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25 juin 2009 4 25 /06 /juin /2009 03:43

"Enfant géopolitique observant la naissance de l'Homme nouveau" (1943)
Savador Dali

Le futur énergétique dessine la géopolitique de demain

par Michael T. Klare


Après l’Agence Internationale de l’Energie, c’est au tour de l’EIA, l’agence américaine chargée de la prospective en la matière, de réviser elle aussi drastiquement à la baisse ses prévision de production pétrolière pour les années qui viennent. Alors que son rapport 2007 tablait sur 107 millions de barils de pétrole par jour (mb/j) en 2030, l’édition 2009 ne prévoit plus qu’une production de 93 mb/j, en diminution de 14 mb/j. Même si le terme de « pic pétrolier » est soigneusement évité par les agences, le consensus semble désormais établi : la production ne dépassera pas les 100 Mb/j. Ce nouveau paysage de rareté croissante désormais admise implique que nous allons devoir négocier une porte fort étroite, délimitée par les capacités de montée en puissance des liquides non conventionnels, la réduction de l’intensité énergétique, mais d’abord et avant tout par la compétition des émergents, à commencer par la Chine, qui selon l’agence US de l’énergie deviendra le premier consommateur mondial dans les cinq ans. Si l’équation énergétique n’est pas maîtrisée rapidement - mais quel est le problème planétaire qui aujourd’hui ne présente pas un caractère d’urgence ? - le monde risque de subir des chocs dévastateurs, de l’alimentation mondiale à l’économie, sur fond de tensions stratégiques pour s’assurer les quelques nouvelles ressources disponibles, avertit Michael T. Klare qui propose ici son analyse du dernier rapport de l’EIA.

par Michael T. Klare, Tom Dispatch, 12 juin 2009


Chaque année, l’EIA l’agence d’information du département américain de l’énergie, publie l’International Energy Outlook (IEO) - un recueil dense rassemblant les données et les analyses sur l’évolution de l’équation énergétique mondiale. Pour ceux qui ont les connaissances requises permettant d’interpréter les principaux résultats statistiques, la publication de l’IEO peut fournir une occasion unique d’évaluer les changements importants dans les tendances énergétiques mondiales, tout comme en leur temps les comptes-rendus sur les nominations du Parti Communiste paraissant dans la Pravda fournissaient aux observateurs américains du Kremlin un aperçu sur l’évolution des cercles dirigeants de l’Union soviétique.

De fait, la récente publication de l’IEO 2009 offre aux observateurs des questions énergétiques une moisson de révélations importante. Parmi celles-ci, la plus importante, et de loin : l’IEO prévoit une forte baisse de la production mondiale prévue de pétrole (par rapport aux précédentes années) et une augmentation correspondante de la dépendance à ce que l’on appelle « les carburants non conventionnels » - les sables et les schistes bitumineux, les gisements à grande profondeur et les biocarburants.

Voici doncla principale information, résumée à votre intention : pour la première fois, la très respectée Energy Information Administration semble rejoindre l’avis des experts qui affirment depuis longtemps que l’ère de l’abondance du pétrole bon marché tire à sa fin. Nouvelle presque aussi remarquable, le rapport 2009 souligne la demande insatiable en énergie de l’Asie et suggère que la Chine se rapproche de plus en plus du point où elle dépassera les Etats-Unis en tant que numéro un mondial de la consommation d’énergie. Manifestement, une nouvelle ère de concurrence énergétique féroce va s’ouvrir.

Le pic pétrolier devient la nouvelle norme

Très récemment, en 2007, l’IEO prévoyait que la production mondiale de pétrole conventionnel (celui qui jaillit du sol sous forme liquide) devrait atteindre 107,2 millions de barils par jour en 2030, soit une augmentation substantielle par rapport aux 81,5 millions de barils produits en 2006. Aujourd’hui, la dernière édition 2009 du rapport révise drastiquement à la baisse les projections pour 2030, les chiffrant à seulement 93,1 millions de barils par jour (mb/j). Cela représente un déclin surprenant de 14,1 mb/j.

Même en ajoutant aux prévisions du rapport 2009 une augmentation plus importante que prévue de la production de combustibles non conventionnels, cela se traduit tout de même par une baisse nette de 11,1 mb/j de l’offre mondiale de combustibles liquides (par rapport aux projections très hautes de 2007). Que signale ce déclin - en dehors d’un pessimisme de plus en plus marqué des experts en énergie concernant la production de pétrole liquide ?

Très simplement, cela indique que les analystes, pourtant généralement optimistes du ministère de l’Énergie, estiment désormais que l’approvisionnement en combustible mondial ne sera pas en mesure de suivre le rythme de l’augmentation de la demande mondiale. Depuis des années, plusieurs géologues spécialistes du pétrole et des autres types d’énergie ont mis en garde sur le fait que la production mondiale quotidienne approchait d’un niveau maximal - un pic - puis allait par la suite décliner, ce qui pouvait déclencher un chaos économique mondial. Quel que soit le moment de l’arrivée réelle du pic pétrolier, il existe un consensus de plus en plus large sur le fait que nous sommes au minimum entrés dans la zone du pic pétrolier, si ce n’est dans celle du déclin irréversible.

Jusqu’à récemment, l’Energy Information Administration rejetait l’idée qu’un pic de production pétrolière mondial soit imminent, ou que nous devions anticiper une diminution de la quantité de pétrole disponible dans un futur proche. « [Nous] prévoyons un pic du pétrole conventionnel plus proche du milieu du 21e siècle que de son début », affirmait l’agence dans son rapport 2004.

Conformément à ces vues, l’EIA indiquait un an plus tard que la production mondiale devrait atteindre le chiffre stupéfiant de 122,2 mb/j en 2025, soit plus de 50% au-dessus des 80 mb/j produits en 2002. C’était quasiment la formulation la plus proche d’un rejet explicite de la thèse du pic pétrolier que l’on pouvait attendre des experts de l’EIA.

Où est passé le pétrole ?

Revenons en à l’édition 2009. En 2025, selon ce nouveau rapport, la production mondiale de liquides conventionnels et non conventionnels, n’atteindra qu’un piètre 101,1 mb/j. Pire encore, la production de pétrole classique sera seulement de 89,6 mb/j. Pour l’EIA, cela équivaut à la vision la plus profondément pessimiste à laquelle on puisse s’attendre quant à l’avenir de la capacité de production mondiale de pétrole.

Les experts de l’agence affirment cependant que le défi ne sera pas aussi grand qu’il pourrait paraître, car ils ont également revu à la baisse leurs projections de la demande future d’énergie. En 2005, ils estimaient pour 2025 la consommation mondiale de pétrole à 119,2 millions de mb/j, juste au-dessous de la production prévue à l’époque. Cette année - et nous devrions tous en théorie, pousser un profond soupir de soulagement - le rapport prévoit pour 2025 une consommation de seulement 101,1 millions de mb/j, idéalement située juste en dessous de ce que le monde est censé produire à ce moment-là. Si cela s’avère effectivement le cas, les cours du pétrole vont probablement rester dans une fourchette gérable.

Cependant, dans cette équation, le calcul de la consommation apparaît comme étant le moins fiable, en particulier si la croissance économique se poursuit au rythme qu’ont connu récemment la Chine et l’Inde. De fait, toutes les observations indiquent que la croissance dans ces pays va retrouver son rythme d’avant la crise à la fin de 2009 ou au début de 2010. Dans ces circonstances, la demande mondiale de pétrole dépassera finalement l’offre, poussant à nouveau les prix à la hausse, avec la menace récurrente d’assister encore à des troubles économiques potentiellement désastreux- pouvant éventuellement être de l’ampleur de l’effondrement économique mondial actuel.

Avoir la moindre chance d’éviter de telles catastrophes implique une forte augmentation de la production de carburant non conventionnel. Ces carburants comprennent les sables bitumineux du Canada, le pétrole extra-lourd du Venezuela, les gisements pétroliers des grands fonds marins, le pétrole de l’Arctique, les schistes bitumineux, les liquides obtenus à partir du charbon (CTL), et les biocarburants. A l’heure actuelle, ces ressources cumulées ne représentent qu’environ 4% de l’offre mondiale de carburant liquide, mais devraient atteindre près de 13% d’ici 2030. Globalement, selon les estimations de la nouvelle édition de l’IEO, la production des non liquides atteindra 13,4 mb/j en 2030, contre une prévision de 9,7 mb/j dans l’édition 2008.

Cependant, pour qu’une croissance de cette ampleur puisse se produire, un ensemble de nouvelles industries devront être créés pour la fabrication de ces carburants, avec un coût de plusieurs milliards de dollars. Cette perspective provoque un large débat sur les conséquences environnementales de la production de tels combustibles.

Par exemple, une augmentation significative de l’utilisation des biocarburants - en supposant que ces combustibles aient été produits par des moyens chimiques, plutôt que par la chaleur, comme c’est le cas aujourd’hui - pourrait réduire considérablement les émissions de dioxyde de carbone et autres gaz à effet de serre, ralentissant réellement le tempo du changement climatique. A l’inverse, toute augmentation de la production des sables bitumineux, du pétrole extra-lourd du Venezuela, et des schiste bitumineux des Rocky Mountains, entraînerait une activité à haute intensité énergétique, émettant à coup-sûr de grandes quantités de CO2, susceptible de dépasser les gains effectués grâce aux biocarburants.

En outre, l’augmentation de la production de biocarburants risque de détourner pour la fabrication de carburant de vastes étendues de terres arables utilisées pour l’indispensable culture de denrées alimentaires de base. Si, comme c’est probable, le prix du pétrole continue d’augmenter, il faut s’attendre à ce qu’il soit de plus en plus attrayant pour les agriculteurs de cultiver davantage de maïs et autres cultures destinés à la production de carburants pour les transports, ce qui signifie que la hausse du coût des aliments de base pourrait les rendre hors d’atteinte pour les très pauvres, tout en poussant aux limites de leur budget les familles qui travaillent. Cela pourrait déclencher de nombreux troubles et provoquer une sous-alimentation massive, comme en mai et juin 2008, lorsque les émeutes de la nourriture se sont propagées à travers la planète en réponse à la hausse des prix des produits alimentaires - due en partie au détournement de grandes quantités de surface cultivée pour le maïs permettant la production de biocarburants.

Une lourde empreinte énergétique sur la planète

Les implications géopolitiques de ces évolutions pourraient être très importantes. Entre autres, le poids sur la scène mondiale du Canada, du Venezuela et du Brésil - les principaux producteurs de carburants non conventionnels - vont se renforcer.

Le Canada devient de plus en plus important, en tant que premier producteur mondial de pétrole à partir des sables bitumineux - un matériau épais et visqueux, qui doit être extrait et traité de diverses manières intensives en énergie avant d’être converti en carburant synthétique (synfuel). Selon le EIO, la production de sables bitumineux, qui est actuellement de 1,3 mb/j et est à peine rentable, pourrait atteindre les 4,4 mb/j (ou même, selon les scénarios les plus optimistes, 6,5 mb/j) en 2030.

Compte tenu de la nouvelles projections de l’IEA, cela représenterait un apport considérable à l’échelle mondiale de l’approvisionnement en énergie, au moment où l’on s’attend à ce que la production des sources majeures de pétrole classique subisse d’importantes réduction dans des régions comme le Mexique et la mer du Nord. L’extraction des sables bitumineux, toutefois, pourrait s’avérer une catastrophe environnementale de premier ordre. D’une part, elle requiert un apport considérable d’énergie pour l’extraction de cette nouvelle ressource, d’autre part d’énormes étendues de forêt devraient être rasées, et enfin de vastes quantités d’eau sont utilisées pour produire la vapeur nécessaire à l’exploitation des gisements (au moment même où un semblable « pic de l’eau » pourrait survenir).

Cela signifie que l’accélération de la production des sables bitumineux se traduira par un gâchis environnemental, de la pollution et un réchauffement de la planète. Il y a de nombreux doutes sur le fait que les autorités et l’opinion publique canadiennes soient en fin de compte prêts à payer le prix économique et environnemental requis. En d’autres termes, quoi que l’IEA puisse prévoir aujourd’hui, personne ne peut savoir si les carburants synthétiques seront réellement disponibles en quantité voulue dans 15 ou 20 ans.

Le Venezuela a longtemps été une importante source de pétrole brut pour les États-Unis, fournissant la plus grande part des revenus qu’utilise le président Hugo Chávez pour financer ses programmes sociaux, ainsi qu’un volonté ambitieuse de lutte contre la politique américaine à l’étranger. Dans les années à venir, cependant, sa production de pétrole devrait baisser, ce qui laissera le pays de plus en plus dépendant de l’exploitation des grands gisements de bitume dans l’est du bassin du fleuve Orénoque. Pour développer ces gisements de « pétrole extra-lourd », d’importants investissements financiers et énergétiques seront nécessaires et, comme pour les sables bitumineux du Canada, l’impact sur l’environnement pourrait être désastreux. Néanmoins, il est possible que le succès du développement de ces gisements puisse s’avérer une manne économique pour le Venezuela.

Le grand gagnant de ce triste concours de l’énergie pourrait bien cependant être le Brésil. Il est déjà un producteur important d’éthanol, et on s’attend à une forte augmentation de sa production de pétrole non conventionnel, une fois que les nouveaux gisements ultra-profondes des bassins Campos et Santos seront en exploitation. Ce sont de très grands gisements de pétrole offshore enterrés sous d’épaisses couches de sel, situés à près de 180 km au large de la côte de Rio de Janeiro, à plusieurs kilomètres sous la surface de l’océan.

Lorsque les importants défis techniques posés par l’exploitation de ces gisements sous-marins seront surmontés, la production du Brésil pourrait augmenter de plus de 3 mb/j. En 2030, le Brésil devrait être un acteur majeur de l’équation énergétique mondiale, remplaçant le Venezuela comme premier producteur de pétrole de l’Amérique du Sud.

Nouveaux pouvoirs, nouveaux problèmes

Le rapport 2009 note d’autres changements géopolitiques survenant dans le paysage mondial de l’énergie, en particulier une étonnante augmentation de la part de la production mondiale d’énergie consommée en Asie et une baisse correspondante aux États-Unis, au Japon, et pour d’autres puissances appartenant au « premier monde ». En 1990, les pays en développement d’Asie et du Moyen-Orient ne représentaient que 17% de la consommation mondiale d’énergie. En 2030 ce chiffre devrait atteindre 41%, indique l’étude, égalant celui des grandes puissances du premier monde.

Toutes les dernières éditions du rapport prévoyaient que la Chine finira par dépasser les États-Unis, devenant le premier consommateur d’énergie au monde. Ce qui est remarquable dans le rapport 2009, c’est la rapidité à laquelle il indique que cela va se produire. Le rapport de 2006 estimait que la Chine passerait en première position en 2026-2030, le rapport 2007 tablait sur 2021-2024, en 2008 il plaçait l’échéance en 2016-2020. Cette année, l’EIA prévoit que la Chine dépassera les États-Unis entre 2010 et 2014.

Ces variations peuvent ne pas être décelées, puisque les rapports n’indiquent pas quelles révisions ont été effectuées d’année en année. Ce qu’elles suggèrent cependant, c’est que les États-Unis devront faire face à une féroce concurrence chinoise dans cette lutte mondiale pour garantir un approvisionnement suffisant en énergie afin de répondre aux besoins nationaux.

Compte tenu de ce que nous avons appris au sujet de la révision à la baisse des perspectives d’approvisionnement en pétrole en quantité suffisante dans l’avenir, nous sommes assurés d’avoir à faire face à une concurrence accrue dans les quelques régions qui sont à même de produire des quantités supplémentaires de pétrole et à des troubles géopolitiques entre les deux nations (sans aucun doute au grand dam de nombreux autres pays moins puissants et disposant de bien moins de ressources).

Quelles en seront les conséquence ? En tant que leader mondial de la consommation d’énergie, Pékin jouera sans aucun doute jouer un rôle beaucoup plus critique dans la définition des prix et des politiques internationales énergétiques, contestant la place centrale qu’occupait depuis longtemps Washington. Il n’est donc pas difficile d’imaginer que les principaux producteurs de pétrole au Moyen-Orient et en Afrique trouveront dans leur intérêt d’approfondir les liens politiques et économiques avec la Chine au détriment des États-Unis. La Chine peut également s’attendre à entretenir des liens étroits avec des fournisseurs de pétrole comme l’Iran et le Soudan, sans se préoccuper du fait que cela entre en conflit avec les objectifs de la politique étrangère américaine.

À première vue, l’International Energy Outlook de 2009 ne semble guère différent des éditions précédentes : un recueil de fastidieux tableaux et de textes sur les tendances énergétiques mondiales. Toutefois, envisagé sous un autre angle, il annonce les gros titres du futur - et l’actualité qu’il décrit n’est pas rassurante.

L’équation énergétique mondiale est en train de se transformer rapidement et il est vraisemblable qu’apparaissent une compétition des grandes puissances, que surgissent des périls économiques, une famine croissante, de plus en plus de troubles sociaux, des catastrophes écologiques, avec un approvisionnement en énergie en diminution, quels que soient les mesures prises. Nul doute que l’édition 2010 du rapport et celles qui suivront en diront beaucoup plus, mais les nouvelles tendances en matière d’énergie pour la planète sont déjà de plus en plus évidentes - et dérangeantes.


Publication originale Tom Dispatch, traduction Contre Info

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Published by Goudouly - dans -*- actualité
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