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Mémoire Classée

En campagne

10 septembre 2009 4 10 /09 /septembre /2009 03:26



 

L'avion se posa, je débarquais d'un pas tranquille, récupérai mes bagages et sortis sous un petit vent froid qui faisait virevolter les pans de ma robe et balayait mes longs cheveux retenus par un foulard de soie.

 

Perdue dans mes pensées, je ne vis pas courir vers moi Anaïs ma meilleure amie. Que faisait-elle ici ? comment avait-elle su que j’arrivais ? Je fus happée joyeusement par la jeune fille et me retrouvais enfermée dans ses bras. Autant d'affection inattendue et spontanée me fit fondre en larmes, des larmes contenues lavèrent mon âme, des larmes bienfaisantes. Anaïs ne dit rien, ne me posa pas de questions. Elle attendit que le flot de larmes se tarisse.

— Viens ma voiture est là-bas.

Un étrange pressentiment m’envahit. que se passait-il encore.

Mon karma ne serait donc jamais terminé ?

— Alys je suis venue te chercher parce que ta maman ne va pas bien.

Je ne répondis pas de suite et me dis dans mon for intérieur

— Et bien c'est mieux ainsi. ma tâche sera plus facile. conduis-moi à l'hôpital

Anaïs m'observait du coin de l'œil… elle ne savait que dire

— «Anaïs tu sais, ce voyage au Maroc m'a profondément changée. J'ai pardonné à mon frère, et même à cet imbécile de Ka. Je n'ai pu le lui dire il est parti trop vite, injustement, un accident très bête…Tu sais,pour rebondir il faut tomber vite et bas… Ma mère rebondira aussi.

 

Le reste du trajet qui nous conduisit à l'hôpital, je ne fis aucune allusion à Ben, je le mis entre parenthèses, je lui en parlerais plus tard quand le moment serait venu.

Je lui parlai de notre traversée du désert, lui racontai les anecdotes amusantes qui ponctuèrent l’odyssée…

Arrivées à l'hôpital, Anaïs me conduisit au chevet de ma mère et me quitta après m’avoir dit qu'elle m'attendait pour le repas du soir. Elle m'invitait à rester quelques jours chez elle, le temps de « poser mes valises ».

— Et Tom ? Tu ne m’as rien dit ?

— Il te le dira lui-même. Tu ne veux rien savoir de Ka ?

— Non.

— Je te le dis quand même. Il est en prison. Après la parution de l’article qui décrivait ce qui t’est arrivé...

Je l’interrompis.

— Carole m’avait juré de ne pas donner son nom.

— Elle n’a pas eu besoin. Charles Soulé avait fait d’autres victimes que toi. Ton histoire et celle de Renée leur ont donné le courage d’aller porter plainte. Ses parents ont essayé de le faire libérer mais les charges étaient accablantes. Et puis...

— Et puis...

— Quand le dossier sur le passé sanglant de Pamieux est sorti, de vieilles histoires sont remontées. Certaines concernaient la fortune des Soulé. Ils ont préféré partir s’installer dans leur villa à Biarritz.

Je n’étais ni contente, ni fâchée. J’admirais le courage de ces femmes qui avaient porté plainte. Je n’aurais pas pu. Sans doute, me considérais-je alors comme coupable de ce qui nous était arrivé, coupable de ne pas avoir su aider mon père, pas compris ma mère, coupable d’être née, et par ma naissance, de leur avoir gâché la vie à tous les deux. Il me faudrait du temps pour revenir à l’innocence.

 

Maman dormait, elle était encore très belle, un visage au grain de peau très fin presque transparent, ses cheveux blonds ondulés s'étalaient sur l'oreiller immaculé ce qui lui donnait un air de grande pureté. Ma mère était une grande enfant fragile qui n'avait finalement jamais grandi et s'était retrouvée mère comme on joue à la poupée. Je comprenais pourquoi papa avait cherché femme ailleurs. Je ne l’excusais pas mais je tentais de recoller les morceaux de leur histoire pour donner du sens à la mienne.

Quand elle finit par sortir de sa léthargie, elle me sourit tristement.

— Ton père est mort. Règlements de comptes. Il leur devait de l’argent pour sa camelote. Tom est parti là-bas pour les formalités. Il venait d’acheter un salon de thé à Barcelone. Il m’avait proposé de le rejoindre. Je ne l’aurais pas fait bien sûr. Je travaille maintenant, tu sais. Mais j’étais heureuse qu’il ait commencé à changer... Je ne sais pas pourquoi j’ai avalé ce tube. Je l’aimais malgré tout. C’est moi qui ai entraîné sa chute.

— Ne dis pas ça. Ce n’est pas toi. C’est l’histoire.

— Je sais, je sais, j’ai lu le journal. Mais l’histoire, ce sont les hommes qui la font. Les femmes la subissent. Ne pleure pas, ma fille.

Je secouai la tête.

— Je ne pleure pas, maman. Je ne pleurerai plus. Je vais partir. J’ai rencontré quelqu’un. Quand nous serons installés, tu viendras nous voir ?

— Tu ne vas pas aller...

— Tu sais, il y a des morts qui te tirent par les pieds. Moi, j’ai envie de monter au ciel.

 

Le journal entre les mains, je lisais le dossier que Carole avait consacré à l’histoire de Renée et la mienne. Horrifiée par ce que je lisais, je ruminais des pensées amères tout en cheminant le long du canal lorsqu’un coup de vent m’arracha les pages. Elles s’envolèrent dans le bleu du ciel. Mon regard les suivit. Elles avaient l’air tellement joyeuses, ces quatre pages qui volaient, telles des oiseaux qu’on aurait libérés d’une cage, comme si d’avoir enfin pu dire une partie de la vérité les avaient allégées du poids dees fautes commises par cette ville dont l’histoire tombait en morceaux à chaque tourmente. Mon regard se perdit avec elles quand elles disparurent au loin. Mon amertume aussi.

— Voilà. C’est ainsi qu’il faut faire. Pour nettoyer son âme, il suffit de mettre à la lumière ce qui te fait mal. Le vent fait le reste.

Dans sa langue, Adhou, c’était le vent.

J’accélérai le pas. Je me surpris à chantonner. J’entrai dans un salon de thé, rue des Jacobins. Je pensai à l’Alice dont j’avais hérité le nom et l’histoire. Je bus un chocolat chaud. Un jour, me jurai-je, j’écrirais son histoire, je la sortirais du tombeau où la honte l’avait enfermée. Mot après mot, je la libérerais, et libérerais dans le même mouvement, toutes les femmes de la famille. Je serais alors libre de mon destin.

 

Le calme revint... après la tempête.

Maman s'était associée avec la patronne de l'atelier couture où elle était rentrée grâce à la merveilleuse robe créée par ses soins lors de mon élection. Elle était heureuse à présent et parlait même de refaire sa vie avec un homme charmant, un fleuriste.

Je finis mes études de lettres et écrivis un roman pour la jeunesse. « Alys et la Petite Sirène ». Le livre finissait ainsi : « Il faut ouvrir les yeux, les oreilles, se taire et « écouter » sa voix intérieure. C'est tout bête…»

 

ÉPILOGUE

 

La montagne était belle sous le soleil, ensevelie sous une épaisse couche de neige immaculée, et, même si la température était aux alentours de zéro, nous nous promenions aux abords du village, de mon village, du village de mon enfance. C'était ici que j'avais fait mes premiers pas, ici que j'avais écrit mon premier roman, ici que je mettrais au monde mon premier enfant, “le donnerais à la lumière” comme disaient les Andorrans.

L'été, de la fenêtre de la boutique que j’avais transformée en bureau – nous avions loué l’ancienne boulangerie à son nouveau propriétaire, en attendant d’avoir fini de retaper la bergerie dont nous avions acheté les ruines à la sortie du village — je pouvais voir les moutons dans leur pâturage. Adhou les soignait avec amour, il avait installé dans l’ancien laboratoire un atelier de fabrication de yaourts au lait de brebis. un régal. J’allais parfois l'aider à l'allaitement des petits au biberon. Adhou m'avait tout appris ; l’élevage, c’était sa passion.

— C’est mon père qui m’a appris le peu que je sais. Je l’apprendrai à mon fils.

— Et si c’est une fille ?

— Ce sera un garçon. Tu connais le proverbe : Un homme s’en va, un homme arrive. Le monde tourne rond.

Le boulanger du village voisin passait devant chez nous mais... nous faisions notre pain nous-mêmes.

Les habitants du village avaient bien accueilli notre couple.

— Nous autres, Andorrans, avons longtemps été des imigrantes.

Adhou était la gentillesse et la générosité même. Il n'hésitait jamais à rendre service, à donner des conseils ou à demander conseil. C’était un musicien dans l'âme, il jouait merveilleusement de l’oud. Il chantait d'une voix chaude, dans la langue berbère. Le directeur de l’école lui avait demandé d’initier les enfants du village à la musique, et tous deux songeaient à créer une chorale.

Tom venait parfois passer le week-end avec nous nous aider à restaurer la bergerie. Il avait ouvert un garage à Pamieux et entraînait les jeunes rugbymen. Il s'était réconcilié avec Adhou qui l’appelait « mon frère ». Il ne ratait jamais la fête de la tonte des moutons.

Ma mère avait eu du mal à revenir, mais la joie de devenir grand-mère avait été plus forte que la honte. La première fois qu'elle était revenue, les habitants du village avaient organisé une petite fête tellement chaleureuse que Clotilde s'était rendue compte à quel point elle avait aimé ces gens simples et elle en avait été aimée. Même s'ils ne nous avaient pas fait de cadeau.

— Vous comprenez, madame Galvan...

— Non, pas Galvan, j’ai repris le nom de mes parents : Cazaban.

— Cazaban ou Galvan, ici, vous serez toujours “madame Clotilde, la dame au camélia”. Il n’a pas bougé, vous savez, votre camélia. Toujours le premier à fleurir.

— Vous comprenez, madame Clotilde, on a de la bonne neige, ici. On ne voulait pas que nos enfants prennent goût à la mauvaise.

— Je sais.

— Nos valeurs sont celles de gens de la terre, de gens qui se donnent du mal pour gagner leurs sous. L'honneur n'est pas un vain mot. Nous n’avons pas voulu de « ça » c'est tout. A présent, la page est tournée.

— La page est tournée.

— Une nouvelle page s’écrit.

— Et si c’est votre fille qui l’écrit, il y aura du monde à la lire.

 

CAUDA

 

La neige n’avait pas cessé de tomber depuis de longs jours, les cols étaient fermés, les routes coupées. Adhou circulait avec la motoneige pour soigner les bêtes et faire les courses.

Dans la nuit du 24 décembre, alors que tout le village se rendait à l'église pour la veillée de Noël, je sentis une profonde douleur, mon ventre gonflé de vie se tendit comme la peau d'un tambour. Adhou était à la bergerie, une brebis était malade et il était inquiet. Je l'appelai sur son portable, il me dispensa des flots de mots d'amour, apaisants et rassurants. Il revint aussitôt. Le médecin ne pouvait pas venir mais il lui prodigua ses conseils, via la webcam de mon ordinateur.

— Ce ne sera pas plus compliqué que mettre bas dix brebis en une nuit.

Le bébé s'annonçait bien. C’était un enfant de l'amour, il le savait, il savait donc qu'il était attendu, il n'y aurait pas de problème. A une heure du matin, sa petite tête faisait son apparition. Avec des gestes sûrs, une infinie douceur, Adhou attrapa l'enfant, coupa le cordon, me le posa aussitôt sur mon sein. Des larmes de joie inondaient nos visages.

— C’est une fille !

— On l’appellera Neva-Elthelj ce qui signifie neige en catalan et dans ma langue.

 

 

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Published by Goudouly - dans -*- culture
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