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11 mai 2008 7 11 /05 /mai /2008 03:25

Minorités

 «Français des minorités visibles, présentez-vous [aux élections] ! » lançait le Conseil représentatif des associations noires (CRAN), mi janvier 2008. L’idée que les « minorités » seraient sous représentées dans les instances politiques ou les médias circule à chaque consultation électorale. Elle fait l’objet d’âpres débats dans certains partis, comme Les Verts, le Parti socialiste ou le Parti communiste au moment de la constitution des listes de candidats. Les personnes « appartenant » à ces « minorités » se sentant souvent exclues ou discriminées. Si elle a l’apparence d’une évidence, cette problématique est, ainsi posée, très ambiguë. En effet, qu’est-ce qui définit une « minorité » ? Dans les discours, le fourre-tout explose rapidement : Noirs, Maghrébins, homosexuels, handicapés, musulmans… Les femmes sont elles-mêmes parfois assimilées à une « minorité » alors qu’elles sont plus nombreuses que les hommes ! Selon certains, il existerait même une sous catégorie : les « minorités visibles ». Tout aussi ambiguë que l’autre, cette notion se référerait surtout aux Noirs et aux Maghrébins. Curieusement, les handicapés – dont les caractéristiques sont pourtant bien visibles - n’en feraient pas partie...

Tout cela pourrait être anodin si les personnes se réclamant de « minorités » (et ceux qui prétendent les défendre) ne développaient des créances sur l’espace public. C’est ainsi qu’elles revendiquent un « droit de représentation » dans les médias et dans les institutions, notamment afin de compenser des discriminations, voire des violences, subies.
La réalité des injustices dénoncées n’est malheureusement pas contestable et leur éradication devrait être un objectif public majeur. En revanche, le rôle qu’on fait jouer à ces injustices relève davantage de la construction idéologique que de la réalité. En effet, s’il s’agit de lutter contre des discriminations, alors les personnes handicapées devraient être prioritaires car, selon plusieurs études, elles en sont davantage victimes que les autres1. En outre, on voit mal pourquoi le fait de subir une injustice devrait être compensé par une représentation dans les instances politiques ou les médias. La nomination de Rachida Dati et de Fadela Amara au gouvernement n’a d’ailleurs pas fait avancer d’une virgule la lutte contre les discriminations. Non seulement, la ministre de la justice applique la même politique pénale que ses prédécesseurs mais elle l’aggrave. Et, au-delà des discours (si colorés soient-ils), Mme Amara n’a pas changé un ordre injuste. La présence de l’animateur Harry Roselmack au journal de 20h n’a pas non plus suscité de démonstrations de joie dans les banlieues prélude d’une paix sociale enfin enracinée.

Le problème se situe donc ailleurs. En effet, plusieurs registres d’analyses et de discours se télescopent dans le discours sur les « minorités ». Il s’agit moins de lutter contre des discriminations que de défendre une certaine vision de la société. Dans cette vision, les personnes se définissent en priorité comme appartenant à un groupe identitaire (« ethniques », sexuelles ou autres). La question de leur situation sociale ou de leurs opinions politiques passe au second plan. Le choix de ce type d’identification correspond à une conception de l’homme où ce qui différencie l’emporte sur ce qui rassemble, où des « identités » héritées priment la construction libre des personnalités en fonction de la pensée ou des modes de vie. Pour l’individu, cette vision devient vite enfermante. Et on connaît les impasses auxquelles conduit ce type de conception aux Etats-Unis où les identités entrent en concurrence. On a ainsi vu, lors d’un procès en harcèlement sexuel contre un juge noir2, une des victimes, une femme noire sommée de choisir entre la défense des droits des femmes et celle de la minorité noire.

Si le fait que de nombreuses personnes issues de l’immigration partagent une même expérience de racisme ou de discrimination, celle-ci ne résume pas leur vie ni n’épuise l’analyse de leur situation et de ce qu’il faudrait faire pour l’améliorer. L’exemple de Mmes Dati et Amara rappelle que les problèmes sont avant tout politiques et sociaux. Les tenants du discours sur les « minorités » souhaitent rendre « visible » la « diversité » du pays. Au contraire, leur projet obscurcit les débats.

Pour l’espace public, la logique des « minorités » est destructrice. Autant on peut discuter une opinion politique, autant une couleur de peau est indiscutable. En outre, privilégier des critères raciaux tend à fossiliser les « différences ». En se situant sur un terrain infrapolitique, les personnes se réclamant de minorités se transforment en lobbies et contredisent le principe d’égalité révolutionnaire qui reconnaît les citoyens « sans autre distinction que celle de leurs vertus et de leurs talents3 ». En prétendant redresser une injustice, elles réclament en réalité des statuts particuliers, détruisant toute perspective d’une véritable égalité. Le terme de « minorité » ne devrait pas être employé en dehors du champ politique (minorité politique) car il participe de la décomposition de l’espace public et de l’explosion de la citoyenneté. Les débats se déplacent du terrain de l’analyse économique et sociale vers celui, fragmenté, des « identités » brandies. Au final, on ne pourra plus parler de rien car il n’y aura plus ni citoyen ni débat à partager. En outre évoquer sans cesse des « minorités » contribue à masquer la crise globale de la démocratie. Cette crise se caractérise, entre autres, par les abus d’une minorité politique (la classe dirigeante) qui bafoue, comme lors de la ratification du traité de Lisbonne, les droits de la majorité.

Anne-Cécile Robert



Notes :

 1 - Enquête menée en 2004 par Jean-François Amadieu, professeur de sociologie et de gestion des ressources humaines à l'université Paris-I, pour le compte de la société de travail temporaire Adia. (Retour au texte)
 2 - Il s’agissait du juge Clarence Thomas nommé à la Cour suprême par le président George Bush père en 1991. (Retour au texte)
 3 - Article 6 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen du 26 août 1789. (Retour au texte)

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Published by Dominique - dans -*- politique
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