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24 mars 2009 2 24 /03 /mars /2009 03:29



illustration : http://www.stopusa.be

Un texte de 1959 éclairant sur la différence entre le pacifisme et l’anti-impérialisme

Pourquoi quitter l’OTAN ? : Le pacifisme bourgeois et la paix.

Ernst BLOCH

Les demi-mesures se vengent même du rêve le plus noble qu’ait cultivé le bourgeois : le vieux rêve de paix éternelle, objectif utopique authentiquement maternel. Pourtant les moyens utilisés à cette fin ont toujours été les plus inadaptés, et le terrain sur lequel cette cause était appelée â se développer et à prospérer a toujours été un champ de cadavres. Une société fondée elle-même sur la lutte, une société de nature antagoniste ne peut établir de paix éternelle ; malgré le réel désir qui en existe dans le peuple et parfois même dans les couches sociales plus élevées, tout au moins aussi longtemps que le bourgeois peut s’enrichir sans problèmes. Le désir absolu de paix n’est naturel que chez le paysan, l’ouvrier, le petit-bourgeois qui sont, de naissance, les candidats toujours mobilisables au tombeau du soldat inconnu. Ce désir sera d’autant plus naturel que l’homme comprendra qu’il lui faut mourir pour défendre des intérêts qui ne sont pas les siens ; intérêts qui sont parfois contraints d’arborer le masque de la cause patriotique, et ici, il n’y a pas longtemps, la cause des objectifs impérialistes d’une minorité. La lutte pour le temps libre s’associe alors tout simplement à la lutte contre la plus dangereuse et la plus inhumaine de toutes les impulsions : celle du meurtre organisé.

Toutefois la bourgeoisie au pouvoir n’a connu que très irrégulièrement des périodes où elle semblait désireuse d’éviter la guerre. Ou, plus exactement, où elle ne s’y adonnait plus que sur le sol coloriai, combattant les Philippins, les tribus indiennes des montagnes, les nègres du Congo, etc. En revanche, ce sont surtout les pays capitalistes anglo-saxons, les plus rodés à la technique des négociations frauduleuses ou des conditions draconiennes, qui optèrent longtemps pour le compromis, pour la politique de la porte ouverte. Ce n’est pas sans raison que l’Angleterre, patrie du compromis, avait apparemment fait triompher l’esprit civil du pathos féodal et guerrier, avait rayé celui-ci de la constitution. C’est ainsi que vit le jour cette espèce de jeu spécieux et précaire que l’on peut appeler pacifisme boursier : la guerre, en Europe ou avec l’Europe, paraissait trop risquée, et même dans le cas d’une victoire elle menaçait d’entraîner des pertes bien trop importantes sur le plan commercial, pour que l’on envisage sérieusement de s’y aventurer. Il est d’ailleurs des plus révélateurs que la sociologie anglo-saxonne, dépassant de loin l’époque victorienne, ait pour ainsi dire mis sur le même plan guerre et féodalisme, guerre et junker, guerre et samouraï. La sociologie spencérienne doit recourir à tout l’appareil de sa prétendue théorie de l’évolution pour prouver que la guerre ressortit exclusivement à l’état primitif et féodal de la société, à la coercition, à la tutelle, et curieusement aussi, à la centralisation au demeurant si peu féodale.

En revanche l’attitude correspondant, selon un intérêt des plus spécifiques, à l’ère industrielle, serait l’élimination du militarisme suranné, ressenti par elle comme un corps étranger — la guerre serait l’ultima ratio des rois, non des citoyens. Par conséquent, c’est au Falloir et à l’Avoir, tout au moins à l’Avoir que l’honorable théorie de la sociologie spencérienne devait d’ouvrir la cage à la blanche colombe ; la concurrence pacifique, comme on avait coutume de dire, unit les comptoirs. C’est donc sur de telles assises qu’allait se développer le pacifisme bourgeois, sous la direction de l’Angleterre et de la jeune Amérique du Nord, un pacifisme bien intentionné et imprécis, au souffle court, et constitué d’une multitude d’interprétations erronées de soi, s’avérant apte à l’emploi même sous forme de quasi-peace in our time, permettant de tolérer, voir de promouvoir un Hitler. Car le capitalisme est loin d’être ce mouton pour lequel les sociologues spencériens le font passer, et le risque n’effraie pas l’entrepreneur, lorsque l’objectif à atteindre est l’anéantissement de la concurrence. Quant au prétendu militarisme en soi, qui, issu du passé féodal précapitaliste, s’était maintenu en Allemagne et au Japon, il serait depuis belle lurette redevenu un simple accessoire de parade si dans ces deux pays précisément, il n’avait pu s’appuyer sur une mission impérialiste toute neuve.

Au siècle du capitalisme monopolistique la guerre et la paix ne sont donc plus aux antipodes l’une de l’autre ; elles sont issues toutes deux du même commerce, de lui précisément ; la guerre moderne procède elle-même de la paix capitaliste et en porte les traits effrayants. La lutte pour les débouchés, la compétition par tous les moyens sont inscrites dans la nature même du capital, ainsi ne peut-il entretenir de paix éternelle, ainsi les systèmes impérialistes développent-ils l’atmosphère explosive d’une constante avant-guerre, dans laquelle la déclaration de guerre (dont on peut aussi se passer, comme cela est apparu il n’y a pas si longtemps) devient un simple exutoire. Un idéalisme d’abord sentimental, puis débraillé, et enfin véreux peut donc lui aussi arroser la fleur de la paix dans les hauteurs dominantes de la bourgeoisie ; mais ici cette fleur ne fait que camoufler les préparatifs de l’agression brutale, si vis bellum, para pacem, (if you want fascism, speak about freedom. Dans le capitalisme avancé, l’esprit civil lui-même s’est à ce point identifié aux gros bombardiers que c’est l’impérialisme seulement, phase ultime du capitalisme, qui a poussé la guerre jusqu’à son point culminant que l’on appelle « guerre totale ». Et sites diverses guerres de Wall Street sont totales, c’est non seulement parce qu’elles ne se passent plus du tout seulement entre armées, mais aussi parce qu’elles sélectionnent avec un héroïsme tout particulier les sans-défense pour en faire leurs victimes. La population des églises, les femmes et les enfants n’avaient pas de raison de trembler devant les armées de chevaliers, mais la fureur de la bourgeoisie impérialiste ne leur fait pas de quartier. De même ce qui a subsisté de pacifisme au sein de la grande bourgeoisie et condamne l’agression fabriquée de toutes pièces à la Maison Blanche, au Vatican et par les fidèles de la bourse, les Tartuffes, les ratichons de Franco, ce n’est plus seulement de l’idéalisme véreux, mais de l’escroquerie pure. Ainsi la paix prospère-t-elle sur le sol capitaliste comme un mouton à l’abattoir ; le rêve de paix est aussi peu réalisable dans le contexte capitaliste que celui de la philanthropie en général. Certes, les guerres pourraient être évitées si ses futures victimes s’unissaient et intervenaient dans une action commune suffisamment forte, mais elles restent une menace constante, et dans le meilleur des cas, on ne peut parler que d’une absence de guerre, maintenue à grand-peine et requérant une constante vigilance. Seul le socialisme écarte les causes de la guerre ainsi que le germe de nouvelles guerres que tout traité de paix capitaliste porte en elle. La paix n’est pas une affaire de parti ; dans cette ère où elle est constamment menacée, elle est l’affaire de l’humanité par excellence, mais d’une humanité sans Nemrods. Le désir volontaire d’écarter la guerre et de disposer de temps libre, autrement dit le désir de loisirs pacifiques ne deviendra un fait qu’à partir du moment où le profit maximal impérialiste sera jugulé, c’est-à-dire aboli. Sans cela l’absence, et plus encore l’impossibilité des guerres d’agression ne deviendra jamais une situation normale, après avoir été si longtemps un état intensément souhaité.

Voilà donc ce qui se passe ici aussi dès que l’on enferme le loup dans la bergerie. A cela s’ajoute que les loups eux-mêmes ont été obligés d’avouer que la paix était un vieux rêve, tout dépourvu d’attrait qu’il fût pour eux. L’appel lancé par Berta de Suttner : « Bas les armes ! » était l’écho d’une nostalgie si vieille, surtout si souvent dépeinte, que le pacifisme possède pour ainsi dire la tradition d’une utopie propre. D’une utopie qui, même si elle se trouve parfois impliquée dans les utopies sociales, ne coïncide cependant pas du tout avec elles. Car le rêve de paix se trouve précisément développé chez des auteurs qui ne nous ont pas laissé de projets détaillés de l’Etat idéal, comme chez les anciens prophètes d’Israël ou comme chez Kant.

Et il fait également partie du droit naturel révolutionnaire : Grotius, le fondateur du droit international, dépeint la paix comme une situation normale. Et avant d’en arriver au pacifisme boursier et â ses faux-semblants, le rêve de paix était proche de la jeune Aufklärung bourgeoise et de ses ligues contre les princes, contre les guerres de seigneurs et les guerres de religion. L’ironie du destin capitaliste voulut que ce fût la Révolution française, avec l’armée nationale qu’elle avait dû constituer pour sa défense, qui se trouvât à l’origine du service militaire obligatoire pour tous. C’est chez Kant que l’utopie pacifiste se fit la plus insistante, mais non pas dans le contexte de l’utopie sociale ; c’est â la lumière de la moralité qu’elle allait s’allumer. Le projet contenu dans l’essai de 1795 intitulé Pour la paix éternelle, n’accorde rien à la politique, sans qu’il soit au préalable rendu hommage à la morale, en tant que souveraine absolue. « La politique dit : Soyez rusés comme les serpents ; à quoi la morale ajoute (condition restrictive) : et sans tromperie, comme les colombes » (Werke, Hartenstein, VI, p. 437). Concilier les deux, reconnaît Kant, est difficile, mais c’est pour lui une exigence indiscutable. Une politique morale, une morale politique assureraient la paix éternelle, du moment que l’Etat, chez tous les grands peuples, aurait une structure telle qu’il semblerait résulter d’un contrat librement décidé par ses sujets. La constitution qui voit ainsi le jour est la loi républicaine, elle seule a « outre la limpidité de l’origine, due à la source pure de la notion de Droit, dont elle a jailli, la perspective de s’ouvrir sur ce prolongement tant souhaité qu’est la paix éternelle » (loc. cita., p. 417). Pourtant lorsqu’il se lance dans la théorie d’une République universelle unique, Kant a, en dépit de tout rigorisme moral, le bon sens du chat échaudé et se contente d’un succédané, au milieu de tous les Etats de proie qui existent réellement : la société des nations. « Pour les Etats dans leurs relations mutuelles, il ne peut raisonnablement y avoir d’autre manière de sortir de la situation anarchique, qui ne peut impliquer que la guerre, qu’en renonçant, de la même manière que les individus isolés, à la liberté sauvage (ignorant les lois), en s’accommodant des lois coercitives publiques et en formant ainsi un Etat de nations (s’accroissant sa.’s cesse) qui finirait par englober tous les peuples de la terre. Mais comme d’après l’idée qu’ils se font du Droit international, ce n’est pas du tout ce qu’ils veulent,.., ainsi, à la place de l’idée positive d’une république universelle (si l’on veut que tout ne soit pas perdu) l’unique issue est le succédané négatif d’une alliance empêchant la guerre, la surmontant et s’accroissant sans cesse, capable d’arrêter le flot de la tendance irrespectueuse du Droit, de la tendance hostile, bien qu’elle menace constamment de se rallumer » (loc. cit., p. 423 sq.).

Un tel pessimisme se distingue en tout cas de la crédulité des pacifistes qui voyaient dans une « république universelle » américaine un moyen de promouvoir la paix, et non l’industrie de l’armement. Le pessimisme de Kant en ce qui concerne son rêve de paix n’a pas pour seule origine la juste appréciation des Etats irrespectueux du Droit, mais aussi et tout autant le Décalogue et les Prophètes. L’un et les autres s’adressaient, sans se faire d’illusions, à l’homme devenu un loup pour l’homme ; le Décalogue avec l’implacable commandement enjoignant de ne point tuer, le prophète Isaïe avec cette prédiction extrême : « Ils feront fondre vos glaives pour en faire des faucilles et vos lances pour en faire des socs de charrue. » Voilà une affirmation toute messianique, qui n’a pas confié aux rois assyriens et certainement pas non plus aux prêtres actuels de Baal la responsabilité du règne de la paix, ou ne les y a pas mêlés. Il faut laisser cela à la « communauté de défense » des loups, au pacifisme de la tromperie, de l’imposture qui fait passer les agressés pour les agresseurs, et fabrique les bombes atomiques pour sauver la civilisation.

En résumé : le vieux rêve de paix présuppose de façon presque plus impérative encore que tout autre élément de l’utopie sociale une base limpide et une mise au point claire. Dès la Première Guerre mondiale (si l’on considère ne serait-ce que les junkers prussiens), il s’avérait déjà incontestablement que le pacifisme ne consiste pas du tout à mettre absolument un terme aux guerres existantes, mais bien à enrayer les causes de guerres ultérieures. De la Seconde Guerre mondiale, qui n’est pas terminée et qui n’a fait que déplacer l’agresseur de Berlin à Washington, il ressort à l’évidence que le militarisme, en dépit du fait qu’il s’est appuyé avant tout, comme en Prusse ou au Japon, sur la brutalité d’une classe de junkers, n’a pas pour origine la barbarie féodale, mais les rapports de propriété les plus modernes et que la prévention radicale de toute guerre future ne peut réussir à longue échéance sans que soit mis un terme durable aux intérêts monopolistiques. Les lances ne peuvent vraiment devenir des socs de charrue qu’à partir du moment où le sol où passe la charrue devient la propriété de tous ; pas une minute plus tôt, pas une minute plus tard. La paix capitaliste est un paradoxe qui plus que jamais répand la terreur et qui impose aux peuples de défendre la cause de la paix avec la plus grande vigilance et les plus grands efforts ; au contraire, la notion de « paix socialiste » est une tautologie.

In « Le principe Espérance »
Tome II : Les épures d’un monde meilleur
Ernst Bloch
Publié en Allemagne en 1959
Version française 1982 (Gallimard)

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