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6 septembre 2009 7 06 /09 /septembre /2009 03:55


A la recherche de l’enfant parfait


Ce que la génétique doit à l’eugénisme


Par Emilie Guyonnet

Journaliste, lauréate du prix « Robert-Guillain - reporter au Japon ».

Dans le Monde Diplomatique


Les fondements d’une science de l’hérédité humaine ont été établis par un cousin de Charles Darwin, Francis Galton (1822-1911), dans l’Angleterre de la seconde moitié du XIXe siècle. Mathématicien raté mais scientifique touche-à-tout, Galton sera un pionnier dans la mesure statistique de l’hérédité. Il s’attache d’abord à démontrer la transmission de l’intelligence à partir d’encyclopédies biographiques de personnages illustres. Homme de terrain, il entreprend ensuite de mesurer les variations observées sur des échantillons de population et invente la biométrie (1). Les lois qu’il établit s’avéreront erronées, mais il en tire en 1883 une nouvelle doctrine, l’eugénisme, destinée à améliorer l’espèce humaine en favorisant les individus les mieux dotés. Ce, en réponse à la peur de la « dégénérescence » qui s’empare des classes supérieures : maladies contagieuses, alcoolisme, prostitution se développent alors dans le sillage de la révolution industrielle.

Au début du XXe siècle, les biologistes redécouvrent les lois établies par le moine botaniste Gregor Mendel (1822-1884) sur la transmission des gènes chez les végétaux, qui donnent naissance à la génétique. Celle-ci conservera les méthodes statistiques de la biométrie, une discipline pourtant contestée au sein même du monde scientifique, mais qui bénéficie d’un puissant relais : Charles Davenport, pionnier de la génétique aux Etats-Unis. Eugéniste convaincu, celui-ci persuade la fondation philanthropique Carnegie, créée par le magnat de l’acier Andrew Carnegie, de financer un laboratoire de recherche de pointe en génétique. Le Cold Spring Harbor Laboratory est fondé en 1904 et doté d’un budget supérieur à celui de la recherche pour l’ensemble des universités américaines. Davenport, qui le dirige, incarne un « mendélisme devenu fou ». Il étend les lois de Mendel aux comportements humains et publie d’étonnantes études, par exemple sur le « nomadisme », attribué à un caractère récessif lié au sexe masculin.

Ces recherches aux chiffres parfois truqués justifient les lois de stérilisation — et plus tard celles limitant l’immigration — auprès d’une classe politique confiante dans les experts (2). En 1907, l’Indiana adopte les premières lois de stérilisation, bientôt imité par une trentaine d’Etats. Ces lois se multiplient dans les années 1930, au moment où les conséquences de la crise de 1929 se font sentir. Mais l’eugénisme se heurte aussi à des oppositions de plus en plus fortes, notamment de la part d’anthropologues qui s’emploient à discréditer les tests d’intelligence.

C’est alors que l’Europe se convertit, avec l’aide d’une autre fondation philanthropique américaine, la fondation Rockefeller. Pour l’historien Daniel J. Kevles, ce transfert vers l’Europe s’explique par le fait qu’« aux Etats-Unis la génétique de la déficience mentale suscitait désormais peu d’intérêt  (3 ». La première, la Suisse adopte des lois eugénistes en 1928, suivie par le Danemark. En 1933, c’est au tour de l’Allemagne, puis de la Suède, de la Norvège, de la Finlande et de l’Estonie. Quatre cent mille personnes seront stérilisées en Allemagne, soixante mille en Suède, cinquante mille aux Etats-Unis, etc., pour des « maladies héréditaires » variables selon les législations : maladie mentale, « faiblesse d’esprit », prostitution, alcoolisme, criminalité, épilepsie, etc.

Les horreurs du nazisme, mais aussi l’essor de la biologie moléculaire dans les années 1950, discréditent l’eugénisme. Progressivement, les législations précitées sont abandonnées dans les années 1960 et 1970. Mais la théorie a fait peau neuve au Royaume-Uni, où nulle loi de stérilisation n’a été votée. Le Galton Laboratory, centre scientifique de l’eugénisme britannique, devient après la guerre la référence mondiale en matière de génétique. Ses Annales de l’eugénisme sont significativement rebaptisées en 1953 Annales de la génétique.

La fondation Rockefeller a largement financé le Galton Laboratory, tout comme elle a orienté les recherches vers la biologie moléculaire à partir de 1938. « Son implication dans la recherche biologique fut telle qu’on dit parfois que la biologie moderne est pratiquement sa création », souligne André Pichot, chercheur en épistémologie et en histoire des sciences au Centre national de la recherche scientifique (CNRS) (4).

Elle a également inspiré le développement de la génétique en France dans les années 1950, « par l’importation d’une eugénique médicale à l’anglo-saxonne », précise Jean-Paul Gaudillière, directeur de recherche à l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm) (5). Chef de service à l’hôpital Necker - Enfants malades, Robert Debré « entreprend de faire des Enfants malades un haut lieu de la pédiatrie sociale, mais aussi, suivant le modèle de la fondation Rockefeller qu’il connaît bien, un site de recherche biomédicale ».

Aujourd’hui, les lobbies ont changé. « Les victimes de maladies génétiques et leurs familles sont devenues l’une des plus importantes sources de pression pour le développement de la recherche et des traitements en génétique médicale », constate Kevles (6). En France, avec ses 100 millions d’euros annuels, le Téléthon pèse lourd. Pour s’en faire une idée, il suffit de rapporter ce chiffre au budget de l’Inserm, qui consacre seulement six fois plus à l’ensemble de la recherche médicale (652 millions d’euros en 2008). Il pèse si lourd que M. Arnold Munnich, conseiller du président Nicolas Sarkozy pour les questions de santé et de recherche, et chef du service de génétique de l’hôpital Necker, a pu préciser : « Sans le Téléthon, je serais encore dans un gourbi », tout en soulignant que l’« on ne peut que s’inquiéter de voir la démarche scientifique finalement conduite par les outils de son financement  (7 ».

Que fait M. Munnich ? On lui doit d’avoir identifié les gènes impliqués dans plus d’une vingtaine d’anomalies, notamment le nanisme. Il demande les moyens d’en détecter davantage, « afin d’améliorer la prévention » au sein du « grand réservoir de maladies génétiques que sont les sujets comme vous et moi, qui ne présentons pas de maladies génétiques, mais qui en sommes porteurs  (8 ». Quel esprit anime le Téléthon ? L’une de ses figures, le généticien Daniel Cohen, écrivait dans Les Gènes de l’espoir : « Je suis persuadé que l’homme futur, celui qui maîtrisera parfaitement les lois de la génétique, pourra être l’artisan de sa propre évolution biologique, et non celui de sa dégénérescence. (...) N’ayons pas peur des mots. Ce sera une forme d’eugénisme, certes  (9)...  »


(1) Dans son acception moderne, l’identification des personnes en fonction de caractères biologiques (empreintes digitales, traits du visage, etc.).

(2) Cf. Daniel J. Kevles, In the Name of Eugenics : Genetics and the Uses of Human Heredity, University of California Press, Berkeley, 1985, chap. 7.

(3) Ibid.

(4) André Pichot, La Société pure. De Darwin à Hitler, Flammarion, Paris, 2000.

(5) Dans Jean Gayon et Daniel Jacobi (sous la dir. de), L’Eternel Retour de l’eugénisme, Presses universitaires de France, Paris, 2006.

(6) In the Name..., op. cit.

(7) Entretien avec Jean-François Picard, 1er mars 2003.

(8) « L’impact de la génétique sur les thérapies », Université de tous les savoirs, Paris, 14 janvier 2004.

(9) Daniel Cohen, Les Gènes de l’espoir. A la découverte du génome humain, Robert Laffont, Paris, 1993.

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Published by Goudouly - dans -*- actualité
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