Jeudi 2 juillet 2009



Le lendemain matin, papa éteignit le four. Maman fit les valises. Je montais à la croix. Tout se mêlait dans son cœur. La croix de Sainte Sophie que j’avais embrassée toute mon enfance était le symbole de ma propre existence. Je savais tout sur la sainte. Son nom : la sagesse divine offerte à l’humanité, sa basilique-mosquée qui réunissait l’occident à l’orient, vrai musée de la laïcité. Comme si elle avait prédestiné ma propre vie. Je me voyais un jour bâtir quelque chose ici dans les Pyrénées, un lieu de paix dans cette gigantesque basilique de roches, où l’Orient et l’Occident mêleraient leurs sagesses et oublieraient leurs rancœurs

En même temps, je ressentais les prémices des douleurs, des tortures et des chagrins que la vie m’imposerait pour me punir de mon désir de sainteté. De Sainte Sophie, j’avais le goût de la connaissance, et de la philosophie.

Dès mon plus jeune âge, maman ne cessait de me dire quand elle me surprenait à me moquer de la patauderie de mon frère : Sois juste, regarde les autres avec bonté, si tu veux qu’on te regarde avec compassion.

Alors pourquoi me regardait-elle avec si peu de gentillesse ?

Quand je la surprenais à me regarder, ses yeux se refermaient comme si elle s’imaginait déjà les épreuves que je lui ferais subir. Son teint devenait cireux, ses mains se croisaient pour une prière muette.

Je ne pouvais entrevoir les raisons de son comportement avec moi, alors qu’avec Tom, elle était toute douceur mais la dureté de sa voix quand elle me parlait me condamnait au silence.

Heureusement, il y avait l’ingénuité de mes jeux avec Tom dans le tout petit paradis qu’on avait bâti tout en haut du paradis, au fil de nos escapades, nos recherches de trésors enfouis par des bandits ou des lutins, les tapis de cailloux qu’on disposait au pied de la sainte, les plantes que je croyais rares alors qu’elles étaient communes en ces contrées, petites orchidées, pavots et simples dont les graines avaient dû traverser la mer sur le dos des oiseaux.

Je n’avais jamais vu la mer, et maman non plus. La faute à Alice, mon arrière grand-mère qui ne sortait jamais.

— A quoi bon, disait maman, vous avez le lac pour vous baigner ! Vous ajoutez un peu de sable, et des palmiers aux branches ployées sous le soleil de l’été !

Pauvre maman que l’histoire avait condamnée à ne jamais aller plus loin que la route d’Andorre- la Vieille et la plaine de Pamieux, et qui confondait les palmiers et les cèdres.

Avec ses cheveux de jais relevés, tirés de chaque côté par des barrettes de diamants, son sourire maussade, elle faisait l’effet d’une grande dame qu’une mauvaise fée aurait condamnée à tendre des miches de pain d’une main menue et élégante à des clientes rustiques.

J’aurais pu l’admirer, pu vouloir lui ressembler si, dans ses yeux et sa voix, il n’y avait eu une telle tristesse. Moi, le mien quand je le croisais dans l’eau d’un miroir n’était qu’étincelles, il pétillait de promesses de rires et de rêves. Le bleu des yeux de maman était délavé, le mien avait l’intensité des manteaux des saintes sur les vitraux de l’église, piquetés d’étoiles.

 

Mon frère vint me chercher. Il me secoua pour que je sorte de mes rêveries.

— Je n’irai pas ! Je reste !

— Il vaut mieux que tu te dépêches, des fois qu’ils changent d’avis et qu’ils arrêtent papa.

Comme je secouais la tête et refusais d’y aller, il me souleva sans ménagements entre ses bras de rugbyman, et dévala si comiquement la pente que j’éclatai de rire et oubliai mon chagrin.

 

Quelques heures après, nous passions la frontière. Quand nous nous arrêtâmes en route pour boire un café, les clients du bistro nous regardèrent avec un drôle d’air. Avec le café et les croissants, le patron laissa les journaux locaux. A la une, la photo de notre boulangerie et une mauvaise photo du berger mort, recouvert d’un drap. Le titre était accrocheur : Le boulanger faisait du blé avec de la mauvaise farine. Le boulanger dans le pétrin.

— Tout ça, c’est des conneries, dit papa.

— Tout cet argent, c’était des conneries ?

— Si tu veux vraiment le savoir, j’ai un peu trafiqué et j’ai beaucoup joué. Je m’ennuyais, la boulangerie toutes les nuits et, toi, le matin qui m’accueillais à l’auberge du Cul tourné ! Les montagnards aiment les jeux de hasard. J’ai de la chance, j’ai gagné, beaucoup gagné. En une après-midi, je pouvais me faire le bénéfice d’un mois. Dans ce pays, si t’as trop de chance, les gens pensent que t’es malhonnête. La drogue, oui, il y en avait, pour tenir le coup sans dormir, pour donner un peu de piment aux parties. Un mauvais perdant a dû me dénoncer. Mais je saurais qui c’était. Si ça se trouve, c’est Moreau le nouveau boulanger, il est venu jouer un soir. Il s’est fait méchamment plumer. Il nous avait fait le coup du Parisien qui avait joué avec Bruel. Mort aux cons ! Allez, ne fais pas la tête, de toute façon tu détestais ta vie là-haut. On repart à zéro. Nouvelle ville, nouvelle vie. Tu pourras de nouveau faire la dame ! La vie est belle, souriez ou je balance la voiture dans le ravin !

Il fit zigzaguer la camionnette sur la route étroite qui descendait vers la plaine. Je fus la seule à faire semblant d’avoir peur.

Maman n’avait pas l’air convaincue. Elle fermait les yeux et ses doigts tripotaient nerveusement les grains d’un chapelet. Tom était tout à sa console et moi, sainte martyre, impassible malgré la douleur, je dévorais des yeux le paysage. De temps en temps, papa se tournait vers moi et me faisait un clin d’oeil.

 

Par Goudouly - Publié dans : -*- culture
Ecrire un commentaire - Voir les commentaires - Recommander
Retour à l'accueil

Images aléatoires

Recherche

Créer un blog sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés