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  • : Le blog de la rue Goudouly
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  • : Les humeurs, les rumeurs, les coups de cœur, les coups de gueule, et puis les amitiés de la rue et de plus loin, de la journée, de l'air du temps...un peu de tout, un peu de rien, mais toujours à gauche.
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Mémoire Classée

En campagne

6 août 2009 4 06 /08 /août /2009 03:15



— C’est quoi, ce bleu sur ta joue !

— C’est rien, j’ai glissé dans l’escalier.

— Et ben, dis donc, tu ne t’es pas loupée !

— Silence, mesdemoiselles !

Ce matin, vingt-huit chaises raclaient le sol et ripaient sur le carrelage moucheté. La voix de M. Machon était recouverte par les murmures des élèves qui n'en pouvaient plus de cette longue journée. Quatre heures de langues, deux d'histoire-géo et pour finir, deux de math. A 16 h.23, Tibo piqua du nez. A 16 h.35, Jérémie acheva sous les applaudissements une sculpture érotique sur bois de pupitre. A 16 h.50, une fermentation intestinale empuantit l'atmosphère, au demeurant saturée, ce qui fit qu’Anaïs éclata à 16h.55 d'un fou rire incontrôlable qui me gagna, et se répandit ensuite comme un feu de forêt. Le thorax de M. Machon se gonfla.

— Mademoiselle Galvan, expliquez-nous ce qui vous amuse tant, à moins que vous préfériez faire revenir votre classe pour une retenue ce mercredi ! 

Je tentai de contenir mes spasmes et articulai une excuse.

— C'est... c'est... C’est la pression atmosphérique.

Le visage de M. Machon s’empourpra.

— Ce que je veux dire, en tant que déléguée, c'est que huit heures de cours par jour, les examens, les devoirs, la famille... et la réforme du CPE.... c’est beaucoup ! Et vous voudriez que nous soyons tout le temps attentifs, gentils, que nous fassions comme si de rien n’était lorsque l’un d’entre nous s’endort, pète ou a le fou rire ? C’est insensé ! Pour moi c'est ça, notre pression. Elle serait bien moindre si notre emploi du temps était moins chargé ou mieux équilibré, si nous avions davantage d’heures d’éducation artistique ou sportive, s’il y avait des heures consacrées à nous aider à nous relaxer, à nous épanouir tant individuellement que professionnellement. Voyez-vous, monsieur Machon, je suis bientôt majeure, mais je n’ai toujours pas appris en quinze ans d’école ce que doit faire un enfant quand ses parents ne s’aiment plus, quand sa mère est déprimée, quand les fins de mois difficiles à boucler. Je ne veux pas que vous me plaigniez, je pense que beaucoup de mes camarades vivent des situations plus difficiles que la mienne. C’est pour cette raison que nous manifestons. Nous voulons plus de professeurs mieux formés, mais aussi plus de temps, plus d’écoute. Nous ne sommes pas des machines que l’on branche au début du cours de math et que l’on débranche à la fin.

Ma voix finit en tremblant dans ma gorge nouée. Je sentais autour de moi les regards chaleureux ou incrédules de mes collègues. Un silence lourd s'était posé sur le bureau de Monsieur Machon et nous regardait avec des yeux de vautour. M. Machon se radoucit, il se tourna en soupirant vers moi et ses traits se détendirent.

— Mademoiselle, j'entends ce que vous dites, nous sommes tous sous pression, mais nous avons aussi, chacun, des responsabilités dans le bon déroulement des cours. Aussi, dorénavant, je vous demanderai de garder vos “dépressurisations” pour l'extérieur. il nous reste une minute pour terminer ce cours. Prenez tous votre livre à la page 28 et lisez en silence l'exercice 3, vous le rendrez demain.

On entendit claquer un volet de fer contre le mur du bâtiment. Les arbres du Castelet balançaient sous des bourrasques de vent.

 — Monsieur ? tenta Anaïs

— Qu'y a-t-il encore ? 

— Demain il y a une manifestation.

— Personnellement je ne fais pas grève. Demain est un autre jour, et comme je viens de le dire, chacun doit prendre ses responsabilités. Compris, mademoiselle ?

— Oui, monsieur. J’ai compris que chacun a des responsabilités dans le mauvais fonctionnement de la société, mais certains plus que d’autres ! ânonna Anaïs avec un rictus comique.

Les têtes se baissèrent sur les livres écornés. Le décompte des secondes commença. La sonnerie retentit. Anaïs rangea ses affaires, moi les miennes, Tibo s'arrêta à ma hauteur.

— On va se poser au jardin, j'ai des marqueurs, Jérémie et les autres ont dû choper des cartons.

— Ça marche !

— T'as des slogans ? Parce que nous, on en a plein !

— Duo de choc!

Anaïs envoya un clin d'œil manga et nous prîmes la pose en nous marrant, façon « Drôles de dames ». Nous rattrapâmes Jérémie. Les salles déversaient dans le couloir sombre leur flot des élèves pressés et stressés.

Anaïs était écroulée.

— N'empêche, t'as vraiment assuré tout à l'heure, Alys !

— Toi aussi, Anaïs ! Comment tu l’as mouché !

— C'est clair, confirmèrent Tibo et Jérémie.

Flattée par leur remarque, je me déchaînai.

— Non, mais c'est vrai, ça m'a foutu les boules ! On bosse comme des chiens et on nous traite comme des toutous. Et, là, on se tapait juste un délire de rien du tout deux minutes avant la fin, et le mec, il devient furax, alors que c'est nous qui devrions être furax ! C'est nous qui devrions leur demander des comptes, à eux qui nous donnent des ordres sans jamais chercher à savoir ce que nous en pensons de leur ordre. Faut arrêter !

— T'as la tchatche, Alys, demain, je te trouve un mégaphone !

— T'as trop raison. Machon, en fait, il veut qu'on se la ferme mais on va l’ouvrir, il va nous entendre, la manif va faire un crochet pour passer sous ses fenêtres !

Le vent d'autan soufflait. On s'en foutait. Sur la pelouse vert tendre, les cartons s'envolaient. Les cheveux et les rires se mêlaient.

— Tout se joue à chaque instant ! dis-je à Anaïs sans vraiment savoir ce que voulait dire ce « tout ».

— Toi, minauda-t-elle, pour dire des vannes pareil, tu es amoureuse !

— Morte de rire !

 

Nous étions descendus des hauteurs des jardins pour nous poser à la terrasse du Café du Lycée, quand la nouvelle voiture de Ka, une Audi A gris métallisé qui vomissait un rap dégueulasse de Bouba, s’arrêta net devant nous.

 

Gangster et gentleman, c'est dans le mille que je tire

Je fais mal mais je fais jouir si tu vois ce que j'veux dire

Peu importe qu'ils me haïssent, pourvu qu'elles m'aiment

 

Prends mon phone et mon e-mail

J'ai du gel ou de la crème

Je veux que tu viennes...

 

Ka descendit en hurlant plus fort que le rap débile.

— Alys ! Viens tout de suite !

— C’est quoi, ton souci ?

— Mon souci, tu veux savoir quel est mon souci  ? Et bien, mon souci, c’est eux, dit-il en désignant avec dégoût mes potes. Tes amis minables, tes intellos à trois balles, tes fréquentations bas de gamme te dévergondent à vue d’œil. Tu veux que je te dise  ? Tu me fais honte ! Viens immédiatement sinon...

Je lui fis face.

— Sinon quoi ? Tu oses me dire ça devant eux ? Tu n’aimes pas mes amis et après tu vas me dire que tu m’aimes ?

— Bien sûr, je t’aime. C’est même parce que je t’aime que je te dis ça. Si je ne t’aimais pas, je te ficherais deux claques et je te laisserai tomber. Je ne veux pas que la femme de ma vie devienne une... Une...

— Une pute ?

Il se tortilla, gêné.

— Tu as peur des mots ? Moi, je n’ai pas peur. Alors, écoute bien ce que je vais te dire : nous deux, c’est fini. Tu me soûles. Je suis libre, tu entends. Libre. Je n’en peux plus de toi, de ton fric, de ta frime, de tes copains camés, tes rugbymen pétés et tes pétasses siliconées. Je veux que tu dégages !

Derrière moi, les copains comptaient les points et applaudissaient chacune de mes phrases d’un Olé !

Ça le mit dans une rage folle mais il se contint et prit une moue d’enfant puni.

— C’est bon, on arrête. Pardonne-moi. J’ai eu tort de m’énerver. Viens, on va...

— On va nulle part. Pour qu’après tu me cognes dessus comme tu l’as fait hier parce que je n’aime regarder ta télé ?

Les copains se retournèrent vers moi.

— Ce salaud te cogne ?

— Il t’a frappée  ? Je croyais que tu étais tombée, me dit Tibo, bouleversé.

— Oui... il m’a frappée. Et pas qu’une fois. je ne veux plus le revoir.

Tous se retournèrent vers Ka comme s’il était une crotte. Prenant peur, il voulut m’entraîner. Il me prit par le bras. Je m’arrachai.

— On s’en va, les copains ? Je trouve que ça pue ici.

Il n’en revenait pas. Il trépignait comme un petit qui aurait cassé son jouet.

— Reviens ! Où vas-tu ?

— A la manif, pourquoi ? tu veux venir avec nous ?

— Les Riches avec nous ! Les Riches avec nous ! gueula Tibo.

Ka ne releva pas. Je le sentais derrière moi.

— S’il te plaît, Alys, reste, !

Je me retournai. Il avait les yeux pleins de larmes.

— Tu me lâches. Va pleurer chez ton papa ! Il te donnera une jolie bagnole pour te consoler.

Il me mit une claque qui me fit vaciller. Les copains m’entourèrent, prêts à en découdre.

— C’est la dernière fois que tu me touches, lui dis-je.

Tibo s’interposa.

— T’as pas honte de porter la main sur une fille ?

— Et le pauvre, t’es qui pour me dire ce que je dois faire ?

Ka récupérait son arrogance avec une rapidité qui me déconcertait.

— Écoute-moi bien, répliqua Tibo. Tu vas remonter dans ta caisse et bouger d’ici avant que ça tourne mal.

— Ah, ouais ? Tu vas faire quoi ? répondit Ka en le poussant de la main.

Ka était plus musclé que lui mais Tibo ne se laissa pas impressionner.

— Ce qu’on va faire ? Et les gars, montrez-lui ce que les pauvres peuvent faire aux dealers de merde !

Il décocha un coup de pied dans la portière de la belle voiture. Ka voulut répondre par un coup de poing mais Tibo esquiva. Il perdit l’équilibre et se retrouva le cul par terre. Il se releva, fou de rage, un canif à la main.

— Je vais te saigner !

— Tu ne saigneras personne.

Dominique Mourlane, le président de la Maison des Jeunes toute proche, venait de lui prendre son arme.

— Laisse les jeunes tranquilles, Ka, et remonte dans ta voiture !

Comme il tardait à obéir, le gérant du café vint à la rescousse, sortit de son comptoir, prit mon amoureux par le col, le fourra dans son Audi.

— Mon père fera fermer ton bastringue, hurla Ka en redémarrant. Le rappeur myso gueulait :

Notre amour est insensé

C'est juste une histoire de cul

C'est malheureusement le cas, je n'serai pas ton fiancé

Cœur brisé, le cul cassé, salue bien ton crustacé

Prie pour le meilleur, sois prête pour le pire.

Je pris Tibo par le bras.

— Tu me raccompagnes ?

Il acquiesça et je le remerciai en l’embrassant.

— T’es vraiment un ami, Tibo ! A demain, tout le monde.

 

Mon frère m’ouvrit. Ka lui avait téléphoné. Il était en colère et pas contre Ka, bien entendu. Il commença par s’en prendre à Tibo.

— Et c’est qui celui-là , hein ? C’est pour lui que tu veux lâcher Ka ?

— C’est un ami du lycée. Il a pris ma défense quand TON ami m’a cognée.

Je désignai du doigt l’hématome que j’avais sur la joue.

— Je me fous à poil pour que tu voies le reste ?

— Qu’est-ce que t’avais fait pour qu’il t’en mette une ?

— Comment ça ? Qu’est-ce que j’avais fait, moi ?

— Ben oui, ne me dis pas qu’il t’a frappée pour le plaisir ! T’as dû le mériter, non ?

— Je n’y crois pas ! T’es vraiment un vendu ! Tu préfères prendre sa défense plutôt que celle de ta sœur ! Encore heureux, qu’il ne m’ait pas tuée !

— De toute façon, Alys je vais te dire deux choses : Un, Ka a raison sur tes fréquentations et deux, je peux te dire que c’est fini de traîner avec eux ! Le lycée, c’est terminé ! T’as plus besoin d’y aller. Ka propose de t’engager comme hôtesse d’accueil dans sa succursale. Comme on a besoin de fric pour maman, j’ai dit oui.

— C’est ce qu’on va voir. C’est toi qui vas m’interdire d’aller à l’école ?

— J’en ai parlé à papa. Il est d’accord.

— Vous avez trop sniffé tous les deux. On n’est plus au moyen-âge. Si mon père veut me donner des ordres, qu’il commence par se comporter comme un père. Je ne veux plus rien savoir de lui ni de toi. Dans deux mois, je suis majeure !

Je ne savais pas encore que Ka avait anticipé ma réponse négative. Il avait demandé à Tom de me poser le lendemain matin devant le plateau du Castelet. Il lui avait fait croire qu’il voulait prendre quelques jours de RTT et m’emmener à la montagne afin qu’on se réconcilie.

 

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Published by Goudouly - dans -*- culture
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