http://goudouly.over-blog.com/article-disons-non-a-la-guerre-par-procuration-113102389.html
Anne FROBERGER
"Entre-deux bleus"
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FEMMES DU MALI
http://goudouly.over-blog.com/article-mariagee-civil-mariage-religieux-une-contrariete-revelee-par-le-mariage-homo--112185905.html
Catherine NOIZET-FAUCON
PONT-AVEN 1997-1998
Sur cARTed Network
Sur Mezetulle
Au sein de la levée cléricale de boucliers contre le projet d'extension du mariage aux personnes de même sexe (1), les arguments sont en général assez pauvres et
souvent présentés de manière dogmatique et purement rhétorique, sans véritable liaison, sans réflexion théorique suivie. Tel n'est pas le cas d'un texte publié par le grand rabbin de France
Gilles Bernheim téléchargeable sur son site internet et dont il a donné une version abrégée au Figaro, datée du 18 octobre (2). Par son style et le soin de son argumentation ce texte mérite l'attention. J'en
propose ici une critique qui, pour être radicale, n'en est pas moins reconnaissante à l'auteur de m'avoir permis de poser une question qui me semble fondamentale : et si l'extension du
mariage aux personnes de même sexe était un révélateur du concept même de mariage civil ?
A dessein d'en examiner les attendus, j'ai d'abord lu le texte de G. Bernheim point par point. J'ai alors constaté que, pour la plupart, ses arguments ne sont pas
spécifiques. Trop larges, ils peuvent tout aussi bien viser le mariage civil «hétéro» tel qu'il est en vigueur actuellement. D'où l'hypothèse : le mariage civil, pour peu qu'on en développe le
concept, se révèle non seulement profondément différent, mais encore contraire à la conception religieuse du mariage soutenue par les trois grandes religions monothéistes. Mais cette contrariété
n'apparaît pleinement et ne saute aux yeux qu'avec le projet d'extension de cette institution civile aux personnes de même sexe. Tel sera le fil conducteur de mon propos. Je terminerai en
m'attardant sur quelques points du commentaire de La Genèse que G. Bernheim, à la fin de son texte, avance à l'appui de son hostilité au « mariage homo».
1 - Des objections qui prouvent trop : quelques exemples
1.1 L'amour et l'égalité
Le grand rabbin commence par s'en prendre à la thèse qui met en avant l'amour que se portent deux personnes pour fonder sur cet amour leur prétention légitime au mariage. Il est vrai que cette
thèse en faveur du mariage homo est à la fois très répandue et extrêmement faible. G. Bernheim n'a guère de mal à la pourfendre :
ce n'est pas parce que des gens s'aiment qu'ils ont systématiquement le
droit de se marier, qu'ils soient hétérosexuels ou homosexuels.
fait-il remarquer à juste titre - et de donner des exemples classiques : on ne peut pas épouser quelqu'un qu'on aime et qui est déjà marié, on ne peut pas épouser plusieurs personnes même si on les aime, etc. Et de conclure :
au nom de la tolérance, de l'égalité, de la lutte contre les discriminations,
on ne peut pas donner droit au mariage à tous ceux qui s'aiment.
Bien sûr !
Mais ce qui est interdit aux hétéros ne sera pas davantage permis pour les homos. Par exemple on ne voit pas que le projet de loi installe la polygamie, l'article 147 du code civil pouvant
s'appliquer, sans modification de rédaction, à une union entre deux personnes de même sexe. Il n'apparaît pas davantage qu'on projette d'abolir les prohibitions actuellement en vigueur, et on
peut même conjecturer qu'une législation de mariage indifférent au sexe des conjoints étendrait et renforcerait ces prohibitions - j'y reviendrai. L'amour n'intervient dans tout cela que comme
motif purement privé mais ne saurait justifier la transgression de la loi ni autoriser son assouplissement total. Et récuser ce motif d'amour ne revient nullement, comme semble le penser G.
Bernheim, à écarter l'argument de l'égalité : car la revendication d'égalité n'a rien à voir avec l'amour, elle n'est pas renforcée au motif qu'on s'aime, pas plus qu'elle ne serait affaiblie au
motif qu'on ne s'aime pas.
On peut vouloir se marier, que l'on soit hétéro ou homo, pour toutes sortes de raisons et la loi n'a pas à demander si on s'aime ou autres choses intimes, elle vérifie seulement que les conjoints
remplissent les conditions légales pour se marier. Récuser l'argument de l'amour comme motif de mariage ne prouve en aucune manière qu'on doive maintenir comme l'une de ces conditions la
différence de sexe des conjoints : c'est cela qu'il faudrait prouver et on revient donc à la case départ ! Et lever cette condition n'implique nullement qu'on doive lever les autres.
1.2 - Un homme et une femme avec succession des générations ?
Pour sortir de ce cercle, G. Bernheim avance sa propre définition du mariage qui va dès lors fonctionner comme une pétition de principe : elle admet en l'affirmant ce qu'il faut prouver. En
effet, il définit le mariage comme
institution de l'alliance de l'homme et de la femme avec succession des
générations.
Je suis bien d'accord sur le statut institutionnel du mariage qui n'est pas un simple contrat d'union civile (3) mais je ne vois pas d'obstacle à institutionnaliser cette alliance entre deux
personnes de même sexe, avec les mêmes interdits et les mêmes obligations....
Quant à l'expression succession des générations on peut l'entendre en deux sens. Soit on entend par là que le mariage a pour objet de s'inscrire dans cette succession et d'y contribuer ;
il s'agit alors d'une vision religieuse finalisée du mariage en vue de la succession des générations (par ex. la succession évoquée dans les généalogies de la Bible), vision qu'on ne peut imposer
à personne, ni hétéro, ni homo, dans un Etat laïque. La naissance d'enfants au sein d'un mariage est considérée par la loi comme un élément factuel, sans doute normal, mais nullement nécessaire,
élément qu'elle réglemente en partie, et non comme finalité ni comme objet du mariage. Soit on considère que la législation sur le mariage institue et réglemente l'alliance entre deux personnes
en tenant compte de certains éléments relatifs à la succession des générations (ex : obligation de subvenir aux besoins des éventuels enfants, prohibition du mariage entre ascendants et
descendants), ce que la législation en vigueur fait, et ce qu'elle pourra continuer à faire dans le cas de mariage entre personnes de même sexe.
1.3 - Structuration, différenciation et «brouillage des générations» ?
Puis viennent les arguments sur la structuration de l'enfant, la connaissance de sa généalogie, de la différence des sexes. Comme si un enfant vivait en vase clos et comme si les hétéros
n'avaient pas de problèmes avec l'identification de leur propre différence sexuelle, ni avec la différence des sexes en général. Comme si avoir été élevé par un homme et une femme vous
garantissait cette structuration et vous évitait le trouble profond qu'est la découverte de la différence sexuelle : cela se saurait ! Comme si grandir au sein d'un couple homo vous interdisait
de rencontrer le trauma de la différence sexuelle, de connaître et de nommer vos ascendants, vos grands-parents, etc.
C'est alors que, dans le même moment où il brandit la différenciation, G. Bernheim propose à chacun de s'identifier à un modèle, paternel ou maternel selon son sexe, modèle qu'il s'agit de
reproduire à l'identique:
L'enfant ne se construit qu'en se différenciant, ce qui suppose d'abord
qu'il sache à qui il ressemble. Il a besoin, de ce fait, de savoir qu'il est
issu de l'amour et de l'union entre un homme, son père, et une femme, sa
mère, grâce à la différence sexuelle de ses parents.
N'a-t-on rien d'autre à proposer à un enfant, pour se différencier, que de ressembler à son père si c'est un garçon ou à sa mère si c'est une fille ? Il ne reste
plus qu'à acheter un train électrique à l'un et une maison de poupée à l'autre ! on nage en plein immobilisme, en pleine reproduction sociale.
Puis arrivent la grosse artillerie et les grands mots :
avec le mariage homo, le risque de brouiller la chaîne des générations est
immense et irréversible.
L'argument-choc se veut anthropologique: toute la maison humaine va s'écrouler. Ah bon ? G. Bernheim ignore-t-il que la législation actuelle du mariage n'impose
aucune limite supérieure d'âge pour se marier, et n'impose pas non plus une différence minimale d'âge entre conjoints ? Pourquoi alors ne s'en prend-il pas à la législation en vigueur, qui permet
(puisque ce n'est pas interdit) le mariage entre personnes de générations différentes, y compris entre générations non consécutives? Et si par chaîne des générations, il entend plus
spécifiquement les relations entre ascendants et descendants, où a-t-il vu que le projet d'extension du mariage à des personnes de même sexe abolirait l'interdiction de se marier avec un
ascendant ou un descendant ? La prohibition du mariage entre ascendants et descendants et entre certains collatéraux serait même étendue ipso facto puisqu'elle frapperait aussi
ascendants et descendants du même sexe, et certains collatéraux du même sexe (par ex. mère-fille ; père-fils, frère-frère, soeur-soeur). (4)
Où est l'immense chamboulement des rapports entre générations susceptible de faire s'écrouler la civilisation en cas de mariage homo ? Ce prétendu chamboulement est déjà dans la loi qui
réglemente le mariage civil actuel et qui permet bien des choses dont le grand rabbin devrait s'inquiéter !
1.4 - Il n'y a pas de « droit à l'enfant »
Le grand rabbin brandit un autre danger : les couples homosexuels, ne pouvant se féconder mutuellement, vont développer leur désir d'enfant sous la forme d'une revendication, celle d'un prétendu
« droit à l'enfant ». Ils recourront aux techniques de procréation assistée, au mères porteuses, etc. Le problème est qu'ils ne sont pas les seuls...
Je suis entièrement d'accord avec G. Bernheim lorsqu'il dit qu'il n'y a pas de «droit à l'enfant » et qu'il souligne la monstruosité de cette expression dans la mesure où elle revient à faire un
objet d'un être humain. Mais c'est vrai pour tout le monde, comme il le dit aussi... donc cet argument ne vise pas spécifiquement le mariage entre personnes de même sexe, mais également (et sans
doute encore davantage) le consumérisme de certains couples hétéros qui considèrent l'enfant comme un objet auquel ils auraient droit... Là encore l'argument est trop large et prouve trop.
Et c'est de plus l'occasion d'une contradiction : on ne peut pas à la fois soutenir d'une part qu'il n'y a pas de « droit à l'enfant », et soutenir d'autre part que le mariage s'inscrit dans
l'horizon de la perpétuation, en considérant, avec des larmes de compassion, la stérilité comme un malheur et presque comme une infirmité. Beaucoup de couples qui recourent à la procréation
assistée ou à une mère porteuse raisonnent de la sorte et considèrent en conséquence l'enfant comme un droit : forcément, puisqu'on ne cesse de leur répéter que l'enfantement est un devoir et un
accomplissement à la fois de leur mariage et de leur personne (surtout pour les femmes !) - ce que la loi ne leur enjoint nullement.
De cette revue, il ressort que la plupart des objections avancées contre l'extension du mariage aux personnes de même sexe par G. Bernheim sont trop larges parce qu'elles peuvent être aussi bien
objectées au mariage civil tel qu'il existe actuellement.
2 - Mariage civil et mariage religieux : une contrariété fondamentale. Le mariage civil n'est pas la sécularisation du
mariage religieux
Ainsi le raisonnement de G. Bernheim n'est pas spécifique, et on peut s'étonner qu'il ne s'en prenne pas aussi au mariage civil tel qu'il est.
D'où la question : pourquoi le mariage tel qu'il est dans la législation française en vigueur ne le gêne-t-il pas alors qu'il avance des arguments qui devraient logiquement faire de lui un
opposant à ce mariage ? Ou il raisonne de travers, ou il sait parfaitement ce qu'il dit. Je prends la deuxième hypothèse, bien sûr. Cela signifie que, tant que le mariage tel qu'il est permet
d'accueillir sans trop de frictions le mariage tel qu'il le souhaite - c'est à dire une vision religieuse du mariage -, tant que le mariage civil ne montre pas vraiment son concept parce que les
gens en restent à une pratique qui ne le révèle pas, ça peut aller, on ferme les yeux. Mais qu'apparaisse un élément qui en développe logiquement le concept au-delà des limites où on le croyait
borné, et c'est la levée de boucliers. En réalité, le déploiement du mariage civil, à chacune de ses étapes, a suscité de violentes résistances de la part des tenants du mariage religieux.
G. Bernheim n'est pas le seul à soutenir cette position : tous les dignitaires religieux sont à peu de chose près sur la même ligne, même s'ils ne la développent pas avec le soin qu'il y
apporte. Ils consentent au mariage civil (que au fond ils détestent, à juste titre) tant que ça ne fait pas trop de vagues. Car ce qu'ils savent très bien, c'est que la législation française, en
disjoignant mariage civil et mariage religieux depuis 1792, a en réalité fait du mariage civil non seulement un concurrent victorieux du mariage religieux (et cela les prêtres ne l'ont pas encore
digéré) mais en a fait aussi, au fur et à mesure de son développement juridique, un contraire du mariage religieux. Mais tant que cela ne se voit pas trop et que les gens restent dans des limites
« décentes », tant qu'on peut leur faire croire que le mariage civil est une sorte de sécularisation du mariage religieux, cela est acceptable.
Je dis que le mariage civil est sur le fond opposé au mariage religieux dans la mesure où rien, dans la législation actuelle sur le mariage, n'assigne de place spécifique aux époux selon leur
sexe, et où rien ne destine même implicitement le mariage à la perpétuation d'une lignée : c'est prévu bien sûr, on règle par la loi les obligations des époux à l'égard de leurs éventuels
enfants, on règle par la loi certains aspects de la filiation, mais on le fait a minima et c'est considéré comme un fait et non comme une finalité ni même comme une fonction du mariage.
La loi ne dit pas aux époux qu'ils ont à fonder une famille, on n'interdit nullement les mariages entre générations même très éloignées, et la question de l'enfantement n'en est pas constitutive
(alors que à ma connaissance et par ex. chez les chrétiens la fécondité, requalifiée en novlangue « ouverture à la vie », est un caractère du mariage), c'est juste une conséquence possible.
Ajoutons aussi, petit détail, que le mariage civil n'est pas indissoluble : tout engagement à vie est contraire aux droits de l'homme. Et que cette dissolution, le divorce, est elle aussi un acte
civil qui s'est vu progressivement dépouiller de sa connotation culpabilisante (sanction d'une « faute ») .
Pour aller jusqu'au bout de ma thèse, je dirai que la question de l'extension du mariage aux personnes de même sexe opère aujourd'hui comme un révélateur du concept de mariage civil, lequel se
montre alors dans son irreligiosité.
La question du mariage homo agit comme révélateur parce qu'elle est un élément discriminant : c'est par elle que la contrariété entre mariage civil et mariage religieux apparaît aujourd'hui au
grand jour. Elle est apparue jadis et naguère avec d'autres propriétés qui ont fini par se fondre dans le paysage et par ne plus trop préoccuper les clercs, qui ont fini par se plier. Mais il
faut se souvenir des déplacements qu'ont été, par exemple, l'abolition de la clause d'obéissance pour la femme mariée et de son incapacité civile, l'abolition du motif de «faute» pour le
divorce, le droit égal pour chacun des conjoints d'administrer ses biens (droit de percevoir son salaire, d'ouvrir un compte en banque par ex.), le passage de l'autorité paternelle à l'autorité
parentale, le droit pour la femme de recourir seule à la contraception et à l'ivg (5). Il faut se souvenir des résistances que ces avancées ont à chaque fois
suscitées. C'est aujourd'hui la question de l'union entre personnes de même sexe qui, en poursuivant le déploiement du concept de mariage civil, devient la pierre de touche permettant de mesurer
la profonde opposition entre mariage civil et mariage religieux : c'est elle qui soulève en conséquence la résistance des prêtres.
Ce n'est tout simplement pas la même vision du mariage. On le savait confusément. On se plaît parfois à penser que le mariage religieux vient se lover dans la législation civile du mariage en lui
ajoutant quelques exigences d'ordre privé, ou symétriquement que le mariage civil serait le reflet sécularisé du mariage religieux, mais cette pensée me semble insuffisante. Les points de
friction, jadis, naguère et aujourd'hui, montrent qu'il s'agit bien de deux conceptions non pas seulement disjointes ou dont l'une serait plus large que l'autre, mais fondamentalement opposées.
Et depuis 1792, c'est la conception civile du mariage qui a progressivement triomphé, socialement et juridiquement, qui a fait plier les conceptions religieuses : on peut comprendre que les
prêtres en prennent parfois ombrage et reviennent à la charge.
J'ai parlé de prêtres. Cela peut choquer certains s'agissant d'un rabbin, mais comment faut-il appeler le ministre d'un culte qui parle en l'occurrence ès qualités ? G. Bernheim le dit
très clairement ; je ne le lui reproche nullement , mais je ne souscris pas au contenu d'un discours qui déclare :
Ma vision du monde est guidée par la Bible et par les commentaires
rabbiniques – ce qui ne surprendra personne. Concernant les sujets-clés
de la sexualité et de la fliation, elle est fondée sur la complémentarité de
l’homme et de la femme.
La Bible n'est pas en l'occurrence simplement un texte d'étude et de méditation, ce n'est pas à ses yeux un texte mythologique à ruminer comme l'Iliade,
l'Odyssée ou Les Métamorphoses, mais c'est bien un guide moral et peut-être même juridique. Et pour la complémentarité de l'homme et de la femme, non merci !
Ce n'est pas entre l'homme et la femme qu'il y a complémentarité, mais entre les gamètes et la manière de porter l'embryon à terme.
Eh bien, il faut une fois de plus que les prêtres en prennent leur parti : une République laïque ne va pas chercher le fondement de sa législation dans la Bible ; elle ne s'autorise que
d'elle-même. C'est sûrement un péché puisque c'est une déclaration d'autosuffisance. Cela ne signifie pas qu'on puisse faire n'importe quoi, et c'est pourquoi j'ai souligné que bien des interdits
seraient explicités et renforcés dans l'hypothèse d'un mariage étendu aux personnes de même sexe.
Maintenant, mon argumentation ne prétend pas balayer d'un revers de main les questions qui se posent et qui ne manqueront pas de se poser au sujet de la parenté et de la filiation. Mais elles se
posent déjà, de manière très aiguë, avec ce qu'on appelle les familles recomposées, les familles monoparentales, le recours à la procréation assistée, les mères porteuses, le trafic d'enfants, la
conservation des gamètes au-delà de la mort des donneurs, les bébés éprouvette, et le développement inéluctable de l'ingénierie génétique va nous poser des questions très difficiles. Je ne pense
pas que l'extension du mariage aux personnes de même sexe aggrave les difficultés qui de toute façon se présentent et se présenteront : elle s'y inscrit et la révèle.
3 - Epilogue : un commentaire de La Genèse
A la fin de son article, G. Bernheim propose une explication de texte de la Genèse sur laquelle j'ai envie de dire quelques mots. Elle est très belle, en effet : la sexuation est une leçon
d'altérité, ancrée dans notre chair. Je suis entièrement d'accord, et d'accord pour dire qu'il serait fou, vain et préjudiciable de vouloir effacer cette altérité-là, mais il oublie qu'il y a des
gens qui changent de sexe, réellement dans leur chair, et précisément en fonction de cette altérité : on peut s'en étonner, mais c'est une façon radicale, avouons-le, de reconnaître la différence
- sur ce point la mythologie gréco-latine est d'ailleurs plus riche que la Bible ! Vouloir s'emparer de cette altérité, la réfléchir, supposer qu'elle puisse être socialement distribuée autrement
qu'elle ne l'a été pendant quelques siècles et sur une portion du globe, ce n'est pas nécessairement vouloir l'effacer.
G. Bernheim accuse un peu plus haut dans son texte les homosexuels de projeter cet effacement, de vouloir la disparition de la différence sexuelle. C'est ignorer qu'il n'y a pas plus différent
d'un(e) homosexuel(le) qu'un(e) autre homosexuel(le). C'est ignorer ensuite que si des êtres humains se posent explicitement la question de la différence des sexes ce sont bien les homosexuels,
beaucoup plus que d'autres pour qui cette différence est de l'ordre de l'évidence, et c'est vrai aussi pour le désir d'enfant. Il faut aussi lire Freud et voir combien cette altérité-là n'est une
donnée fixe que dans la mesure où elle fournit un terrain, un zonage sur lequel vont s'étayer toutes les perversions, selon une histoire personnelle et singulière que le sujet ne contrôle pas
mais qui est contingente, et non selon une nature et pas davantage selon une téléologie fixée uniformément pour chaque sexe par un dogme religieux. Est-ce de l'artificialisme ? Non car je ne
pense pas qu'on puisse manipuler ces contingences de manière purement technique, elles s'installent à l'insu du sujet et viennent le tourmenter. Et il n'existe aucune sexualité humaine qui ne
soit perverse.
Ce que dit ensuite G. Bernheim pourrait très bien s'accorder avec la théorie freudienne, puisqu'il souligne que dans le récit de la Genèse, la sexuation n'est mentionnée que pour l'homme et pas
pour les animaux : je trouve que c'est une idée très profonde. Mais il verrouille aussitôt ce que cette remarque a d'énigmatique et de troublant, ce qu'elle comporte de vacillement s'agissant de
la sexuation, pour l'interpréter en termes de dualité fixe et distributive (la sexuation humaine se réduirait à deux sexes clairement distingués, et on invite chacun des sexes à camper sur sa
spécificité, on évacue tout trouble quant à cette distinction, on assigne à chacun une destination). Je cite :
c’est précisément dans la relation d’amour, qui inclut l’acte sexuel par
lequel l’homme et la femme « deviennent une seule chair », que tous deux
réalisent leur finalité propre : être à l’image de Dieu(6).
Cette altérité, reconvertie en dualisme téléologique sans bavure et sans équivoque, devient alors une destination, la complémentarité de l'homme et de la femme étant inscrite dans l'ordre créé par Dieu et la rencontre de l'homme et de la femme étant une manière pour l'humanité de réaliser l'Un. Je cite :
C’est dans leur union à la fois charnelle et spirituelle, rendue possible par
leur différence et leur orientation sexuelle complémentaire, que l’homme
et la femme reproduisent, dans l’ordre créé, l’image du Dieu Un.
Ouf ! laissez-moi respirer ! on peut relire aussi Le Banquet et avoir le droit d'envisager cette affirmation comme une hypothèse parmi d'autres? Et puis
qu'on nous lâche un peu avec l'Un et l'amour fusionnel. Qu'on nous lâche un peu avec ce terrible dieu du monothéisme ! On a le droit d'être épicurien et de penser qu'il faut se tenir à bonne
distance de toute divinité.
On peut donc objecter bien des choses au mariage homo, et il n'est pas étonnant que la résistance soit exprimée principalement par des dignitaires religieux : c'est leur travail ! Encore faut-il
qu'ils le fassent avec soin et exigence intellectuelle, comme c'est le cas du grand rabbin Bernheim et qu'ils ne s'en tiennent pas à de simples anathèmes ou (pire ?) à des déclarations purement
médiatiques. Mais ces objections, lorsqu'on les examine, frappent pour la plupart aussi bien le mariage civil jusqu'alors réservé aux hétéros. J'en conclus que le centre de la cible, à travers
des objectifs intermédiaires qui ont évolué (divorce, contraception, égalité des conjoints dans le mariage, etc., et aujourd'hui le mariage homo) n'a pas varié : c'est le concept même de
mariage civil qui est visé, mariage civil qu'on aurait tort de réduire à une sécularisation du mariage religieux.
Le seul point fort des résistances religieuses n'est autre... que leurs propres doctrines et leurs propres dogmes, et la manière dont elles verrouillent l'interprétation de grands textes
mythologiques dont elles revendiquent l'exclusivité. Or ces grands textes sont un bien commun à tous, croyants et incroyants. Leur lecture critique peut s'enrichir, bien sûr, des commentaires
d'un rabbin, d'un curé, d'un pasteur, d'un imam, pour peu qu'ils les aient médités. Mais de là ne suit pas qu'on doive s'interdire l'étude critique d'un corpus au prétexte que certains le
déclarent « sacré » et qu'ils en revendiquent l'interprétation exclusive. Les grands textes sont un bien commun et sont placés dans l'espace critique universel tout simplement parce qu'ils font
penser. S'agissant plus particulièrement de mythologies, ces textes, en véhiculant une charge symbolique millénaire, ont une puissante vertu d'équivocité. Souligner leurs énigmes, ce n'est pas
les abaisser, mais accroître leur richesse sans s'agenouiller devant eux. On peut donc les récuser comme guides sans pour autant les écarter comme objets et aliments de
pensée.
© Catherine Kintzler, 2012
Notes [cliquer sur le numéro de la note pour revenir à l'appel de note]
1 - Par commodité, j'utiliserai souvent
l'expression couramment reçue de «mariage homosexuel» ou pour aller plus vite de «mariage homo», bien que je considère cette expression comme inappropriée (voir les raisons dans cet article). Je remercie Edith Fuchs qui a attiré mon attention
sur le texte de G. Bernheim, et qui m'a proposé des remarques stimulantes. Je remercie également Jean-Claude Milner pour ses avis éclairés, et pour m'avoir encouragée à présenter l'idée d'une
contrariété entre mariage civil et mariage religieux.
2 - Version intégrale en téléchargement : cliquer ici. Version
abrégée sur le site du
Figaro . Pour un autre point de vue critique sur le texte de G. Bernheim, voir l'article de Franck Jaoui (Le
Monde du 26 octobre).
3 - Voir les publications de
Mezetulle sur l'affaire de la virginité en 2008 : http://www.mezetulle.net/article-20265232.html et http://www.mezetulle.net/article-20259636.html
4 - C'est ce que fait actuellement
le pacs, et ce que prévoit le projet de loi.
5 - Sur ces avancées, il existe de nombreuses
études, voir notamment Gilbert Legay, Droits des femmes, une histoire inachevée. Chronologie et perspectives, éd. Civilia, 2012.
6 - On remarquera que ce passage peut très bien
s'appliquer au viol, il suffit au violeur de dire «j'ai fait ça par amour» - ce qui du reste est souvent profondément vrai, car l'amour peut aussi être une violence, il peut être meurtrier, et
comme le dirait Spinoza chacun aime selon sa propre complexion.
Corinne FILIPPI
Entre temps et lumière.
Photographie 1996.
cARTed Network
Ce texte est un « article presslib’ » (*)
The English version of this post can be found here.
Et maintenant ? Que va-t-on faire ? Maintenant que l’Espagne a perdu l’accès au marché des capitaux pour sa dette ?
Oui, la dégradation par Moody’s, hier dans la soirée, de la cote de l’Espagne de trois crans, de A3 à Baa3, n’a pas arrangé les affaires. Mais enfin, elle ne nous apprend rien qu’on ne sache déjà depuis le weekend dernier : avec un taux à 10 ans de sa dette souveraine, scotché au niveau des 6,75% (*), les carottes étaient de toute façon cuites pour ce qui est de financer sa dette sur le marché des capitaux.
Qu’est-ce qui s’était passé ? Les 100 milliards d’euros de plus obtenus des fonds européens par l’Espagne, et dont la nation elle-même est maintenant redevable, les règlements européens interdisant les renflouements directs de banques par leurs instances.
Vous avez remarqué que les règlements européens sont truffés de clauses de suicide programmé, dont on découvre toujours les implications comme aujourd’hui, dans l’urgence ? Certains, convaincus du pouvoir sans limite de la volonté humaine, vous expliqueront que c’est voulu : prévu de longue date pour la mise en branle un jour, du Grand Plan Secret. C’est plus banalement qu’il s’agit d’inventions humaines dans lesquelles la sélection naturelle n’a pas encore eu le temps de faire le tri.
Mais les Américains y étaient bien arrivés, à faire une grande nation avec plein de petits bouts ! Oui, mais justement : dans ce cas-là, la méthode par essais et erreurs a été utilisée à grande échelle : les États-Unis d’aujourd’hui ont dû passer par une guerre civile atroce pour clarifier un peu les choses. Et certaines cicatrices sont encore bien fraîches.
Déjà garder la Grèce dans la famille, c’est très dur. Plus le Portugal, plus l’Irlande, plus – aujourd’hui, en fin de matinée, Chypre. Mais l’Espagne, et on l’a dit tout de suite, dès la première alerte au début 2010, c’est trop à avaler pour ce qu’il restera de zone euro : ce n’est pas possible. Sans compter l’Italie très pâle elle aussi, sur une chaise dans le couloir du dispensaire.
Alors ? Et maintenant ?
Je l’avais expliqué le 5 avril 2010 – deux ans déjà ! – dans une chronique du Monde-Économie intitulée « Le fil rouge » : « Les gouvernements d’unité nationale sont pour bientôt, quand il sera devenu évident aux yeux de tous qu’aucun parti ne connaît à lui tout seul la solution des problèmes insolubles qui se posent, suivis alors de Comités de Salut Public, quand il sera clair que même tous ensemble ils n’y comprennent rien et – si Dieu nous prend alors en pitié – suivi enfin d’un nouveau Conseil National de la Résistance, au moment où il faudra, par-delà les divergences conçues aujourd’hui comme irréductiblement inconciliables, lancer une ultime tentative de sauver ce qui peut encore l’être ».
M. Hollande n’a pas encore atteint ce stade-là, convaincu qu’il est que si la croissance est ce qui convient à la France, le traitement de cheval de l’austérité convient mieux au tempérament grec. Pasok et Nouvelle Démocratie sortant vainqueurs des élections en Grèce, c’est ce qu’il souhaite aux Grecs. Et il n’a pas hésité hier à le leur dire. La reproduction en petit sans doute du couple à la Dubout France-Allemagne qui nous est offert en ce moment. La formule gagnante lui semble être celle de l’union d’un parti socialiste de droite avec un parti libéral, convaincus tous deux que mettre l’État-providence dans la naphtaline est beaucoup plus urgent que de mettre au pas la finance.
Notez que les Américains sont dans le même état d’esprit : hier M. Jamie Dimon, patron de J. P. Morgan Chase, était sur la sellette devant le Comité bancaire du Sénat américain. On lui demandait d’expliquer comment il se fait que sa banque a perdu par distraction entre 3 et 10 milliards de dollars. Les sénateurs du parti républicain ont consacré tout le temps de parole qui leur était donné à affirmer – et à vouloir que M. Dimon le confirme avec enthousiasme – que le grand souci en ce moment, c’est une réglementation trop stricte de la finance. À certaines époques, c’est comme cela, vous dis-je : le suicide programmé se retrouve absolument partout. Et je vous épargne les exemples les plus comiques.
Enfin, gageons qu’on travaille dur en ce moment-même à trouver des solutions à Bruxelles, qu’on nous concocte quelques plans astucieux qui pourront être mis en œuvre en 2014 ou en 2018. Pourquoi ces formules-miracles sont-elles toujours remises – c’est le cas de le dire – aux calendes grecques ? Pour laisser du temps au temps. Sauf qu’aujourd’hui, 14 juin 2012, c’est ça qui manque le plus : le temps précisément.
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(*) 6,974% à 10h51.
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Les
Iconoclasses
10 ans d'études,
Duchamp d'étude...
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HAUT hasard 2008
photographie et dessin
Maxime FAUVEL
1. - Trois constats
a) L’insurrection libyenne est de la même nature que les soulèvements tunisien et égyptien. Ce n’est pas un hasard si Kadhafi a défendu Ben Ali jusqu’au bout. Il s’agit d’une insurrection de la majorité des Libyens contre un régime répressif, tortionnaire et terroriste, incarné par une mafia familiale qui a accaparé une bonne partie de l’argent du pétrole et l’a placé sur d’innombrables comptes personnels dans les banques occidentales.
b) L’action armée en cours contre les cibles militaires libyennes ne vise pas à s’approprier le pétrole du pays, pour une raison bien simple : c’est déjà le cas ! Total (France), ENI (Italie), Repsol (Espagne), OMV (Autriche), PetroCanada (Canada), Wintershall (Allemagne) etc., exploitent déjà des gisements. Par ailleurs, de nombreux permis de forage et d’exploration ont déjà été concédés par Kadhafi à des compagnies étrangères, principalement américaines.
c) Kadhafi a été un temps, mais n’est plus du tout, un dirigeant anti-impérialiste. Jusqu’à il y a deux mois, il entretenait les meilleures relations avec Sarkozy, Berlusconi, Cameron, l’administration américaine, et il servait de barrage protecteur et rémunéré contre l’émigration africaine vers l’Europe. C’était plus qu’un ami : un allié !
La situation convenait donc parfaitement aux deux parties et on ne voit pas quelle aurait été la motivation occidentale pour la changer. C’est la poussée de l’insurrection civile et sa répression sanglante par le Guide (y compris par des mercenaires) qui a créé une situation nouvelle dont le dictateur est le seul responsable. Pour une fois, ce n’était pas une manœuvre de l’Empire... Kadhafi, réhabilité en 2004, redevenait à nouveau imprésentable et exposait ses partenaires à la pression de leurs opinions publiques et de leurs forces d’opposition internes. C’est à regret qu’ils se sont trouvés contraints de « lâcher » ce lecteur de Montesquieu, selon le ministre Patrick Olier.
2. - Cela nous conduit à trois premières conclusions
a) Par principe, Mémoire des luttes est aux côtés des peuples contre les dictatures. Donc, en Libye, pour les insurgés - même si nous ne savons pas grand chose d’eux - et contre le régime Kadhafi.
b) Une reprise en main de la Libye par le dictateur aurait signifié la fin du "printemps arabe" et aurait envoyé aux populations des autres pays de la région en lutte contre leurs propres tyrannies un message clair : " La récréation tunisienne et égyptienne est terminée. Les pouvoirs en place ne lâcheront rien sauf quelques réformes cosmétiques".
c) Même s’il faut faire la part des rodomontades et des gesticulations médiatiques du personnage, il est fort probable que, sans intervention extérieure, Kadhafi allait perpétrer un massacre à Benghazi. Il en avait donné un avant-goût par des bombardements aveugles de cette ville, qui ont fait de nombreuses victimes civiles. Il avait d’ailleurs publiquement annoncé la couleur à de multiples reprises en parlant de "rats" à détruire, de gens que l’on allait poursuivre "jusque dans les placards", etc. Les Libyens, en tout cas, prenaient ces menaces au sérieux : les images de la joie des habitants de Benghazi à la vue des avions de la coalition parlent d’elles-mêmes.
C’est un spectacle surréaliste pour nous que de voir de simples citoyens libyens (mais aussi palestiniens, tunisiens, etc.) remercier Sarkozy et Obama !
3. - Les repères sont brouillés et les contradictions abondent
a) Nous ne nous faisons pas d’illusions sur la résolution 1973, même si elle été votée par le Liban et par les deux plus grandes puissances africaines : l’Afrique du Sud et le Nigeria. Nous savons que ce vote est le résultat de considérations qui ont très peu à voir avec les intérêts du peuple libyen et pas davantage avec une vision géopolitique commune.
L’élément moteur a été Nicolas Sarkozy, pour des raisons de politique intérieure et pour faire oublier le fiasco de sa diplomatie en Egypte et en Tunisie. Pour se composer une stature internationale, le président français a en quelque sorte mis publiquement les autres gouvernements au pied du mur, alors que la plupart d’entre eux (dont celui d’Obama) n’étaient pas favorables à une intervention. Les autres gouvernements occidentaux représentés au Conseil de sécurité de l’ONU ont également pris leur décision en fonction de considérations conjoncturelles de politique intérieure : abstention pour l’Allemagne à la veille d’élections régionales, participation des Etats-Unis face à la surenchère républicaine au Congrès, etc. On est loin d’un plan élaboré de longue date et mis en œuvre de manière cohérente et coordonnée.
b) La résolution 1973 est un cas d’école du "deux poids, deux mesures" : il n’a rien été décidé d’équivalent pour les assassinats de civils en Irak, en Afghanistan, à Gaza, à Bahreïn, au Yémen, sans parler du Honduras, etc.
c) Comble d’hypocrisie, cette résolution a reçu, du moins au départ, le feu vert de la Ligue arabe, c’est-à-dire de gouvernements arabes du même acabit que celui de Tripoli. On peut analyser cette étonnante attitude comme un "deal" implicite avec l’Europe et les Etats-Unis : " Nous sacrifions l’un des nôtres, Kadhafi, mais, en échange, vous fermez les yeux sur la répression et la présence de troupes saoudiennes à Bahreïn, les tirs à balles réelles sur les manifestants au Yémen et, d’une manière générale, sur les exactions de nos propres dictatures ".
d) Une fois que nous avons dit tout cela et que nous avons dénoncé ces hypocrisies et la pression belliciste des médias, la question posée ici et maintenant n’était pas seulement théorique : fallait-il laisser Kadhafi tuer dans l’œuf la révolte des Libyens, au risque de fragiliser les acquis démocratiques en Tunisie et en Egypte, et de décourager les opposants aux régimes bahreïni, yéménite, jordanien, syrien, etc. ? Nous sommes nombreux à penser que non, même si la voie pour y parvenir - l’intervention militaire conduite essentiellement par des membres de l’OTAN- n’est pas de notre goût. Il aurait été préférable qu’elle soit conduite par l’Egypte de l’après-Moubarak. La participation, en guise d’alibi arabe, du Qatar et des Emirats Arabes Unis fait en effet plutôt sourire…
e) Nous avons déploré que l’offre de médiation par des gouvernements africains et latino-américains faite par Hugo Chavez et soutenue par les autres gouvernements de l’Alliance bolivarienne des peuples de notre Amérique (ALBA) n’ait pas été acceptée par les insurgés ni par les Occidentaux ni même , semble-t-il, par le fils Kadhafi alors que le Guide s’était montré favorable.
Elle n’avait toutefois que des chances infinitésimales de succès car elle intervenait à un moment où les positions étaient déjà trop radicalisées, et où trop de sang avait été versé pour qu’un compromis soit possible entre les parties en présence. D’une part, Kadhafi, dont la parole n’a strictement aucune crédibilité, n’y voyait qu’un moyen de gagner du temps pour reconquérir le terrain perdu, et il n’avait pas la moindre intention de lâcher un centimètre de pouvoir. De l’autre côté, le slogan était "Dégage", comme contre Ben Ali et Moubarak.
f) Cela nous coûte beaucoup de ne pas partager, du moins à ce stade, la totalité des analyses de nos amis et camarades des mouvements sociaux et des gouvernements progressistes, notamment d’Amérique latine, auxquels nous réaffirmons par ailleurs notre entière solidarité.
Nous dénonçons comme eux l’imposture du « droit d’ingérence » qui n’est qu’un prétexte pour mettre en accusation et déstabiliser les gouvernements qui n’ont pas l’heur de plaire aux puissances du Nord. Mais la résolution 1973 ne nous paraît pas relever de cette logique car, répétons-le, Kadhafi était un allié devenu encombrant, pas un adversaire stratégique.
Nous comprenons par ailleurs parfaitement que beaucoup, dans les pays du Sud, et tout particulièrement en Amérique latine, voient dans l’intervention en Libye une répétition des interventions coloniales et impériales dont ils ont été les victimes au cours des deux derniers siècles. Mais, en l’occurrence, les camps en présence ne reproduisent pas ceux du passé : la posture anti-impérialiste de Kadhafi est de pure façade, et vise uniquement à sauvegarder son régime et sa dynastie. Il s’était déjà parfaitement intégré dans le camp occidental.
g) Le slogan "ni l’OTAN ni Kadhafi", parfaitement juste en lui-même, est purement abstrait et ne répondait pas à la réalité de la situation sur le terrain. L’alternative réelle était et reste : ou bien Kadhafi ou bien l’insurrection populaire.
4. - L’histoire n’est pas finie
a) L’affaire libyenne et l’activisme sarkozyste à la source de l’intervention militaire ont pris tout le monde de court. Les Occidentaux n’ont pas de véritable projet stratégique commun (comme en témoignent la position de l’Allemagne et, plus récemment, celle de l’Italie), sauf celui de garantir leurs approvisionnements pétroliers. Et, on l’a vu plus haut, Kadhafi ne remettait absolument pas en cause ces approvisionnements.
b) Les Occidentaux risquent d’être placés sur la défensive par la nouvelle (mais toujours aussi peu sérieuse) proposition de cessez-le-feu de Kadhafi et l’offre de médiation de l’Union africaine, même si chacun sait que cette dernière n’a guère plus de chances d’aboutir que celle de Hugo Chavez.
De plus, les risques de dérapage de la coalition - tant par son interprétation extensive du texte de la résolution de l’ONU que par la mort de civils sous les frappes aériennes - peuvent rapidement retourner une partie de l’opinion arabe (et même africaine) contre elle et lui donner une couleur ouvertement néocoloniale..
c) La Ligue arabe commence à se diviser et à critiquer les actions de la coalition. Les autocrates qui en font partie - particulièrement ceux d’Algérie et de Syrie - craignent en fait la « contagion » libyenne chez eux. Malgré les apparences, ils ne souhaitent pas vraiment le départ du Guide, même s’ils ont des comptes à régler avec lui. C’est évidemment aussi le cas des potentats de Bahreïn et du Yémen qui seraient eux aussi justiciables d’une résolution de l’ONU identique à la 1973.
d) Conclusion (très provisoire) : la situation est très incertaine et tous les scénarios sont possibles, de l’écroulement rapide du régime à un enlisement du conflit ou à la partition de fait de la Libye.
Cette dernière éventualité n’est pas à écarter. La Libye « utile », celle du pétrole, est dans la zone d’influence des insurgés, et l’Iran œuvre quasi ouvertement à y prendre des positions. On peut imaginer que, lors de sa rencontre à l’Elysée avec des membres du Conseil national de transition, regroupant le forces d’opposition de Benghazi au régime de Tripoli, Nicolas Sarkozy a obtenu d’eux, en échange de son soutien, des engagements sur la continuité des flux pétroliers. Une façon de récupérer auprès d’eux ce qui a été perdu par la mise au ban de Kadhafi.
Comme la dictature libyenne a éliminé tout ce qui "faisait société" dans un pays qui n’est même pas doté d’une Constitution, on ne voit cependant pas pour l’instant ce que pourrait être l’après-Kadhafi.
e) Le seul point positif que nous retenons de la situation actuelle, c’est que la flamme de la "révolution arabe" ne s’est pas éteinte en Libye, comme cela aurait été le cas si Kadhafi l’avait emporté.
Il va de soi que si l’intervention militaire devait se prolonger au-delà du strict nécessaire pour garantir une zone d’exclusion aérienne et donc neutraliser la capacité du régime à s’en prendre à sa propre population, nous la dénoncerions avec force.
Quant à une éventuelle médiation de l’Union africaine permettant de mettre un terme à la perte de vies humaines, elle devrait avoir pour objectif explicite de donner la parole au peuple libyen. Ce que Kadhafi lui a refusé depuis plus de 40 ans.
L’histoire abonde en paradoxes et le pire n’est pas nécessairement le plus sûr. Rien ne dit, pourquoi pas, que l’intervention ne débouchera pas sur une conséquence non désirée par ses auteurs : l’émancipation des peuples arabes du joug de leurs dictatures, en même temps que de leur soumission aux puissances du Nord.
http://goudouly.over-blog.com/article-emmanuel-todd-je-serais-tres-etonne-que-l-euro-survive-a-2011--64573687.html
Que retiendrez-vous de l'année 2010, qui vient de s'achever ?
Je dirais que ce fut une année charnière. C'est l'année où les croyances, économiques et politiques dominantes de l'Occident sont arrivées au bout de quelque chose.
D'abord dans la gestion de la crise économique. J'ai été frappé par la prise de conscience concernant la relance, telle qu'on l'avait conçue lorsque la crise financière, puis la crise de la demande mondiale ont été diagnostiquées - chose qu'il fallait faire, précisons-le... -, qui n'allait pas suffire. Et pour une raison très simple : les plans de relance ont, à la rigueur, relancé les profits dans les économies occidentales, ont regonflé à un niveau acceptable les indicateurs boursiers, mais n'ont pas fait repartir l'emploi, les salaires. Malgré ces plans, la dégradation du niveau de vie a commencé ; aux Etats-Unis, les indicateurs mettent même en lumière une diminution de l'espérance de vie...
Les gens ont donc compris que dans une économie ouverte, dans un régime de libre-échange, si l'on réinjecte des signes monétaires ou des moyens de payement dans l'économie par en haut - plutôt par le système bancaire qu'autrement -, on crée de la demande, mais que cette demande ne modifie absolument pas le mécanisme de la compétition sur les salaires, mais que cela relance tout simplement les économies à bas salaires. En France par exemple, et j'imagine ailleurs, les plans de relance de l'après-crise ont abouti à une accélération de la désindustrialisation et des délocalisations...
Un « électrochoc » , donc...
Les gens l'ont compris mais, pour le moment, ils ne sont pas allés au bout de la compréhension. Cela réintroduit les différences traditionnelles entre Américains et Européens où, pour une fois, je ne peux plus dire que les Américains sont quand même moins bêtes parce qu'ils ont compris le problème de la demande globale, les mécanismes keynésiens de soutien à la demande, la notion de flexibilité monétaire, etc. On ne peut plus considérer qu'un plan de relance, en économie ouverte, est simplement mieux que les plans d'austérité européens. Les plans d'austérité européens ne sont pas une solution actuellement. Ils vont relancer la crise mondiale, et s'ils remettent l'économie mondiale en crise, pour le coup, l'économie chinoise, qui est gérée de façon extrêmement dangereuse par l'exportation, va s'effondrer. Mais ces plans d'austérité européens traduisent quand même, me semble-t-il, une volonté de ne pas faire de la relance pour autrui... Je dirais qu'ils sont un premier pas vers le protectionnisme, mais dans la mesure où il s'agit d'un protectionnisme par contraction de sa propre demande, c'est ce que l'on peut appeler un « protectionnisme bête » . Moi, je me bats depuis longtemps pour un « protectionnisme intelligent » . Je vais y revenir.
C'est le deuxième tournant. Le premier concerne le premier élément de la pensée unique : le libre-échange. Le deuxième est sur l'euro. L'acquis du dernier trimestre de 2010, c'est qu'on est arrivé au bout de la croyance en l'euro comme horizon spécifique pour l'Europe. Il s'agit donc d'une année chargée en termes de prises de conscience !
Sur quoi cela pourrait-il déboucher ?
Paradoxalement, la crise, l'effondrement de croyances qui font du mal au continent, au monde développé et à la planète, c'est déjà inespéré ! On a trop longtemps vu de sympathiques gouvernements se réunissant paisiblement - ce qui est une bonne chose -, conclure leurs travaux en expliquant qu'ils allaient défendre bec et ongles le mécanisme qui produisait la crise, à savoir le libre-échange. Or, le libre-échange, c'est quoi ? C'est la guerre de tous contre tous sur le plan économique, c'est la concurrence sur le coût du travail, sur l'efficacité économique.
Cela dit, comment va être l'année 2011 ? On va avoir des surprises. Je serais très étonné que l'euro, dans sa forme actuelle, survive à l'année 2011. S'il survit, ce sera dans un contexte de réorientation générale des politiques économiques européennes.
Au final, cette crise pourrait donc, selon vous, se révéler positive ?
Oui. Mais l'une des choses qui me poussent à être très prudent, c'est la lenteur des processus idéologiques, la lenteur du débat, le caractère un peu amorphe de la société. En France par exemple, la façon dont la crise a ramené à la surface le vieux phantasme de la supériorité des conceptions économiques allemandes, ces choses qu'on entendait telles quelles à l'époque du « franc fort » , dans les années 80, a quelque chose d'inquiétant. Pour expliquer ce phénomène de lenteur, il y a le vieillissement des populations occidentales et ce que j'ai décrit dans mon dernier livre, Après la démocratie (Gallimard/Folio), à savoir un état d'atomisation des sociétés - avec des comportements narcissiques, des gens qui ne se soucient que d'eux-mêmes, une absence de croyances collectives - qui empêche la décision politique.
Donc, ce que je ressens, c'est une sorte de tension qui est devant nous, de bras de fer conceptuel entre deux tendances : la crise générale des conceptions qui devrait amener des évolutions et des prises de décisions rapides, et puis cette espèce de lenteur, de sénilité narcissique des sociétés développées, qui suggère que quand même, elles seraient capables de continuer à ne rien faire pendant toute une année...
Quid de l'euro, que vous avez évoqué plus haut ?
L'image qui me vient, c'est « acharnement thérapeutique » ... L'euro est une abstraction. Les sociétés nationales, avec leurs cultures, existent toujours. Il y a des différences de mentalités, de rythmes démographiques, il y a des traditions de discipline salariale en Allemagne qui ne sont pas concevables en France...
En fait, du temps des monnaies nationales, chacune des économies européennes avait son mode de régulation spécifique qui lui convenait. Des bureaucrates abstraits ont posé l'euro là-dessus et, bien entendu, ça ne marche pas. Et toutes les tentatives institutionnelles, bancaires ou autres, pour que ça fonctionne, ne peuvent pas marcher. Tant que l'Europe est en économie ouverte, dans le régime de libre-échange, il y a une guerre économique acharnée entre les économies européennes dans laquelle l'Allemagne est la plus forte parce qu'elle pratique mieux la compression du coût salarial. Mais dans ce contexte, l'euro est une sorte de prison pour tout le monde, pour laisser les plus faibles ou les moins capables se torturer au niveau salarial, à la merci de l'Allemagne. Attention, je n'en veux pas du tout à l'Allemagne : il y a de l'aveuglement et du narcissisme là-bas comme en France...
Comment sortir de cette situation ?
De deux manières : par le bas ou par le haut. Par le bas, c'est admettre que l'euro est foutu. Puis on en sort et on revient aux monnaies nationales. Pour moi, ce n'est pas optimal : je ne suis pas du tout partisan de la disparition de l'euro. Simplement le système actuel est le pire concevable parce qu'il détruit une partie de l'industrie européenne, il dresse les Européens les uns contre les autres, il met l'Allemagne dans une position de domination mais aussi de cible, d'ennemi collectif pour l'Europe...
La sortie vers le haut : on veut sauver l'euro, on y tient vraiment et on accepte l'idée que le problème mondial, c'est le libre-échange, l'insuffisance de la demande. On fait revenir l'Europe à sa conception initiale de la préférence communautaire. On dit que l'Europe a le droit, dans un monde en guerre sur les coûts salariaux, de faire un virage protectionniste. On établit un protectionnisme européen raisonnable, coopératif, qui permet de relancer les salaires, l'investissement, la demande à l'échelle du continent. Dans un tel contexte, on rétablit un intérêt collectif européen, un bénéfice mutuel. Dans le domaine économique, les différences culturelles entre l'Allemagne et les autres pays cesseraient d'être un facteur de conflit et l'Europe retrouverait son véritable avantage compétitif dans le monde qui est sa diversité - avec l'euro, on a réussi à faire de la diversité européenne quelque chose de complètement négatif dans ses conséquences.
Êtes-vous plutôt optimiste ou pessimiste à ce propos ?
Pour moi, l'explosion de l'euro, c'est une probabilité de 90 %. Ce qui provoquerait un trou d'air idéologique formidable mais, dans ce contexte, j'ai très très peur de l'effet de délégitimation des élites. Mais bon, les choses peuvent changer très vite : les populations sont quand même à des niveaux éducatifs très élevés, le sentiment d'une crise est là... Et puis les esprits ont évolué. En France, j'ai passé une dizaine d'années à être considéré comme un rigolo avec mon protectionnisme européen, maintenant ça va très bien pour moi, merci ! Évidemment, la grande réponse, c'est : « Ce n'est pas possible, on ne pourrait pas faire accepter ça aux Allemands, ils sont tournés vers l'extérieur, ils veulent conquérir des marchés en Chine, ils préféreraient d'ailleurs retourner au mark, etc. » Mais la chute de l'euro mettrait l'Allemagne à genoux, et les Allemands sont en train de comprendre qu'ils sont les principaux bénéficiaires de l'euro. Quand des Allemands disent qu'ils en ont marre de l'euro, marre de payer ces plans de sauvetage des États, qu'il faut en retourner au mark, etc., je pense qu'ils bluffent ! Je pense qu'ils ont compris que la fin de l'euro serait un désastre pour l'économie allemande. Et s'ils ont compris cela, il suffirait d'avoir un gouvernement français intelligent, qui arrête de faire des «
cocoricos » ridicules, qui admette que l'Allemagne est l'économie dominante et qui lui demande de prendre ses responsabilités à l'échelle du continent, de prendre le leadership dans l'établissement d'un protectionnisme européen raisonnable, qui sera d'ailleurs favorable, en termes d'accroissement de la demande, à l'industrie allemande beaucoup plus que les quelques marchés chinois ne pourraient l'être...
Nicolas Sarkozy pourrait-il conclure son mandat de la sorte ?
Là, on retombe dans les paramètres lourds, pesants et qui rendent pessimistes.
On a énormément de mal à imaginer Sarkozy dans ce rôle. Si vous regardez sa trajectoire dans son rapport à l'Allemagne, il avait démarré très anti-Allemand. Il scandalisait les Allemands pas juste par sa vulgarité mais parce que de tempérament, il était anti-Allemand et pro-Américain. Il a fini par s'aligner sur l'Allemagne mais il faut tout de même constater la coïncidence chronologique entre la chute du sarkozysme et la remontée en puissance d'une vieille droite conne qui croit au discours de la rigueur, qui pense en termes d'équilibre budgétaire et de choses comme ça... Aujourd'hui, le sens du gouvernement Fillon II, c'est que Sarkozy n'a plus le pouvoir. Il est le premier président de la Ve République qui n'a pas eu le droit de renvoyer son Premier ministre... Donc, quand on dit : « Est-ce que Sarkozy pourrait ? » ... on ne sait plus très bien ce que Sarkozy peut. On n'a donc aucune raison d'être optimiste, d'autant que du côté du Parti socialiste - qui a certes accouché avec beaucoup de difficultés de la notion de « justes échanges » -, c'est très lent aussi. On est dans le people !
© 2011 © Rossel & Cie S.A. - LE SOIR Bruxelles, 2011
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NOM : MACARIO FREDERIC
TITRE : Sans Titre
Sur cARTed Network
Paru sur L'Humanité.fr
Henri Pena-Ruiz fut membre de la commission Stasi sur la laïcité dans la République. La laïcité reste, pour lui, un combat d’actualité intimement lié à l’émancipation.
Comment expliquer que la laïcité revienne si régulièrement dans les débats français ?
Henri Pena-Ruiz Actuellement, il existe une stratégie des anti-laïcs qui consiste à dire que la laïcité est une réalité propre à la France, un « particularisme » qu’ils veulent supprimer. Les mêmes ont inventé les notions de « laïcité ouverte » ou « positive ». Celles-ci n’ont aucun sens sinon celui d’un rejet hypocrite de la laïcité. Parle-t-on de justice sociale ouverte ou de droits de l’homme ouverts ? En réalité la laïcité, sans adjectif, peut intéresser toute l’Europe. En Espagne, par exemple, les laïcs dénoncent l’octroi de fonds publics à l’Église alors que les services publics, communs aux croyants, aux athées, et aux agnostiques, sont maltraités. La laïcité n’est pas « française » par essence, mais de portée universelle. Dit-on que les droits de l’homme sont français, l’habeas corpus anglais ou la pénicilline écossaise ? Il est vrai que la France reste l’un des pays qui a séparé le plus nettement l’État de l’Église. La laïcité appelle une stricte égalité de traitement entre les croyants, les athées et les agnostiques ; il n’y a donc pas de raison de créer des privilèges publics pour la religion, pas plus que pour l’athéisme.
Qu’en est-il du débat sur la pratique des cultes ?
Henri Pena-Ruiz. Il convient d’abord d’éviter toute confusion entre immigrés et croyants pratiquants. L’immigration maghrébine et turque en France est faite de travailleurs qui contribuent à produire la richesse du pays. Ils méritent donc exactement les mêmes droits que les travailleurs français. Parmi ces immigrés, certains seulement se reconnaissent dans l’islam. Il y a environ 5 millions de personnes issues de l’immigration maghrébine et turque. Il y aurait parmi eux 15 % de pratiquants, c’est-à-dire qui se rendent à la mosquée, et 85 % de personnes qui ne sont pas musulmanes ou qui, si elles le sont, appliquent les principes religieux dans leur vie quotidienne sans rien exiger de plus. En revanche, ces personnes attendent de la République qu’elle joue son rôle social, et soit donc présente dans les grands services publics d’éducation, de culture, de santé. Il faut éviter l’erreur de croire que, pour mettre à égalité les citoyens musulmans avec les catholiques, il faudrait construire des mosquées grâce aux fonds publics. La justice sociale consiste à s’occuper d’abord de ce qui est commun à tous les hommes : l’accès aisé à la culture, à la santé, à l’éducation, à un logement décent. La gauche n’a pas à se soucier des 15 % de personnes croyantes pratiquantes, mais des 100 % de personnes qui aspirent à ce qui importe à tous. Ce n’est pas le rôle d’un État laïc de construire des mosquées ou des églises, mais c’est son rôle de faire des écoles publiques, des hôpitaux publics, des logements sociaux accessibles à tous. D’ailleurs il s’est construit 2 400 salles de prière ces dernières années : c’est désormais une légende de considérer que les citoyens de confession musulmane prient dans des caves. À Paris, il existe des mosquées vides, alors que des personnes prétendent prier dans la rue, à l’appel de responsables religieux salafistes. Il est clair ici que la religion n’est qu’un prétexte à une démonstration de défi à l’égard des lois de la République laïque. Il ne faut pas se tromper de combat. La religion n’est pas un service public, et elle est dans certains cas instrumentalisée contre les droits des femmes, contre la culture, contre la libre disposition de soi. La gauche ne doit pas laisser la défense de la laïcité à la droite, qui d’ailleurs l’a copieusement bafouée en subventionnant les écoles privées religieuses alors qu’elle ne cessait d’aggraver les conditions matérielles de l’école publique par des milliers de suppressions de postes. La boussole, en la matière, est simple : tout l’argent public pour les services publics, qui sont universels, donc communs aux croyants et aux athées. Justice sociale et laïcité sont indissociables : il y a des vases communicants. Un rappel. Au moment où Jean Jaurès préparait la loi de séparation de l’État et des églises, il pensait déjà aux retraites ouvrières. L’argent qui ne va plus aux cultes peut désormais être consacré à l’intérêt général. Les retraites ouvrières sont communes aux croyants et aux athées. Aujourd’hui c’est l’inverse : l’État se prétend trop pauvre pour assurer ces retraites, mais il se découvre assez riche pour financer des religions qui n’engagent que les croyants…
Pourquoi de telles idées sont-elles masquées par des faux-semblants ?
Henri Pena-Ruiz. Les responsables politiques doivent avoir le courage de dire que la religion n’engage que les croyants. Lorsqu’un croyant va à l’hôpital, il doit être soigné gratuitement au lieu de payer ses soins chaque fois plus cher du fait de la logique des dépassements d’honoraires et des franchises médicales, qui a introduit une médecine à deux vitesses. Ainsi, il fait des économies sur les soins et peut plus aisément se cotiser avec d’autres croyants s’il veut financer son culte, dans la sphère privée. On rend un très mauvais service à la population issue de l’immigration maghrébine ou turque en l’amalgamant aux religieux qui défient la République laïque. La laïcité, l’égalité des sexes, le droit aux études et au savoir ne doivent pas être entravés par des traditions rétrogrades. Il faut lutter résolument contre les discriminations sociales qui frappent certaines populations. Mais ce n’est pas une raison pour entrer dans le jeu de chefs religieux intolérants qui ne représentent qu’eux-mêmes en leur prêtant une attention particulière.
C’est donc aussi la question de l’émancipation qui est posée par la laïcité ?
Henri Pena-Ruiz. L’émancipation est l’idée que les êtres humains ne doivent pas vivre sous tutelle. Avec la laïcité, une telle idée s’affirme. Si on laisse des populations entières entre les mains de salafistes qui sont porteurs de régression sociale et d’inégalité entre les sexes, on ne joue pas le jeu de l’émancipation. Dire que la République est laïque signifie qu’elle est liée à l’ensemble du peuple et pas à la partie qui croit en Dieu. Dire qu’elle est sociale signifie qu’elle doit jouer son rôle en matière de services publics et de droits sociaux.
En quoi l’intégrisme religieux est-il le complice de la dérégulation libérale ?
Henri Pena-Ruiz. Non sans hasard, il existe un couplage saisissant entre, d’une part, une mondialisation ultralibérale qui détruit les droits des travailleurs et, d’autre part, la résurgence de la compensation religieuse. Il n’y a pas si longtemps, Margaret Thatcher a brisé la dernière grande grève des mineurs britanniques, a privatisé les services publics comme le rail, et détruit les conquêtes sociales. Elle a par ailleurs encouragé les confessions religieuses à prendre le relais de l’État social défaillant, et ce sur un mode caritatif. Si la charité part d’un bon sentiment, elle ne peut tenir lieu de politique sociale, ni de solidarité redistributive.
http://goudouly.over-blog.com/article-fresque-vivante-63448220.html
Lundi 20 décembre ils étaient nombreux dans le froid à Billère, dans la banlieue de Pau, avec RESF et tout le ban et l'arrière ban des militants pour dire au revoir à cette fresque que le maire avait commandé à des artistes bordelais pour commémorer le mauvais sort fait aux enfants expulsés par le pouvoir actuel.
Lui dire au revoir parce que sur plainte du préfet Rey, le tribunal administratif a condamné la mairie à effacer cette fresque murale, au prétexte que cette commande officielle ne respectait pas son obligation de "neutralité".
Mais comment rester neutre devant l'inanité de ces expulsions perpétrées pour la seule satisfaction d'expulser et de le faire savoir à ceux qui veulent l'entendre ?
Depuis la destruction des bouddhas par les talibans, c'est la première destruction officielle d'une oeuvre d'art à la demande d'une autorité. On a les modèles que l'on peut.
Mais cet autodafé imbécile ne tuera pas la fresque, car si l'on peut effacer le mot honte, on n'efface pas la honte elle même.
Reproduite avec l'autorisation des artistes, la fresque refleurit déjà sur des t-shirts.
Reproduisons là donc, tous, partout, sur cartes postales, sur nos tracts, t-shirts. Et remercions le préfet REY, apprenti sorcier pris à son propre piège qui, en croyant l'effacer, n'aura fait que la faire fleurir et essaimer.
Et il nous aura conforté dans notre lutte pour ces deux valeurs qui semblent lui faire si peur, celles de partage et de solidarité.
Pour les t-shirts concernant la fresque, on peut contacter :
http://goudouly.over-blog.com/article-petition-budget-de-la-defense-60327143.html
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Signez la Cyber-Lettre adressée aux parlementaires Les caisses sont vides ? Et pourtant, les députés sont appelés à voter le 4 novembre un budget de la Défense de plus de 31 Milliards d'euros (hors pensions). |
Pour signer c'est là :
http://www.mvtpaix.org/utils/petitionbudget2011defense.php
Mesdames et Messieurs les parlementaires,
Vous êtes appelés à voter un budget de la Défense de plus de 31 000 000 000 € (31 milliards d'euros).
Ce budget prépare les guerres au lieu de promouvoir la Paix.
. Dans ce budget figure une baisse significative des effectifs humains au profit des crédits d'équipements. Pourquoi ? Quelles sont les cibles du nouveau missile
nucléaire M51, du nouveau sous-marin nucléaire lanceur d'engins, des avions Rafale, etc ?
. Ce budget continue de tricher avec la réalité des opérations extérieures qui sont supportées par la 'réserve de précaution interministérielle'. Comment accepter
une telle opacité ?
. Alors que tout le monde s'accorde sur le danger que font courir les armes nucléaires à la planète, que les Etats se sont engagés à œuvrer à leur élimination, que
de nouvelles opportunités se dessinent pour abolir l'arme atomique, comment justifier que ce budget leur consacre 10 millions d'euros par jour ?
. Dépenser plus pour les armes et moins pour les besoins vitaux des femmes et des hommes n'apporte ni la paix, ni la sécurité. Au contraire, à force de préparer la
guerre, on finit par la faire. C'est le cas en Afghanistan, où l'on dépense 10 fois plus pour les opérations militaires que pour la reconstruction. Quelles autres guerres prépare ce budget
militaire ?
Conséquence de la réintégration de la France dans l'Otan, de la Loi de Programmation militaire et du non-respect des engagements internationaux en matière de
désarmement nucléaire, ce budget n'est pas tolérable. Pour la sécurité et la paix, c'est aux besoins vitaux des habitants du pays et de la planète qu'il faut consacrer les moyens !
Allez-vous accepter un budget de 102 milliards d'euros en 5 ans pour de nouveaux équipements militaires ?
Mesdames et Messieurs les parlementaires, nous vous demandons de ne pas voter en l'état le projet de budget de la Défense 2011, et de consacrer tout de suite 10% de
ce budget ainsi que les sommes prévues pour faire la guerre, à la satisfaction des besoins sociaux (en particulier pour la retraite, l'école, la jeunesse, la santé...), ainsi qu'au développement
de l'action publique au service de la cohésion sociale et à la promotion de la paix.
Je vous prie d’agréer l’expression de mes salutations distinguées.
Cette lettre est initiée par le Mouvement de la Paix (cf www.mvtpaix.org)
En cliquant sur le bouton “Envoyer”, le message sur le site du Mouvement de la Paix sera envoyé automatiquement de votre part aux parlementaires du département sélectionné.
C'est pratique et efficace
http://goudouly.over-blog.com/article--entre-nos-mains-apres-les-utopies-59806578.html
On n’a pas tous les jours l’occasion de torpiller l’organisation hiérarchique de son entreprise. A Orléans, au printemps 2009, les salariés – surtout des femmes – de Starissima, fabricant de sous-vêtements, se voient offrir la possibilité de transformer leur boîte en Scop, ou coopérative. Car l’ancien patron est parti, l’entreprise est au bord de la faillite, et seul son refinancement par les employés peut la sauver. Mais cela signifie pour chaque salarié, pour les cadres comme pour les couturières et pour les secrétaires, recapitaliser la PME en versant au minimum un mois de salaire, sans la moindre certitude que l’entreprise survivra à ses difficultés économiques.
Les discussions que Mariana Otero a enregistrées, en promenant longuement sa caméra dans les ateliers et les bureaux, ouvrent, au fur et à mesure que prend forme ce projet de coopérative, sur une multitude d’interrogations.
On commence par voir les salariés se demander : est-ce que le projet est viable ? Est-ce que je peux y croire ? Puis-je risquer de perdre un mois de salaire ? Est-ce que ça suffira ? Est-ce que nos délégués disent toute la vérité ? Qu’en pensent les collègues ? Vont-ils donner eux aussi ? Et combien ?
Pendant ce temps, le spectateur, bercé d’utopies, s’interroge à son tour : ne songent-ils qu’à l’argent ? Que font ces gens du rêve, de cette chance qui s’offre à eux de donner naissance à une communauté libre et fraternelle, de la trempe de celle qui se débarrasse de son affreux patron dans Le Crime de Monsieur Lange de Jean Renoir ?
Mais les salariés de Starissima sont d’un
monde d’après les utopies [1], un monde dans lequel, comme le dit justement Jean-Luc Godard, les gens ont le courage de vivre leur
vie mais pas de l’imaginer. Le projet de coopérative a un sens pour eux avant tout parce qu’il devrait permettre de sauver l’entreprise et les emplois. Si l’ancien patron est clairement
désigné comme un profiteur et un ennemi par l’ensemble des employés, on ne parle jamais politique, on n’évoque pas la lutte des classes. Sans doute parce que les travailleurs ne s’envisagent
pas comme une classe, encore moins comme une classe en lutte contre une autre. Et c’est ce que les plans de Mariana Otero rendent manifeste : on voit chaque ouvrière arriver seule à
l’usine et repartir aussi seule ; on voit les Françaises et les Chinoises se tenir à l’écart les unes des autres ; on apprend que c’est chez elles, dans la solitude ou avec un mari,
que toutes vont prendre leur décision concernant cet important sacrifice financier… Chacune ne parle que de soi, dans la retenue, toujours en son nom propre.
Partant de là, et l’air de rien, Entre nos mains devient, petit à petit, un très grand film politique. Ce sont d’abord des petites phrases, jetées en passant, qui n’ont pas échappé à l’oreille de Mariana Otero : « Le ménage, le nettoyage, on dirait qu’on est nées pour ça ! » Ou bien ce « Je ne crois pas aux coïncidences ! » quand un client important, une chaîne de supermarchés, rompt son contrat avec l’entreprise juste après que l’ex-patron de Starissima s’est montré menaçant vis-à-vis de ses anciens salariés…
Il y a ensuite cette séquence étrange : le patron, qui veut reprendre les commandes, convoque les salariés en assemblée pour leur faire une proposition. Or, il a refusé d’apparaître dans le film, de sorte qu’on ne voit que les salariés, très remontés, lui voler dans les plumes, sans jamais le voir ni l’entendre, lui. Cette absence a pour effet de donner corps, un corps réactif, compact et nerveux, au collectif qui lui fait face.
Entre leur dispute avec ce patron désincarné et la mauvaise nouvelle du client qui, en les lâchant, les condamne à la faillite, les ouvrières de Starissima vont expérimenter, sur un temps très court mais, on le sent, intensément, ce que cela change pour elles d’être responsables collectivement de leur entreprise. Leur succès les fait quitter doucement la routine du travail spécialisé. On les voit se mettre à se regarder, à se parler différemment. Elles rient, elles irradient.
Arrive le jour où elles apprennent que leur entreprise va fermer. Elles ne trouvent rien à dire. Le frémissement a été trop court pour que les effleure l’idée d’une révolte collective. Chacune se replie déjà sur elle-même, sachant trop bien qu’elle devra s’en sortir seule. Leur parole s’éteint, cédant la place à un émouvant baroud d’honneur : une chanson, leur ultime œuvre commune.
(Article initialement publié en mai 2010.)
Entre nos mains, en salles depuis le 6 octobre. Mariana Otero a réalisé plusieurs autres documentaires, dont le très beau Histoire d’un secret (2003 – lire Mona Chollet, « Les acquis féministes sont-ils irréversibles ? », Le Monde diplomatique, avril 2007).
Notes
[1] Lire Vincent Chenille et Marc Gauchée, « Mais où sont les “salauds” d’antan ? – Les patrons dans le cinéma français (1976-1997) », Le Monde diplomatique, avril 2001.
http://goudouly.over-blog.com/article-les-dix-le-ons-de-jay-rosen-pour-les-journalistes-de-demain--56543682.html
Photo Anne-Marie GIRAUD
"Je suis sombre
Je sombre
Je suis ombre
dans l'ombre."
AMG
par Vincent Truffy
Jay Rosen est pris d'un doute soudain: «Est-il vrai qu'en français les mots "audience" et "public" se disent de la même façon?» On acquiesce en essayant de ne pas s'aventurer dans les distinctions introduites par John Dewey, Gabriel Tarde ou Robert E. Park. Rosen, professeur de journalisme à la New York University, blogueur et théoricien du journalisme civique, doit prononcer le lendemain, jeudi 2 septembre, la leçon inaugurale de l'école de journalisme de Sciences-po, intitulée «The People formerly known as the Audience and the Audience properly known as the Public». Une motion de synthèse sera trouvée : «Le peuple jadis connu sous le nom de lecteurs et les lecteurs à juste titre appelés les citoyens».
Aux jeunes têtes en cours de formation, il est venu livrer un message de déformatage. Dans une perspective utilitariste, il annonce à une classe qui aspire au reportage, à l'analyse, à l'enquête que l'essentiel sera ailleurs : «La représentation que vous vous faites des usagers du journalisme déterminera votre pertinence.»
Comme dans Network, main basse sur la télévision de Sidney Lumet, explique Jay Rosen, les médias de masse ont isolé les spectateurs, rompu des liens transversaux pour établir une relation hiérarchisée de l'émetteur vers le récepteur. L'irruption des médias sociaux induit au contraire un renversement: en obtenant la maîtrise des mêmes outils que les médias, les gens se détournent de ceux-ci et se reconnectent entre eux. Le XXe siècle, en utilisant les médias comme outils de propagande, a transformé selon lui le public en audience: «Dans les années 1970, il n'y avait pas de masse, seulement des façons de considérer le peuple comme des masses. Les médias de masse ont réduit les gens à une formule comptable et leur ambition à gagner des points d'audience.» Et d'égrener des jalons professionnels pour que les jeunes journalistes recommencent à envisager ceux à qui ils s'adressent comme un public:
Ne pensez pas lecteur, auditeur, téléspectateur; pensez usager.
Rosen critique notamment la tendance des journalistes qui font assaut de science sur les stratégies politiques, en constatant que ces analyses de chroniqueurs hippiques s'adressent en fait aux autres journalistes et aux sources du journaliste mais n'aident en rien le citoyen à se faire une opinion politique sauf à penser qu'il faut voter pour le candidat le plus habile plutôt que pour celui qui propose le meilleur programme. «Les gens doivent pouvoir utiliser votre travail pour négocier leur vie.»
Permettez au public de participer.
Il insiste sur la nécessité de penser une ergonomie de l'information. Par exemple, dans le domaine du journalisme de données, permettre au public d'agir sur celles-ci pour comprendre leur comportement lorsque l'on modifie les paramètres de départ afin de constater les règles qui régissent leur évolution plutôt que d'assener des principes sans les démontrer.
Mutualisez vos informations.
Plutôt que de conserver jalousement une information dans la crainte de se la faire voler, mieux vaut la faire circuler pour créer un flux qui donnera une version plus complète. Il faut alors considérer le public comme des pairs et comme une source possible. Cela signifie que l'on considère l'information comme un processus et non comme un produit fini. Le travail du journaliste professionnel revient, dès lors, à savoir trier et hiérarchiser ce flux pour lui donner du sens. Ce que le journaliste Clay Shirky résume ainsi : «Il y a pas d'excès d'information, il n'y a qu'un défaut de tri de l'information.»
Les utilisateurs en savent plus que vous.
L'idée a été exprimée par Dan Gillmor dans We, the media mais ne s'est pas démentie: collectivement, le public est mieux informé que n'importe quel journaliste et, même individuellement, il y a toujours quelqu'un de plus compétent que le rédacteur de l'article. Ce dernier peut s'en servir pour démultiplier sa couverture du secteur qu'il suit et mettre à l'épreuve son expertise. «C'est une chose que les gens du New York Times savent faire: ils s'appuient sur leur renommée, sur le talent de leurs journalistes, mais aussi sur la qualité de leurs lecteurs.»
Engagez la conversation.
Les gens adorent débattre; ne considérez pas qu'il s'agit d'une façon de vous distraire de votre travail. En participant à la conversation, les gens développent un appétit pour l'information et le débat. C'est le rôle du journaliste de nourrir cet appétit.
Créez des communautés.
«Les journaux font les associations et les associations font les journaux», écrivait Tocqueville dans De la démocratie en Amérique. Le fait que plusieurs personnes lisent les mêmes informations, s'intéressent aux mêmes sujets, rompt nécessairement leur isolement. Elles se mettent à se parler, à débattre, à échanger des informations et à les publier. A chaque fois que l'on crée un service d'information, que l'on rassemble un public atomisé auparavant, on se rend utile pour la communauté, et cela permet de créer de nouveaux revenus.
Tout le monde peut s'exprimer ne signifie pas que tout le monde va le faire.
Mais le simple fait d'avoir rendu possible le commentaire ou la publication d'article change tout. 90% du public «consommera» l'information et restera silencieux, 10% s'exprimera peu ou prou et 1% seulement sera assez motivé pour participer.
Le journaliste n'est qu'un citoyen mieux informé, pas une classe à part.
Aucune de ses compétences ne lui est spécifique et son autorité ne lui vient pas d'une habileté spécifique dans leur exécution, comme pour un chirurgien. Elle vient de l'originalité de son travail. Il dit simplement au public: «J'étais là où vous n'étiez pas, je vais vous en parler» ou «j'ai passé du temps à enquêter» ou «j'ai lu entièrement tel document». Les gens l'écoutent parce qu'il a accompli quelque chose qu'ils n'ont pas eu l'occasion ou le temps de faire.
Ecoutez ce que demandent les gens et donnez-leur ce qu'ils n'ont pas les moyens de demander.
Il est bien sûr important de chercher à savoir ce que le public veut savoir, mais il est encore plus important de lui décrire ce dont il n'a jamais entendu parler ou ce à quoi il n'a jamais pensé. Si le journaliste se plie seulement aux désirs du public, il perd son autorité; s'il ne lui donne que ce qu'il pense être important pour lui, il la perd tout autant.
Ne feignez pas l'objectivité, dites d'où vous parlez.
Le journaliste traditionnel assure à ses lecteurs qu'il ne pense rien, qu'il ne préfère rien et qu'il considère les faits en surplomb. Cette affirmation ne trompe plus personne et crée la méfiance qu'elle prétend déjouer. Mieux vaut jouer la transparence, expliquer les conditions de collecte de l'information, dérouler les arguments qui amènent aux conclusions de l'article. C'est ce qui a fait le succès de The Economist: l'hebdomadaire ne propose pas une relation mais une vision du monde
Boîte noire
Jay Rosen (né le 5 mai 1956 à Buffalo dans l'État de New York, États-Unis), est critique de presse, auteur, journaliste et professeur de journalisme à l'université de New York.
Partisan d'un journalisme citoyen, il encourage la presse à prendre une part plus active dans la vie et les débats publics. Son livre sur ce point, What Are Journalists For?, a été publié en 1999.
Mettons donc en oeuvre quelques-uns des principes professés par Jay Rosen.Cet article est nourri essentiellement par la conférence prononcée jeudi 2 septembre, mais aussi par la conversation d'un dîner avec Jay Rosen, réuni le 1er septembre par Eric Scherer (AFP) et Alice Antheaume (Ecole de journalisme de Sciences-po), auquel assistaient également Nicolas Kayser-Brill (Owni), Pierre Haski (Rue89) et Michel Lévy-Provençal (France 24-RFI).
Mon collègue Sylvain Bourmeau a publié dans la revue Politix des articles sur Robert Ezra Park, et Edwy Plenel, président de Mediapart, lui a consacré un livre (Le Journaliste et le Sociologue, Le Seuil). Je n'ai pas étudié à Sciences-po ni même n'y enseigne.
Mon relecteur, Michel Dalloni, lui, en est diplômé (mais de l'IEP d'Aix-en-Provence).