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  • : Le blog de la rue Goudouly
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Mémoire Classée

En campagne

28 mars 2008 5 28 /03 /mars /2008 03:30



Parution :06/03/2008
Format 200 x 135 mm
Pages : 128
Prix : 10 euros
ISBN : 2-355-22011-5


Lyber Zones
Vous avez ici gratuitement accès au contenu des livres publiés par Zones. Nous espérons que ces lybers vous donneront envie d’acheter nos livres, disponibles dans toutes les bonnes librairies. Car c’est la vente de livres qui permet de rémunérer l’auteur, l’éditeur et le libraire, et… de vous proposer de nouveaux lybers… et de nouveaux livres.

4. REPEUPLER L’INDIVIDU


« Tôt ou tard, la découverte de son être propre métamorphose l’individu en brigand. »
Hakim Bey, L’Art du chaos.

Considéré comme une petite chose fragile que l’on ne peut décemment exposer à des livres ou des discours pernicieux, de crainte qu’il n’avale tout rond ce qu’il y a dedans et s’étouffe avec, sommé de se conformer au modèle de pureté du militant idéal, jugé traître à la cause s’il laisse transparaître la moindre vulnérabilité au système, l’individu a du mal à respirer et à exister dans l’atmosphère qui est celle de la gauche. Il en a d’autant plus qu’une certaine mentalité sacrificielle et culpabilisante y demeure très présente. Le plus souvent, elle relève de la tartuferie. Rien de plus facile, en effet, dans des milieux où l’on travaille à la poursuite de buts élevés et exaltants, que d’exploiter l’idéalisme des « petites mains », quitte à condamner leur égoïsme si elles se rebiffent. On voit ainsi des activistes, qui peuvent être par ailleurs talentueux et d’un abord sympathique (ça ne marcherait pas aussi bien sinon), enrôler au service de la cause qu’ils défendent, et qui, le hasard faisant bien les choses, se confond en général avec la cause de leur propre notoriété, les bonnes volontés passant à leur portée.

Ces bonnes volontés, il faut le souligner, sont, en raison de la propension particulière — réelle ou supposée — des femmes à l’enthousiasme et à l’abnégation, le plus souvent féminines : les autres hommes sont promus au rang d’interlocuteurs philosophiques ou politiques, mais on n’aurait pas l’idée saugrenue de leur demander de faire une photocopie ou d’envoyer un e-mail sous prétexte qu’on est trop manchot pour le faire soi-même — alors que les femmes, elles, savent le faire, les femmes sont formidables, que deviendrait-on sans elles ? Elles sont l’avenir de l’homme, c’est sûr. En matière de maniement de la photocopieuse, en tout cas. Lorsque, ayant été approchées, ou s’étant aperçues en cours de route qu’il y avait une arnaque quelque part, elles déclinent une proposition qui devrait pourtant les honorer, elles s’entendent signifier avec plus ou moins de virulence qu’elles insultent la cause des opprimés et qu’elles offrent là une manifestation typique, extrêmement décevante de leur part, de cet hédonisme individualiste qui est un des fléaux de l’époque. Qu’est-ce qu’une soirée ou un week-end passés à décrypter un entretien, à taper un procès-verbal, à préparer un mailing ou à coller des affiches, je vous le demande, au regard de l’avenir radieux que ces activités préparent à l’humanité ?

AVEC LES SORCIÈRES

Il doit pourtant y avoir un moyen d’inscrire la poursuite d’un idéal dans un quotidien qui garde une place pour le plaisir (et, accessoirement, fasse un sort au sexisme). Peut-être faudrait-il se demander s’il ne peut pas exister quelque chose entre le puritanisme sinistre de la gauche authentique et les orgies cyniques de la gauche caviar — et, par pitié, pas le sempiternel hédonisme libertaire et machiste à base de gros rouge et de petites pépées décoratives et plus ou moins vénales. Le plaisir est un problème si l’on devient blasé et qu’il n’agit plus sur nous, ou s’il se prend aux dépens de quelqu’un d’autre ; sinon, il ne faut à aucun prix s’en laisser priver.

Une telle affirmation peut sembler déplacée à une époque où la plupart des gens se débattent dans les difficultés matérielles et endurent des conditions de vie particulièrement pénibles et dégradées — surtout si l’on y entend une référence au seul plaisir nécessitant un minimum de moyens économiques. Sauf que, justement, cette situation exige plus que jamais que l’on s’accroche à tout ce qui peut donner de la force. Le peu de soin et d’attention accordé par la gauche aux formes ne s’explique pas seulement par le repoussoir de la communication politique : il traduit aussi la prédominance d’une pensée abstraite, indifférente à la qualité de vie des individus — pas seulement après la révolution, mais aussi avant.

Si le capitalisme consumériste « prend » si bien sur les mentalités, c’est peut-être parce qu’il en tient compte, lui — ou qu’il fait mine d’en tenir compte. Il offre aux individus de l’attention à leur environnement matériel, à leur bien-être, à leur plaisir. Certes, il le fait même si bien qu’il en sature leur univers mental et n’y laisse plus de place pour rien d’autre ; il détache la sensualité de la pensée pour en faire, à l’inverse, un instrument d’aliénation, un nouvel opium du peuple ; il invite à soigner cette dimension de l’existence sur le seul mode de l’achat — quitte à plonger les plus pauvres et les plus réceptifs à sa propagande dans l’enfer de l’endettement — et désapprend à l’envisager autrement ; il donne l’illusion de pouvoir satisfaire tous les désirs à travers celui-là, afin d’être sûr qu’il ne se tarisse jamais ; et enfin, dernier détail — dans sa logique, c’est bien un détail —, il met en danger la survie de l’être humain sur la planète. Mais tout cela ne change rien au fait que cette aspiration, au départ, est légitime. Dévoyée par le capitalisme, niée par la pensée de gauche, elle peine à trouver son juste mode d’expression.

« Nous sommes sur un terrain qui n’a pas été cartographié, nous créons une politique qui n’a pas encore été définie, écrit Starhawk dans Parcours d’une altermondialiste. Et pour ce faire, il serait peut-être temps de laisser Martin et Malcolm débattre ensemble autour de la table du dîner, en compagnie d’Emma, de Karl, de Léon et tous les autres, et de sortir dans l’air frais de la nuit. » Ce n’est pas seulement le fond du propos qui est séduisant dans ces lignes, me semble-t-il : c’est aussi le fait qu’il s’agisse d’une image sensuelle, ce qui est plutôt de bon augure pour la pensée nouvelle que leur auteur propose de développer. Réputée figurer parmi les plus grands recruteurs du mouvement anarchiste aux États-Unis, Starhawk se définit comme « sorcière néopaïenne », en référence au coup de force qui s’est joué en Europe au temps de l’Inquisition, et qui a coupé les hommes et les femmes de tout ce qui constituait pour eux des sources de puissance.

« “Paganisme”, explique Isabelle Stengers, a ici le sens étymologique de “paysan” : Starhawk voit dans la guerre de la ville contre la campagne une manière de “détacher” les gens de tout ce qui les fait vivre, sentir… De ce que Félix Guattari appelle les “territoires existentiels”. “Païen” s’entend donc au sens de “attaché”. » Dans sa postface à Femmes, magie et politique, Stengers observe que le livre de Starhawk bouscule parce qu’il ne parle pas qu’à l’intellect, mais aussi aux sensations. Ici, écrit-elle, « la question n’est pas d’adhérer mais de sentir. Un tel sentir peut faire penser autrement et l’expérience peut en être aussi pénible, insensée et douloureuse que celle de ces Chinoises d’antan, dont le sang fluait à nouveau à travers les pieds rabougris ». Au lieu de reléguer les sensations dans l’anecdotique et le subalterne, les sorcières leur redonnent le statut, qu’elles n’auraient jamais dû perdre, de carburant philosophique ; elles partent du physique, du concret, voire du trivial pour défricher de nouveaux espaces à la réflexion, pour prendre les grandes questions à revers. Elles donnent ainsi naissance à une forme de pensée ancrée dans les « territoires existentiels », dans la chair ; pensée qui, pour résister au modèle de l’individu désaffilié, hors sol, précarisé, isolé et aliéné que tente de nous vendre le libéralisme, est plus que bienvenue. Ce faisant, elles interdisent aussi que l’on dégrade et néglige le quotidien — le sien ou celui des autres — au nom d’un idéal supérieur : l’idéal, chez elles, ne saurait résider dans un ciel séparé de l’ici et du maintenant.

Tout cela, on le retrouve, en France, dans l’œuvre de l’écrivain et philosophe Annie Leclerc, disparue en 2006. Même si, ou parce qu’elle avait pris ses distances avec la politique, sa pensée se révèle particulièrement précieuse dans le désarroi où nous sommes aujourd’hui. Son livre Parole de femme, énorme succès lors de sa parution en 1974. lui a valu d’être ostracisée, en dehors de quelques solides amitiés, par le milieu intellectuel et littéraire. Elle s’y inscrivait en faux contre la haine du féminin dont témoignait à ses yeux le féminisme beauvoirien, et y célébrait tout ce qui, pour la plupart des hommes et des femmes, demeure un objet de mépris ou de répulsion instinctive : le corps et les savoirs des femmes, la jouissance (qu’elle oppose à la célébration très masculine du « Désir »), les tâches nourricières et domestiques, les bonheurs élémentaires de la vie ; à peu près tout ce qui fut attaqué à travers la chasse aux sorcières, en somme. Elle ne le présentait pas en ces termes ; mais « sorcière », c’est bien le titre dont l’honore son amie Nancy Huston à la fin du livre qu’elle lui consacre : « Que fait-on des sorcières ? On les marque du sceau de l’opprobre. On fait tout pour cacher leur puissance. On s’en moque on les bannit on les bafoue on les tourne en dérision. Voyez-moi ça ! Éloge du ménage ! Ridicule sorcière avec son balai ! Voyez-moi ça ! Éloge de la jouissance ! Horreur ! Sabbat ! Scandale ! » Sorcières, c’était aussi le titre de la revue féministe à laquelle toutes deux contribuaient, sans encore se connaître, dans les années 1970.

On commettrait une grave erreur en confondant les écrits d’Annie Leclerc avec des discours réactionnaires dont ils peuvent, si l’on se contente d’un examen superficiel — ou malveillant —, sembler proches: loin d’exprimer la nostalgie d’un ordre traditionnel et figé, elle met en garde contre le risque de liquider d’un même mouvement, sans s’en rendre compte, ce qui entrave et ce qui nourrit, ce qui relie, ce qui inspire. On aurait tort, également, de prendre son irrésistible force d’affirmation pour de la mièvrerie. Ses écrits ont suscité de nombreux ricanements, dont les plus célèbres restent ceux de Milan Kundera qui ironisait, dans Le Livre du rire et de l’oubli, en 1979, sur « sainte Annie Leclerc », qualifiant Parole de femme de « manifeste mystique de la joie ».

Presque trente ans plus tard, pendant la campagne présidentielle en France, Yasmina Reza, déjeunant avec Milan Kundera et sa femme, leur montre des photos de Nicolas Sarkozy qu’elle a prises le matin même : « Ils sont authentiquement excités de le voir sur mon portable. Voilà pourquoi j’aime les Kundera. » Elle ajoute, extasiée : « Milan, sans le connaître, parle de lui et le définit comme “un homme au-delà des clichés”. » Annie Leclerc, elle, a publié en 2003 L’Enfant, le prisonnier, fruit de quinze années d’ateliers d’écriture en prison. Avec sa sagacité, son style serein et poétique, ce livre, qui ne s’en prend à personne (elle avait horreur de la polémique), constitue, même si ce serait lui faire injure que de le réduire à cela, la critique la plus étayée et la plus radicale qu’on ait pu lire des politiques répressives dont le ministre de l’Intérieur, à l’époque, se faisait le chantre.

Ce n’est pas Annie Leclerc qui se serait excitée devant la photo de Nicolas Sarkozy sur un écran de téléphone portable : son univers mental n’était pas pauvre à ce point ; et elle connaissait, pour s’y être intéressée, l’envers du décor — cet envers du décor absolu que représente la prison. Cette différence dans l’attitude à l’égard des puissants dit bien, me semble-t-il, de quel côté se trouvent le véritable courage et la véritable subversion. On a du reste déjà vu au chapitre précédent avec quelle facilité le nihilisme chic, sous couvert de lucidité héroïque et de marginalité indomptable, se fait le laquais du prince et l’auxiliaire zélé des politiques autoritaires.

RÉUSSIR SANS TRAHIR

Accorder de l’attention à la vie ordinaire et quotidienne, c’est aussi reconnaître une légitimité aux aspirations personnelles, au désir d’épanouissement. Aujourd’hui, comme on l’a vu, la mentalité dominante invite chacun à concevoir son existence comme une enfilade d’anecdotes bien calée entre les strictes bornes de sa biographie, sans héritage ni postérité — en dépit des beaux discours sur « l’avenir de nos enfants » —, sans lien avec un idéal ou un projet collectif. Le cinéaste Claude Chabrol disait un jour son agacement de voir les candidats des jeux télévisés, lorsqu’ils ignorent la réponse à une question, s’excuser en lançant « je n’étais pas né(e) » : « Comme si le monde avait commencé avec eux ! »

À l’inverse, la gauche estime que l’individu, bien qu’il trouve le plus souvent dans le militantisme des sources de gratification personnelle, doit être prêt à se mettre entièrement au service d’un idéal qui le dépasse, même s’il a peu de chances d’en voir un jour la réalisation et même s’il doit pour cela se contenter d’être un bon soldat. Elle confond parfois la capacité à assumer les éventuelles conséquences désagréables de l’engagement politique avec une fascination morbide pour le sacrifice qui peut pousser à devancer l’appel de la répression. Le temps consacré à ses proches, les quêtes de progression solitaire, ou de repos, ou de plaisir, quand ce n’est pas le simple instinct de conservation, représentent à ses yeux une trahison de la cause commune. En somme, on trouve, d’un côté, la tyrannie du personnel et, de l’autre, la tyrannie du collectif. Plutôt que d’opposer les deux, ne pourrait-on imaginer une manière de les imbriquer, de favoriser leur coopération ?

Le spectacle exaspérant des success stories mises en scène par la droite conforte encore la réprobation de la gauche à l’égard des velléités de singularisation. Il y aurait pourtant lieu d’y regarder de plus près et de faire la part des choses. Ce qui pose problème dans le parcours de Rachida Dati, par exemple, ce n’est pas son intérêt précoce pour le monde extérieur, son désir de participation, son obstination à frapper à toutes les portes, qu’on aurait du mal à trouver antipathiques — et elle le sait bien, puisqu’elle les étale avec complaisance. C’est plutôt qu’ils ne se soient jamais accompagnés de la moindre réflexion sur le sens qu’elle voulait donner à cette participation, ni du moindre recul critique : elle en est restée à une fascination superficielle pour les gens importants, les mondanités, pour tout ce qui brille, l’univers du pouvoir, de la mode, etc. Avant d’aborder Albin Chalandon, son premier mentor, elle savait seulement de lui, parce que son père le lui avait dit, que c’était « un grand homme qui [avait] été ministre de De Gaulle, président d’Elf, ministre de l’Équipement », et elle « aimait bien son prénom ». Ce qui pose problème, c’est que la réalisation de ses ambitions ait tenu à une forme de clientélisme, au bon vouloir de ceux qu’elle sollicitait et qui ont décidé d’assurer sa promotion sur des critères discutables — en particulier l’instrumentalisation politique dont sa réussite pourrait faire l’objet.

Par ailleurs, elle dit faire partie d’une génération d’enfants d’immigrés qui n’avait pas conscience d’elle-même en tant que sujet politique ; elle refuse de « lire son parcours de façon ethnique ». Ce serait son droit le plus strict si sa nomination n’avait pas été explicitement destinée par le président de la République à envoyer un message fallacieux aux descendants d’immigrés, et si elle n’avait pas eu pour fonction, en tant que ministre de la Justice, de porter des lois dont les classes populaires seront les premières à faire les frais. Éric Hazan l’énonce sans prendre de gants : « Mme Dati est là pour faire passer grâce à son nom et à sa belle allure les lois scélérates sur l’abaissement de la majorité pénale à 16 ans et les peines planchers pour les récidivistes. Sarkozy compte sur elle pour améliorer ses relations avec “les jeunes des banlieues”. Leurs parents leur auront sans doute rappelé que, pendant la guerre d’Algérie, les plus dangereux ennemis des résistants n’étaient pas les parachutistes de la Légion, mais les natifs du pays que l’armée française avait recrutés — avant de les abandonner de façon ignominieuse lors de son départ. »

« Je veux pas terminer à taper le carton du soir au matin/À ruminer le passé avec un pastis à la main/Tout oser, tout essayer, tout apprendre et tout prétendre/Moi je veux tout voir, tout faire, tout dire et tout entendre/Ni regrets ni remords je me battrai jusqu’à la mort/Je veux écrire l’histoire comme Coluche et Gainsbarre/Comme Achille, j’veux d’une pierre blanche marquer ce monde/Qu’on se souvienne de moi, et ce jusqu’à la fin du monde. » Ces paroles d’un morceau, intitulé « Avancer », du Ministère des Affaires Populaires (MAP), groupe de « rap musette » du nord de la France, disent une aspiration pas si éloignée que cela de celle affichée par Rachida Dati (aïe ! je les entends hurler d’ici). Sauf qu’il s’agit d’une aspiration qui ne fait pas l’économie, c’est le moins qu’on puisse dire, du sens critique ou de l’inscription dans le collectif.

Le nom du groupe en témoigne, ainsi que tous ses morceaux. « Elle est belle la France », par exemple : « Tolérance zéro pour les ouvriers, les chômeurs et les smicards/Ils s’en sont pris plein la gueule en plus il faudrait qu’ils la ferment/“Cette bande de fainéants qui n’font que s’plaindre et faire grève”/À côté d’ça, ces soi-disant serviteurs de l’État/Continuent à magouiller sur le dos du Tiers-État. » Ou encore, pour ce qui est de la « lecture ethnique » du parcours de certains membres du groupe : « On m’a rabâché des trucs comme démocratie, liberté/Droit de vote, fraternité, égalité/Et personne n’a été fichu de me dire qui j’étais/De me dire ce que je foutais là, tout frisé, tout bronzé/De me dire pourquoi mon nom de famille était écorché/Pourquoi certains enfants n’avaient pas le droit de me parler/Bienvenue au pays des droits de l’homme, de l’exclusion/De l’exception culturelle, des discriminations… » « Avancer » correspond aussi à un moment particulier dans une trajectoire : « J’laisse aux autres le soin d’parler, j’l’ai déjà assez fait/Aujourd’hui faut tracer, faut avancer. » La lassitude qui peut survenir après une période d’engagement intense ne se traduit pas forcément par un reniement fracassant ou par un passage du côté du manche : elle peut aussi donner lieu à une simple mise en retrait, qui n’exclut pas la continuation de la solidarité par d’autres moyens.

Un autre morceau du MAP, « En haut de l’affiche », décrit le parcours d’un musicien qui rêvait de gloire, et dont les ambitions naïves ont été déçues. Mais s’il s’obstine, c’est que le peu de répondant du public n’entame en rien le plaisir qu’il prend à composer et à jouer. Il s’agit là aussi d’un désir de réussite, mais à partir d’une activité qui trouve son sens et sa finalité en elle-même, si bien que la réussite finit par devenir secondaire : « J’ai toujours l’essentiel, il m’reste l’étincelle/Obsessionnelle, celle qui t’envoûte qui t’ensorcelle/Irrationnelle, la musique mon sens mon rituel. » Or, dans le discours libéral et managérial, au contraire, « réussir » est un verbe intransitif. On y est exhorté avec des accents un brin inquiétants à être un « gagnant », à être « performant », à « en vouloir », mais on occulte totalement la nature et le sens de ce que l’on fait.

Cette occultation est très perceptible chez Rachida Dati : quand elle évoque son parcours, on devine que la médecine, les affaires, la magistrature, tout ça lui était un peu égal, et qu’elle s’est orientée en fonction de ce qui lui semblait pouvoir le mieux favoriser son ascension. Elle parle vaguement du contact avec la « pâte humaine » que permettrait la justice… « Vous étiez votre propre projet », résume fort bien son interlocuteur, Claude Askolovitch. Vouloir « réussir », c’est se jeter dans le jeu social en s’en remettant entièrement à lui, sans le questionner le moins du monde ; sans non plus chercher à développer une activité qui puisse exister et apporter des gratifications en dehors de lui. Le succès se réduit alors à un su-sucre récompensant les éléments les plus souples et les plus zélés : un su-succès… Il faut éviter que les individus pris dans l’engrenage de l’entreprise moderne ne s’interrogent sur les finalités de leur action : s’ils le faisaient, cela menacerait à la fois l’édifice de leur vie et l’édifice du système. L’aveuglement peut aussi être guidé par le cynisme ; mais, dans tous les cas, il n’empêche ni le malaise — pour ceux qui restent aux échelons inférieurs — ni la mauvaise conscience — pour ceux qui arrivent au sommet et qui passent leur temps à se justifier : que sont le baratin managérial sur le bonheur et l’harmonie au travail, les péroraisons sur l’« éthique », le « commerce équitable » ou le « développement durable », sinon d’énormes épanchements de mauvaise conscience ?

L’« INDIVIDU ROI », VRAIMENT ?

À première vue, tout pourrait laisser penser que la société libérale constitue pour l’individu une sorte d’écrin idéal, le problème étant seulement de parvenir à le convaincre de brider un peu l’expansion de son moi par égard pour ses semblables.

Afin de mieux cerner le contre-modèle que la gauche pourrait élaborer, il faut d’abord bien prendre le temps de montrer à quel point ce n’est pas vrai. Il s’agit même là d’un des plus gros mensonges du libéralisme, comparable à celui par lequel il prétend être un « laisser faire » économique et non un détournement de l’appareil d’État au service des classes dominantes. Si l’individu est invité à se « réaliser », c’est, on vient de le voir, à condition qu’il accepte de porter des œillères et se montre d’une docilité frisant la lobotomie : autant dire qu’il s’agit d’une forme d’« accomplissement » un peu étrange. Le « développement personnel » a beau prospérer, et ses manuels envahir les rayons des librairies, au point de rendre insupportable aux oreilles de beaucoup le seul mot d’« épanouissement », son nom ne doit pas nous leurrer : il a pour fonction de propager le conformisme et la soumission, et, par là, s’assimile plutôt à un instrument de destruction de la personnalité. Il en va de même de la passion pour les affaires privées : « Le culte de l’intimité ne tire pas son origine de l’affirmation de la personnalité, mais de son effondrement », écrit Christopher Lasch. Quelle place reste-t-il pour l’individualité quand on est hypnotisé par l’industrie du divertissement, harcelé par la technologie, matraqué par la publicité, endoctriné par l’entreprise, infantilisé par les coachs ? L’époque n’est pas celle de l’individu roi, mais de sa destruction.

Examinons de plus près la place réservée à l’expression de la personnalité dans le modèle de réussite libéral. On trouve dans La Méthode Sarkozy. Les stratégies gagnantes du manager, opuscule garanti sans un gramme de pensée à l’intérieur, un condensé assez exemplaire des radotages de la droite à ce sujet : « En France, le succès a mauvaise presse : le succès est suspect, parce qu’opposé à l’égalitarisme politique, social et économique. Cette notion d’égalitarisme, issue de la Révolution française, est séduisante si elle amène à considérer chaque être humain comme égal, quelles que soient par exemple son origine, sa race, sa religion. Elle peut au contraire être source de nivellement par le bas en empêchant l’individu de s’élever au-dessus des autres grâce à ses talents et à ses performances. L’égalitarisme, proche alors de la médiocratie, ne reconnaît pas le succès individuel et donc n’incite pas au progrès. » L’escroquerie, c’est bien sûr de présenter l’égalitarisme non comme un moyen de compenser les inégalités de naissance pour donner à tous les mêmes chances au départ, mais comme un moyen de niveler à l’arrivée, parmi des gens qui seraient tous partis avec les mêmes avantages et handicaps. C’est aussi de faire de l’égalité une préoccupation de « médiocres » — accusation qui ne manque pas de sel venant de l’auteur de cet alignement erratique et indigent d’idées reçues et de certitudes de synthèse.

Mais, surtout, on voit apparaître ici le corollaire de ce que l’on avait relevé précédemment : non seulement le discours libéral fait semblant de croire que l’argent est toujours une récompense du talent et du mérite, mais il est incapable d’imaginer un autre talent, un autre mérite que celui de faire de l’argent. Il n’envisage pas qu’un être humain puisse se distinguer et affirmer sa personnalité autrement que par le montant de ses stock-options — ce qui est censé, d’après notre exégète sarkozyste, « inciter au progrès » : on se demande bien lequel…

Les changements introduits par le président de la République dans les critères d’attribution des décorations honorifiques de la nation l’illustrent bien. Ainsi, en octobre 2007, afin d’aider généreusement son pays à « régler ses comptes vis-à-vis de l’argent pour régler enfin son problème vis-à-vis de la réussite », il remettait pour la première fois la grand-croix de la Légion d’honneur à un homme d’affaires, le financier Antoine Bernheim, pour avoir « développé ses entreprises, fait des profits et ainsi servi la France ». Il faut oser. En février 2007, déjà, il avait décerné la Légion d’honneur à Stéphane Richard, ex-conseiller de Dominique Strauss-Kahn qui a fait fortune dans l’immobilier avant de diriger Veolia Transport, et qu’il a ensuite nommé au ministère de l’Économie. Le Monde raconte la scène : « Il s’attarda longuement sur les signes de richesse, dont l’appartement de M. Richard, pour finir en lançant : “Toi, tu as fait fortune, la mienne viendra peut-être un jour”, devant deux cents personnes médusées. » Même quand ce président s’entoure, par ailleurs, d’artistes à succès, c’est « à succès » qui l’intéresse, et non « artistes ».

L’IMPASSE DU BLING-BLING

Si la réussite économique fascine, ce n’est pas parce qu’elle permettrait de s’affirmer en tant qu’individu. C’est parce qu’elle permet, d’une part, de réaliser le rêve de la célébrité — ce qui n’est pas la même chose, et tant pis pour ceux qui confondent — et, d’autre part, d’être traité avec respect, avantage qui fait aujourd’hui cruellement défaut à la majeure partie de la population. C’est aussi à cause des difficultés matérielles dans lesquelles se débattent la plupart des gens : il y a de quoi soupirer d’envie devant le train de vie des riches quand on est soi-même hanté par la peur de devenir sans-abri, de ne pas toucher un revenu suffisant pour assurer la subsistance de sa famille, que l’on doit calculer chaque dépense et que l’on engloutit l’essentiel de son temps et de son énergie dans un travail rebutant et dépourvu de sens. Mais ce modèle de réussite exercerait-il le même attrait si chacun avait la garantie d’un toit au-dessus de sa tête, d’un revenu lui permettant de mener une vie agréable, ainsi que du temps pour les activités qui lui tiennent le plus à cœur ? Nul besoin d’être millionnaire pour que ces conditions soient remplies : il faut seulement les mettre au cœur d’un projet politique.

De toute façon, il est illusoire de croire qu’on pourrait tous devenir des Antoine Bernheim ou des Stéphane Richard : ce modèle n’est pas fait pour être extensible. Il n’est pas un modèle ! Il repose sur la distinction ; non pas la noble forme de distinction par laquelle un individu cisèle sa personnalité, mais la seule distinction, brutale, de la domination économique. Sa réalisation exige qu’il reste assez de gens, d’une part, pour vous jalouser et, d’autre part, pour vous servir de larbins. Elle nécessite surtout que l’on s’assure la jouissance exclusive d’espaces luxueux et préservés, hors desquels on aura au préalable bouté tous les gueux : s’il s’agit de troquer les embouteillages sur la route aux heures de pointe contre les embouteillages de yachts dans la baie de Saint-Tropez, merci bien… Par ailleurs, même si l’on avait réellement affaire à un modèle extensible à tous, il vaudrait mieux éviter de le mettre en œuvre, pour de simples raisons écologiques : si l’on pouvait avoir chacun un yacht, un 4 × 4 et un jet privé, on aurait tout intérêt à se dépêcher de s’éclater avec, parce qu’on n’en profiterait pas très longtemps.

Il est intéressant de noter qu’à aucun moment la droite ne cesse de présenter la défense des intérêts du plus grand nombre comme son objectif officiel. Cela l’oblige à de multiples contorsions rhétoriques — Christine Lagarde veut nous faire avaler que le refus du travail traduirait la survivance de « préjugés aristocratiques », et on nous raconte que les régimes spéciaux de retraite, dus à la pénibilité de certains métiers, sont des « privilèges » —, mais jamais elle ne conteste frontalement l’idéal du bien commun. Quand l’économiste libéral Jacques Marseille commente, à l’été 2007, l’explosion des inégalités au cours des dernières années, il ne sort pas les cotillons — pas en public, du moins : il souligne que « l’essentiel de la hausse des revenus les plus élevés a été réalisé sous le gouvernement de Lionel Jospin ». Tout en se gardant bien de prédire l’influence que le gouvernement de François Fillon devrait exercer sur cette courbe… Ce qu’il est impossible d’éluder indéfiniment, pourtant, c’est que l’imaginaire sarkozyste de la réussite implique forcément un gigantesque bras d’honneur adressé au plus grand nombre.

Le bras d’honneur est inscrit dans le principe même de la « consommation ostentatoire », nom savant de ce bling-bling devenu l’emblème de la nouvelle présidence. Le bling-bling suppose un public à épater, pour ne pas dire à humilier ; et, pour qu’il soit épaté, il faut qu’il soit moins riche. Moins il sera riche, plus il sera épaté. Tout le style de cette présidence, d’ailleurs, est empreint d’un rapport de défi et de défiance à l’égard de la populace, comme en témoigne la fâcheuse tendance du chef de l’État à adopter à la première occasion, lors de ses déplacements, l’attitude d’un caïd de sous-préfecture (« qu’est-ce t’as, toi, descends si t’es un homme », etc.). Aux Guignols de l’Info, en novembre 2007, sous le titre « Il était une fois dans l’Ouest », la marionnette du président lançait, au cours de son altercation avec des marins-pêcheurs bretons : « C’est pas en faisant grève que tu vas pouvoir te payer une Rolex, péquenaud, va ! », établissant ainsi un lien direct entre cette posture — qui évoque irrésistiblement Didier l’Embrouille, l’un des personnages du répertoire d’Antoine de Caunes à la grande époque de Nulle part ailleurs — et le bling-bling. Pour Nicolas Sarkozy, comme pour le cow-boy texan qui lui tient lieu d’homologue américain, l’autre est toujours à dompter, à mater, à dominer. Pour croire à sa main tendue ou à ses discours lénifiants sur le mérite et l’égalité des chances, il faut vraiment être d’une naïveté abyssale.

L’ALPHABET DES PRODUITS

Réservé par essence à un petit nombre, indifférent au sens des activités humaines, réduisant l’individu à sa capacité de prédation, le modèle d’« épanouissement » libéral est bon à jeter aux orties. Il implique une consommation compulsive et nie tous les autres modes de singularisation. La gauche ne pourrait-elle pas promouvoir, quant à elle, l’exact inverse, c’est-à-dire une société dans laquelle les inégalités économiques seraient aussi faibles que possible — ce que le sociologue Robert Castel appelle, à la suite de Léon Bourgeois, une « société de semblables » —, mais qui permettrait de développer toutes les autres manières imaginables de se différencier et de s’épanouir ?

Même lorsqu’on n’est pas millionnaire, aujourd’hui, des armées de communicants, de designers, d’experts en marketing et de psychologues travaillent à nous convaincre de nous distinguer uniquement par notre mode de consommation. Chacun, en faisant son marché, dans la mesure de ses moyens, parmi les innombrables produits offerts à sa convoitise, en choisissant certaines marques en fonction de l’univers symbolique qui leur est attaché, satisfait à la fois son désir de conformité, d’intégration sociale et son désir d’affirmation singulière — puisqu’il y a peu de chances pour qu’un autre individu compose exactement la même panoplie que lui —, tout en affichant les signes de son rang social. La paupérisation actuelle des classes moyennes et populaires augmente encore l’attrait de cette logique : il importe, pour se rassurer, de pouvoir se démarquer de la catégorie sociale juste inférieure à la sienne.

Au cours de la campagne présidentielle, chez un équipementier automobile dont le personnel faisait grève pour rester aux 35 heures malgré un chantage à la délocalisation, attitude a priori assez peu en phase avec le « travailler plus » sarkozyste, trois femmes confiaient pourtant la réprobation inquiète que leur inspirait le Smic à 1 500 euros proposé par Ségolène Royal. Cette mesure les menaçait de déclassement : « À ce compte-là, les smicards, ils vont bientôt gagner plus que nous. » Elles y voyaient un signe que la candidate socialiste cherchait à les « avoir », au même titre que leur direction. Quand on a perdu l’espoir de bien vivre, on veut au moins pouvoir se raccrocher à l’idée que d’autres vivent encore plus mal que soi. Ce bling-bling du pauvre ne fait l’affaire de personne, sauf des plus riches.

Il ne s’agit pas de nier ou de condamner le fait que la personnalité d’un individu se reflète aussi dans le choix d’objets dont il s’entoure. Le problème survient quand ce choix devient un élément de la guerre de tous contre tous ; quand il se fait sous hypnose publicitaire ; et quand il prend une tournure obsessionnelle, éradiquant tous les autres modes d’affirmation de soi.

La manie des magazines, déjà évoquée précédemment, de demander aux célébrités une liste commentée de leurs produits préférés illustre bien cette vampirisation. Le modèle du sac à main d’une actrice, le nom de son parfum, la marque du thé qu’elle boit le matin et celle de son rouge à lèvres constituent les caractères de l’alphabet par lequel elle exprime sa personnalité. Si elle suscite l’admiration, c’est moins pour son talent artistique, qui peut être assez incertain, que pour la cohérence et l’assurance affichées de son comportement de consommatrice : alors que la lectrice — ce genre de rubrique, avant d’essaimer dans le reste de la presse, est apparu dans les magazines féminins — se débat avec la profusion et le perpétuel renouvellement des sollicitations publicitaires, elle semble, pour sa part, ne connaître ni l’hésitation, ni l’erreur, ni l’insatisfaction. Elle parle toujours du « dernier produit qui l’a épatée », et quand elle donne le nom de son parfum, elle ne manque jamais d’ajouter : « le même depuis quinze ans ». Belle négation des stratégies de déception et de déstabilisation consubstantielles à la société de consommation… Autant dire que, dans cette logique, ne pas avoir les moyens de consommer, c’est, au sens strict, voir sa personnalité réduite à néant. À l’inverse, tout le monde peut se souvenir d’avoir croisé au cours de sa vie des gens dont l’intérieur ou la manière de s’habiller l’ont marqué, tout en échappant à l’univers consumériste — et d’autant plus qu’ils lui échappaient. L’écrivain Hélène Cixous, par exemple, exerce une forte impression sur ceux qui la rencontrent par la beauté théâtrale de son maquillage et de ses vêtements, qui ne correspondent à aucun canon en vigueur. En même temps, elle n’impressionne pas que par cela, loin de là : son apparence participe au rayonnement de sa personnalité, mais ne le résume pas.

DÉFENDRE LA SPHÈRE PERSONNELLE

Il est urgent de favoriser l’affirmation des individus par d’autres moyens, moins dommageables pour les autres et pour l’équilibre écologique, moins aliénants et plus valorisants pour eux-mêmes. Cela ne saurait évidemment passer par une quelconque définition de ce que serait un « bon » individu, mais plutôt par l’arrachage de toutes les mauvaises herbes qui empêchent son épanouissement ; par la lutte contre tout ce qui menace ses droits, sa dignité, son libre arbitre, sa capacité de jugement, ses possibilités de développer et d’exercer ses aptitudes : la publicité, le management, le nouvel esclavagisme déguisé en « valeur travail », la privatisation de l’enseignement ou sa subordination aux exigences des entreprises, la soumission de la culture et de l’information aux impératifs de rentabilité…

Plutôt que de lui apprendre à courber l’échine pour passer sous les fourches caudines d’un système de plus en plus hostile et tyrannique à son égard, il serait temps de l’aider à résister aux injonctions fragilisantes que la société lui adresse à tous les âges. Autant le « je » anecdotique et complaisant est un fléau, autant le « je » qui ressent et qui réfléchit comme aucun autre ne peut le faire à sa place est une nécessité absolue — même s’il n’est pas toujours évident de se tenir en équilibre sur la ligne de crête qui les sépare. Défendre et renforcer l’intégrité de la sphère personnelle : ne serait-ce pas une bonne manière pour la gauche de rester fidèle à ses idéaux historiques d’émancipation ?

Cela impliquerait, contrairement à ce qu’on pourrait croire au premier abord, des revendications très concrètes. Pour qu’un individu puisse se construire comme tel, il a besoin de ce que Robert Castel appelle des « soutiens » ou des « supports », au sens de « conditions objectives de possibilité ». Par là, le sociologue entend « la capacité de disposer de réserves qui peuvent être de type relationnel, culturel, économique, etc., et qui sont les assises sur lesquelles peut s’appuyer la possibilité de développer des stratégies individuelles ». Longtemps, explique-t-il, ces supports ont été un luxe de riches : seule la propriété privée donnait assez d’autonomie, de marge de manœuvre, de « surface » au sein de la société pour permettre d’« exister pour soi-même, et non comme dépendant ». Les pauvres, lorsqu’ils n’étaient pas ou plus en mesure de travailler, devaient s’en remettre pour leur subsistance à des instances aléatoires, comme la solidarité familiale, avec le risque de finir leur vie misérablement à l’hospice ou à l’asile.

Mais le XXe siècle a vu l’invention et la mise en place — en particulier, en France, après la Seconde Guerre mondiale — d’« un équivalent de la propriété pour les non-propriétaires » : la « propriété sociale ». Désormais, le « socle minimum » donnant la possibilité d’exister comme individu « s’obtient non plus par la possession d’un patrimoine, mais par l’entrée dans des systèmes de protection ». Castel refuse à raison de parler d’« État-providence », terme qui évoque un citoyen passif s’en remettant entièrement à un État-vache à lait. Au contraire, cette « troisième voie » que représente la propriété sociale — ni collectivisme ni propriété privée — apporte à chacun la sécurité minimale permettant la réalisation de soi. On constate là encore que, n’en déplaise aux idéologues libéraux, l’égalitarisme, loin d’être synonyme de stagnation, de médiocrité et d’indifférenciation, est justement ce qui permet d’avancer, d’agir, de se démarquer.

La présidence de Nicolas Sarkozy a affiché dès les premières semaines sa détermination à liquider la « propriété sociale » au profit de la seule propriété privée. C’est le sens de la déduction des intérêts d’emprunt immobilier votée en juillet 2007 dans le cadre de la loi « en faveur de l’emploi, du travail et du pouvoir d’achat ». « Je veux permettre à chaque ménage d’être propriétaire, parce que la propriété est le rêve de chacun d’entre nous », affirmait le candidat UMP dans son programme. L’écrivain new-yorkais Paul Auster, qui mettait en relation dans un texte, il y a quelques années, la déduction fiscale dont il bénéficiait lui-même, comme tous les riches, sur le remboursement du crédit de son appartement et la suppression des programmes d’assistance aux nécessiteux, estimait qu’il s’agissait là du « rêve américain sous sa forme la plus pure et la plus essentielle. C’est à ce critère que se mesure l’Amérique en tant que civilisation et, chaque fois que nous voulons démontrer l’ampleur de notre réussite, nous commençons par débiter des statistiques prouvant que le pourcentage de nos concitoyens propriétaires de leur maison est plus élevé que partout ailleurs dans le monde ». La crise des subprimes, à l’été 2007, aura cependant souligné le caractère quelque peu illusoire et dangereux de ce rêve…

Si la situation actuelle est particulièrement critique, estime Robert Castel, c’est parce que les systèmes de propriété sociale se désagrègent et que, en même temps, toutes les positions de repli et les formes de solidarité qui, tant bien que mal, existaient avant qu’ils soient mis en place ont disparu. On pourrait ajouter à cela le fait que le salariat, qui reste la condition d’accès à ces systèmes de protection, se dérobe sous les pieds d’un nombre croissant de gens : soit complètement — le chômage —, soit partiellement — précarité, emploi discontinu, sous-emploi. Dès lors, si l’on veut conserver l’idéal de l’accès du plus grand nombre aux « supports » permettant la construction individuelle, ne faudrait-il pas envisager de le faire dépendre d’autre chose que du statut de salarié ?

La privation de sécurité matérielle, par ailleurs, n’est pas le seul biais par lequel la société du travail, actuellement, porte atteinte à la sphère personnelle. On a aussi vu que le libéralisme — le capitalisme, en fait — ne conçoit pas d’autres activités que celles voulues par lui. Si l’on veut pouvoir « gagner sa vie », on doit se contenter d’être un exécutant, le plus docile et le moins critique possible ; hors de lui, point de salut. Dénonçant dans un entretien, en 1998, la supercherie culpabilisante visant à faire croire que l’impossibilité pour les chômeurs de retrouver du travail était due à leur « inemployabilité », et non à des causes structurelles, André Gorz pointait la « fonction idéologique inavouée » remplie par les stages et les politiques de « réinsertion » : « Ils consolident et développent l’aptitude à l’emploi au détriment de l’aptitude au temps libre, disait-il, et cela dans un contexte où il y a de moins en moins de travail-emploi et de plus en plus de temps libéré. On fabrique méthodiquement des gens incapables de se concevoir comme les sujets de leur existence, de leur activité et de leurs liens sociaux, des gens qui dépendent totalement de ce que des employeurs privés ou publics leur donnent à faire. » Là encore, il y aurait tout lieu de tirer l’individu des griffes du libéralisme en lui permettant de se réapproprier son activité, en défendant les occupations auxquelles il peut se livrer hors du cadre de l’emploi, sans demander la permission à personne, et qui sont bénéfiques pour lui et/ou pour l’ensemble de la société.

Partisan d’un revenu de base inconditionnellement garanti, André Gorz précisait : « Ce revenu de base doit être compris non pas comme ce qui vous dispense de rien faire, mais au contraire comme ce qui vous permet de faire plein de choses bonnes, belles et utiles qui ne sont pas rentables du point de vue de l’économie capitaliste de marché, ni susceptibles d’être homologuées, standardisées, professionnalisées. » C’est ce qu’il appelle l’« exode de la société du travail » ; un exode d’autant plus nécessaire que l’intérêt des entreprises divorce de plus en plus de l’intérêt général. Exploitant et laminant les individus, détruisant le milieu naturel, ne profitant qu’à l’enrichissement de quelques-uns, elles mènent une guerre ouverte aux sociétés dans lesquelles elles s’inscrivent et qu’elles parasitent sans vergogne.

Jusqu’ici, la gauche politique se borne à afficher l’objectif, indispensable, de lutte contre la précarité. Mais elle aurait tout intérêt à initier enfin la remise en cause du travail sous ses formes actuelles. Ne serait-ce, d’ailleurs, que pour de basses raisons électorales. Le travail contemporain produit une quantité phénoménale de souffrances, de frustrations, de rancœur ; or les représentants de la droite, tout en jouant les négriers, sont passés maîtres dans l’instrumentalisation de ce ressentiment qui, habilement canalisé, dirigé contre les chômeurs, les immigrés, les fonctionnaires, les intellectuels, etc., peut provoquer, pour le dire pudiquement, des embardées politiques dangereuses, mais leur assure une suprématie durable.

L’INDIVIDUEL ET LE COLLECTIF, MÊME COMBAT

De telles propositions risquent de susciter certaines craintes et réticences. Défendre l’individu, n’est-ce pas caresser l’idéologie dominante dans le sens du poil et courir le risque de renforcer encore l’individualisme ambiant ? Or, si l’on prend au mot les proclamations que le libéralisme honore si mal, si l’on se fixe l’objectif d’un réel épanouissement personnel, et qu’on le poursuit sans jamais en dévier ni faire la moindre concession, ce risque restera inexistant. On aurait tort d’opposer l’individuel et le collectif : la vigueur de l’un se nourrit de celle de l’autre ; ce qui travaille pour l’un travaille aussi pour l’autre.

Les possibilités pour chacun d’exprimer ses potentialités, de mener une vie libre et riche de sens, décente sur tous les plans, dépendent des dispositifs politiques que la société est capable de mettre en place à cet effet, et de la qualité des liens qu’elle lui permet de tisser ; de même, la solidité d’un collectif, à quelque échelle que ce soit, dépend des ressources propres et de la maturité des individus qui le composent. Retaper les individus en formant autour d’eux un groupe protecteur, nourricier et plus ou moins durable, ou verser au pot commun ce que l’on aura construit dans son coin et qui pourra peut-être servir à la collectivité : tous les angles d’attaque du problème, en fonction des circonstances, des affinités, des prédispositions de chacun, sont bons à prendre.

Ce que nous avons sous les yeux pour le moment, c’est plutôt une démonstration par la négative de ce principe des vases communicants. Nous ne sommes pas dans une situation où les gens, face à la dureté du monde extérieur, se réfugieraient dans la sphère privée ; il n’y a pas de frontière étanche entre les deux : le privé, lui aussi, est atteint de plein fouet par les maux qui ravagent la vie sociale et publique. La compétition généralisée, le fanatisme de l’efficacité, de la froideur calculatrice et de la rationalisation ne s’arrêtent pas miraculeusement lorsqu’on referme la porte de son domicile. Les relations interpersonnelles, observe Christopher Lasch, tendent à se transformer en une forme d’exploitation mutuelle, d’instrumentalisation cynique de l’autre : « Loin d’encourager la vie privée aux dépens de la vie publique, notre société fait qu’il est de plus en plus difficile pour un individu de connaître une amitié profonde et durable, un grand amour, un mariage harmonieux. » Eva Illouz, pour sa part, montre bien comment, progressivement, les sentiments ont pénétré la sphère du travail — avec la prise en compte, pour mieux le manipuler, du fait que les salariés avaient un psychisme — et comment, en même temps, la logique gestionnaire propre à l’entreprise a envahi la sphère sentimentale.

C’est particulièrement clair dans son étude des sites de rencontres en ligne. Ces derniers bouleversent les règles de la rencontre amoureuse, remplaçant notamment la rareté par la profusion. Elle note que, « en raison du volume des interactions, de nombreux utilisateurs envoient le même message standardisé à toutes les personnes qui les intéressent, ce qui rend leur démarche très proche de celle du télémarketing ». On pense à ce sinistre individu qui racontait sur son blog un an d’aventures sexuelles grâce aux sites de rencontres, et qui déclarait, dans le portrait que lui consacrait Libération : « Quand j’ai décidé de tester les sites de rencontres, je m’y suis mis à fond en appliquant ma méthode de fichage. J’enregistrais tous les détails sur un dictaphone pour les rentrer ensuite dans ma base de données. Quand tu gères vingt-cinq plans en même temps, c’est la seule façon de se souvenir que le fils de Véronique joue au tennis et que Marie roule au gazole. » Quel abri contre la dureté et la bêtise du monde extérieur pourrait-on espérer trouver, au juste, entre les bras d’un type pareil ?

LE MOI, « UN INTÉRIEUR TISSÉ D’EXTÉRIEUR »

Que nous soyons des êtres sociaux, que nous ayons besoin des autres, c’est une vérité admise par à peu près tout le monde. Mais ce que l’on a en général du mal à concevoir, c’est l’ampleur de notre porosité aux autres. Il semblerait que le moi — les physiciens, d’ailleurs, le confirment — soit une instance beaucoup plus volatile et fluctuante que ce que nos sens et nos habitudes de pensée nous représentent. Si complexe que soit la synthèse qu’il opère, on chercherait en vain à isoler en lui un noyau qui ne serait pas fait d’altérité. La plus belle image de sa véritable nature, c’est peut-être chez le philosophe Nicolas Grimaldi qu’on la trouve : « À travers le moi, tout se révèle, tout se réfléchit, tout s’exprime. Mais par rapport à ce dont il se fait ainsi le médium, le moi est-il autre chose que ce qu’est une vague sur la mer ? Elle se forme de très loin, enfle, monte, se précipite, elle explose, elle se brise ; et pourtant elle n’existe pas. » Dès lors, se demander s’il faut privilégier le personnel ou le collectif, cela revient à se demander s’il faut privilégier l’eau de la vague ou l’eau de la mer. Et concevoir l’individu, ainsi que le fait le libéralisme, comme séparé des autres et de son milieu vital, retranché à l’intérieur de ses limites comme dans une forteresse, cela équivaut à vouloir recréer une vague à l’intérieur d’un aquarium : pas étonnant que le résultat soit un peu minable.

 

 

 

 

 

 

 

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Puisse ce pays se rappeler un jour prochain, pas trop tard, qu’il n’est pas seulement le pays des Rolex et des robes Prada, mais aussi celui des brosses à dents pour grande gueule.

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Published by Dominique - dans -*- goudouly
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