Partager l'article ! Le post anarchisme expliqué à ma grand-mère (extraits): Quelques extraits de la prochaine publication de Michel Onfrey à paraître e ...

LE POST ANARCHISME EXPLIQUÉ À MA GRAND-MÈRE
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par
Michel Onfray
Le terme post anarchisme parle peu en France alors qu’aux Etats-Unis il caractérise une pensée qui, inscrite de manière dialectique dans l’histoire, conserve un certain nombre des idéaux de l’anarchisme classique mais les dépasse au profit de la construction d’une pensée extrêmement riche en potentialités libertaires contemporaines.
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SITUATIONS
L’histoire de l’anarchisme reste à écrire… On y trouve trop souvent un banquet dans lequel on associe sans souci de pensée surplombante des visions du monde contradictoires : ainsi, l’individualisme radical d’un Stirner côtoie le collectivisme d’un Kropotkine, l’éloge de la violence révolutionnaire d’un Bakounine se partage la table des matières avec le pacifisme non violent de Sébastien Faure, l’anarchisme chrétien de Tolstoï voisine avec l’anticléricalisme de Jean Grave, le millénarisme apocalyptique de Godwin coexiste avec le pragmatisme de Proudhon, la pruderie de ce dernier cohabite avec le projet ultra hédoniste de Fourier ou l’éloge de la camaraderie amoureuse d’Emile Armand, les uns font de Ravachol leur héros et justifient les poseurs de bombes , les auteurs d’attentats qui tuent (des innocents…) pendant qu’Alexandre Jacob, gentleman cambrioleur, le modèle d’Arsène Lupin, s’active dans la « reprise individuelle » sans jamais faire couleur le sang (même de possibles coupables du genre notaires, agents immobiliers, huissiers…).
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Au-delà des dogmes
Rapide tour d’horizon de quelques-uns de ces dogmes : « l’Etat incarne le mal absolu » – même quand il agit en machine à redistribuer de façon égalitaire et libertaire, équitable et juste, les fruits de l’impôt ? « Les élections sont toujours des pièges à cons » – même quand Proudhon s’y présente ou qu’à la façon de Murray Bookchin on peut imaginer un communalisme libertaire, ou qu’on peut, en votant, établir un rapport de force politique qui n’est pas idéal, certes, mais plus favorable à l’idéal libertaire ? (par exemple dans les cas concrets de l’interdiction du travail des enfants, de l’abolition de la peine de mort, de légalisation de l’avortement, du remboursement de l’IVG, de la réduction du temps de travail, de l’extension du pouvoir syndical, du RMI, du PACS, en attendant le mariage des homosexuels, la reconnaissance de l’homoparentalité, etc…).
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CONSERVATIONS
L’histoire de l’anarchisme est un immense chantier dans lequel règne le plus grand désordre. L’historiographie ici n’a pas à envier, là, celle de la philosophie que je me propose de déconstruire depuis plus de sept ans à l’Université Populaire. L’historiographie anarchiste reproduit les mêmes lieux communs, les mêmes approximations, les mêmes contre vérités que les autres, parce que leurs (rares) auteurs se contentent d’écrire les histoires d’aujourd’hui en compilant celles d’hier, sans se référer aux textes, sans lire, sans aller voir directement qui a dit quoi, quand, comment, et dans quel contexte. Ainsi, une erreur plusieurs fois martelée devient, ici comme ailleurs, une vérité révélée et une parole d’évangile.
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Le corpus anarchiste est une immense carrière à ciel ouvert dans laquelle on trouve des pépites
pourvu qu’on effectue un droit d’inventaire sur ce monde magnifique. A l’évidence, une éthique minimale conduira à refuser et récuser phallocratie, misogynie, homophobie, antisémitisme,
bellicisme, colonialisme.
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Qu’est-ce que l’anarchie positive ? Ce qui, dans le corpus anarchiste, ne relève pas de la critique, de la négativité, de la déconstruction, du ressentiment, d’un désir de vengeance, d’une soif de haine, d’une envie de rancune (Nietzsche a superbement analysé ce mécanisme à l’œuvre dans l’engagement des socialistes, des communistes, des anarchistes…). Ce qui propose, ouvre des perspectives, crée des ouvertures, annonce des issues, sort des impasses. Ce qui permet, selon l’expression de Nietzsche, d’« inventer de nouvelles possibilités d’existence ». Contre la pulsion de mort et la loi de la vengeance, passion triste à souhait, le post-anarchisme instaure le règne de la pulsion de vie, il veut la loi de la plus grande jubilation du plus grand nombre.
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L’Alphée anarchiste
La Commune a saigné le génie anarchiste français, proudhonien pour une grande partie. Les attentats et les bombes envoyées dans les restaurants ont discrédité la cause libertaire, y compris chez de nombreux anarchistes. La Bande à Bonnot, dévoyant l’idéal jusque dans le crime crapuleux, a associé pour longtemps le beau mot d’anarchisme aux agissements mafieux d’un rassemblement de petites frappes. La Première Guerre mondiale a brisé le rêve anarchiste par son impuissance à la Grève Générale. Le triomphe du marxisme a laminé le génie libertaire par les pires moyens. Qui s’est réclamé de l’anarchisme au XX° siècle en ayant ajouté au corpus des valeurs nouvelles ?
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DÉPASSEMENTS
Cette philosophie baptisée « Pensée 68 » par ceux qui incarnaient la revanche politique anti-Mai 68 a produit un double effet : version cynique, la contamination libérale du Parti Socialiste au pouvoir qui, via Mitterrand à l’aide dans les habits de Machiavel, impose dès 1983 une gestion libérale de la nation tout en continuant à s’affirmer socialiste ; version franche , l’accès de Nicolas Sarkozy au pouvoir en 2007 avec un ralliement d’une grande partie de l’intelligentsia aux thèses antiphilosophiques ( pour reprendre une expression datée du XVIII° siècle qui nommait le courant opposé aux Lumières) et contre-révolutionnaires (pour nommer une franche opposition à Mai 68 qui, à défaut d’un chambardement politique, fut incontestablement une révolution idéologique). Une antiphilosophie contre révolutionnaire dont les Nouveaux Philosophes s’étaient d’ailleurs fait les précurseurs aveugles…
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A Royaumont, Foucault intervient sur une triade appelée à laisser des traces : Nietzsche, Freud, Marx. C’est le titre de son intervention dans laquelle il propose un Nietzsche herméneute et perspectiviste. C’est toujours le nôtre… Pour sa part, Deleuze intervient sur la volonté de puissance et l’éternel retour, ce qui lui fournit l’occasion de cheminer en compagnie du philosophe fou, d’avancer au bras du penseur masqué, puis de forcer le texte en récusant le déterminisme (manifeste dans le texte du philosophe) au profit d’un volontarisme sélectif (inexistant dans l’œuvre) qui ouvrait la voie à un nietzschéisme gauchiste : il s’agissait en effet de vouloir les jouissances qu’on désirait voir se répéter sans cesse – ce qui aurait laissé Nietzsche pantois…
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PROPOSITIONS
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Un socialisme libertaire
Si l’on veut éviter à la fois le libéralisme de droite , sa formule jumelle à gauche et le communisme type XX° siècle, alors il faut nourrir le concept de post anarchisme en affirmant un contenu substantiel qui récuse avec une même détermination le libéralisme et le communisme, autrement dit le capitalisme libéral et le capitalisme des soviets. Le socialisme libertaire, sinon le projet d’une République libertaire, trouvent leur sens dans cette récusation radicale de la thèse criminelle selon laquelle le marché fait la loi.
Une République immanente
La République en question n’a plus grand chose à voir avec le modèle dominant et transcendantal communément entendu par ce signifiant. Elle ne tombe pas du ciel des idées de la philosophie politique, sur le mode de la divinité rayonnant sur la terre, mais elle monte de terre et provient du peuple. Elle renoue ainsi avec l’étymologie : res publica, chose publique. Il faut désacraliser la république divinisée par le culte laïc issu de 1789 et lui donner sa dimension immanente et horizontale.
Une politique nominaliste
Qu’est-ce que le nominalisme en politique ? Le refus de faire primer l’Idée, le Concept sur le réel ; la récusation du kantisme qui, lui, est doctrinaire et idéologique, sans souci de la nature plastique de la réalité ; le dépassement de la vieille façon militante de croire que la doctrine est plus vraie que la vérité. On connaît la boutade célèbre de Brecht qui, dans son poème La solution, commente l’insurrection du 17 juin 1953 (au cours de laquelle les travailleurs s’étaient soulevés comme les exactions anti-ouvrières du régime communiste de la RDA, le pouvoir marxiste avait alors tué une centaine de manifestants…), propose sa fameuse solution : dissoudre le peuple et en élire un autre… Le doctrinaire pense selon ce principe : dissoudre le peuple… Le nominaliste agit en regard de la situation concrète et privilégie le réel sur le dogme …
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Le post anarchisme pense la théorie en regard de la pratique, et vice versa. Il ne soumet pas le réel à la doctrine, mais agit, incarne, travaille sur le terrain, il tâche de réaliser son idéal anarchiste, puis il adapte, modifie, précise les contenus de la doctrine en fonction de la résistance du monde à l’application des pensées. Il suppose donc le conséquentialisme : la pensée et l’action ne constituent pas deux mondes séparés, imperméables, hétérogènes, mais deux univers qui se nourrissent mutuellement.
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Une pensée nourrie d’action
Que ces militants posent leurs mégaphone et agissent, même modestement, qu’ils
construisent, même petitement, qu’ils s’activent dans la positivité, même six mois, qu’ils délaissent les banderoles pour travailler dans une association où ils
incarneront leur idéal libertaire, même humblement, qu’ils frottent leur idéal anarchiste au cuir épais du réel et du monde, même quelques heures, alors ils verront que l’idéalisme du
croyant dévot vaut le leur, car le monde n’est pas fait de concepts mais de forces qui résistent, de flux de violences déraisonnables, de passions irrationnelles, d’individus conduits par leurs
pulsions et loin de leurs raisons, car le monde n’obéit pas aux raisonnements et à la dialectique, aux rhétoriques et aux démonstrations, fussent-elles anarchistes.
Au-delà de la servitude volontaire
Le principe directeur du post-anarchisme ? Son impératif catégorique ? Son utopie,
autrement dit son idéal de la raison ? Son point vers lequel tout doit tendre ? Sa maxime directrice ? Sa formule ? Cette sublime phrase de La Boétie qui
constitue le cœur de la pensée politique du Discours de la servitude volontaire : « Soyez résolus de ne plus servir et vous voilà libres ». Car la libération ne vient pas
d’ailleurs que du vouloir de ceux qui la désirent. Elle n’est pas une affaire qui suppose un demain, un Grand Soir mythique, elle ne tombe pas du ciel en cadeau offert par les
exploiteurs.
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A cette invitation à ne plus servir afin de devenir libres, La Boétie ajoute : « Jamais à bon vouloir ne défaut la fortune ». Autrement dit, si la résistance est vraiment déterminée, si le refus de la servitude se soutient par une franche volonté, elle aboutira … Cette invite définit une utopie, non pas sur le registre fantasmatique d’un Fourier (qui envisage la copulation des planètes , la transformation des océans en vaste étendue de limonade ou l’avènement d’anti-girafes…), mais sur le registre du principe d’action : cette utopie fonctionne en gnomon, en poteau indicateur de la direction à suivre, en signe du cap à prendre.
Décembre 2009
Voir Blog(fermaton.over-blog.com).No-9 - THÉORÈME SARTRE. - Pensée moderne ?