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19 février 2008 2 19 /02 /février /2008 03:52
couverture














Dans le dernier numéro de la revue du Gisti : "Plein Droit" n°75 de décembre 2007, il y a du bon et du moins bon.
A mon avis bien sûr  !


Au sein de l'ensemble des articles il y a un article, qui me semble, de trés bonne qualité :

Femmes, étrangers : des causes concurrentes ? (voir ci-dessous)

qui aborde la question de l'opposition des droits dans la situation actuelle, et en particulier celui des femmes et des étrangers comme prétexte à la restriction des libertés individuelles.

et puis du moins bon avec :

Bilan d’un féminisme d’État (voir ci-dessous)

cet article, qui bien qu'il note avec pertinence les liens entre différents lieux de "décisions" et quelques "faiseurs de consciences" qui ont été payé en contrepartie, s'il est effectivement dénoncé le rôle de l'état dans sa manière de gérer les minorités, cet article conduit directement au communautarisme, en s'appuyant sur quelques dérives de personnes qui ont trahies leur propre classe.

Il ne faut pas utiliser la cause de femmes, qui concerne plus de la moitié de l'humanité, et de la dignité que nous devons à cette part majeure de notre société (surtout venant des hommes accaparateurs de pouvoirs) pour généraliser des comportements et faire passer le port du voile pour une libération féminime.

Cette question du respect de chacun dans ses croyances et sa foi, ne doit pas porter à l'instrumentalisation de la partie féminine de notre humanité.

Bonne lecture

Dominique


« Femmes, étrangers : des causes concurrentes ? »

Une (in)visibilité multiforme

Mirjana Morokvasic et Christine Catarino

Directrice de recherche au CNRS, ISP (Institut des Sciences sociales du Politique), Université Paris X-Nanterre ; Chercheure associée à l’ISP, Université Paris X-Nanterre
La visibilité des femmes immigrées n’est pas corrélée à leur présence : bien qu’elles aient toujours pris part aux migrations européennes, il a fallu longtemps pour les voir et plus longtemps encore pour commencer à les reconnaître comme des protagonistes à part entière des migrations. Aujourd’hui encore, l’invisibilité ou l’invisibilisation construit l’absence là où la présence est pourtant avérée. On peut s’interroger sur la place du droit et plus généralement des politiques publiques dans ces phénomènes.
 

Les femmes représentent environ la moitié des migrants récemment arrivés dans les États membres de l’Union européenne, elles sont même majoritaires dans certains pays et courants migratoires [1]. La migration de femmes seules se développe, y compris dans des flux migratoires traditionnellement dominés par les hommes ; de plus en plus souvent primo-migrantes, elles peuvent être les pourvoyeurs économiques de leurs familles restées au pays. En effet, le vieillissement de la population, l’augmentation des niveaux de vie et des taux d’activité féminins, les carences des politiques publiques dans la prise en charge des enfants et des personnes âgées ont créé une porte d’entrée pour les femmes immigrées sur le marché du travail des pays de l’UE. Être femme devient même un atout. La nécessité de développer les activités de services à la personne et/ou de combler les déficits de main-d’oeuvre dans ces secteurs a été placée à l’ordre du jour quasiment partout : politiques d’incitation fiscale et sociale en France et en Allemagne, régularisations massives dans les pays de l’Europe du Sud et intégration de l’emploi domestique dans les quotas de travailleurs immigrés comme en Espagne, en Italie et, même, au Portugal, traitement préférentiel des employées domestiques auxquelles on attribue des titres de séjour plus longs comme en Italie.

 

Malgré tout, la figure emblématique de l’immigré utile prévalant dans les discours des pays de l’UE demeure l’homme, de préférence hautement qualifié et spécialisé dans les technologies de l’information. Dans ce modèle éculé de l’homme pourvoyeur de ressources, la femme est reléguée au statut de dépendante économique, son immigration est « subie », et son impact économique invisible.

 

Certes, des modes d’invisibilisation sont à l’oeuvre dans les secteurs vers lesquels se dirigent les femmes immigrées. Les appellations de ces emplois renvoient à l’aide ou à l’assistance [2] plutôt qu’à l’activité économique, ce qui constitue parfois une réponse aux résistances corporatistes des professionnelles autochtones comme en Allemagne [3]. L’emploi y est souvent atypique et précaire, celles qui l’exercent sont donc privées de certains droits. Très souvent, le travail non déclaré demeure la seule possibilité : c’est l’offre dans l’économie souterraine – comme en Italie – qui comble l’écart entre les quotas et les besoins de main-d’oeuvre réels. Il importe de comprendre comment s’opèrent les mécanismes d’invisibilisation des femmes immigrées en analysant les effets des politiques publiques d’emploi et de retour à l’emploi mais aussi des politiques migratoires ou d’intégration. Comme le dit Danièle Lochak, « Il y a ceux dont le droit ne se saisit pas, qu’il ignore, et ceux qu’il contribue à rendre socialement “invisibles” en produisant de l’exclusion ou en renforçant une exclusion préexistante » [4].

 

Mises à l’écart

 

Dans les pays de l’UE, avec les mesures visant à inciter au retour ou au maintien dans l’emploi (« valorisation du travail »), l’introduction ou le renforcement de la flexibilité du travail et la prolifération des emplois atypiques, à durée déterminée ou de courte durée, assortis de droits minorés, l’approche du marché de travail est de plus en plus empreinte de néolibéralisme et d’utilitarisme. En matière de politiques migratoires, cela se traduit par le tri des immigrés pour n’attirer que les plus qualifiés. Des mesures prétendument neutres peuvent avoir des effets sexués. Le Programme pour les immigrés hautement qualifiés, introduit au Royaume-Uni en 2002 et intégré dans le nouveau système d’immigration à points, fait reposer la sélection sur le statut dans l’emploi, la qualification et les précédentes rémunérations. Ces critères favorisent la migration masculine : surreprésentés parmi les personnels d’encadrement, avec moins de ruptures de carrière et donc plus d’années d’expérience professionnelle, les hommes ont en outre des rémunérations plus élevées.

 

En France, les conditions d’éligibilité à l’assurance-chômage se sont faites plus restrictives avec la réduction des durées d’indemnisation et l’allongement de la durée minimum d’affiliation. Ce qui ne peut que pénaliser les populations immigrées et plus spécifiquement les femmes immigrées/étrangères qui, surreprésentées dans des activités marquées par le sousemploi comme le nettoyage, l’entretien ménager ou le gardiennage, ont de ce fait plus de difficultés à se constituer des droits d’indemnisation.

 

Ailleurs, des actions ciblées n’atteignent pas les femmes immigrées dont la plupart travaillent dans le secteur informel (service domestique, agriculture ou tourisme). En Grèce par exemple, les femmes immigrées sont exclues des mesures dont l’objectif est de favoriser le retour à l’emploi de personnes éloignées du marché du travail pour cause de responsabilités familiales (mères célibataires, personnes invalides, parents au chômage ayant la charge d’une famille nombreuse, etc.). Des approches contradictoires et un manque de coordination entre les politiques générales et celles visant spécifiquement les immigrés finissent par priver les migrantes de certains droits.

 

Dans le cadre de la flexibilisation du travail, l’accent est mis sur la mobilité ou la circulation des travailleurs impulsées par les politiques publiques comme au Royaume-Uni ou en Allemagne, par des régularisations sélectives et non définitives ou encore par l’octroi de documents ouvrant droit à des séjours temporaires. Ces modalités de contrôle/gestion de la mobilité ne vont pas sans créer d’effets en matière d’intégration – intégration pourtant placée au coeur des politiques d’immigration.

 

En Allemagne, par exemple, les législations relatives à l’emploi et à la migration créent les conditions de l’exclusion des immigré(e)s ressortissant(e)s des pays tiers. Dans ce pays, où le service domestique est notamment assuré par des femmes qui mettent en place un système de rotation (ne dépassant pas trois mois, la durée de leur visa ou de l’autorisation de séjour touristique) afin de ne pas sombrer dans l’illégalité et de pouvoir prendre en charge les tâches reproductives dans leur pays d’origine, des mesures ont été prises pour résorber le travail non déclaré, notamment pour les emplois relevant de « geringfügige Beschäftigung », c’est-à-dire d’un « emploi mineur » à savoir quelques heures de travail par semaine pour un revenu ne dépassant pas quatre cents euros mensuels. Des mesures fiscales et une baisse des charges sociales visent à inciter les employeurs à déclarer leur(s) employé(e)s.

 

En outre, le programme de recrutement des employées de maison et de soins des pays d’Europe centrale et orientale (PECO) prévoit un titre de séjour temporaire ne pouvant excéder trois ans, non renouvelable immédiatement. Les détenteurs de ces permis ne bénéficieront pas de l’assurance-chômage puisqu’ils/ elles sont supposé(e)s quitter le territoire à la fin de leur contrat. De même, les formations dispensées par l’Office fédéral et visant à faciliter l’intégration (formation civique, connaissance du monde du travail) ne sont pas ouvertes aux femmes recrutées par l’Agence pour l’emploi pour travailler dans les services à la personne du fait de leur présence temporaire sur le territoire.

 

La criminalisation de la prostitution

 

En France, sous prétexte d’enrayer la progression de certaines formes de criminalité et d’assurer la tranquillité et la sécurité des riverains, la loi pour la sécurité intérieure de 2003 et la pénalisation du racolage passif visent et répriment les femmes ou les hommes s’adonnant à la prostitution de rue. Contraintes de se replier dans les périphéries des villes, d’exercer dans des lieux chaque fois plus reculés où leur vulnérabilité par rapport aux clients et souteneurs s’accroît, ces personnes sont privées du suivi des associations d’aide aux prostitué(e)s et acculées à une certaine invisibilité sociale. Cette « criminalisation » affecte d’autant plus les prostituées étrangères qu’elles peuvent se voir retirer leur titre de séjour dès lors qu’elles sont passibles de poursuites pénales pour délit de racolage. La lutte contre la criminalité s’opère au détriment de ces femmes reléguées au rôle de délinquantes et qui n’ont la possibilité d’obtenir une autorisation provisoire de séjour qu’en déposant une plainte ou leur témoignage dans le cadre des procès intentés contre leur(s) proxénète(s) [5].

 

Au Royaume-Uni, une focalisation sur l’aspect sécuritaire et la protection publique a généré des mesures plus restrictives contre la prostitution de rue. On y observe un glissement de l’argumentation protectrice – protéger les citoyens de l’exposition aux conduites « répréhensibles » au nom de l’ordre public et de la moralité – vers des arguments sécuritaires ayant trait à la lutte contre le crime organisé ou la menace terroriste. En Espagne, de nombreuses activités liées à la prostitution ont été décriminalisées par le nouveau code de 1995. La prostitution de rue, qui absorbe les étrangères supposées troubler l’ordre public, demeure la cible privilégiée des opérations policières. Les autorités locales tâchent de circonscrire les activités prostitutionnelles dans des espaces privés moins visibles.

 

Dans les pays où la prostitution est réglementée et considérée comme une profession (Allemagne, Grèce, Chypre), l’impact de la législation sur les étrangères est pervers. En Allemagne, par exemple, les autorités locales usent de leur droit d’interdire ou d’autoriser la prostitution selon les endroits, et traquent ainsi les étrangères en situation irrégulière. À Chypre et en Grèce, les jeunes femmes de l’Est, recrutées comme danseuses ou artistes sont, dans leur travail, souvent contraintes à la prostitution, activité qui leur est interdite ou rendue difficile à exercer dans un cadre légal. C’est ainsi la législation elle-même qui les rend illégales et de ce fait invisibles.

 

Les femmes prostituées étrangères risquent donc souvent de se trouver dans une catégorie de personnes à réprimer : celles qui travaillent comme prostituées sans y être autorisées ou qui, faute de papiers en règle, sont reconductibles à la frontière, ou encore qui encourent des poursuites pénales pour racolage passif. Le fait, pour des femmes, d’être appréhendées comme victimes (de la traite), donc visibilisées en tant que telles ne les place pas à l’abri de cette répression – ou alors sous certaines conditions et de manière temporaire (autorisation temporaire de séjour si elles acceptent de témoigner). Milena Jaksic montre comment la victime idéale est constituée (notamment par les associations de défense des prostituées), instrumentalisée (vraie ou fausse victime, suspecte ou acceptant de collaborer, victime-coupable transformée en victimetémoin) et enfin absente, occultée comme « victime de la traite » dans la procédure judiciaire [6].

 

Le discours sur le droit des femmes a des effets paradoxaux en matière d’intégration des femmes immigrées. Les persécutions liées au genre sont désormais reconnues comme donnant droit à l’asile, en Allemagne et en Suède par exemple. En Allemagne, l’accès des conjoints (dont de nombreuses femmes) à un titre de séjour autonome a été facilité. D’un autre côté, au nom de la défense des droits des femmes, la polarisation du discours sur les mariages forcés, la violence conjugale, le trafic des femmes a servi de terreau à des politiques d’intégration glissant vers un assimilationnisme culturel.

 

En France, la législation, les mesures politiques, les débats publics ciblant explicitement les femmes immigrées ont contribué à la racialisation des violences sexistes. Le débat sur le voile ou la focalisation sur la violence envers les femmes dans les banlieues participent de ce processus [7]. La visibilité des femmes immigrées ne tient donc pas tant à leur activité économique qu’au rapport moral que le corps social entretient à leur égard, à leur statut de victime et à leur maintien dans ce statut. Même tendance en Suède où, suite à deux cas de meurtres d’honneur et sous couvert d’un discours protecteur, des voix se sont élevées pour réclamer l’instauration d’un certificat de « valeurs suédoises », à l’instar du respect des « valeurs françaises » prévu par le contrat républicain d’intégration – contrat qui sous-tend, entre autres, l’égalité entre hommes et femmes supposée réalisée en France. Toutefois, en refusant de retenir les explications culturalistes des crimes à l’origine des débats, les autorités suédoises ont pu esquiver le piège néoassimilationiste et n’ont pas institué le certificat en question.

 

En Allemagne, le discours sur les droits des femmes a eu un impact sur la restriction de la migration et l’expulsion de femmes immigrées sans papiers. La loi visant à combattre le trafic des femmes et la prostitution forcée est devenue un instrument de combat de l’immigration irrégulière. Les femmes ne sont autorisées à se maintenir en Allemagne que le temps de leur témoignage lors des procès intentés contre leur proxénète. Les victimes sont donc utilisées au gré des besoins de la lutte contre la criminalité et la migration illégale. Dans le même temps, certaines associations de prostituées allemandes, solidaires des étrangères, revendiquent pour celles-ci les mêmes droits ainsi que la libre circulation au sein de l’UE.

 

Travailleuses invisibles, victimes visibles

 

En France, sous le coup des récentes lois d’immigration (2003, 2006), la dépendance des personnes immigrées au statut juridique dérivé (en tant que conjoints) s’est aggravée. Ainsi observe-t-on un allongement des délais nécessaires à l’obtention ou au maintien d’un titre de séjour pour regroupement familial, en tant que conjoint de Français ou à l’acquisition de la nationalité française par mariage. En France, au Royaume-Uni ou en Allemagne, la seule dérogation possible est, dans une certaine mesure, de faire valoir la reconnaissance de la violence domestique, difficile à prouver et dont on sait qu’elle ne fait pas toujours l’objet de plaintes.

 

En France, c’est l’acception même de la « communauté de vie » et plus généralement, c’est une conception de la famille et des liens conjugaux désuète, éloignée des réalités sociales qu’il faut critiquer (absence de regroupement familial en dehors du mariage, nécessité d’une cohabitation qui n’est plus de mise pour une partie des couples français). Le Comité contre la double violence [8] a attiré l’attention sur les nombreux abus perpétrés par des hommes qui profitent de cette dépendance pour invoquer des mariages blancs et obtenir le renvoi de leur conjointe ou qui refusent d’effectuer les démarches administratives permettant la régularisation de leur situation.

 

Qu’on ne voie pas les femmes immigrées parce qu’elles sont considérées comme trop marginales (comme c’était le cas dans les migrations de travail des années 60), parce qu’elles ne s’insèrent pas ou ne sont pas insérées dans les catégories prévues par les politiques publiques, parce qu’elles passent inaperçues dans des secteurs qui pourtant ne peuvent se passer d’elles, ou parce que leur visibilité dérange (comme en matière de prostitution de rue), cette (in)visibilité multiforme produit différentes formes d’exclusion et les renforce. La relégation dans le statut de salariée précaire dans des activités dévalorisées aux droits minorés, constitue une voie d’accès au séjour marginalisante et elle-même invisibilisante.

 

La visibilité des femmes immigrées ne tient donc pas tant à leur activité économique qu’au rapport moral que le corps social entretient à leur égard, à leur statut de victime et à leur maintien dans ce statut. Qu’il s’agisse de victimes de violences conjugales et plus généralement des inégalités et des traditions attribuées à leurs origines, de la traite et des réseaux prostitutionnels, c’est aussi par le statut de victime, qui donc leur confère, au moins ponctuellement, une certaine visibilité, qu’on leur fait miroiter l’obtention d’une autorisation de séjour ou son renouvellement (le plus souvent d’ailleurs temporaire et assortie de conditions).

Ce texte s’appuie sur les travaux de notre recherche trans-européenne en cours FeMiPol

Notes

[1] Latino-américaines en Espagne, ressortissantes des pays de l’Est en Allemagne, en Italie, France ou Royaume-Uni, Philippines ou Sri Lankaises à Chypre ou en Italie.

[2] Aide ménagère, assistante maternelle, domestic helper, Haushaltshilfe, assistenza ou collaborazione familiare sont parmi quelques appellations officielles en France et dans les pays voisins.

[3] Les étrangères recrutées comme personnel de soins aux personnes âgées et dépendantes sont officiellement catégorisées comme « aides à domicile » et non comme « Pflegekräfte », signalant aux syndicats qu’il ne s’agit pas de professionnelles.

[4] Danièle Lochak (2006) « (In)visibilité sociale, (in)visibilité juridique » in Stéphane Beaud, Joseph Confavreux, Jade Lindgaard, La France invisible. Paris : La Découverte, p. 499.

[5] Voir dans ce numéro de Plein droit l’article de Johanne Vernier : « Victimes de la traite : étrangères avant tout », p. 19.

[6] Jaksic Milena, « De la victime idéale de la traite des êtres humains à la victime coupable. La production sociale d’une absence », à paraître dans Cahiers internationaux de sociologie.

[7] Voir dans ce numéro de Plein droit l’article de Sylvie Tissot : « Bilan d’un féminisme d’État ».

[8] Comité d’action interassociatif Droit des femmes, droit au séjour, contre la double violence, Femmes et étrangères : contre la double violence. Témoignages et analyses, Paris, 2004, 148 p.

 

 

 


« Femmes, étrangers : des causes concurrentes ? »

Bilan d’un féminisme d’État

Sylvie Tissot

Membre du Collectif École pour tous-tes contre les lois d’exclusion et du Collectif des Féministes pour l’Égalité
Après la période du backlash antiféministe, la cause des femmes, désormais revendiquée de l’extrême gauche jusqu’au palais de l’Élysée, est enfin devenue légitime dans la France des années 2000. Non sans ambiguïtés. L’hypocrisie des grandes déclarations, en particulier masculines, en faveur des femmes et l’instrumentalisation de la question féministe ont déjà été critiquées [1]. Il convient aujourd’hui d’en faire le bilan.
 

À la différence de questions apparues peu avant dans l’espace public, comme le harcèlement sexuel ou la prostitution, la grande visibilité acquise par la violence faite aux femmes à partir des années 2002-2003 a comme particularité une forte intrication avec les questions raciales. Le débat s’est en effet focalisé, après la médiatisation de plusieurs faits divers en banlieue puis à l’occasion de l’affaire du voile, sur certaines populations et certains territoires : « arabes », « jeunes », « banlieues », et autres « mondes musulmans »… Le recadrage a été aussi abrupt que les catégories utilisées étaient floues, avec comme résultat l’idée, désormais consensuelle, que les femmes du monde musulman, plus que les autres, sont opprimées et aliénées, et que leurs congénères masculins, plus qu’ailleurs, sont violents et sexistes. Les cibles de toute action en faveur des femmes ont ainsi été clairement et étroitement circonscrites.

Ce discours « féministe » envahit les médias au moment du lancement, par le gouvernement Raffarin, de la polémique sur le voile à l’automne 2003 puis du vote, par les députés de droite et socialistes, de la loi du 15 mars 2004 prohibant les signes religieux à l’école [2]. Ce féminisme « d’en haut » n’a pu passer, au moins un temps, comme l’émanation des intéressées elles-mêmes qu’avec la caution d’organisations comme Ni Putes Ni Soumises, dont l’ancrage dans la sphère étatique plutôt que dans la société civile est apparu au grand jour après la nomination, en 2007, de Fadela Amara comme secrétaire d’État à la Ville. Sans surprise, ce féminisme d’État a peu contribué à réduire les inégalités entre hommes et femmes. Au contraire. Il a eu comme premier effet de rendre invisibles la domination masculine et l’oppression de genre qui sévissent « ailleurs », c’est-à-dire dans le « monde occidental » ou chez les « Blancs ».

 

Ainsi, dans le programme présidentiel de Nicolas Sarkozy qui, lors de sa campagne en 2007, dénonçait « ceux qui veulent soumettre leur femme, ceux qui veulent pratiquer la polygamie, l’excision ou le mariage forcé, ceux qui veulent imposer à leurs soeurs la loi des grands frères, ceux qui ne veulent pas que leur femme s’habille comme elle le souhaite », la question de l’égalité entre hommes et femmes était totalement absente. Plus clairement encore, l’essayiste Elisabeth Badinter retraçait les frontières entre le monde libéré et le monde aliéné en affirmant que le combat féministe « s’adresse aux jeunes femmes de la première génération de nouveaux arrivants, ou encore aux jeunes filles d’origine maghrébine », et que « franchement, depuis longtemps, dans la société française de souche, que ce soit le judaïsme, ou le catholicisme, on ne peut pas dire qu’il y ait une oppression des femmes » [3].

 

Mais il n’y a pas seulement occultation. La manière dont a été posée la question féministe a produit des effets considérables, d’abord en fournissant le langage d’un nouveau racisme.

 

La figure du « garçon arabe »

 

La question des femmes a joué un rôle crucial dans la construction et la diffusion d’une nouvelle catégorie racialisée. Comme l’a bien montré Nacira Guénif, s’est en effet développée, au moment du lancement de Ni Putes Ni Soumises puis de l’affaire du voile, une nouvelle figure dans les débats publics, celle du « garçon arabe », jeune homme forcément violent et potentiellement violeur [4]. Le regard ainsi posé sur un ensemble d’individus peut être qualifié de raciste : non que l’antiracisme interdirait de dénoncer les comportements de certains hommes issus de l’immigration. Il y a racisme parce que les comportements de ces hommes, et uniquement de ceux-là, étaient pointés du doigt, passant sous silence le sexisme structurel de la société française, qui sévit bien au-delà des banlieues, et dont de nombreuses enquêtes ont établi l’ampleur. En outre, la dénonciation du sexisme en banlieue serait légitime et bienvenue, à condition qu’elle ne se limite pas à des faits divers, aussi horribles soient-ils (comme la mort de Sohane, brûlée vive à Vitry-sur-Seine en 2002), mais qu’on l’étaye sur des analyses qui expliquent le sexisme par des mécanismes sociaux, et non pas uniquement par une culture posée comme fondamentalement sexiste [5].

 

Plus encore, il y a bien racisme à dénoncer le sexisme des « garçons arabes » quand cette dénonciation repose sur l’essentialisation d’un groupe, dont les membres se trouvent ramenés à une identité monolithique, identité elle-même réduite à une caractéristique fondamentale, qui l’emporte sur les autres : le sexisme. On voit bien comment le féminisme d’État est venu enfermer une catégorie entière d’individus dans un destin dont personne, de par sa naissance, ne peut échapper – sauf quelques méritants, par définition exceptionnels. Certes, le combat contre le sexisme en banlieue est prétendument mené contre une culture, fruit d’une histoire, mais c’est une culture qui se trouve de fait racialisée.

 

Le féminisme est ainsi devenu l’une des « métaphores du racisme » : il alimente des représentations et des pratiques racistes, mais sur un mode euphémisé et par conséquent « respectable » [6]. Il est devenu légitime en effet, paré de la caution féministe, de stigmatiser « l’islam », désigné comme religion sexiste, de renvoyer les femmes musulmanes, a fortiori voilées, à leur aliénation. Ce discours n’a pas seulement libéré la parole raciste, mais il a aussi été mobilisé concrètement, à l’occasion de lois restreignant les droits humains, c’est-à-dire aussi bien des hommes que des femmes.

 

La régression des droits s’accompagne toujours d’un discours légitimant, soit que d’autres valeurs soient opposées à ces droits (gestion des flux, sécurité, économie nationale), soit qu’elle soit justifiée au nom de la défense d’autres droits (protection des migrants face aux passeurs, ou encore droit des femmes). La cause des femmes est brandie depuis plusieurs années, notamment à propos de la polygamie, pour restreindre le droit des étrangers. Mais l’imposition nouvelle de ce consensus – la nécessité de protéger des femmes d’origine étrangère face à leur conjoint sexiste – a des effets redoutables : elle fait passer au second rang les droits des hommes mais aussi des femmes en tant que migrants. En témoigne la présence de cette thématique dans la législation récente [7].

 

Étrange féminisme

 

On a bien affaire à un féminisme qui fonctionne à l’envers puisqu’il conduit à pénaliser les femmes : c’est le cas de la législation sur les étrangers, mais c’est le cas aussi du droit à l’éducation. La loi de 2004 sur les signes religieux, votée au nom du féminisme au moins autant que de la laïcité, a en effet abouti à l’exclusion de plusieurs centaines de filles après la rentrée 2004, confrontées à un grand isolement social pour certaines, et pour toutes à des handicaps professionnels inéluctables. Mais le bilan de la loi est plus large, et ses dégâts doivent aussi s’apprécier au regard des frustrations, humiliations et ravages psychologiques créés par des discours qui ont désigné un groupe de femmes comme des dangers publics et comme l’incarnation de l’obscurantisme [8].

 

Étrange féminisme donc, qui, non seulement ne fait rien pour les femmes, risque de disqualifier le féminisme aux yeux des hommes ainsi stigmatisés, mais cadre, de façon extrêmement paternaliste, les mobilisations des femmes, en triant entre celles qui se soumettent au discours officiel et les autres. Car les énormes subventions octroyées à Ni Putes Ni Soumises, qui n’ont débouché sur quasiment aucune mesure concrète dans les « quartiers ») [9], ont en revanche rogné d’autant celles auxquelles pouvaient prétendre d’autres associations de femmes, moins visibles médiatiquement et/ou moins dociles mais bien plus actives sur le terrain.

 

En outre, ces associations de quartiers sont invitées de façon de plus en plus pressante à se conformer à la définition institutionnelle du féminisme, c’est-à-dire à reprendre les thématiques de la violence des hommes, de la soumission des femmes, de la création du « lien social » qui empêche les « replis communautaires ». Or, cette rhétorique « républicaine » fait l’impasse sur les nombreuses autres préoccupations de ces femmes, et surtout sur la manière dont les rapports aux hommes sont vécus concrètement, c’est-à-dire à travers la question de leur absence, dont elles subissent au premier chef les conséquences. Comme l’expliquent Sylvia Faure et Daniel Thin, ces femmes « évoquent une autre violence que celle des hommes sur les femmes : la violence qu’elles subissent à travers la violence sociale faite aux hommes quand ils sont touchés par la précarité professionnelle, par la relégation sociale et scolaire. […] Elles affichent également leur distance vis-à-vis du discours sur les violences faites aux femmes et sur la domination masculine, discours qui leur semble stigmatiser les hommes des quartiers populaires en les assimilant à des violeurs potentiels et qui leur renvoie l’image de femmes immigrées soumises et porteuses de voile » [10].

 

Le lancement du féminisme d’État a eu pour troisième effet de mettre au jour des divisions profondes au sein de la gauche, sources de rejets et de conflits extrêmement violents mais aussi d’un affaiblissement certain de la lutte antiraciste. Cette situation résulte d’interrogations nouvelles : jusqu’où respecte-t-on les choix individuels (et/ou considère-t-on qu’il s’agit de choix) ? ; Faut-il (et comment ?) intégrer dans la lutte la manière dont les individus, et plus particulièrement les femmes, conçoivent, de façon éventuellement diverse, leur émancipation ? Dans quelle mesure peut-on émanciper les individus « pour leur bien », si besoin est contre leur gré, et par le biais de l’interdit et de la loi ?

 

À ces questions, des militants ont répondu en mettant en avant les possibilités d’évolution et d’apprentissage des individus, mais aussi les multiples significations que peut revêtir un comportement (comme, par exemple, le port du voile). À ces derniers se sont opposés ceux pour qui la priorité était de lutter contre les pratiques et croyances conservatrices associées à la religion, ce qui justifierait, selon eux, le recours à l’exclusion et à l’interdit. Cette question a traversé, à des degrés divers, toutes les familles politiques, communistes, trotskistes, écologiques, et même anarchistes et libertaires. Elle a rendu visibles des attitudes que l’on n’aurait pas imaginées possibles dans ces milieux : une stigmatisation de l’islam, réduit à un phénomène homogène et univoque (l’aliénation), une méfiance fondamentale vis-à-vis des jeunes de banlieue (soupçonnés de ne pas exprimer « correctement » leur oppression) et un ralliement à une logique préventive, aveugle aux situations concrètes vécues par les individus. Cette défiance s’est accompagnée d’une très grande passivité face à la manière dont est justifié et dont fonctionne le racisme aujourd’hui : sur la base d’une rhétorique du « clash des civilisations », dans laquelle la question des femmes joue désormais un rôle clé.

 

De telles réactions ont alimenté des oppositions désormais structurantes autour de la définition du racisme et de l’antiracisme, et notamment des questions suivantes : reconnaissance de l’impact du passé colonial dans la société actuelle et dans la classe politique, gauche comprise ; importance de la mobilisation des intéressés dans les luttes antiracistes, sur la base de principes et de catégories forgés par eux-mêmes ; nécessité de désigner les catégories victimes de discrimination (plutôt que de penser que la nomination crée la discrimination) et de dire la spécificité de cette forme de domination. Certes, des oppositions autour de ces questions étaient présentes au sein du mouvement antiraciste dès l’après- Seconde Guerre mondiale [11], mais elles ont conduit à des affrontements, et donc à une crise du mouvement antiraciste, redoublés depuis l’affaire du voile, puis le lancement de l’appel des Indigènes de la République en 2005.

 

Les divisions ont été profondes au sein de la gauche, et notamment de la gauche anti-libérale, naguère cimentée par l’altermondialisme et, en matière de racisme, par des enjeux quasi consensuels comme les luttes des sans-papiers ou le combat antisécuritaire. Elles ne l’ont pas moins été au sein du mouvement féministe. De vieilles organisations comme le Planning familial ou le CNDF (Collectif national pour le droit des femmes) se sont déchirées sur la question du voile ; de plus récentes, comme Femmes publiques ou les Panthères roses, ont pris clairement position contre la loi. Les débats ont été d’autant plus virulents que la définition même du féminisme et la critique des mouvements féministes dits historiques étaient en jeu. La non-prise en compte de la situation particulière des femmes issues de l’immigration et l’ethnocentrisme d’un féminisme avant tout « blanc » mais aux prétentions universelles ont été vigoureusement dénoncés et ont suscité l’émergence de nouveaux groupes comme le Collectif des Féministes pour l’égalité ou le Collectif des Féministes Indigènes.

Malgré l’ostracisme dont ils sont victimes, l’existence de ces groupes constitue un réel espoir, au milieu de ce bilan désastreux. Ils témoignent de la colère que suscitent l’instrumentalisation et le dévoiement du féminisme chez des femmes au nom desquelles des droits sont remis en cause. Et qui disent justement : « pas en notre nom » [12].


Notes

[1] Parmi de nombreux textes, lire notamment Elsa Dorlin, « “Pas en notre nom !”. Contre la récupération raciste du féminisme par la droite française », publié sur le site de L’autre campagne, ou encore Houria Bouteldja, « De la cérémonie du dévoilement à Alger (1958) à Ni Putes Ni Soumises : l’instrumentalisation coloniale et néo-coloniale de la cause des femmes », publié sur le site Les mots sont importants.

[2] Sur le lancement politique et médiatique de l’affaire du voile, et le rôle de diversion qu’elle a joué après la mobilisation contre le gouvernement Raffarin au printemps 2003, Pierre Tevanian, Le voile médiatique, Paris, Raison d’Agir, 2005. On peut dater, à un niveau international, les débuts de l’instrumentalisation raciste de la cause des femmes à la guerre en Afghanistan, voir Christine Delphy, « Une guerre pour les femmes afghanes ? », Nouvelles questions féministes, vol. 21, n° 1, 2002.

[3] Respectivement Discours de Poitiers, 26 janvier 2007, et L’Arche, novembre-décembre 2003.

[4] Nacira Guenif-Souilamas et Éric Macé, Les féministes et le garçon arabe, La Tour d’Aigues, L’Aube, 2006.

[5] Pour une description sociologique des relations garçons/filles dans le monde des cités, voir par exemple, Isabelle Clair, Amours de jeunesse en banlieue, Armand Colin, à paraître en 2008.

[6] Sur les différentes métaphores (féministe, laïque, mémorielle et libertaire) qui fondent le racisme contemporain, voir Pierre Tevanian, La République du mépris. Les métamorphoses du racisme dans la France des années Sarkozy, Paris, La Découverte, 2007. Voir aussi Saïd Bouamama, L’affaire du voile ou la production d’un racisme respectable, Roubaix, Éditions du Geai Bleu, 2004.

[7] Voir Danièle Lochak, « Polygamie : ne pas se tromper de combat ! », Plein droit, n° 36-37, 1998 et sur la législation récente, outre ce numéro, Lucie Brocard et Haoua Lamine, « Quant les politiques “protègent” les femmes », Plein droit, n° 69, juillet 2006.

[8] Pour un bilan de la loi du 15 mars 2004, Collectif Une école pour tous-tes, « Élément d’un futur livre noir », et Ismahane Chouder, Malika Latrèche et Pierre Tevanian (coord.), Les femmes voilées prennent la parole, Paris, La Fabrique, à paraître en 2008.

[9] C’est ce que montre une série d’enquêtes et ce qu’affirment même ouvertement certaines membres, alors que l’association se déchire. Lire par exemple Stéphanie Marteau et Pascale Tournier, Black, blanc, beur : la guerre civile aura-t-elle vraiment lieu ?, Paris, Albin Michel, 2006, et des mêmes auteures sur le site de la revue Mouvements, « Ni Putes Ni Soumises : un appareil idéologique d’État ».

[10] Sylvie Faure et Daniel Thin, « Femmes de quartiers populaires, associations et politiques publiques », Politix, n° 78, 2007, p. 87-106.

[11] Sur l’histoire de ces clivages, voir Alana Lentin, Racism and anti-racism in Europe, London, Pluto Press, 2004.

[12] Voir le manifeste « Pas en notre nom », lancé le 8 mars 2005 par le réseau féministe NextGenderation à l’occasion de la journée internationale des femmes.


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Published by Dominique - dans -*- goudouly
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