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En campagne

30 avril 2008 3 30 /04 /avril /2008 03:58


Par Simon Charbonneau

 

 

Il y a déjà plus de trente cinq ans que la sonnette d’alarme concernant la destruction planétaire de notre « terre patrie », comme dirait Edgar Morin, a été tirée tant par des naturalistes pionniers[1] que par des esprits libres[2] et des scientifiques anticipateurs[3]. Depuis, malgré les kilomètres de conférences internationales, de colloques, de déclarations solennelles sur le sujet et journées de l’environnement, rien de sérieux sur la question n’a été entrepris durant ces années, tant sur le plan politique que par les acteurs du monde économique. Ce n’est que récemment en ce début du XXI ième siècle que, suite aux rapports alarmistes de la communauté scientifique internationale sur la crise climatique provoquée par les émissions de gaz à effet de serre, la question est devenue d’actualité. Après l’omerta des années 80/90, brusquement, il n’y a pas un seul jour sans que les médias ne nous annoncent quelque information réjouissante sur l’avenir de notre planète. C’est donc, comme aurait dit Bernard Charbonneau, le nouveau « feu vert » (Ed. Karthala 1980 introuvable !). Désormais le fameux « développement durable » fait partie obligée de tous les discours officiels des pays du Nord. Comme le signifie cette expression désormais incontournable, il ne s’agit surtout pas d’atteindre un point d’équilibre « durable » entre notre système technico-économique  et notre environnement en envisageant une décroissance contrôlée des activités portant le plus atteinte aux grands écosystèmes, mais de continuer la fuite en avant en introduisant des régulations d’ordre technique et économique. Autrement dit, il ne s’agit surtout pas de rebrousser chemin en empruntant une autre voie, mais de perfectionner le système technicien[4] dans l’espoir de le rendre « durable ». Plutôt que d’envisager une remise en question de nos modes de vie toujours plus artificiels, consommateurs de ressources naturelles et socialement inégalitaires par une « décolonisation de notre imaginaire » [5], on préfère continuer à s’enfoncer dans l’impasse actuelle en pariant sur la déconnection, soit-disant possible, entre croissance économique et crise écologique (OCDE). C’est, pourrait-on dire, une position néoconservatrice dans la mesure où il s’agit de continuer à emprunter la voie tracée depuis les trente glorieuses, tout en s’employant à repousser les échéances incontournables aux quelles l’humanité doit faire face, grâce aux vertus de la science et de la technique ! Il faut d’ailleurs souligner le bourrage de crâne actuel représenté par les campagnes publicitaires relatives aux vertus soit disant écologiques de tel produit ou tel équipement qui ont un côté d’autant plus scandaleux que le consommateur les subit sans pouvoir disposer des moyens modernes du marketing pour y répondre. Jamais l’intox écolo ne s’est aujourd’hui aussi bien porté ! Or le combat pour l’environnement se mène aussi dans le champ de l’imaginaire.

L’organisation du Grenelle de l’écologie illustre parfaitement les limites de cette entreprise utopique.

Le fait, tout d’abord,  que le ministère de l’agriculture ne fasse pas partie du superministère de l’écologie et du développement durable de cette politique fondée sur l’occultation de choix remettant en question à la fois des intérêts économiques et des croyances collectives toutes puissantes . Or l’agriculture industrielle est aujourd’hui avec les transports, une des causes principales de la crise environnementale comme le montrent les films récents consacrés aux ravages de l’industrie agro-alimentaire. Les conclusions de cette grande manifestation médiatique confirment d’ailleurs totalement cette impression dans la mesure où les grands dossiers stratégiques, soit ont été d’emblé écarté de la négociation (le nucléaire), soit n’ont fait l’objet d’aucune décision de rupture claire et net avec les pratiques passées (OGM, autoroutes, incinérateurs, agroindustrie etc…). En fait, le seul domaine, où il y a eu une conclusion nette et précise est celui des émissions de gaz à effet de serre provenant du chauffage urbain, puisqu’un grand programme d’isolation thermique pour les constructions nouvelles et celles existantes a été prévu qui, bien sûr, ne pourra avoir que des effets positifs.  Et encore faut-il que même dans ce dernier domaine, il y ait un minimum de cohérence entre les diverses politiques publiques pratiquées, puisque, par exemple, n’a pas été abordé la question de la multiplication des climatiseurs qui a eu lieu suite de l’épisode de la canicule de 2003. De ce point de vue, on peut aussi s’interroger sur celle qu’il peut y avoir entre le plan climat et le programme autoroutier qui n’en continue pas moins malgré les déclarations officielles, comme le montre en Aquitaine les projets de l’autoroute Langon/Pau et du contournement autoroutier de l’agglomération bordelaise.

 

En fait, les nouvelles orientations politiques s’inscrivent tout à fait dans la logique du système puisqu’il s’agit de recourir aux instruments économiques d’une part (écotaxes et marché de droits à polluer), et aux nouvelles technologies d’autre part (enfouissement  du CO2). Le programme ambitieux d’isolation thermique signalé précédemment, illustre parfaitement des choix visant à ouvrir de nouveaux créneaux économiques à l’industrie, au même titre que celui d’implantation d’éolienne. Les solutions retenues, comme le souligne à juste titre Jean Marc Jancovici, visent à améliorer les rendements énergétiques des équipements et à lutter contre toutes les formes de gaspillage, mais nullement à diminuer la consommation globale d’eau et d’énergie ou à limiter la mobilité des hommes et des marchandises. Le recours aux technologies alternatives utilisant des énergies renouvelables, telles que les éoliennes, les biocarburants  ou même les panneaux solaires est privilégié sans tenir compte des coûts écologiques entraînés par ces nouvelles technologies qui inévitablement se manifesteront d’une manière ou d’une autre. La question des quantités croissantes de déchets à traiter, elle est envisagée uniquement sur le mode du recyclage, alors que la priorité devrait être donné, comme d’ailleurs la loi le prévoit, à la réduction à la source en privilégiant la réutilisation des emballages, l’allongement de la durée de vie des produits ainsi que leur réparabilité.

 

Tels sont les enjeux politiques des négociations de Grenelle dont il ne faut pas attendre des miracles comme semblent le croire les ONG, invitées et séduites par le nouveau ministre d’Etat, compte tenu de l’aptitude du système technicien à persévérer dans son être. Les politiques publiques envisagées n’ont pas pour objet de s’attaquer aux causes structurelles de la crise environnementale reposant sur le dogme de la croissance économique des pays les plus riches et ne sont pas remises en question. Des avancées sont certes imaginables sur des aspects secondaires qui pourront contribuer à faire reculer les inéluctables échéances. Toutes ces nouvelles mesures auront certainement ici et là des effets positifs, mais ne sauraient remplacer une politique de décroissance soutenable qui seule pourrait permettre de s’attaquer globalement au « cycle infernal » du développement [6]. La preuve en est que malgré toutes les mesures prises par les pays les plus avancés en matière de protection de l’environnement depuis trente ans, le contexte écologique mondial continue à se dégrader et les émissions de gaz à effet de serre à augmenter. Tout cela ne signifie pas, bien sûr, qu’il ne faille pas prendre au sérieux les mesures envisagées aujourd’hui pour faire face à la crise écologique. Mais si ces mesures ont aussi pour fonction de permettre au système de repousser les échéances de son effondrement, il n’est certainement pas utile de les cautionner. A vrai dire, l’humanité ne s’en sortira pas sans s’engager dans une voie opposée à celle empruntée jusqu’à présent.

 

S’il y a donc une utopie du développement durable, véhiculée par l’imaginaire de nos sociétés modernes, pour y faire face, une utopie de la décroissance, au sens positif du terme,  serait-elle possible ? Ma conviction est qu’il s’agit là d’une mauvaise réponse à une bonne question et ceci pour plusieurs raisons. En premier lieu, faut-il rappeler les ravages commis au XX ième siècle par les utopies héritées du siècle précédent qui au nom de la justice sociale et du progrès ont accouché de réalités situées à l’opposé de ce dont elles avaient rêvé. Les immenses espoirs que les révolutions[7] du XIX ième siècle ont fait naître dans les esprits portés par l’idéologie du progrès se sont révélés illusoires. De l’utopie, il n’est plus resté que les scories du pragmatisme, représentées par les diverses formes de social démocratie. Le passage brutal de l’idéalisme désincarné au réalisme le plus désenchanté a eu lieu souvent très rapidement, autant chez les individus que dans les sociétés. Le mouvement écolo a très bien connu ce processus incarné par des jeunes militants qui dans les années 70 croyaient à l’avènement prochain de la révolution écolo et quelques années plus tard, déçus par l’absence d’avancées dans ce domaine,  se sont transformés en technocrates compétents en matière d’environnement ou en politicien très au fait des stratégies de pouvoirs. Après avoir rêvé et abusé des formules incantatoires (l’an 01 de Gébé !!), la réalité économique sociale et politique les a rattrapé. Et à partir des années 80, certains ont alors renoncé à la critique radicale en s’abandonnant aux délices de la carrière et du pouvoir. Pour se faire écraser par la réalité, prenez donc vos désirs pour la réalité ! Pour disparaître absorbé par la société que l’on a jadis contesté, rien de tel que de renoncer à ses convictions !

 

C’est un peu le reproche essentiel que je ferai à l’utopie qui a toujours eu pour fonction de fuir la réalité, comme nos sociétés le font avec le développement durable. La décroissance est d’abord une obligation résultant du principe de réalité et ayant pour but d’aboutir à un état d’équilibre durable entre l’humanité et sa « terre patrie » qui l’a fait vivre durant des millénaires. Pour être crédible, l’utopie positive doit alors prendre la mesure des énormes bouleversement entraînés par une révolution écolo prise au sérieux. Un dossier aussi gigantesque que celui de la diminution des émissions de gaz à effet de serre implique par exemple au plan mondial la fin de l’expansion de l’industrie automobile et la remise en question des transports internationaux des marchandises et des hommes par bateaux et par avions. Face à de tels défis, il n’est pas possible de faire semblant de prendre des décisions ménageant les lobbies concernés. Il n’est donc pas non plus possible de renoncer aux exigences initiales qui ont fondé cette extraordinaire nouveauté qu’a été à l’époque la naissance du mouvement écolo pour adopter la posture du pragmatisme ordinaire, adoptée par les grandes associations de protection de l’environnement lors des négociations de Grenelle.

 

L’humanité ne s’en tirera effectivement pas sans une remise en question radicale, à la fois de ses pratiques et de son imaginaire. Et aujourd’hui, elle n’en est qu’au début de ce dur labeur.

A ce stade, le travail pédagogique de prise de conscience des vraies dimensions de la crise en question au sein de la société civile apparaît plus que jamais urgent. Et ce ne sont pas les messages publicitaires « verts » qui y contribueront, mais plutôt la multiplication actuelle des conflits d’environnement qui sont toujours l’occasion pour les citoyens ordinaires de s’affronter à des enjeux concrets les concernant au plus profond d’eux mêmes. Tous les actes de résistance collective aux entreprises de destruction de l’environnement ont une puissante dimension pédagogique car ils font tout naturellement évoluer les esprits jusqu’à présent intoxiqués par l’idéologie dominante. Chaque chantier de lutte écologique qui est l’occasion d’un apprentissage du vrai visage de notre « démocratie », participe à la naissance d’une authentique conscience politique chez chacun de nous. Résister au développement devrait être considéré comme le geste premier de la décroissance.

La multiplication des initiatives locales sous forme de forum, de conférences, de publications et de manifestations diverses peuvent aussi contribuer à « décoloniser l’imaginaire » des citoyens. Il n’y a pas besoin de passer à la télé aux heures de grande écoute pour faire avancer nos idées, bien au contraire !! De ce point de vue, on peut d’ailleurs regretter que durant toutes ces années perdues, au lieu de se laisser piéger par « l’illusion politique », il n’y ait eu, au sein du mouvement écolo, aucune initiative  pour créer une université alternative destinée à former les esprits à la problématique du développement.

Nous n’avons pas besoin d’une utopie de la décroissance destinée à faire rêver d’une société idéale, comme l’ont fait les générations précédentes sur la question sociale. Au pire, cette utopie pourrait d’ailleurs accoucher un jour d’un monde totalitaire. Par contre, nous avons à rester fidèle à un objectif fondé sur des valeurs de liberté, de justice et de réconciliation avec la nature dans notre affrontement quotidien avec une société suicidaire,  dominée par un vertige prométhéen.

 

 

Simon CHARBONNEAU      


[1] Citons entre autres, Roger Heim, Jean Dorst et Rachel Carson.

[2] En particulier pour notre région d’Aquitaine, Jacques Ellul et mon père Bernard aux quels les intellectuels parisiens n’ont jamais rendu justice !

[3] Le rapport Meadows du MIT pour le Club de Rome publié en France sous le titre commercial de « Halte à la croissance » en 1972 chez Fayard.

[4] Jacques Ellul : Le système technicien. Ed.Calman-Lévy 1977.

[5] Serge Latouche : Décoloniser l’imaginaire : la pensée créative contre l’économie de l’absurde. Ed.Parangon 2003.

[6] Pierre Samuel : Ecologie : détente ou cycle infernal. Collec. 10/18 1973. Il faut rendre hommage à ce matheux qui a été un pionnier et su s’engager très tôt dans le mouvement écolo.

[7] Jacques Ellul : Autopsie de la révolution. Edition Calman Levy 1969

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Published by Dominique - dans -*- environnement
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