-radicaux (qui les prennent pour des mous voire des traîtres) mais diffusent un islam liberticide (sexiste, homophobe et antisémite) d’autant plus dangereux pour le vivre-ensemble qu’il bénéficie désormais de la bénédiction de l’Etat. La France va jusqu’à présent mieux que l’Angleterre de ce point de vue (un musulman anglais sur trois veut vivre selon les lois de la charia, contre 73 % de musulmans français attachés à la laïcité). Encourager les fondamentalistes à remplacer les travailleurs revient à abandonner le terrain aux prédicateurs intégristes, sexistes, homophobes et antisémites et reproduire les erreurs de l’Angleterre. Nicolas Sarkozy ne peut pas l’ignorer, mais il ne veut rien entendre.

 

En bon ultra-libéral fasciné par les républicains américains, Sarkozy privilégie l’« espérance spirituelle » à l’« espérance sociale » autant par conviction chrétienne que par pragmatisme économique. Les travailleurs sociaux, les associations citoyennes maintiennent un lien social qui fait barrage à l’intégrisme, mais ils coûtent cher en subventions. Or, Nicolas Sarkozy n’y voit qu’un ramassis de petites mafias ayant détourné l’argent de l’État. En novembre 2005, devant le Mouvement national des élus locaux réunis à Levallois-Perret (Hauts-de-Seine), il a fait une déclaration stupéfiante : « Tout l’argent mis par les gouvernements de gauche et de droite depuis vingt ou trente ans dans les politiques de la Ville a été en partie détourné par une économie souterraine qui a pollué l’économie réelle dans ces quartiers. » Les religieux, eux, ne coûtent pas cher… et ils ramènent l’« espoir ». Or le gouvernement a déjà largement creusé les déficits publics au profit des plus riches. Il doit maintenant faire des économies sur le dos des plus pauvres. Autrement dit, en banlieue, s’il doit investir, ce sera pour construire des lieux de cultes et non des centres socioculturels.

 

La religion au secours de la République
Dans La République, les religions et l’espérance, sous couvert d’une discussion polie, Nicolas Sarkozy signe un livre de combat contre la conception française de la laïcité — qualifiée de « laïcité sectaire ». Il souhaite la remplacer par une « laïcité positive », que d’autres chercheurs appellent aussi « laïcité ouverte » ou « nouvelle laïcité », c’est-à-dire par une laïcité inspirée du modèle anglo-saxon. Et ce au moment même où les anglais se demandent si leur modèle ne favoriserait pas l’intégrisme...

 

Ira-t-il jusqu’à modifier l’article 2 de la loi de 1905 —selon lequel « l’Etat ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte » — pour financer ces lieux de cultes sur fonds publics ? Le débat, en tout cas, aura lieu. Pour l’anticiper, Nicolas Sarkozy a confié une mission de « réflexion juridique sur les relations des cultes avec les pouvoirs publics » à une commission de sages — composée de religieux et de partisans de la nouvelle laïcité.

 

Sans surprise, la commission dirigée par le professeur Machelon a conclu à la nécessité d’encourager les communes à subventionner directement la construction de nouveaux lieux de culte. Cette réforme pourrait notamment favoriser les passerelles entre la loi de 1901 et celle de 1905 pour permettre aux associations non cultuelles de soutenir davantage les associations cultuelles. Une demande formulée entre autres par la Fédération protestante de France, très demandeuse de souplesse en matière de laïcité depuis qu’elle a admis en son sein les adventistes, et qui vient de nommer à sa tête un évangéliste.

 

Les conclusions de ce rapport ont reçu le soutien du candidat Nicolas Sarkozy. Dans une tribune intitulée « Pour une laïcité vivante » et adressée à La Croix juste après la sortie du rapport Machelon, le 21 septembre 2006, il persiste : « Il n’est pas juste que les fidèles des confessions en expansion récente sur notre territoire, l’islam sunnite et le christianisme évangélique, rencontrent des difficultés pour pratiquer leur culte. » Un regret déjà énoncé dans La République, les religions et l’espérance, où le fait d’autoriser les pouvoirs publics à financer directement des lieux de culte est présenté comme le moyen de permettre à l’islam de France de rattraper son retard, mais surtout de le couper des influences étrangères. Cette idée séduit, même à gauche, mais repose sur un diagnostic erroné.

 

Faux pari
En réalité, le problème n’est pas que les mosquées soient financées de l’étranger, ni même que les imams parlent à peine le français (les prêches les plus intégristes sont souvent tenus par de jeunes imams parlant parfaitement français) mais de faire en sorte que ces mosquées et ces imams respectent le principe de laïcité et celui d’égalité hommes-femmes. Ce qui peut passer par l’imposition d’une charte devant être signée par tous les lieux de culte, à laquelle il faudrait ajouter le respect du droit à pouvoir changer de religion sans être condamné pour apostasie. Quant au déséquilibre du paysage religieux, la réalité est plus contrastée.

 

D’après les RG, il n’existe que trente caves servant de mosquées souterraines. En revanche, sans avoir besoin de modifier la loi, il se construit chaque mois de nouvelles mosquées grâce aux dons des fidèles. Selon l’Annuaire des mosquées, on recense désormais 1554 mosquées et salles de prière . Certains spécialistes estiment même que le retard en matière de lieux de culte musulman est presque rattrapé.

 

Si la loi de 1905 venait à être modifiée, elle ne servirait qu’à construire des églises évangéliques et des mosquées en plus de ces 1554 mosquées et salles de prière déjà recensées. Sans aucune garantie quant à leur devenir. En effet, ni les extrémistes des caves, ni même les intégristes institutionnalisés de l’UOIF, n’accepteront de recevoir le moindre subside de l’État français si cette aide est couplée avec le moindre contrôle. Ils ont déjà des mécènes prêts à les financer pour leurs idées, pourquoi iraient-ils chercher de l’argent public doté d’un droit de regard ? Quand bien même ce droit de regard serait imposé… qui l’exercerait, les élus locaux ?

 

Ils ne sont ni formés ni suffisamment insoupçonnables de considérations clientélistes pour faire la différence entre un imam intégriste et un imam moderniste. Cela vaut d’ailleurs également pour les élus nationaux et même pour les plus sécuritaires d’entre eux. En septembre 2004, le ministre de l’Intérieur est allé inaugurer une mosquée dirigée par un imam de l’UOIF — que son ami Manuel Aeschlimann, maire d’Asnières, a contribué à faire agrandir. Sitôt la fête d’inauguration passée, Le Parisien révèlera qu’on y a découvert 10 000 exemplaires du livre de Sayyid Qotb — À l’ombre du Coran —, qui théorise le meurtre des tyrans apostats et dont s’inspire Ben Laden…

 

Quand bien même un droit de regard plus exigent et plus vigilant serait imposé. Quelle forme prendrait-il ? Par un contrôle du contenu des prêches en finançant la formation des imams ? Mais comment ? À moins de transformer l’État en théologien et de revenir à un système concordataire s’appliquant à tous les cultes. À ce stade, il faut bien comprendre que cette mesure — guidée par la peur de voir un islam trop radical délivré en France — ne pourra pas être une mesure d’exception et devra donc s’appliquer à toutes les religions. Ce qui signifie que l’État devra former également les prêtres et les rabbins sur fonds publics. Or Nicolas Sarkozy a déjà annoncé dans son livre y être radicalement hostile : « Je ne suis pas favorable au financement des églises par l’État parce que je connais trop bien la logique du "qui paye décide". Nous rentrerions alors dans un système des religions d’État, alors que l’État ne doit pas s’immiscer dans les questions internes des cultes, où il n’a aucune compétence et n’est pas à sa place » . Où est la cohérence ? Ainsi l’État devrait s’impliquer dans le financement de mosquées et la formation d’imams pour mieux contrôler l’islam de France mais ne devrait surtout pas s’immiscer dans les affaires de l’Église catholique ni dire mot sur la formation des séminaristes, de peur que l’État ne contrôle le catholicisme de France ?

 

Équilibre fragile
Compromettre l’équilibre de 1905 pour construire — sur fonds publics — de nouveaux lieux de culte ne garantit rien quant à leur orientation politique. En revanche, toucher à l’esprit de 1905 est le meilleur moyen de tuer un compromis qui a fait ses preuves depuis un siècle en matière d’intérêt collectif. Nicolas Sarkozy connaît les réticences que soulève son projet. Pendant la campagne, dans la toute dernière ligne droite, il a pris soin de rassurer. L'AFP a même annoncé qu'il renonçait à modifier la loi de 1905. En réalité, dans l'entretien accordé à La Croix servant de prétexte à cette dépêche , il a simplement promis de ne pas « avancer » sur ce sujet sans consensus, c'est-à-dire — selon ses propres mots — sans une « discussion avec l'ensemble des religions ». Enfin et surtout, Nicolas Sarkozy n’a pas besoin de modifier l’article 2 de 1905 pour changer l’esprit de la laïcité à la française et la faire évoluer vers une interprétation plus anglo-saxonne. Ce changement passera par des glissements visant à rendre plus confuses les lignes de démarcation entre cultuel et culturel puis entre religieux et social. En assouplissant les frontières entre la loi de 1905 et celle régissant les associations 1901 (ce qui permettra des transferts de fonds), en subventionnant en priorité des associations religieuses pour se charger du social, surtout dans les quartiers populaires, en s’adressant aux citoyens en fonction de leurs confessions. Cette révolution culturelle est bien en marche. À terme, elle peut modifier bien des équilibres.

Caroline Fourest,
Son dernier livre : le Choc des préjugés : l’impasse des postures sécuritaires et victimaires, Calmann-Lévy.