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EDITIONS DU MANGEUR
PINOCCHIO (détail)
Photo : Richard Bugner
Qui aurait dit que la laïcité, réputée ringarde il n’y a pas si longtemps, deviendrait un objet « fashion » convoité par les politiques ?
Convoité ? Il vaudrait mieux dire instrumentalisé. Comme bien d’autres objets de pensée et de droit, la voici à son tour fardée pour un débat biaisé, une récupération cosmétique où on entend
tout et n’importe quoi.
Mais l’opération vient de plus loin, préparée par des années d’égarement politique – tant à droite qu’à gauche – enraciné dans une affligeante ignorance qui oscille
en réaffirmant toujours la même double erreur : diluer la laïcité dans des accommodements déraisonnables (exemple : « et si on finançait les lieux de culte ? ») ou la durcir vers
l’ultra-laïcisme (exemple : « et si on interdisait l’affichage religieux aux usagers des services publics? »).
Rien d’étonnant à ce que le Front national n’ait qu’à se baisser pour ramasser ce cadeau inespéré bichonné par de longues années d’aveuglement des politiques de
gauche comme de droite.
Le président de la République et son gouvernement ont certes bien travaillé à ce transfert inquiétant en faisant un grand écart (du discours de Latran aux récentes déclarations de Claude Guéant) où chaque pied repose exactement hors-sujet. Mais la voie était ouverte de longue date par bien des « forces laïques » traditionnelles principalement durant les années 1980-90 (notamment partis de gauche et Ligue de l’enseignement) dans un grand désordre1.
Deux dérives symétriques et complices
Deux dérives symétriques et complices dans leur diamétrale opposition, auxquelles bien des « forces laïques » se sont livrées, ont en effet préparé depuis une trentaine d’années l’essentiel ce transfert politique. Pour caractériser ces deux dérives et les combattre, il faut inlassablement préciser et rappeler que la laïcité ne se confond, ni avec un « nettoyage » des manifestations religieuses dans la vie civile, ni avec une acceptation de ces mêmes manifestations partout. L’auteur de ces lignes l’a fait depuis de longues années, dans de nombreux textes et se contentera, pour ne pas lasser ses fidèles lecteurs, d’un bref rappel2.
Le régime de laïcité dissocie le domaine de constitution du droit et des libertés (domaine de la puissance et de l’autorité publiques rendant les
droits possibles – il inclut notamment l’école publique) d’avec celui de leur exercice (domaine civil ouvert au public et domaine privé de l’intimité). Le premier domaine est assujetti au
principe d’abstention (dit encore principe de laïcité), le second jouit des libertés au sens le plus large. Autrement dit, le régime de laïcité articule le principe de
laïcité (valide dans le domaine participant de la puissance publique) et le principe de libre affichage des opinions notamment religieuses (valide partout ailleurs).
Sans cette distinction, qui ne se réduit pas à la confortable et souvent obscure opposition privé/public, la laïcité perd son sens : c’est précisément parce
que la puissance publique et le domaine qui lui est associé s’astreignent à la réserve en matière de cultes que les libertés d’expression, d’association, etc. peuvent, dans le respect du droit
commun, se déployer dans la société civile sous le regard d’autrui (par exemple : la rue, le métro, une boutique, un hall de gare…) et dans l’espace de la vie intime à l’abri du regard
d’autrui. Ce déploiement s’effectue conformément au droit commun : l’exercice des libertés ne peut pas être contraire au droit d’autrui.
Les égarements politiques que nous observons depuis trente ans en matière de laïcité sont intelligibles à la lumière de cette disjonction, ou plutôt à la lumière de sa méconnaissance volontaire, ayant pour résultat l’affolement total de la boussole.
Voilà comment ces deux courants se sont relayés et offert la laïcité à Mme Le Pen, l’un en désertant totalement le terrain du combat laïque pendant de longues décennies, l’autre en l’investissant avec des propositions durcies et réactives, les deux en épousant le fonds de commerce des politiques d’extrême-droite, à savoir la constitution fantasmatique de « communautés » (en l’occurrence « les musulmans ») que les premiers révèrent en criant à la « stigmatisation » et que les seconds abhorrent.
Le mécanisme de balancier est facile à comprendre et à décrire.
A force d’amollir la laïcité, d’en nier l’essence au point d’introduire le discours religieux comme légitime dans le domaine de l’autorité publique, à force de consacrer le fractionnement du corps social en reconnaissance politique d’appartenances particulières, à force de dissoudre l’idée républicaine, on finit par réveiller ou par produire un mouvement réactif et rigide réclamant le « nettoyage » de toute présence du religieux dans l’ensemble de la vie civile et sa restriction à la seule vie intime - autant dire qu’on réclame l’abolition de la liberté d’opinion. Une telle réaction campe sur l’ambivalence du terme « public », qu’elle interprète non pas comme ce qui participe de l’autorité publique, mais comme tout ce qui apparaît en public. Comment s’étonner alors que l’extrême-droite, criant à l’abandon de la laïcité, n’ait plus qu’à s’emparer d’un ultra-laïcisme aux ordres du nettoyage anti-religieux (que l’on réduit opportunément au nettoyage anti-musulman) ?
A la lumière de ce cadeau insensé, on peut éclairer un sujet à la mode ces derniers temps, bien partagé à droite comme à gauche. Le non-financement public des lieux de culte est étrangement devenu une question alors que l’abstention de la puissance publique en la matière devrait aller de soi dans la France républicaine, où la puissance publique s’abstient de tout soutien à ce qui relève du religieux, de la croyance ou de l’incroyance, et en garantit la liberté précisément par cette abstention aveugle. C’est devenu une question parce que les tenants d’une laïcité adjectivée banalisent l’idée qu’il faut bien aider les cultes si on veut qu’ils soient libres. C’est devenu une question politique brûlante parce que les tenants de l’ultra-laïcisme brandissent un péril dit « d’islamisation » auquel le non-financement des lieux de cultes serait une réponse.
Or le non-financement public des lieux de cultes n’est pas un instrument politique dirigé contre les religions, ni a fortiori contre telle ou telle
religion, ce n’est pas une arme à la disposition des tenants du « choc des civilisations ».
Il faut donc expliquer pourquoi le non-financement public des lieux de cultes est normal, pourquoi il est indissociable de la liberté des cultes, et pourquoi leur
financement public serait en revanche un problème et pas seulement financier.
J’esquisserai une explicitation autant que possible en forme de réponse aux arguments que l’on entend, parfois même dans la bouche d’élus républicains qui tendent à
banaliser l’idée d’une contribution publique aux cultes.
La liberté des cultes n’est pas un droit-créance
L’argument compassionnel est le plus fréquent : « si on ne veut pas de prières dans la rue, si on ne veut pas de prières dans les caves, il faut donner au
culte musulman les moyens de sa liberté et de sa dignité ». Cet argument prend pour argent comptant ce qui pourrait n’être qu’une mise en scène : il faut donc vérifier si les phénomènes
cités ne sont pas organisés sciemment. Mais il faut s’en prendre au cœur de ce pseudo-argument en exhibant son fondement.
Son fondement est que la liberté des cultes doit non seulement être garantie par la puissance publique, mais que son exercice devrait être organisé et soutenu par
elle – (on reconnaît ici une variante de la distinction entre droits formels et droits réels qui sert bien souvent à abolir les droits dits formels). Autrement dit, ceux qui soutiennent cette
thèse font comme si le libre exercice des cultes était un droit-créance, alors qu’il s’agit d’un droit-liberté. Il faut insister particulièrement sur ce point car il permet
d’embarrasser les « libéraux » qui par principe n’aiment pas les droits-créance (il faudrait en admettre un de plus?) et les gens « de gauche » qui, partisans traditionnels
des droits-créance, devraient expliquer en quoi à leurs yeux les cultes seraient d’intérêt public. On ne peut
même pas comparer les cultes à des clubs de foot ou de break dance car ils sont par principe exclusifs sur critère d’opinion.
On peut en revanche comparer la liberté des cultes au droit de propriété : j’ai le droit de m’acheter une voiture de luxe, et si je n’en ai pas les moyens, il
n’appartient pas à l’Etat de m’y aider : c’est en ce sens que les cultes sont « privés ». La liberté des cultes n’est comparable, ni au droit à l’instruction, ni au droit à la
santé, ni à aucune prestation sociale, ni au droit au logement ou au travail. Une autre grande différence est que la liberté des cultes comprend aussi sa négative : ne pas avoir de culte est
une liberté, c’est un droit (et donc le financement public ne financerait qu’un droit partiel au détriment d’un autre).
On ajoutera trois remarques de bon sens :
D’autres arguments accompagnent l’argument compassionnel
L’argument du rétablissement de l’égalité entre religions
Il s’appuie sur le caractère historique de la loi de 1905 : les collectivités publiques sont propriétaires des lieux de culte principalement catholiques et se
chargent de leur entretien. Mais d’autres cultes ne bénéficient pas de cette disposition… donc il faudrait rétablir l’égalité en injectant de l’argent public dans la construction de nouveaux
locaux.
Une telle disposition, si elle était valide, devrait valoir pour toutes les religions, et prendre en compte rétroactivement tous les édifices cultuels construits
entre 1906 et aujourd’hui…
On prétend qu’il y aurait un problème parce que l’islam s’est développé en France après la loi de 1905 (et donc aurait été pénalisé par une histoire
dans laquelle il n’a pas été présent). Mais la loi de 1905, comme toutes les lois, a été principalement faite pour après sa promulgation ! Toute disposition juridique importante doit
affronter la temporalité : « liquider » une situation antérieure, prendre des dispositions transitoires et fixer des délais à partir desquels elle s’applique pleinement. Cela a été
fait clairement par la loi de 1905. Et jusqu’à présent aucune religion nouvelle n’est de nature à démentir cette loi fort bien faite : toutes peuvent parfaitement la respecter sans être
atteintes dans leur essence religieuse.
Rappelons aussi que, s’agissant des bâtiments du culte catholique absorbés par la loi de 1905, il s’agit d’un patrimoine culturel soumis à des contraintes publiques : les lieux de culte peuvent aussi être affectés parallèlement à d’autres activités. Lorsque j’entre dans une église, personne ne me demande d’observer un culte ni même d’avoir des égards ou du respect pour lui, on ne me demande que de la discrétion comme dans tout édifice public. Lorsqu’une statue est restaurée, sa restauration profite à tous, et cela se fait sur une base historique et mythologique par des opérateurs qui ne sont pas liés organiquement au culte : c’est sur la même base qu’on restaure les frises du Parthénon.
La loi de 1905 et les lieux de culte
L’amendement dit de Vichy à l’article 19
Il faudrait à présent aborder le contenu de la loi de 1905. Je n’en ai pas la compétence, n’étant pas juriste, et je soulèverai seulement un point, celui de l’amendement dit «Vichy » à l’article 19, introduit en 1942 : « Ne sont pas considérées comme subventions les sommes allouées pour réparations aux édifices affectés au culte public, qu’ils soient ou non classés monuments historiques. » (c’est moi qui souligne).
Cet amendement permet de contourner le principe énoncé par l’article 2 de la loi et c’est grâce à lui que certaines collectivités territoriales financent des bâtiments cultuels comme cela s’est vu récemment aux Lilas.
On peut s’interroger d’abord sur le recours dont cet amendement est l’objet par des élus qui se disent par ailleurs laïques.
On peut aussi s’interroger sur le bien-fondé de cet amendement. On devrait en toute rigueur plaider pour le retour à la formulation antérieure (« Ne sont
pas considérées comme subventions les sommes allouées pour réparations aux monuments classés. »), mais ce serait ouvrir dangereusement la boîte de Pandore du « toilettage de la
loi ». On peut en tout cas ironiquement le dénoncer et dire que s’il fallait la toiletter la loi, ce serait plutôt en la rendant partout conforme à son principe !
L’Alsace-Moselle
Enfin reviendra peut-être le prétexte de l’Alsace-Moselle. Là encore, je pense qu’il faut se garder d’ouvrir la boîte de Pandore et souligner qu’il s’agit expressément d’une exception qui ne saurait subvertir la règle. Il convient néanmoins à mes yeux de rappeler deux éléments.
Ainsi, en peu de temps, on a vu les mêmes plaider pour une « laïcité positive » qui mettrait la puissance publique à l’ordre des religions, puis présenter le projet insensé de soumettre « les usagers » des services publics à l’abstention de tout affichage d’opinion religieuse, en passant par le projet de financement public des lieux de culte. Tout et n’importe quoi a été entendu et on peut s’attendre à de brillantes variations dans la suite de ce jeu de l’oie où le but est d’éviter systématiquement la case laïcité. Le Front national serait bien bête de ne pas ramasser la mise de ce gaspillage politique.
En l’absence de boussole, on va d’un extrême à l’autre, on passe d’une laïcité énucléée et dénaturée à un ultra-laïcisme liberticide : tout dans cette affaire respire l’affolement, rien n’y décèle la moindre once de pensée sauf à confondre la pensée avec la panique devant une calculette. Mais cette oscillation s’observe aussi chez d’aucuns qui se prétendent les adversaires politiques des premiers et qui dénoncent aujourd’hui leur fébrilité : la différence est qu’elle est de plus longue durée, témoignant que l’obstination dans l’absence de pensée et de principes n’est pas une exclusivité.
© Catherine Kintzler, 2011