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21 avril 2008 1 21 /04 /avril /2008 03:07


L’oppression du chiffre sacré



Le 17 octobre 2007, un sondage CSA-l’Humanité déclarait que 54% des français approuvaient la grève à la SNCF ; le 18 octobre, un sondage BVA- Le Figaro expliquait que 55% des français y étaient hostiles. Ainsi va, de nos jours, l’opinion dite publique. On nous impose notre propre opinion. Le chiffre devient un instrument d’oppression et de manipulation.

Mais il ne s’agit pas que des sondages. En tous les domaines de la représentation, le chiffre nous encercle, nous impose une pensée. Ainsi, en 1996, selon le Fond monétaire international (FMI), la croissance mondiale était de 4,1 % alors que la Conférence des Nations unies pour le commerce et le développement (Cnuced) l’estimait à seulement 2,8 %. Une telle divergence pourrait n’être qu’un élément de débat entre scientifiques ; elle est, en fait, le reflet de la domination idéologique par des méthodes pseudo scientifiques.

Le chiffre est devenu un instrument politique. Dans son principe, une telle évolution n’est pas forcément négative : il est préférable de savoir conduire une politique en disposant des données nécessaires, en particulier en matière économique. Encore faudrait-il que cela contribue à alimenter un vrai débat démocratique et non pas à justifier, légitimer, imposer des choix politiques.

Le chiffre brut n’existe pas, il est toujours le résultat d’un choix, d’une procédure, d’une question posée, d’un présupposé sur la société. La détermination de sa valeur dépend de l'instrument de mesure dont on n'hésite pas à modifier les réglages, ou même la nature, pour obtenir par de telles manipulations défiant toute méthodologie scientifique, des valeurs prédéterminées. Qui plus est, comme, dans le cadre de l’actuelle conformité plurielle, les forces politiques principales partagent pour l’essentiel les mêmes présupposés, le seul débat porte sur la qualité des prestations de chacun des camps, analysées dans les mêmes termes. Une telle logique ne peut aboutir qu’à des présentations apologétiques. C’est ce qu’avaient dénoncé, dans une lettre ouverte, les syndicats CGT et CFDT de l’INSEE, de la DPD (Education Nationale), et de l’administration centrale du ministère de l’emploi et de la solidarité dès 1999.

Ainsi, le cabinet de la ministre de l’emploi, Mme Martine Aubry, avait-il, à l’époque, utilisé «de manière techniquement prématurée et politiquement sélective» d’après les syndicats, les résultats d’une enquête de la DARES (Direction de l’animation, de la recherche, des études et des statistiques) sur les premiers pas de la réduction du temps de travail, dans un pré-bilan publié en mai 1999. Ainsi, le chiffre concernant l’absentéisme des enseignants a-t-il été lancé par Xavier Darcos en 2007 sans aucun souci de sa pertinence. En revanche, quand l’indice est gênant pour le ministre, ce dernier cherche souvent à le «décrédibiliser» -alors même qu’il émane de ses propres services-, tente de le dissimuler ou d’en reporter la publication. Par exemple, M. Claude Allègre avait qualifié en 1999 de «fadaises» les statistiques concernant l’illettrisme.

Ainsi en est-il de la situation de l’emploi : peut-on déclarer qu’elle s’améliore du seul fait de la baisse du nombre de chômeurs alors même que la précarité de l’emploi se développe sans être chiffrée ? C’est ainsi que les syndicats de l’INSEE, de l’ANPE et de la DARES (FO, CGT, CFDT, FSU, SUD, UNSA), ont déclaré, le 23 avril 2007, que « mieux vaudrait pas de chiffre du tout, plutôt qu'une estimation laissant croire à une baisse très importante du chômage en 2006 ».

Le chiffre n’est plus un simple instrument ; il est entré dans le domaine du sacré ; on ne le commente plus ; on le vénère ou du moins on feint de le vénérer lorsqu’il permet de légitimer les discours et les décisions ; et du coup, il devient un objet protégé, surveillé.

Par exemple, puisque la pensée libérale suppose que l’accroissement des salaires pèse négativement sur l’emploi, les décideurs économiques tentent d’empêcher, sur ce thème, toute étude qui pourrait prouver le contraire ; le gouvernement Balladur avait ainsi supprimé le Centre d’Etude et de Recherche des Coûts qui produisait des commentaires en contradiction avec la pensée officielle. Par contre, on voit se multiplier des chiffres censés représenter les bonnes performances des entreprises, satisfaisant ainsi les besoins de légitimation des chefs d’entreprise.

Les syndicalistes avaient ainsi conclu leur lettre ouverte : « C’est le devoir du statisticien de fournir, au-delà de la simple production du chiffre brut, les éléments nécessaires à sa bonne lecture et à sa compréhension ».

En fait, la sacralisation du chiffre permet une oppression de plus en plus forte de la pensée. Dans un monde aussi contrôlé, normalisé, l’expert est de moins en moins celui qui permet d’éclairer la décision, mais celui qui donne une caution scientifique à la réponse souhaitée par les dirigeants. Nous sommes bien loin de la Révolution française et du « comité des savants » créé au sein de la Convention. A l’époque, des députés qui s’appelaient Monge, Chaptal, Lakanal ou Berthollet cherchaient à aider la décision et la vie politique à laquelle ils participaient. Ils ne prétendaient pas détenir la vérité et connaissaient l’esprit critique.

Dépasser cette sacralisation demande une capacité d’irrévérence. Ce n’est, certes pas, aujourd’hui, la chose du monde la mieux partagée ; il n’est pas, pour autant, interdit d’y songer, voire de s’y essayer.


André Bellon

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Published by André Bellon - dans -*- goudouly
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