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18 mai 2009 1 18 /05 /mai /2009 03:42



Penser le capitalisme au 21ème siècle



Par Thomas Piketty,

Le Monde

Mercredi 29 avril 2009

Le capitalisme du 21ème siècle sera-t-il aussi inégalitaire que celui du 19ème siècle ? Se conclura-t-il par le même déchainement de guerres, de nationalismes et de violences, à l’échelle réellement mondiale cette fois ? Une chose est certaine : il faudra bien plus que la crise financière actuelle pour que la démocratie prenne le dessus et apprenne à dompter le capitalisme.


La crise peut certes jouer un rôle salutaire pour corriger certains des excès les plus criants apparus depuis les années 1980. Par quelle folie idéologique les autorités publiques ont-elles permis à des pans entiers de l’industrie financière de se développer sans contrôle, sans régulation prudentielle, sans rendu des comptes digne de ce nom ? Par quel aveuglement a-t-on laissé certains cadres dirigeants et autres traders se servir des rémunérations individuelles de plusieurs dizaines de millions d’euros, sans réagir, voire en les glorifiant ?

La chute du Mur et la victoire définitive du capitalisme contre le système soviétique ont probablement contribué à l’émergence de cet étrange moment des années 1990-2000, marqué par une foi démesurée dans le marché auto-régulé et un sentiment d’impunité absolue parmi les élites économiques et financières.


Dans sa forme la plus extrême, ce temps est terminé. Encore faudra-t-il de nombreuses années avant que les discours publics se transforment en actes. La transparence financière et comptable est un chantier titanesque concernant aussi bien les paradis fiscaux que les grands pays, les sociétés non financières que le secteur bancaire, et nous ne sommes qu’au début du chemin menant à une régulation et à une prévention efficace des crises financières. Concernant les rémunérations insensées exprimées en millions d’euros, seuls des taux d’imposition dissuasifs au sommet de l’échelle des salaires permettront de revenir à des écarts moins extrêmes. On en prend la direction, mais la route sera longue, tant les résistances idéologiques sont fortes.

Supposons néanmoins que ces deux combats soient menés à leur terme. Le capitalisme du 21ème siècle n’en deviendra pas pour autant un monde juste et paisible. On dit souvent que le capitalisme de ce début de siècle est " patrimonial ". On entend par là que les patrimoines financiers et immobiliers, les mouvements de leurs prix et de leurs rendements, jouent un rôle essentiel. C’est vrai. Mais il faut maintenant prendre conscience du fait qu’il ne peut exister de capitalisme autre que " patrimonial ", et qu’il s’agit là d’un élément structurant du paysage social et des inégalités. Au cours du 20ème siècle, en particulier pendant les Trente Glorieuses, on a cru à tort que nous étions passés à une nouvelle étape du capitalisme, un capitalisme sans capital en quelque sorte, ou tout du moins sans capitalistes.


A une vision du monde opposant travailleurs et capitalistes, en vogue jusqu’en 1914 et encore dans l’entre-deux-guerres, nous avons progressivement substitué à partir de 1945 une vision toute aussi dichotomique, mais plus apaisante, opposant d’une part les " ménages ", supposés vivre uniquement de leurs salaires, et d’autre part les " entreprises ", univers certes dominé par une implacable logique de productivité et d’efficacité, mais surtout lieu où sont distribués les salaires, toujours croissants. En oubliant au passage que les détenteurs ultimes des entreprises et de leur capital sont toujours des personnes physiques, des ménages en chair et en os. Et que l’inégale répartition de la propriété des patrimoines et de leurs revenus (dividendes, intérêts, loyers, plus-values) demeure l’inégalité fondamentale du système capitaliste : Marx avait au moins raison sur ce point.

Sans le formuler explicitement, on a même cru un moment que les revenus du capital avaient tout bonnement disparu au bénéfice des revenus du travail. On s’est pris à imaginer que la rationalité technologique avait permis le triomphe du capital humain sur le capital financier et immobilier, des cadres méritants sur les actionnaires bedonnants, de la compétence sur la filiation. On s’est mis à penser les inégalités uniquement à travers le prisme apaisant des inégalités salariales. Un monde salarial certes traversé par de légers clivages entre ouvriers, employés, cadres. Mais un monde fondamentalement uni, communiant dans le même culte du travail, fondé sur le même idéal méritocratique.


Nous ne reviendrons jamais à ce monde enchanté des Trente Glorieuses, qui était pour partie un rêve pieux, et pour partie une période exceptionnelle et transitoire, correspondant à un capitalisme de reconstruction. D’abord pour une raison bien connue : les taux de croissance de la production de l’ordre de 4% ou 5% par an observés pendant cette période, qui permettaient d’alimenter une hausse soutenue du pouvoir d’achat et un sentiment de progrès perpétuel, s’expliquaient avant tout par un phénomène de rattrapage, après les décennies perdues du premier 20ème siècle (1914-1945). Mais également pour une raison moins connue, et plus profonde encore dans ses conséquences à long terme. A l’issue de la seconde guerre mondiale, après trois décennies de chocs extrêmement violents (destructions physiques d’immeubles et d’usines, faillites d’entreprises, hyper inflation), les patrimoines privés avaient de fait quasiment disparu.

Au début des années 1950, le total des patrimoines financiers et immobiliers des ménages ne représentait qu’à peine plus d’une année de revenu national, contre plus de six à la veille de première guerre mondiale. Il fallut plus d’un demi-siècle pour que le rapport entre patrimoines et revenus, paramètre central du développement capitaliste, retrouve au cours des années 2000 des niveaux de l’ordre de six-sept, comparables à ceux de la Belle Epoque.


Le creux de la courbe a été particulièrement marqué en France, à la fois du fait de l’importance prise par l’Etat comme propriétaire du capital des entreprises à l’issue des nationalisations de 1945, et d’une politique vigoureuse de blocage des loyers, qui explique pour une large part les prix immobiliers historiquement bas observés des années 1950 aux années 1970.

On retrouve toutefois cette même évolution générale dans tous les pays développés. Au niveau mondial, l’accumulation du capital privé a vu s’ouvrir de nouveaux secteurs et de nouveaux territoires, autrefois propriétés des Etats.

Bien sûr, les très hautes valorisations des patrimoines observées ces dernières années sont en partie la conséquence des bulles boursières et immobilières, et les ratios patrimoine/revenu sont appelés à baisser dans les années qui viennent. Mais ils ne reviendront jamais aux faibles étiages des Trente Glorieuses. Tout laisse à penser que les patrimoines et leurs revenus vont se situer au 21ème siècle à des niveaux au moins équivalents à ceux du 19ème siècle et du début du 20ème.

Les effets produits sur les structures sociales et les inégalités nationales et internationales mettront du temps à se faire pleinement sentir, mais ils seront à terme considérables. D’autant plus que le dumping fiscal généralisé, qui a déjà largement mis à mal les impôts progressifs patiemment construits au 20ème siècle, n’a sans doute pas encore atteint son paroxysme, et menace de conduire à la suppression pure et simple de toute forme d’imposition du capital et de ses revenus. Plus rien n’empêchera alors le capitalisme de retrouver les sommets inégalitaires du 19ème siècle. C’est-à-dire un monde où Vautrin pouvait benoîtement expliquer à Rastignac que la réussite par les études et le travail était une voie sans issue, et que la seule bonne stratégie d’ascension sociale consistait à mettre la main sur un patrimoine.


Car c’est bien de cela qu’il s’agit. L’économie de marché et la propriété privée du capital méritent certes d’être enfin pensées dans leurs dimensions positives. Non pas comme un système fondé sur l’acceptation pragmatique de l’égoïsme individuel et de nos imperfections humaines, mais comme le seul système s’appuyant véritablement sur la liberté des personnes et l’infinie diversité des aspirations individuelles. Mais pour cela il faut reconnaître sans détour que le capitalisme, de façon indissociablement liée à sa dimension émancipatrice, produit inévitablement une inégalité d’une brutalité inouïe, insoutenable, injustifiable, menaçant nos valeurs démocratiques essentielles, au premier rang desquelles l’idéal méritocratique.

Pendant les Trente Glorieuses, après que les guerres eurent fait table rase des patrimoines du passé, seul un pourcentage insignifiant de la population était susceptible de recevoir en héritage l’équivalent d’une vie de travail au salaire minimum (environ 500 000 euros actuellement). Ce pourcentage a décuplé en vingt ans, devrait dépasser les 10% dans les années 2010, et plus encore si l’on prend en compte les rendements des capitaux correspondants. Et même si cela mettra plus de temps à se faire sentir, la part des capitaux reçus de la génération précédente dans ceux transmis à la génération suivante ne cessera d’augmenter.


L’idéal d’une accumulation du capital fondée sur l’épargne méritante issue des revenus du travail, valable pendant les Trente Glorieuses et dans les périodes de très forte croissance économique ou démographique, disparaît mécaniquement dès lors que les séquelles des guerres s’éloignent et que les rendements du capital dépassent durablement les taux de croissance. Et l’arbitraire des enrichissements patrimoniaux dépasse largement le cas de l’héritage. Le capital a par nature des rendements volatiles et imprévisibles, et peut aisément générer pour tout un chacun des plus-values (ou des moins-values) immobilières et boursières équivalentes à plusieurs dizaines d’années de salaire. Et même si la concentration des patrimoines est forte, et peut encore croître, rien ne serait plus illusoire que de s’imaginer que le capital est l’apanage de quelques centaines de familles : un capitaliste sommeille en chacun d’entre nous, et chaque personne disposant de 200 000 euros en assurance-vie possède indirectement des morceaux d’usines, qui parfois licencient et délocalisent pour rémunérer ledit capital.


Au niveau international, l’instabilité des fortunes engendrée par les mouvements des prix et des rendements du capital est encore plus élevée, augmentant d’autant les sentiments d’arbitraire et de frustration. Sans une vigoureuse reprise en main par le pouvoir démocratique, un tel système mène naturellement à des catastrophes.

Au 20ème siècle, ce sont les guerres qui ont fait table rase du passé, et qui ont temporairement donné l’illusion d’un dépassement structurel du capitalisme. Pour que le 21ème siècle invente un dépassement à la fois plus pacifique et plus durable, il est urgent de repenser le capitalisme dans ses fondements, sereinement et radicalement.


Thomas Piketty est directeur d’études à l’EHESS et professeur à l’Ecole d’économie de Paris.

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Published by Goudouly - dans -*- actualité
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