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13 juillet 2009 1 13 /07 /juillet /2009 03:17



Test Drive

22/04/2009
350 p / 20 €
ISBN : 9782234061774

     

Avital Ronell, remarquable philosophe américaine dont l’œuvre commence à être traduite très largement à l’étranger, s’attache ici à comprendre cette étrange passion humaine : le test. Pourquoi sommes-nous si enclins à nous mettre à l’épreuve, à nous y soumettre constamment, nous et nos proches, dans tous les domaines : à faire de l’épreuve, en somme, une catégorie de l’existence à part entière.

Cette histoire-là commence avec les Grecs. En effet, c’est Aristote le premier qui a critiqué le basanos (la torture), que les citoyens de la jeune démocratie athénienne autorisaient sur les esclaves pour leur extorquer la vérité. Le rapport entre vérité et épreuve (ou test) a commencé là et s’est poursuivi dans la pensée chrétienne par l’examen de conscience puis a été repris par la littérature et la philosophie jusqu’à aujourd’hui avec un succès jamais démenti. Une fois encore, Avital Ronell nous entraîne dans une fantastique aventure philosophique, exigeante certes, et rigoureuse, et qui met en lumière une passion humaine inexplorée. Ainsi, le Test Drive découvre et analyse une nouvelle facette de notre monde contemporain et fait un diagnostic qui met en question notre compulsion à être ou nous croire en permanence « testés ».

 

 


La folie de l'évaluation permanente

Rédigé par Alexis LA CROIX
le Samedi 13 Juin 2009
Pour Marianne2


Avital Ronell est une philosophe hors norme. Cette professeure à l'université de New York, militante féministe et radicale, qualifiée par Research Magazine de «femme la plus dangereuse des Etats-Unis», a bati une oeuvre qui interroge, avec une subjectivité assumée, la plupart des mythologies contemporaines. Elle n'hésite pas à réfléchir sur des objets de pensée issus de la vie quotidienne ou de l'actualité comme la guerre du Golfe, le sida, l'opéra, le téléphone, la dépendance, la stupidité ou un feuilleton comme «Dr House». Dans son nouveau livreTest Drive, d'Avital Ronell, Stock, 354 p., 20 Euros., elle pose une question simple: «Pourquoi sommes-nous si enclins à nous mettre à l'épreuve, à nous y soumettre, nous et nos proches, et à faire de l'épreuve une catégorie de nos existences à part entière?» Nous lui avons demandé si nous sommes entrés, plus largement, sous l'influence du management contemporain, dans des sociétés du test permanent. Explications.




Marianne: Votre nouveau livre, Test Drive, est consacré à une histoire de la notion de mise à l'épreuve et de test depuis l'Antiquité. H se trouve que le thème de votre recherche rencontre une pleine actualité en France, avec le projet de soumettre l'activité des chercheurs et des hospitaliers à des protocoles d'évaluation quantitatifs. Quelles réflexions vous inspire cette volonté d'évaluer en termes purement quantitatifs des activités comme la recherche ou le soin médical?

Avital Ronell: Il est indéniable que ce projet se fonde sur les meilleures intentions. C'est tout au moins ce que vous expliqueront ses promoteurs. Après tout, n'est-il pas légitime de vouloir s'assurer que les chercheurs et les hospitaliers exécutent le nombre d'heures pour lesquelles ils sont payés? Le problème, c'est que cette volonté d'évaluation et de vérification trahit du même coup une conception comptable de l'activité professionnelle, qui n'a fait l'objet d'aucune mise en perspective. La difficulté, c'est aussi qu'on s'imagine qu'un contrôle quantitatif pourrait être une façon juste et appropriée de vérifier la compétence et l'ardeur au travail des salariés. Les sociétés contemporaines ont beau être totalement dominées par cet impératif de la «mise à l'épreuve», il demeure une part de la réalité qui est inexaminable. Comment évaluer l'inspiration ou le talent, par exemple? Ou même la profondeur d'esprit?




En quoi d'autre peut consister cette part?» inexaminable» que vous évoquez?

A.R.: Une part rétive au test et aux évaluations, et pour laquelle celles-ci n'ont même aucun sens. C'est d'ailleurs le mérite d'un feuilleton populaire comme «Dr House» que de le rappeler pour ce qui concerne l'activité médicale. «Dr House» souligne qu'il y a une part de la réalité relevant, non du contrôle quantitatif, mais de l'intuition vagabonde. Cette intuition, c'était justement ce qui guidait les fondateurs de la médecine, à l'aube de l'ère moderne.




A quelles causes idéologiques attribuez-vous le triomphe de l'idéologie de l'évaluation Le concept de «mise à l'épreuve», que vous interrogez dans Test Drive, n'est-il pas trop général pour en rendre compte de façon pertinente?

A.R.: Chercher les causes philosophiques - ou plus exactement idéologiques - pour lesquelles l'évaluation bénéficie d'une telle faveur nous oblige, selon moi, à remonter à Heidegger. La mise à l'épreuve de tout et de tous est aujourd'hui une des modalités au travers desquelles ce que j'appelle «la métaphysique» se révèle, dans l'époque de l'après-mort de Dieu. Dans une ère où la référence à Dieu n'a plus cours, la passion de l'épreuve fonctionne comme une sorte de transcendance de substitution.




Que voulez-vous dire?

A.R: Que la passion de l'épreuve fonctionne comme une transcendance qui réduit l'ensemble de l'être, de la réalité existante, à du calculable. Exit les subtilités, les nuances ou même l'imprécision de la vie quotidienne: aucune opacité n'est plus tolérée, toutes les régions de la réalité doivent se soumettre à l'impératif du décompte chiffré. Dans Madame Bovary, Gustave Flaubert esquisse de façon visionnaire le face-à-face entre la mentalité calculatrice (représentée par M. Homais) et Charles Bovary, un médecin à l'ancienne.

De quand datez-vous le surgissement de ce que vous décrivez comme une mise à l'épreuve généralisée?

A.R: Il remonte à des temps immémoriaux, mais cela fait peu de temps que cette passion de l'épreuve est devenue une question philosophique de première importance ainsi qu'une menace majeure. Il y a toujours eu dans la modernité des signaux trahissant l'attirance pour le «calculable», cette tentation que Flaubert a incarnée dans le personnage du pharmacien Homais. Mais, à chaque fois, il y avait aussi un Charles Bovary pour s'opposer à la dérive prescriptive. En même temps, les traces de cette passion de l'épreuve sont disséminées partout, dans les sédiments de notre culture: ainsi, en Amérique, l'omniprésence de l'évaluation se nourrit d'une tendance à judiciariser la vie quotidienne - et notamment le rapport aux médecins. Comme je l'explique dans Test Drive, il appartient à celui ou à celle qui «déconstruit» les énoncés philosophiques de recueillir ces traces et de les interpréter.




En quoi le XXe siècle a-t-il été, selon vous, le siècle par excellence de la mise à l'épreuve: mise à l'épreuve de soi, et mise à l'épreuve d'autrui?

A.R: Vous posez là une question décisive. Comme je suis nietzschéenne, je tendrais à dire que le XXe siècle a été le théâtre d'une foule d'épreuves dramatiques qui ont mené à des désastres. Derrière l'obsession contemporaine de l'évaluation, on retrouve tous ces désastres du XXe siècle, en lesquels s'est cristallisée une certaine vision de l'être humain.

Certes, mais comment justifiez-vous ce lien que vous établissez entre l'évaluation et les épreuves dramatiques du XXe siècle? Ne s'agit-il pas là de deux expériences incommensurables? Et, d'ailleurs, pourquoi la volonté d'évaluer serait-elle forcément dangereuse?

A.R.: Vous avez raison d'opérer cette distinction, qui est importante et que l'on doit toujours garder à l'esprit. Mais la volonté d'évaluer a toujours été dangereuse. Lorsque les Grecs ont identifié et désigné la passion de l'évaluation, ils ont recouru à un mot - basanos - qui qualifie, à la fois, la torture et l'épreuve. Torture et mise à l'épreuve étaient, pour eux, deux réalités indissociables. Mais à leur suite, au tournant du XXe siècle, Nietzsche a pensé une mise à l'épreuve qui est avant tout, comme dans la mystique chrétienne, une mise à l'épreuve de soi. Par contraste, le XXe siècle devait fournir le modèle d'une volonté absolument irrépressible de mettre à l'épreuve les autres. C'est justement cette «généalogie» cachée de l'idée de mise à l'épreuve qui m'a captivée.




Pourquoi avez-vous accordé dans votre travail une place particulière à l'oeuvre de Kafka? Parce qu'il a pressenti que la mise à l'épreuve d'autrui allait devenir, au XXe siècle, le phénomène total que vous décrivez?

A.R.: Dans la Colonie pénitentiaire, Kafka a eu par exemple l'audace d'imaginer un appareil qui, tout ensemble, torture et met à l'épreuve. Or la particularité des résultats obtenus par ces instruments-là, c'est qu'ils sont illisibles. Leur illisibilité déjoue le «fascisme bureaucratique» qui a triomphé depuis lors, avec sa prétention à pratiquer des mesures qui seraient entièrement transparentes et dépourvues de toute ambiguïté.




Or, justement, la plupart des chercheurs, par contraste, sont prudents. A l'encontre du rêve d'omniscience et d'omnipotence, ils connaissent l ambiguïté inhérente aux résultats scientifiques...

A.R.: Nous rejoignons là le problème signalé par le philosophe Edmund Husserl dans la KrisisLa Crise des sciences européennes et la phénoménologie transcendantale, d'Edmund Husserl, Gallimard (coll. «Tel»).: celui que soulève l'objectivité forcée, à laquelle tous les domaines de l'activité humaine sont assujettis. La science est le premier domaine à pâtir de cette volonté d objectivité. Elle n a plus le droit de continuer à former un couple avec la poésie. Parce que le régime de vérité contemporain veut que tout se soumette et réponde à l'appel de l'évaluation. Ce qui nous prouve au passage que l'évaluation n'est pas simplement une série de procédures et de processus - mais un rapport fondamental au monde. C'est sur ce point d'ailleurs que mes considérations sur la passion de l'évaluation rejoignent une problématique très générale de l'épistémologie contemporaine, c'est-à-dire la place faite à l'échec, aux ratés, aux détours. Dans la science contemporaine, l'échec comme tel devient interdit.

En quoi la manie de l'évaluation est-elle une variante de la«stupidité»?

A.R.: Elle implique que tout est connais- sable, calculable, programmable, même envisageable. Cette manie limite le monde et l'horizon de la créativité dans les recherches scientifiques. Désormais, les grands professionnels vont simplement devoir se plier aux exigences de l'évaluation alors même que les vraies découvertes impliquent une certaine aberration, ou tout au moins des risques et un certain goût de l'imprévisible.




Pour vous, il y a une volonté d'évaluation comme il y a une volonté de puissance. Quel est l avenir prévisible de cette passion contemporaine?

A.R.: Nous risquons de devenir tous et partout des bêtes à concours sans espoir et, comme disait Nietzsche, sans joie. Ce type de rapport à la vie pourrait amener à un sérieux appauvrissement de l'existence. Les évaluations impliquent un monde déjà en place et connaissable. Un monde dont l'incertitude inhérente à l'avenir est bannie.

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Published by Goudouly - dans -*- copinage
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