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Mémoire Classée

En campagne

9 juillet 2009 4 09 /07 /juillet /2009 03:04





II

PAMIEUX

 

Notre vie recommença dans la petite ville où mon père avait choisi de poser nos valises : Pamieux.

— Pourquoi Pamieux, pourquoi pas Mirepoux ou Foix ?

— Pamieux.

— Bien. Ma douleur reprend vie.

— Tu dis quoi ?

— Rien.

— Je t’ai pourtant entendue.

— De toute façon, tu as choisi, non ?

— J’ai choisi.

— Bien. Ma douleur reprend vie.

A peine arrivée, j’eus le pressentiment que rien de bon ne pouvait nous attendre dans cette ville.

— On ne va pas s’installer ici. Tu sais bien que c’est ici... gémit maman.

Papa l’arrêta sèchement.

— Justement. Si on veut recommencer à zéro, il faut tirer un trait sur cette histoire. Nous ne sommes pas responsables des conneries de nos parents.

— Pour toi, c’est facile à dire ! Mais pour moi...

— C’est du passé, je te dis. Et puis, moi, j’avais beaucoup de clients qui venaient d’ici.

Maman pâlit.

— Tu ne vas pas recommencer ?

— Recommencer quoi ? Tu ne vas pas croire ce que disait ce torchon ? Tout ça, c’est la faute au nouveau boulanger. Il a allumé la rumeur.

— Rien n’est jamais de ta faute ! Je n’aurais pas dû me marier avec toi ! dit ma mère en s’effondrant en sanglots quand elle découvrit l’appartement minuscule que Papa avait trouvé dans le quartier du La Loumette. On y logea à l'étroit dans un rez-de-chaussée peu éclairé.

— Domingo ? c’est... c’est... étroit.

— T'es marrante, tu crois que c’est facile à dégotter. Je te rappelle que nous recommençons notre vie à zéro !

— La faute à qui ?

— La ferme ! Quand la boulangerie sera revendue, nous déménagerons !

— Qui veux-tu qui rachète une maison dans ce trou perdu ? En attendant, on fait comment ? Je dors dans le placard ?

— Oh, je vais vous en faire de la place, et tout de suite !

— ???

— Je vais gîter ailleurs, t'es contente ? T’auras toute la place du monde !

 

La Loumette était un quartier ancien avec de jolies façades à colombages. Il y avait un parc magnifique. Les canards y barbotaient à leur aise. Alors pourquoi pas moi, l’aigle descendu de sa montagne ? Heureuse comme un canard à Pamieux, telle serait ma nouvelle devise.

Pamieux, pas pire ! Bien sûr, notre trou à rats n’avait rien à voir avec la boulangerie, nichée dans la montagne avec son toit d'ardoises, qui fleurait le pain chaud et la brioche.

Mais le balcon de fer forgé qui ornait la fenêtre de ma chambrette surplombait le canal qui baignait les vieilles bâtisses. J’y passais des heures accoudée à la balustrade, à jeter du pain aux colverts qui passaient à la queue leu leu. Je rêvais de gondoles et de gondoliers sous ma fenêtre. Après le petit pont, le canal s'enfonçait sous des saules pleureurs. Je m’y réfugiais les jambes repliées sous moi, pour y lire, enivrée par le parfum des fleurs, un roman de Louis Claeys qui racontait l’histoire de cette ville au début du siècle, au temps où la sirène de l’usine rythmait la vie de ce quartier.

 

Papa était reparti à peine arrivé pour chercher du boulot.

— Dans la boulangerie, il y a du travail partout.

Il revint, à l’aube, ivre.

— Tu as trouvé quelque chose ? Tu as bu ? C’est quoi ce parfum ? Avec qui tu étais.

Comme, il ne répondait pas, elle éclata.

— Je n'en peux plus, Domingo ! je n'en peux plus ! Tu ne respectes même pas tes enfants.

— Tais-toi, femme. Tout est de ta faute et tu le sais bien !

— Comment de ma faute ? c'est moi qui t'ai demandé de te saouler, de me tromper et de faire, en plus, des affaires douteuses ?

— Tu ne m'as jamais aimé. Tu n'as jamais eu pour moi la moindre marque de respect. Tu m’as utilisé pour foutre le camp de chez papa-maman, tu t’es fait faire un enfant pour m’attacher mais tu me l’as fait payer pendant bientôt vingt ans !

— Tais-toi, tais-toi et va- t-en va-t-en loin de nous que l'on ne te revoies plus jamais.

— Et bien vois-tu, tu viens de prononcer la seule parole sensée de notre vie de couple !

Il ouvrit la porte.

— Où vas-tu ?

— Chez Esmeralda, une jeune femme ravissante que j’ai retrouvée. Rappelle-toi, une jolie rousse qui nous livrait de la marchandise là-haut. Elle m’a promis un boulot. De toute façon, je ne pouvais pas rester ici. Je ne vais pas dormir sur le canapé, non ! Les enfants ont besoin d’une chambre. Vous serez plus à l’aise sans moi. J’ai perdu l’habitude de me coucher tôt.

Maman s’effondra pour de bon.

— Tu vas vivre avec cette Esmeralda ? demandai-je à mon père. C’est une blague ?

— Non, ma belle Alys, c’est la vie. Un jour, on perd tout. Le lendemain, jackpot ! Vous êtes grands maintenant Tom et toi, vous n’avez plus besoin que papa vous tienne la main. Quand votre mère aura revendu le fonds, elle aura de quoi voir venir et vous offrir l’université. Adieu !

Plus tard, j’appris que papa avait cherché du travail dans toutes les boulangeries de la ville et même celles des villages voisins. Hélas, tout le monde avait lu les journaux. Il avait eu beau protester qu’il n’était pas coupable, même ceux qui avaient le besoin urgent d’un commis ne l’avaient pas engagé. C’est en faisant le tour des restaurants pour y trouver une place à la cuisine qu’il avait croisé son Esmeralda. Il la connaissait bien. Elle lui livrait le talc qu’il mélangeait à la cocaïne.

— Ma belle Esmeralda, c'est la poisse noire, la poisse !

— Mon petit lapin, je suis là, moi.— Esmeralda… t'es libre ?

— Un salaud qui m'a plaquée… Et ta femme ?

— Madame la sainte vertu, ses jérémiades, elle me casse et j'en peux plus.

 

Maman espéra durant plusieurs jours qu’il reviendrait, puis se décida à aller à son tour chercher du travail. Elle était confiante. Elle présentait bien.
Mais quand elle réapparut, une grande tristesse voûtait ses épaules.

— Qu’est-ce qui s’est passé ?

— Je me suis fait jeter.

— Pourquoi ?

Elle haussa les épaules.

— Notre famille est maudite !

Brutalement, maman voyait son existence basculer dans une cruelle débâcle. Même si elle ne l’avait jamais dit ni montré, elle avait été fière d'être la femme du bon boulanger qu’était mon père. Même si sa clientèle n’était guère huppée, elle avait aimé l’accueillir et la servir avec le petit plus qui faisait que chacun repartait avec la chaleur du pain frais dans la main et un petit mot d’encouragement

Sobre et élégante, elle se déplaçait avec prestance des rayons à la caisse, sans jamais laisser percevoir le poids des heures qui gonflait ses jambes. Son intérieur était méticuleusement entretenu et les meilleures clientes étaient invitées à y prendre le thé.

Et voilà qu'elle arrivait dans un placard en rez de chaussée, sombre, humide, dépouillé de tout, dans lequel elle aurait eu honte de faire entrer sa pire ennemie !

Chaque matin, pendant une semaine, elle s’arrangea devant une petite glace toute jaunie, prit une grande bouffée d'air dans sa poitrine pour se donner du courage, et partit à la recherche d'un travail.

Pousser des portes pour elle qui était née avec une situation toute faite, la gageure était énorme. A la première sonnette, au premier entrebâillement de porte, sa poitrine se serra.

Elle avait décidé de reprendre son nom de jeune fille. Elle le regretta vite. A peine, se présentait-elle, les visages se fermaient.

— Bonjour, je m’appelle Clotilde Cazaban, j’ai de l’expérience dans le commerce...

— Cazaban ?

Les refus secs et nets lui glaçaient le dos.

Le troisième jour elle entra dans une modeste boutique de fleuriste.

— Du travail ? Une toute petite seconde, je vais chercher ma mère.

La patronne arriva, une maîtresse femme au visage grave.

— Bonjour madame… heu...

— Cazaban. Clotilde Cazaban.

— Cazaban, je me disais aussi. Votre visage me disait quelque chose J’ai bien connu Alice, vous savez. Son père tenait un hôtel place Sainte-Madeleine. Vous êtes sa...

— Petite-fille !

A l'énoncé du prénom de sa grand-mère, Clotilde blêmit, c'était comme si tout son sang s’était retiré de son visage.

Elle se tenait toujours debout, digne, comme de marbre, les poings serrés dans les poches de sa veste.

— Ah ! Je suis désolé. Je ne pourrai rien faire pour vous. Les gens n’ont pas oublié. Hélas, à la fin de la guerre, il s’est passé des choses pas bien belles. A Pamieux, les murs se souviennent.

— Mais mon grand-père a été ...

— Le mien a été fusillé, mon oncle déporté... Ils les ont torturés sauvagement.

La dame prit une rose rouge, alla chercher le poing crispé de Clotilde, lui glissa la fleur dans sa main.

— Désolée, je ne puis vous être d'aucun secours. Votre grand-mère n’était pas une mauvaise femme mais on dit que sa mère assistait à tout....

Maman sortit effondrée, la malédiction collée à la peau. Elle, elle se sentait « mauvaise femme

Elle sonna chez le premier médecin de quartier qu’elle trouva, un vieil homme rondouillard et affable. L'entrevue fut brève, les mots n'arrivant plus à sortir de la gorge de ma mère.

— Chère madame, lui dit-il, vous êtes à bout. De suite, je vous prescris un antidépresseur, un tranquillisant et un somnifère. Prenez bien ce traitement, et dès que vous en avez la force, revenez me voir pour parler. J'insiste, je veux vous revoir sous peu. Nous envisagerons un traitement plus adapté. A quel nom fais-je l’ordonnance ?

Maman hésita.

— Cazaban...

— Ah, vous êtes une Cazaban ? Je comprends mieux. Je suis le docteur Labro. Ce nom ne vous dit rien ? Non, bien sûr... Un collègue du Rotary m’avait en effet raconté que quelqu’un de sa famille était revenu. Je comprends mieux. Vous avez du cran. Vous avez l’intention de rouvrir l’affaire ?

— N... non !

— Vous n’avez pas de chance, un article vient justement de sortir sur cette période trouble.

Tenez. Vous le lirez. Les noms sont occultés mais les faits sont là.

— Je ne sais rien de tout cela. Vous ne voulez pas m’en dire plus.

— Que vous dire sans vous blesser davantage. Dans toute l'Ariège, les semaines précédant la Libération virent des combats sanglants entre maquisards et allemands. Plusieurs villages traversées par l'armée en déroute connurent des jours d'horreur avec pillages, viols, incendies et prises d'otages. Les atrocités commises tant par les Allemands, que par leurs alliés et complices ou autres PPF, les représailles collectives et les exécutions sommaires, comme celles du sénateur Laffont ou son ami le docteur Labro... mon père...

— Votre père ? Je suis désolée.

— Oh, vous n’y êtes pour rien. Ces événements, vous disais-je, créèrent une psychose de haine, et provoquèrent des fractures irréductibles au sein de la population de Pamieux. La violente épuration qui s’ensuivit fut moins due à des résistants véritables qu'à des individus auxquels la Libération fournissait l'occasion de faire oublier une coupable indulgence envers Vichy et l’occupant... Votre grand-mère s’est retrouvée au milieu de ce maelström et l’a payée cher pas tant pour ce qu’elle avait fait que pour ce qui s’était passé dans l’hôtel que tenait son père. Après sa condamnation au bagne, le bonhomme fut plus ou moins réhabilité, il put prouver qu’en réalité, il travaillait pour les Anglais, mais le mal était fait, votre famille avait disparu de la région, et on n’arrête pas une rumeur d’un claquement de doigts. Je ne pourrai rien vous dire de plus, seulement vous conseiller de repartir d’où vous venez.

— Je ne peux pas.

— Alors faites vous discrète. Pamieux n’aime pas son passé. Les bétonneurs rasent à tout va et recouvrent l’histoire sous des parkings et des immeubles bon marché.

 

Les jours passèrent. Maman ne se levait plus. Elle doubla, puis tripla les doses prescrites. Elle s'endormait avec ses plaquettes de pilules bien serrées dans sa main. Elle s'éveillait parfois, juste le temps de boire une gorgée d'eau à la carafe posée sur son chevet. Jusqu'au jour où, avec détermination, de plus en plus au fond du désespoir, elle avala les médicaments qui lui restaient encore. Elle se laissa partir. C'était doux, c’était bon, très bon, l'ultime soulagement qu'elle s'accordait enfin. Le néant.

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Published by Goudouly - dans -*- culture
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