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  • : Le blog de la rue Goudouly
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  • : Les humeurs, les rumeurs, les coups de cœur, les coups de gueule, et puis les amitiés de la rue et de plus loin, de la journée, de l'air du temps...un peu de tout, un peu de rien, mais toujours à gauche.
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Mémoire Classée

En campagne

27 août 2009 4 27 /08 /août /2009 03:22



- V -

TOM

 

Tom trouva mon père en train de jouer dans l’arrière-salle d’un bar. Il voulait lui raconter ce qui était arrivé, pensait lui péter la gueule.

— Tout ça, c’est de sa faute, si nous étions restés là-haut, rien de tout cela ne serait arrivé.

— Il se serait passé autre chose. Le village ne nous aimait pas.

Après ce qui m'était arrivé, il se sentait coupable. Depuis mon retour à l’appartement, il se montrait attentionné et gentil avec moi, il s'en voulait de m’avoir poussée dans les bras de mon bourreau. Je refusai de porter plainte. Maman était à nouveau à l’hôpital et je ne voulais pas ajouter mes remords à ses regrets. Renée vint à la maison accompagnée d’une jeune journaliste et nous parlâmes longuement. Elle promit qu’elle raconterait l’histoire sans me nommer. Elle ne nommerait pas non plus Ka qui se reconnaîtrait facilement. L’article donnerait une lumière inattendue au dossier spécial que son journal consacrerait à l’anniversaire de la libération de Pamieux. René proposa d’intituler le dossier : LA PLACE DES VICTIMES.

— C’est un bon titre, non, pour éclairer la lanterne des vivants, dit-elle faisant allusion à un monument dans le cimetière qu’on appelait La Lanterne des morts, qui rendait hommage aux héros de la Résistance.

Mon frère avait écouté sans un mot notre longue conversation, puis il était sorti. Toujours sans un mot. Je ne l’avais pas retenu. Renée m’avait soufflé à l’oreille :

— Laisse-le prendre sa part de l’histoire.

 

Mon frère et mon père s’étaient parlés et cela n'était pas dans leur habitudes.

Le soir même, très tard dans la nuit, mon père donnait rendez-vous à Ka prétextant une livraison. Le rendez-vous devait se tenir à une heure du matin au bord du canal. Ka s’y rendit au rendez-vous sans se douter de ce qui l’attendait. Quand ils se retrouvèrent face a face mon père s'avança calmement. Mon frère resta dans la voiture. Quand il lui avait appris la nouvelle, mon père avait quitté la table de jeux, bu un litre de café et refusé le verre d’alcool qu’on lui proposait.

— Comment as-tu pu faire ça à Alys qui est l’innocence même ?

Ka sortit une liasse de billets de son portefeuille.

— Tu es au courant ? Je suis désolé. Je ne voulais pas, j'étais en état de manque, je me trouvais dans un état second. Prends cet argent Il y a dix mille euros. Que son frère et elle s’offrent un long voyage... S’il y a d’autres frais, je les paierai. Dis-lui que je vais me faire soigner...

Mon père lui donna un violent coup de poing.

— Ferme-la ! Tu crois vraiment qu’avec ton argent tu peux tout réparer.

— Non. Mais avec du temps, elle oubliera. Elle me pardonnera peut-être.

Mon père lui donna un nouveau coup de poing. Le jeune homme s’étala dans l’herbe.

— Te pardonner jamais. Je devrais te tuer.

Mon frère sortit de la voiture. pour lui demander d’arrêter.

— Ka ne vaut pas la peine que tu passes des années en prison pour l’avoir tué. Va-t-en maintenant, je m’occupe du reste. Donne-moi un paquet de ce que je t’ai demandé.

Mon père lui tendit un sachet.

— Et l’argent ? Qu’est-ce qu’on en fait. Il y a dix mille euros !

— Garde-le, papa. Quitte cette ville, papa ! Repars en Espagne. Tant que tu seras ici, maman ne pourra pas respirer. Tu nous referas signe quand tu auras changé de vie.

— Dis à Alys... Non, ne lui dis rien.

Ka allait remercier mon frère pour être intervenu mais mon frère le tacla d’un méchant coup de pied.

— Ce n’est pas pour toi que j’ai fait ça. Mais pour ma famille. Maintenant, tu vas être bien sage. Ouvre la bouche !

— Mais qu’est-ce que tu fais ?

Il s’agenouilla, sortit un sachet de poudre blanche et le vida dans la bouche de Ka.

— Avale, c’est de la bonne, mon frère, pas coupée. Tu aimes les sensations fortes, tu vas en avoir.

Quand Ka ne bougea plus, mon frère se redressa, nettoya soigneusement toute trace.

— Fais de beaux rêves.

 

— Tom ? Quelle heure est-il ? J’ai fait un horrible cauchemar.

Tom préparait du café. L'odeur m’avait réveillée. Je salivais d'envie. Avec des gestes fraternels, mon frangin pataud et rondouillard m’aida à m’asseoir dans mon lit et porta a ma bouche un gros bol de café tiède.

— Suis-moi !

Bras dessus bras dessous, mais aussi ébranlés l'un que l'autre. Nous montâmes au Castelet où le déclin du jour commence à peine. La chaîne des Pyrénées se détachait encore blanche, estompée des nuages légers, rubans étirés aux douces couleurs du soleil levant.

Nous nous assîmes, blottis l'un contre l'autre, comme pour une veillée d'armes.

Les mots ne sortaient pas de ma bouche.

Ses deux doigts sur mes lèvres.

— C’est fini. Il n’y aura plus de cauchemars. Ne parle pas, petite sœur. Ou plutôt si, dis-moi si tu veux quelque chose. Si j’étais magicien, quel souhait voudrais-tu que j’exauce ?

Je souris, je retrouvai le frangin de la Croix de Sainte-Sophie. Des mots, comme enrubannés sortirent de ma bouche.

— Fuir, partir, quitter Pamieux, La Loumette, le lycée, marcher, montagnes et lacs, me rouler dans la neige, me noyer dans les lacs, de grands lacs bleus, sous un ciel transparent, boire aux pis des vaches, humer les fleurs de montagne.

A nouveau, mon frangin mit ses deux doigts sur mes lèvres.

— Tes désirs son des ordres, ma princesse. Allonge-toi et dors. Je remplis le coffre de mon carrosse avec une tente, nos sacs à dos, nos chaussures de montagne, les dernières achetées par notre père ainsi que les duvets, des vêtements de pluies, des lainages, et des shorts.

Des l'ouverture de la petite épicerie, nous rassemblerons des victuailles pour quelques jours et c'est promis, nous partirons.

Il m’embrassa.

— Alys ma sœur bien aimée je te vois comme un papillon qui s'est brûlé las ailes au feu cruel de l’égoïsme. Nous allons tourner le dos à Pamieux, prendre tout notre temps, nous nous arrêterons au bord des lacs, nous y baignerons ton jeune corps traumatisé, nous retrouverons l'air pur des cimes, la beauté des plateaux couverts de fleurs multicolores, des tintements de vaches et de brebis, les sifflets de bergers, les aboiements de chiens qui rassemblent le troupeaux.

Je ne répondis pas. De grosses larmes de reconnaissance baignaient mes joues.

Le lendemain, une autre atmosphère régnait dans le petit logis. La console était éteinte, un solide petit déjeuner était préparé, Tom était habillé et chaussé, presque la panoplie parfaite du montagnard. J'éclatais d'un grand rire joyeux. C'est bien vrai, nous allions partir, mêmes quelques cartes étaient déployées sur la banquette arrière.

Un peu fanfaron, Tom m'annonça le programme.

Laissons la bagnole au parking de Radier, démarrons doucement. Je ne suis pas entraîné et toi encore sous le choc. Le pic des Trois Seigneurs va nous surveiller de sa hauteur majestueuse. Je ne te propose pas n'importe quoi : les Trois Seigneurs, sa majesté des montagnes ariégeoises, le sais-tu ? Et puis avec de la persévérance nous arriverons à l'Étang Bleu. C'est bien cela, tu m'as parlé hier des lacs bleus, alors nous y allons : Étang Bleu, Étang Long, Étang des Rives, Étang du Tirou… nous ne les ferons pas tous, mais ils seront là sous la face est du pic des Trois Seigneurs. Après, nous aviserons.

— Avec quel argent ?

— Ma prime de licenciement.

— Tu ...

Il hocha la tête.

— Et ça leur a coûté un max.

Au moment de démarrer la marche je restais taciturne. Mes déboires récents me pesaient comme de grosses pierres dans mon sac à dos.

— Qu’est-ce qu’il y a ?

— Et maman ?

— Elle se repose.

— Et papa ?

— Il se reconstruit... Loin d’ici. On y va.

J’observais mon frère, mesurais ses pas, guettais son souffle. Cap ou pas cap ? me disais-je un peu dubitative. Pas d'entraînement, pas de muscles, des réflexes conditionnés par sa console de jeux. Il s'appliquait à tenir un pas ferme régulier. il tournait son visage potelé vers moi, souriait.

Tom avait quitté son travail à la concession avec un beau bonus. En attendant de trouver autre chose, il avait besoin d’avoir les idées claires sur ce qu’il voulait faire.

Mon frère, je l’aimais, d’un amour passionnel. Entre nous, c’était désormais une histoire déchirante et déchirée, au sens propre du terme. Tous les deux, nous vivions tour à tour entre l’amour et la haine.

Arrivés à l'Étang bleu, nous nous affalâmes à distance respectable des bouses de vaches, roulâmes dans l’herbe, échangeâmes de bonnes bourrades et croquâmes à belles dents dans la miche de pain.

— Et maintenant ?

— Tolède. Puis Grenade, Malaga, Cadiz, Algesiras.

— Et après...

— Le Maroc.

 

L’Andalousie, ses toits blanchis par le soleil. La couleur de la terre, pureté, lumière. Incandescence du soleil, confrontation de la terre-mère et du ciel-père. Danse cosmique amoureuse.

Je reçus un choc en plein plexus. Tant d’intensité. La chaleur, l’aridité, les ocres, le vent arbitre et témoin. Dans ce paysage, la vie redevenait primordiale, intemporelle, incandescente, au paroxysme de la vie et de la mort. Ou je me mettais au diapason ou je me desséchais. Le choix était vite fait. L’exacerbation des sens, le plongeon en soi-même, l’éveil.

Je me mis à nu. Je larguai mes vieux oripeaux.

— Ça va ?

— Ça va ! Je constate que j’accouche de moi-même. J’exulte.

Tom et moi ne parlions pas davantage. Ce silence m’oxygénait autant que l’air pur des sierras. Tout se passait dans la discrétion. Je plongeais au fond du fond de moi-même.

 

Dès notre arrivée au Maroc, mon frère se montra désagréable avec les gens du pays. Il m’indigna terriblement, il ne voyait dans le Maroc qu’un beau pays avec de belles plages, de beaux déserts, de belles montagnes.

— L’Espagne en plus crasseux...

Moi, j’y voyais bien plus : une culture, des traditions, des valeurs, une ambiance chaleureuse qui se dégageait non seulement des paysages mais aussi du peuple.

— Quarante degrés, début juillet, c’est quand même exceptionnel ! On va en baver là-haut !

Les maisons, les gens, les odeurs me balançaient en pleine figure de vagues souvenirs d’enfance tirés des albums de photos de nos parents quand nous descendions du côté espagnol de la montagne pour de joyeuses virées. Vitres descendues, le vent lourd nous étourdissait. Nous souriions bêtement. Quelle aventure ! Une expédition, plutôt ! Dix heures de route. Ensuite six jours de marche, trois cols à passer. Nous terminerions le séjour par une semaine de repos au bord de l’eau à Agadir.

— C’est bien pour te faire plaisir, parce que moi la mer...

Coincée entre les sacs, la nourriture, l’eau et les chaussures nauséabondes, j’essayais de garder l’estomac en place alors que la piste disparaissait. On slalomait entre nids-de-poule et cailloux. L’autoradio était à fond. Je n’entendais pas Noir Désir qui chantait « Le vent nous portera ».

Nous reprenions à tue tête le refrain.

 

Le vent l'emportera
Tout disparaîtra
Le vent nous portera

La caresse et la mitraille
Cette plaie qui nous tiraille
Le palais des autres jours
D'hier et demain

Le vent les portera

 

Depuis trois heures qu’on roulait, Tom ne s’était pas retourné une seule fois pour me demander si ça allait. Chaque fois que je m’avançais pour lui dire un truc, j’étais près de vomir. Du coup, je ne bougeais plus, respirais l’air poussiéreux en fixant l’horizon sans moufter.

Enfin, il coupa le moteur.

— On y est.

Trois maisons en ruine. Des cailloux, des cailloux, une montagne aride, orangée.

— On dort là ?

Très vite, le soleil fut étouffé par une masse de nuages noirs. On s’abrita dans la maison la moins délabrée.

— Tu sais faire un gâteau au yaourt ?

— Ben oui ! Pourquoi ?

— Alors tu sais faire du cassoulet en boîte. C’est toi qui seras le chef ce soir.

Mort de rire, il sortit chercher du bois sec. Il faisait très froid. Mon matelas de camping n’allait pas suffire à oublier les gravats et la pente du sol de la bicoque.

 

Il faisait encore nuit noire quand on avala le café instantané. Sac à dos, chaussures, chapeau, Tom avait pris du poil de la bête et marchait à cent à l’heure. Comment m’étais-je laissée embarquer là-dedans ?

— Marche plus doucement, hein ?

Il ne m’entendait pas, allongeait le pas.

Troisième jour de marche, pause casse-croûte, des sardines en boîte, du pain et de l’huile d’olive, des gâteaux. Je dormais debout. Juste au-dessus de nous, un empilement géologique en forme d’éléphant. La roche était noire, curieusement brillante.

— Cap ou pas cap ?

— Pas cap ! Je suis crevée !

— Ah, t’as qu’à dormir pendant que je grimperais !

Je le regardai s’éloigner. Je me sentais abandonnée. Je me terrai à l’ombre dans un creux de roche lisse en attendant qu’ils reviennent. Les nuages filaient vers l’est sous le soleil écrasant.

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Published by Goudouly - dans -*- culture
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