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Vendredi 14 mars 2008 5 14 /03 /Mars /2008 03:19

 

Fidel Castro

Le Fidel Castro que je crois connaître, par Gabriel Garcia Marquez.

Fidel Castro. Sa dévotion est au mot. Son pouvoir est à la séduction. Il va chercher les problèmes là où ils sont. L'impulsion de l'inspiration est l'un des traits principaux de son caractère. Les livres reflètent très bien l'étendue de ses goûts. Il a arrêté de fumer pour avoir l'autorité morale de combattre l'addiction au tabac. Il aime préparer des recettes culinaires avec une sorte de ferveur scientifique. Il se maintient en excellente condition physique en passant des heures à faire toutes sortes de gymnastiques et il nage fréquemment. Sa patience est invincible. Sa discipline est de fer. La force de son imagination le pousse jusqu'aux limites de l'imprévu.
José Marti est son auteur préféré et il a eu le talent d'incorporer la pensée de Marti dans le torrent d'optimisme de la révolution marxiste. L'essence de sa propre pensée pourrait résider dans la certitude que, si l'on entreprend un travail de masse, il est fondamental de s'intéresser aux individus.
Cela pourrait expliquer la confiance absolue qu'il place dans le contact direct. Il a un langage pour chaque occasion et un moyen distinct de persuasion selon ses interlocuteurs. Il sait comment se mettre au niveau de chacun et possède des connaissances vastes et variées qui lui permettent d'être à l'aise dans tous les médias. Une chose est sûre : il est où il est, comme il est et avec qui il est. Fidel Castro est là pour gagner. Son attitude en face de la défaite, même dans les actions les plus insignifiantes de la vie quotidienne, semble obéir à une logique personnelle : il ne le reconnaît même pas et il n'a pas une minute de paix tant qu'il n'a pas réussi à inverser les termes et à les convertir en victoire.
Son aide suprême est sa mémoire et il l'utilise, jusqu'à en abuser, pour soutenir des discours ou des conservations privées avec un raisonnement implacable et des opérations arithmétiques d'une rapidité incroyable. Il a un besoin incessant d'informations, bien mastiquées et bien digérées. Au petit-déjeuner il dévore pas moins de 200 pages de journaux. Comme il est capable de découvrir la plus petite contradiction dans une phrase ordinaire, les réponses doivent être exactes. Il est un lecteur vorace. Il est prêt à lire à toute heure tout journal qui lui atterri entre les mains.
Il ne perd pas une seule occasion de s'informer. Pendant la guerre d'Angola, lors d'une réception officielle, il a décrit une bataille avec tant de détails qu'il fut extrêmement difficile de convaincre un diplomate européen qu'il n'y avait pas participé.
Sa vision du futur de l'Amérique Latine est la même que celle de Bolivar et de Marti : une communauté intégrée et autonome, capable de changer le destin du monde. Le pays qu'il connaît en détails le mieux après Cuba sont les Etats-Unis : la nature de son peuple, ses structures de pouvoir, les intentions secondaires de ses gouvernements. Et ceci l'a aidé à affronter le tourment incessant de l'embargo.
Fidel Castro n'a jamais refusé de répondre à quelque question que ce soit, aussi provocatrice soit-elle, il n'a jamais non plus perdu sa patience. En ce qui concerne ceux qui sont économes avec la vérité, pour de ne pas l'inquiéter plus qu'il ne l'est déjà, il le sait. À un fonctionnaire qui agissait ainsi, il a dit : "Vous me cachez des vérités pour ne pas m'inquiéter, mais, lorsque je finirai par les découvrir, je mourrai du choc de devoir affronter tant de vérités que l'on m'a cachées". Mais, les vérités que l'on cache pour masquer les déficiences sont les plus graves, parce qu'à côté des accomplissements énormes qui donnent des forces à la révolution - les accomplissements politiques, scientifiques, sportifs et culturels - il y a une incompétence bureaucratique colossale, qui affecte la vie quotidienne et en particulier le bonheur familial.
Dans la rue, lorsqu'il parle aux gens, sa conversation retrouve l'expression et la franchise crue de l'affection sincère. Ils l'appellent : Fidel. Ils s'adressent à lui sans façons, ils discutent avec lui, ils l'acclament. C'est à ce moment-là que l'on découvre l'être humain inhabituel que la réflexion de sa propre image ne laisse pas voir. C'est le Fidel Castro que je crois connaître. Un homme aux habitudes austères et aux illusions insatiables, qui a reçu une éducation formelle à l'ancienne, utilisant des mots prudents et des tons contenus, et qui est incapable de concevoir toute idée qui n'est pas colossale.
Je l'ai entendu évoquer des choses qu'il aurait pu faire d'une autre façon pour gagner du temps dans la vie. Le voir surchargé par le poids de tant de destinées distantes, je lui ai demandé ce qu'il préférait faire dans ce monde et il m'a immédiatement répondu : "Rester dans un coin".

Auteur : Gabriel Garcia Marquez, mardi 19 février 2008

Ignacio Ramonet : Fidel Castro, Biographie à deux voix.

Fidel Castro, 82 ans, est gravement malade. Les médias du monde entier ont déjà rédigé sa nécrologie. Bête noire des Etats-Unis, des exilés cubains anti-castristes et de certaines ONG de défense des Droits de l'Homme plus ou moins manipulées par les services américains -- Reporters Sans Frontières (RSF) le qualifie ainsi en service commandé de "prédateur de la liberté de la presse" et de "doyen des dictateurs de la planète" --, le dirigeant communiste de Cuba fera sans nul doute, lorsque sa mort viendra, l'objet d'une nouvelle campagne de diabolisation post-mortem dans la presse occidentale et notamment française. Cette dernière se révèlant de moins en moins crédible et offrant habituellement un anti-castrisme plus que primaire, on aura tout intérêt à lire auparavant le livre sans parti pris hostile que lui consacre le directeur du Monde Diplomatique, Ignacio Ramonet. Intitulé Fidel Castro, Biographie à deux voix (éditions Fayard), il s'agit d'un véritable testament politique où El Comandante fait le bilan de sa vie et de sa révolution, se livrant comme dans nul autre document publié à ce jour. Fruit d'une intense correspondance et de plus de cent heures d'entretiens exclusifs riches en confidences qui eurent lieu à La Havane entre 2003 et 2006, il aborde tous les thèmes, y compris les plus sensibles, et va bien au-delà d'un simple question-réponse journalistique avec Fidel Castro, comme l'indique le sous-titre Biographie à deux voix.
Publié en version originale à Cuba l'année dernière sous le titre Cento ore con Fidel Castro (Cent heures avec Fidel Castro), et enrichi d'un chapitre supplémentaire dans l'édition française (Fidel Castro et la France), ce gros volume de 700 pages retrace le parcours personnel et politique du leader maximo. Toute la vie de Fidel Castro y est passée en revue, de son enfance jusqu'à aujourd'hui en passant par les rencontres et les faits ou épisodes marquants de la vie sociale, politique et économique de la Havane depuis plus d'un demi-siècle: la naissance de Fidel Alejandro Castro Ruz le 13 août 1926 au sein d'une famille aisée de planteurs émigrée de Galice (Espagne), le frère (Raül Castro, qui dirige de fait Cuba aujourd'hui), les études chez les jésuites puis à l'université de La Havane d'où il sort diplômé en droit en 1950, l'installation comme avocat, la condamnation à 15 ans de prison, l'exil, la rencontre avec Ernesto Che Guevara, la guérilla contre le dictateur Fulgencio Batista inféodé aux États-Unis, la prise du pouvoir et la révolution castriste, la réforme agraire, l'embargo américain à partir de 1960, la création de la république socialiste de Cuba en 1961, l'affaire de la Baie des Cochons montée la même année par la CIA, l'instauration du régime à parti unique à partir de 1965, les relations diplomatiques complexes avec les pays et les dirigeants de la planète (François Mitterrand, Jean-Paul II, Charles de Gaulle, Juan Carlos, José Maria Aznar, J. F. Kennedy, Richard Nixon, Jimmy Carter, Ronald Reagan, Bill Clinton, George W. Bush, Pierre Trudeau, Saddam Hussein, Nikita Khrouchtchev, Mikhaïl Gorbatchev, Vladimir Poutine, Nelson Mandela, Rigoberta Menchu,...), la crise des missiles nucléaires d'octobre 1962, la Guerre froide, l'affaire Ochoa, les tentatives d'assassinat par la CIA, la légalisation du dollar en 1993, les opposants politiques emprisonnés et/ou morts en prison, les exilés, la fille naturelle de Fidel Castro, Alina Fernandez, installée depuis 2001 à Miami, les accusations de corruption et d'enrichissement personnel, l'Amérique latine, la lutte incessante contre l'hégémonisme et l'impérialisme américain, la mondialisation néolibérale, les relations avec son ami et "fils spirituel" actuel président du Vénézuela Hugo Chavez, l'après Fidel Castro, etc...
Fidel Castro, Biographie à deux voix est un document aussi passionnant qu'incontournable pour quiconque s'intéresse de près ou de loin à l'histoire et à la problématique cubaine à l'heure ou où El Comandante abandonne le pouvoir.

 



Sur la République des Lettres

Par Dominique - Publié dans : -*- copinage
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