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4 avril 2009 6 04 /04 /avril /2009 03:45

le déclin de l'empire par Turner

Les raisons du déclin de l’économie US

par Paul Craig Roberts


Paul Craig Roberts, qui fut sous secrétaire au Trésor de Reagan, est un homme de droite, partisan convaincu des politiques de l’offre. Pourtant, rien ne justifie pour lui les politiques du laisser faire débridé qui ont conduit à la perte de substance de l’économie américaine, si ce n’est une certaine illusion de toute puissance allant de pair avec la situation prééminente dont jouissaient les USA. Les promesses des tenants de la mondialisation n’ont pas été tenues, dit-il, au contraire. Les délocalisations, présentées comme un processus naturel de substitution entre la « vieille économie » et celle de l’innovation et du savoir, ont eu pour résultat la stagnation des revenus - donc l’endettement excessif - de la plus grande partie de la population à l’exception des « super-riches » et le creusement de déficits abyssaux, qui sont tous deux à l’origine de cette crise. Au delà du constat, Roberts propose quelques mesures radicales - voire aussi définitives qu’un verdict de Fouquier Tinville - pour tenter juguler la crise : l’annulation des CDS, la suspension de la règle de comptabilisation des actifs au prix du marché, l’interdiction de la vente à découvert sur les marchés baissiers et sur les devises. Un dernier point. Le protectionnisme dont il se réclame a mauvaise presse. Et lorsqu’il désigne ensemble la mondialisation et les visas de travail accordés aux étrangers comme responsables de la pression à la baisse sur les salaires, il prête le flanc à l’accusation de xénophobie, si souvent présente dans ce débat. On ne peut pourtant se contenter d’une vision uniquement morale sur cette question. Ce serait méconnaître le fait que les niveaux de prix - i.e. des salaires - ne reflètent pas seulement la concurrence libre et non faussée, comme le dit la vulgate, mais aussi l’équilibre des rapports de force sociaux, équilibre éminemment nécessaire au développement harmonieux des sociétés. En s’effarouchant devant la perspective d’une limitation de la concurrence internationale à laquelle sont soumis les salariés, en condamnant par avance comme délétère toute référence à l’idée de nation on ignore - ou feint d’ignorer - un déterminant fondamental. Le socle de la démocratie, du vivre ensemble, c’est ce territoire où se définit la citoyenneté concrète, régi par une loi et une constitution commune, par des droits et des devoirs partagés, et protégé par les institutions. La position consistant à abstraire de cette définition l’activité humaine fondatrice qu’est le travail n’est à notre sens tout simplement pas tenable.


Par Paul Craig Roberts, Vdare, 23 février 2009

La puissance économique américaine a disparu. Elle ne ressuscitera pas tant que les mythes du libre-échange n’auront pas été enterrés six pieds sous terre.

Le succès économique de l’Amérique au 20ème siècle était basé sur deux choses. Le libre-échange n’en faisait pas partie. Ce succès économique était basé sur le protectionnisme, qui a été conforté par la victoire de l’Union durant la guerre civile, et sur l’endettement Britannique, qui a mis fin au statut de monnaie de réserve mondiale de la livre sterling. Après la Seconde Guerre mondiale, le dollar américain a acquis ce statut de monnaie de réserve, privilège qui permet aux États-Unis de régler leurs factures avec leur propre monnaie.

La Seconde Guerre mondiale et le socialisme ont assuré à l’économie américaine une position dominante dans le monde au milieu du 20e siècle. Les autres économies avaient été détruites par la guerre ou avaient été étouffées par le socialisme.

La domination progressive de l’économie américaine a autorisé le gouvernement des États-Unis a ne pas avoir à s’inquiéter des pans de l’industrie américaine, tels que les textiles, qui ont été sacrifiés pour acheter la coopération d’autres nations durant la guerre froide. A titre d’exemple, les quotas d’importation de textile en provenance de la Turquie aux États-Unis ont été augmentés en échange de droits de survol durant la guerre du Golfe, faisant de la perte des emplois du secteur un coût non comptabilisé des dépenses de guerre.

En revanche, des pays comme le Japon et l’Allemagne ont mis en oeuvre des politiques industrielles pour assurer leur retour sur la scène mondiale. À la fin des années 1970, les constructeurs automobiles japonais talonnaient une industrie américaine autrefois dominante dans ce secteur. La première mesure économique prise en 1981 par l’administration Reagan, pourtant adepte du « marché libre », fut d’imposer des quotas sur l’importation de voitures japonaises dans le but de protéger les travailleurs de l’automobile à Detroit.

Eamonn Fingleton, Pat Choate, et d’autres ont décrit la façon dont la négligence à l’oeuvre à Washington, a encouragé et contribué à l’érosion de la situation économique de l’Amérique. Ce dont nous n’avons pas fait cadeau, nous nous en sommes laissé dessaisir tout en prêchant une doctrine du « libre-échange » dont se gaussait le reste du monde.

Heureusement pour nous, nos adversaires de l’époque, l’Union soviétique et la Chine, avaient des systèmes économiques inefficaces qui ne représentaient pas une menace pour une économie américaine en déclin.

Les ennuis ont débuté lorsque les socialismes soviétique, chinois et indien se sont effondré aux alentours de 1990, puis, peu après avec le développement du réseau Internet à haut débit. Subitement, les entreprises américaines et celles du monde développé ont découvert qu’existait une offre massive de main-d’œuvre étrangère disponible pour des salaires dérisoires.

Afin de s’obtenir les bonnes grâces des analystes de Wall Street et des groupes de lobbying des actionnaires, d’augmenter les dividendes de ceux-ci et les rémunérations des dirigeants, les entreprises américaines ont commencé à transférer à l’étranger la production destinée aux marchés américains. Les produits qui étaient fabriqués dans l’Amérique profonde le sont désormais en Chine.

Avec l’accroissement des délocalisations, les Etats et les villes américains ont réduit leur base de revenus fiscaux. Les ménages et les localités ont perdu leurs emplois. Les emplois de substitution, comme ceux consistant à vendre les produits en provenance de l’étranger dans les établissement de la chaîne de distribution Wal-Mart, sont moins rémunérateurs.

Les économistes adeptes du « marché libre » ont minimisé les dommages causés à l’économie américaine en prêchant les bienfaits d’une nouvelle économie basée sur les services et l’innovation. Mais il ne fallut pas longtemps avant de découvrir qu’Internet permettait de délocaliser un large éventail d’emplois de services. En Amérique, les plus durement touchés ont été les ingénieurs en logiciel et les employés du secteur informatique.

Les sociétés américaines ont également rapidement compris qu’en se plaignant de « pénuries » de travailleurs Américains qualifiés, elles pouvaient obtenir du Congrès la création de visas de travail spéciaux H-1B pour des étrangers moins bien payés qui remplaçaient les travailleurs américains. De nombreuses sociétés américaines sont connues pour avoir forcé des employés Américains à former leur remplaçants étrangers en échange d’une indemnité de départ.

Dans leur chasse aux profits pour les actionnaires et aux « primes de rendement » pour les dirigeants, les entreprises américaines se sont débarrassées de leur main-d’œuvre américaine. Les conséquences en sont visibles partout. La diminution de la base imposable a fragilisé les emprunts émis par les villes et les États, et érodé le patrimoine de ceux qui avaient acquis ces obligations. La disparition des emplois bien rémunérés a entraîné un accroissement de la dette des ménages afin de maintenir leur consommation. Lorsque ces biens et services délocalisés reviennent en Amérique pour y être vendus, ils creusent le déficit commercial américain à un niveau inimaginable, remettant en cause le statut du dollar comme monnaie de réserve, et compromettent la capacité de l’Amérique à financer ce déficit commercial.

Pendant que l’économie américaine subissait cette érosion, les idéologues du « marché libre » nous assuraient sans cesse que l’Amérique marquait des points sur la Chine en lui transférant ces emplois industriels si « crasseux ». Débarrassés de ces emplois de la « vieille économie », les Américains ont été bercés par des promesses de richesses. Finis les ongles sales. Désormais les efforts tendraient à accroitre l’innovation et l’esprit d’entreprise. D’ici là, l’économie des services du logiciel et de la communication donnerait un avantage aux travailleurs.

L’éducation était censée être la réponse à tous les défis. Cet argument a calmé les universitaires. Ils n’ont donc produit aucune étude contredisant cette propagande, ce qui aurait réduit les subventions allouées par le gouvernement et les entreprises.

Les économistes adeptes du « marché libre » qui produisaient la propagande et la désinformation dissimulant la destruction de l’économie américaine ont été bien rétribués. Comme Business Week l’a noté, le premier cercle des partisans des délocalisations a de profondes racines au sein de General Electric et de la société de conseil McKinsey. De fait, l’un des principaux partisans de la délocalisation d’emplois américains chez McKinsey, Diana Farrell, est maintenant membre du Conseil Economique National nommé par Obama. http://www.businessweek.com/globalbiz/content/feb2006/gb20060223_186829.htm ?campaign_id=nws_insdr_feb24&link_position=link10

La pression résultant de la délocalisation des emplois et des importations massives a ruiné les perspectives économiques pour tous les Américains, à l’exception des dirigeants qui perçoivent des primes de « performance » pour avoir délocalisé les emplois américains ou fait appel aux détenteurs de visa de travail H-1B. Faiblement rémunérés, les employés délocalisés ou pourvus des visas H-1B, ont réduit l’emploi des travailleurs américains les plus âgés et plus expérimentés. Ces travailleurs plus âgés reçoivent en général un salaire plus élevé. Toutefois, lorsque le facteur déterminant est de minimiser le coût du travail pour des raisons de rendement offert aux actionnaires et de primes aux dirigeants, les travailleurs âgés coûtent trop cher. Procurer un emploi de qualité en fournissant un service de qualité, n’est plus désormais une fonction de l’entreprise. En lieu et place, l’objectif est de minimiser les coûts de main-d’oeuvre à tout prix.

Ainsi, le « libre échange » a également détruit les perspectives d’emploi des travailleurs âgés. Privés de carrière, ils doivent chercher un emploi dans les rayons de Wal-Mart.

J’ai lu d’interminables hommages à Wal-Mart rédigés par des « économistes libertariens », qui chantent les louanges de l’entreprise pour avoir offert au consommateur américain des marchandises à bas prix, dont 70% sont fabriquées en Chine. Ce dont ces « économistes » ne tiennent pas compte dans leur analyse, c’est de la diminution des revenus des familles américaines, de celle des revenus fiscaux du gouvernement et de la perte des bons emplois productifs qui sont partis en Chine. L’échelle de la mobilité sociale est en cours de démantèlement par la délocalisation, et la Californie en est réduite à signer des reconnaissances de dettes pour payer ses factures. En transférant la production au delà des frontières, les délocalisations ont réduit le PIB américain. Lorsque les biens et services sont rapatriés en Amérique pour être y être vendus, ils augmentent le déficit commercial. Dans la mesure où le déficit commercial est financé par des l’acquisition d’actifs américains par l’étranger, ce transfert de propriété signifie que les bénéfices, dividendes, gains en capital, intérêts et loyers passent des poches américaines à celle de l’étranger.

La disparition de l’économie de production en Amérique rend l’économie dépendante de la finance. Jusqu’à présent les États-Unis y occupaient une position dominante en raison du statut de monnaie de réserve du dollar. Avec le départ des usines, la finance a pris une nouvelle direction. Les prêts hypothécaires, qui étaient jadis conservés dans le portefeuille de l’émetteur, ont été titrisés, c’est-à-dire que les emprunts hypothécaires ont été rassemblés et combinés sous forme de « titres ». L’étape suivante a consisté à détacher les paiements d’intérêts des prêts hypothécaires et à les céder en tant que produits dérivés, créant ainsi un troisième niveau de créance sur la base des emprunts hypothécaires de départ.

Dans leur recherche de toujours plus de profits, les établissements financiers ont commencé à parier sur la réussite ou l’échec de divers instruments financiers et, par voie de conséquence, sur les entreprises qui les émettent. Ils ont acheté et vendu des contrats portants sur la valeur d’une créance, (ndt : les Credit Default Swaps ou CDS). Dans ceux-ci, l’acheteur paie une prime à un vendeur en échange d’une garantie sur la valeur d’un actif. Si un actif « assuré » voit sa valeur baisser, le vendeur de la garantie est censé payer à l’acheteur du contrat la différence avec la valeur d’émission. Mais l’acquéreur de ce type de garantie n’est pas requis de posséder en main propre l’actif pour lequel il achète cette garantie. Par conséquent, beaucoup de gens peuvent acheter à leur guise autant de contrats de garantie qu’ils le souhaitent portant sur un même actif. Ainsi, la valeur totale de ces contrats dépasse largement la valeur de l’actif assuré. (Une excellente explication ce type de contrats peut être trouvée ici)

L’étape suivante pour les détenteurs de ces contrats CDS est de vendre à découvert les actifs assurés afin de faire baisser leur valeur et de recevoir le paiement de la garantie. Comme les émetteurs de ces contrats ne sont pas tenus de constituer un fonds de réserve pour ce type de produit, et comme il n’y a pas de limite au nombre de contrats émis, les paiements exigibles peuvent facilement dépasser les fonds propres de l’émetteur.

C’est la forme de spéculation la plus scandaleuse et la plus stupide. Les joueurs ont parié des montants qu’ils ne pourraient pas couvrir. Les autorités de régulation américaines ont déserté. Les établissements financiers américains ont abandonné toute intégrité. En conséquence, plus personne sur terre ne fait confiance aux établissements financiers américains et aux agences de notation.

Le gouvernement américain n’aurait jamais dû utiliser des milliards provenant de l’argent des contribuables pour régler ces paris comme cela a été le cas quand il a tiré d’affaire la société d’assurance AIG. Ce fut un gaspillage sidérant et d’un montant considérable. Le gouvernement devrait déclarer que tous ces contrats CDS sont frauduleux, à l’exception de ceux qui sont détenus par les propriétaires de l’actif assuré. Le simple fait de supprimer ce type de contrats permettrait d’éliminer la majeure partie de la quantité d’actifs douteux qui menacent les marchés financiers.

Les milliards des contribuables dépensés dans l’achat des produits dérivés sur les subprimes ont également été perdu. Le gouvernement n’avait pas besoin de dépenser un centime. Tout ce que le gouvernement avait à faire était de suspendre la règle de valorisation dans les bilans des actifs au cours du marché. Ce simple fait aurait éliminé la menace pesant sur la solvabilité des établissements financiers en leur permettant de comptabiliser les produits dérivés à leur valeur nominale jusqu’à ce qu’ils puissent déterminer leur véritable valeur, et de passer des dépréciations au fil du temps.

Les contribuables, les actionnaires, et la cote de crédit du gouvernement des États-Unis sont en train d’être ruinés par des financiers escrocs qui manipulent à leur avantage le fait que le gouvernement se soit engagé à défendre le principe de la valorisation au cours du marché et le caractère « sacro-saint » des contrats signés. Les milliers de milliards qu’il a dépensé pour le sauvetage et la nationalisation des banques sont le résultat de son incapacité à répondre intelligemment à cette situation.

Deux autres décisions simples auraient mené à bien ce sauvetage sans coûter un dollar aux contribuables : l’annonce par la Réserve Fédérale qu’elle serait le prêteur de dernier recours pour tous les établissements de dépôt, y compris ceux intervenant sur le marché monétaire, ainsi que l’annonce du rétablissement de la règle de l « ’uptick ».

Cette règle a été suspendue ou abrogée il y a quelques années afin de permettre aux hedge-funds et aux spéculateurs escrocs de plumer les actionnaires. Elle interdisait la vente à découvert de toute action dont le cours n’avait pas augmenté pendant la journée précédente. En d’autres termes, les spéculateurs ne pouvaient pas faire d’argent au détriment d’autrui et attaquer une action en la vendant à découvert jour après jour.

En tant qu’ancien fonctionnaire du Trésor, je suis étonné que le gouvernement des États-Unis, au milieu de la pire crise financière jamais vue, se satisfasse que la vente à découvert fasse baisser le prix des actifs que le gouvernement tente de soutenir. Aucun plan de sauvetage ou de relance n’a aucun espoir de succès tant que cette règle n’est pas rétablie.

Le fait est que la combinaison de l’ignorance, de la négligence, et de l’idéologie qui ont permis à cette crise de se produire est toujours là et bloque toute possibilité d’y remédier. Soit les gens au pouvoir à Washington et la communauté financière sont totalement stupides, soit ils utilisent cette occasion pour redistribuer au secteur financier la richesse des contribuables, des actionnaires et des fonds de pension.

Les mesures économiques de Bush et Obama totalisent 1 600 milliards de dollars, et chaque dollar devra être emprunté, sans que personne ne sache où. Cette somme gigantesque va compromettre la valeur de la devise américaine, son rôle en tant que monnaie de réserve, la capacité du gouvernement des États-Unis d’honorer sa dette, ainsi que le niveau des prix. Ces dépenses énormes sont inutiles tant qu’aucune mesure n’aura été prise pour remédier à la crise.

Si l’on ajoute à ma liste de proposition simples une interdiction de la vente à découvert d’une devise nationale - passible immédiatement de la peine de mort (sic) - le monde pourrait être sauvé de la crise actuelle en évitant de longues années de souffrance, de violents bouleversements et peut-être de guerres.

La mondialisation, selon ses promoteurs emplis d’espérances mais économiquement ignorants, était censée diluer les risques associés aux économies nationales et permettre de compenser les ralentissements d’activité dans une partie du monde par des hausses dans d’autres parties. Un portefeuille d’actions mondial offrait une protection contre les pertes, affirmaient les adeptes de la mondialisation. En fait, elle a concentré les risques résultant de l’avidité de Wall Street, mettant en danger toutes les économies de la planète. La cupidité de Wall Street et la négligence du gouvernement des États-Unis ont ruiné les perspectives de nombreux pays. Des émeutes ont d’ores et déjà eu lieu dans certaines parties du monde. Le dimanche 22 Février, la chaîne de télévision de droite Fox « News », a diffusé une émission qui prévoyait que les États-Unis en déroute connaitraient des émeutes en 2014.

Combien de temps les Américains permettront-ils que « leur » gouvernement escroque les retraités au profit des intérêts financiers qui ont causé le problème ? Le cabinet Obama et le Conseil National Economique sont emplis de représentants des groupes d’intérêt qui ont causé le problème. L’équipe Obama ne forme pas un gouvernement capable de prévenir une catastrophe.

En vérité, le « problème des banques » est le moindre de nos soucis. Notre économie est confrontée à deux problèmes beaucoup plus graves. Le premier, c’est que la délocalisation et les visas H-1B ont mis un terme à la croissance du revenus des ménages, à l’exception, bien sûr, des super riches. Pour maintenir l’économie, les consommateurs se sont endettés encore plus, recourant massivement à leurs cartes de crédit. Ils ont refinancé leurs emprunts immobiliers et dépensé les sommes obtenues en hypothéquant leur bien. Mais les consommateurs sont maintenant tellement endettés qu’ils ne peuvent pas augmenter leurs dépenses en accroissant leur dette. Ainsi, que les banques se remettent ou non à octroyer des prêts n’est pas le problème.

L’autre problème grave est celui du statut du dollar comme monnaie de réserve. Ce statut a permis aux États-Unis, qui sont maintenant fortement tributaire des importations, tout comme le sont les pays du tiers monde ou moins développés, de régler ses factures dans sa propre monnaie. Nous sommes en mesure d’importer pour 800 milliards par an de plus que ce que nous produisons parce que les pays étrangers auprès desquels nous importons sont prêts à accepter du papier en échange de leurs biens et services.

Si le dollar perd son rôle de monnaie de réserve, l’étranger n’acceptera plus les dollars en échange de biens réels. Cet événement serait extrêmement déstabilisant pour une économie qui dépend des importations pour son énergie, ses vêtements, ses chaussures, ses produits manufacturés, et ses produits de technologie avancée.

Si l’incompétence de Washington perdure, cette incompétence qui a provoqué la crise économique actuelle, qui détruit le dollar comme monnaie de réserve, alors la « superpuissance » deviendra un pays du tiers monde, incapable de payer pour ses importations ou de maintenir son niveau de vie.

Combien de temps le gouvernement des États-Unis pourra-t-il protéger la valeur du dollar en louant ses lingots d’or à des opérateurs qui les vendent, ce qui maintient à la baisse le prix de l’or ? Compte tenu de l’incompétence à Washington et à Wall Street, notre meilleur espoir est que le reste du monde soit encore moins compétent et connaisse même des difficultés encore plus profondes. Dans ce cas, le dollar américain pourrait survivre en tant que devise la moins dévaluée.


Publication originale Vdare, traduction Contre Info
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Published by Goudouly - dans -*- politique
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3 avril 2009 5 03 /04 /avril /2009 03:33




Mille milliards de … ?

 

Hier je divaguais dans mon fauteuil devant une des dernières flambées de l’année, car il va bien falloir que le printemps s’installe.

 

Donc je divaguais et je ne comprenais pas ce à quoi je pensais.

 

Je réfléchissais au nombre d’habitants sur notre terre, la manière exponentielle de notre développement en nombre grâce à la technique, à la science, etc. ...et là je me suis mise d’accord sur un chiffre de 7 milliards d’habitants.

Bon il n’y avait personne pour me contredire.

 

Et puis la magie des chiffres m’a transportée de l’autre côté de l’Atlantique, aux States, vers le nouveau président, mais aussi l’ancien, puis aux milliards de dollars qui ont été injectés dans l’économie, milliards sortis direct de nos portefeuilles, aujourd’hui ou demain, pour sauver le monde.

Pour sauver leur monde.

Pour ce que j’en ai retenu le plan de relance américain se chiffre à 700 milliards de dollars, aux quels il faut rajouter les 500 milliards déjà injectés antérieurement ainsi que le plan de rachat des actifs toxiques que vient d’annoncer Obama à savoir 100 milliards de public et 400 milliards de privé.

 

Rapide calcul : 700 + 500 + 100 + 400 = 1 700 milliards de dollars.

 

Je répète

 

1 700 milliards de dollars

 

Nous sommes 7 milliards d’habitants

 

Soit 1 700 (milliards de dollars) que divise 7 (milliards d’habitants) = 243 dollars (et non millions comme l’erreur pourrait le faire croire) par personne et je vous fais grâce des chiffres avant ou après la virgule qui contenterait n’importe quel quidam, mais nous n’en sommes plus là.

 

Donc le plan de relance Bush + Obama coûte 1 700 milliards de dollars (j’adore dire ce chiffre en dollars) alors que redistribué il aurait permis de satisfaire chaque individu sur notre terre, à hauteur de 243 dollars (mais, millions, c’est moins magique que milliards)

 

Et qu’est ce que j’aurais fait de tous ces millions ?

 

J’aurais fini de payer ma maison.

Et la crise de l’immobilier n’existerait plus.

Le petit enfant mort de faim serait sauvé.

Et il y aurait à manger pour tout le monde.
La mère malade serait guérie.

Il y aurait des dispensaires et une médecine à la portée de tous.

L’homme esclave serait libéré.

Et le travail ne rendrait plus esclave.

 

Du coup j’ai voulu une petite rallonge et je me suis mis à gamberger sur le plan de relance français.

A peu près 30 milliards d’euros et nous somment 60 millions de français.

Je palperais aujourd’hui 50 millions d’euros en plus.

On dirait que le dollar et l’euro valent pareil : 243 + 50 =  300 millions.

C’est-y pas cool ?

 

Alors là j’en suis resté scotchée dans le fauteuil, mes gosses sont venus me secouer, il parait que je délirais : 1 milliard d’euros, 1 milliard d’euros, 1 milliard d’euros, 1 milliard d’euros.

C’était magnifique, magique !

Je ne sais toujours pas comment dans mes rêves et mes calculs je suis arrivé à 1 milliard d’euros. De même je ne sais plus comment je suis arrivé à tous ces chiffres. Je ne dois pas savoir compter. Ou bien cela me dépasse.


Et puis je suis revenu sur terre, pour m’énerver.
Et il va où tout ce fric ?
Il sort de nos poches pour aller où ?

 

Là je me suis dis il y a un vrai malaise.

Y-en a ben quelques uns qui doivent se sucrer sur notre dos.

Vraiment ça m’a énervée.

En plus il ne faut pas mélanger millions et simple unité.

Nous devrions nous occuper de notre avenir.

Aurore

 

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Published by Aurore - dans -*- Billets
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2 avril 2009 4 02 /04 /avril /2009 03:51


FMI : perspectives économiques mondiales


« La crise financière prolongée a frappé l’activité économique mondiale au-delà de ce qui avait été prévu précédemment », constate le FMI, qui insiste sur les risques croissants naissant du retard à traiter le secteur financier, facteur aggravant de la crise. « La clé, c’est de traiter de façon crédible les actifs problématiques et les préoccupations sur la solvabilité des banques », préconise-t-il.

FMI, mars 2009

Document de travail préparé par le FMI pour la réunion des ministres de finances et des banquiers centraux du G-20 à Londres les 13 et 14 mars. (extrait)

Développements récents

1 - La crise financière prolongée a frappé l’activité économique mondiale au-delà de ce qui avait été prévu précédemment

La baisse du PIB mondial est estimée avoir atteint le chiffre sans précédent de 5% au quatrième trimestre (annualisé), entrainée par les économies avancées, où l’activité s’est contractée de près de 7%. Le PIB a baissé au cours du quatrième trimestre d’environ 6 pour cent aux États-Unis et dans la zone euro, tandis qu’il a chuté de 13 pour cent au Japon, valeur record dans la période d’après-guerre. La croissance a également plongé dans de nombreux pays émergents, ce qui reflète la convergence de l’affaiblissement de la demande extérieure, du resserrement des contraintes de financement, et de la chute des cours des matières premières. L’inflation mondiale continue de chuter rapidement, ce qui reflète la forte baisse de l’activité économique et l’effondrement des prix depuis la mi-2008.

2 - Les données récentes indiquent une faiblesse soutenue dans la période à venir

Les indices mondiaux de la Production Manufacturière (PMI) continuent à faiblir dans les économies avancées et émergentes. Le volume du commerce international continue à diminuer rapidement, tandis que les données sur la production et l’emploi suggèrent que mondialement l’activité continue de se contracter au cours du trimestre actuel.

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3 - Mondialement, les problèmes du secteur financiers restent importants, affaiblissant la croissance

• Dans les économies avancées, où peu de progrès ont été réalisés jusqu’ici dans le traitement des actifs en difficulté, l’incertitude concernant la solvabilité des banques reste élevée, empêchant un rétablissement de la confiance du marché. La situation du secteur du crédit continue d’être gravement compromise, alors que les marchés des actifs titrisés (à l’exception des titres hypothécaires avec des garanties des gouvernements) restent bloqués. Les récentes enquêtes sur les prêts bancaires aux États-Unis et dans la zone euro indiquent une baisse de la demande de crédit, accompagnée par un resserrement des normes d’octroi des prêts. Malgré l’aggravation de la récession, la perspective de la hausse des besoins de financement a prévenu la baisse du rendement des obligations. Les primes de risques (spreads) des CDS sur la dette émise par les Etats sont également sous pression, notamment pour les économies présentant un niveau d’endettement élevé ou de graves problèmes du système bancaire relativement à la taille de leur économie.

• les économies émergentes et en développement continuent de faire face à des tensions aiguë sur leur financement extérieur. Cela est particulièrement le cas pour les entreprises des économies émergentes qui doivent faire face à d’importants refinancements de dettes (rollover), qui menacent de provoquer des défaillance à grande échelle du secteur privé qui pourraient saper les perspectives de croissance. Cela, à son tour, ne ferait qu’aggraver les perspectives dans les économies avancées et déclencherait un cercle vicieux.

(JPG) 4 - Le stress financier persistant a continué à provoquer de forts mouvements sur les devises

Le dollar et le yen ont continué de s’apprécier en termes effectifs réels, avec un renforcement du yen particulièrement important. Le renminbi a aussi continué à s’apprécier au cours de cette dernière année. Cependant, plusieurs autres monnaies des économies émergentes ont connu des dépréciations :le real brésilien, en rouble russe, le won coréen, peso mexicain, le zloty polonais, et la roupie indonésienne.

5 - Les baisses de prix des matières premières n’ont pas ralenti et ont conduit à des variations massives des termes de l’échange

Dans l’avenir, les prix ont peu de chances de remonter tandis que l’activité mondiale se ralentit.

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Perspectives

6 - Dans ce contexte, l’activité mondiale devrait se contracter en 2009 pour la première fois en 60 ans

La contraction de l’activité mondiale est désormais estimée de 0,5 à 1 pour cent en 2009 sur une base annuelle moyenne, avant de se redresser progressivement en 2010 (tableau 1). La nouvelle version révisée des projections reflète une tourmente financière qui ne faiblit pas, le naufrage de la confiance, et l’effet limité à ce jour des mesures politiques visant au rétablissement de la santé du système financier.

• Il est toujours prévu que la croissance mondiale connaisse une reprise modeste l’année prochaine, conditionnée par : des mesures politiques globales afin de stabiliser les conditions du secteur financier ; la mise en oeuvre de politiques de soutiens budgétaires importants ; l’amélioration progressive des conditions de crédit ; la fin de la baisse du marché immobilier aux États-Unis ; l’effet d’amortissement résultant de la forte baisse des cours du pétrole et des principales matières premières.

• Toutefois, en cas de nouveaux retards dans la mise en œuvre des politiques globales pour stabiliser la situation financière, la récession sera plus profonde et plus prolongée, en dépit des politiques macroéconomiques visant à renforcer la demande.

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7 - Les économies des pays avancés souffriront de profondes récessions en 2009

Les économies du G7, considérées en tant que groupe, devraient connaître la plus forte contraction de la période d’après-guerre. Avec la tendance négative et l’effet limité des politiques visant à lever les incertitudes et à traiter les problèmes de la finance à ce jour, les effets adverses des boucles « macro-financières » se sont intensifiés, et les perspectives de reprise avant la mi-2010 sont en recul.

• Aux États-Unis, la contraction de l’activité en 2009 devrait porter l’écart de production (output gap) [1] à des niveaux jamais observés depuis le début des années 1980. En supposant que la situation des marchés financiers s’améliore relativement rapidement dans la seconde moitié de 2009, sur la base des mise en œuvre d’un plan détaillé et convaincant pour la remise en ordre du secteur financier, ainsi que par la poursuite des politique de soutien à la demande intérieure, la croissance devrait devenir positive dans le courant du troisième trimestre 2010.

• Dans la zone euro, la baisse d’activité en 2009 reflète une forte chute de la demande extérieure, l’impact de la correction du marché immobilier dans certains États membres (qui a commencé plus tard qu’aux États-Unis), et une intensification des contraintes sur le financement. L’impact de la baisse de la demande extérieure a été plus important et la politique de relance plus modérée qu’aux Etats-Unis, bien que les stabilisateurs automatiques sont un peu plus importants en zone euro.

• Au Japon, la forte baisse de la production reflète le plongeon des exportations nettes et des investissements des entreprises, et la faiblesse de la consommation du secteur privé. Le secteur financier, bien que n’étant pas à l’épicentre de cette crise, subit aussi ses effets négatifs, ce qui pèse sur les perspectives de croissance.

8 - Dans les économies émergentes et en développement, ainsi que dans les pays à faible revenu, la croissance continuera d’être entravée par les contraintes de financement, la baisse des prix des matières premières, la faiblesse de la demande extérieure, et la retombée de la demande intérieure.

L’activité ne devrait augmenter que faiblement en 2009, avant de se redresser progressivement en 2010. Quelques économies subiront de graves revers.

• Les pays d’Europe centrale et orientale (PECO) et les Etats du Commonwealth sont les plus durement touchés. Les perturbations financières mondiales ont fortement affecté la région PECO, en particulier, compte tenu des importants déficits des comptes courants. Plusieurs pays font face à une forte contraction des flux de capitaux, et ceux qui en souffriront le plus ont d’importants déficits budgétaires ou extérieurs (Pays Baltes, Hongrie, Croatie, Roumanie et Bulgarie).

• En Amérique latine, la situation financière tendue et une demande extérieure plus faible sont un frein à la la croissance dans la région, avec une croissance en forte décélération au Brésil et le Mexique devant entrer en récession, selon les projections.

• Les pays émergents d’Asie sont frappés en raison de leur dépendance aux exportations du secteur manufacturier. L’activité manufacturière de la région a été particulièrement touchée par l’effondrement des exportations dans le secteur informatique. La croissance connait également un ralentissement en Chine, mais évolue à partir d’une valeur élevée (13 pour cent en 2007), et la demande intérieure est soutenue par une politique de relance forte.

• En Afrique et au Moyen-Orient, on prévoit également que la croissance ralentisse, mais de façon plus modérée que dans d’autres régions. En Afrique, la croissance devrait être modérée en particulier dans pays exportateurs, et plusieurs pays connaissent une réduction de la demande pour leurs exportations, la baisse des envois de fonds et des investissement étranger direct (IED), tandis que les flux d’aide financière sont menacés. Au Moyen-Orient, les effets de la crise financière ont été plus limités jusqu’à présent. En dépit de la forte baisse des prix du pétrole, les dépenses des gouvernements sont en grande partie maintenus afin d’amortir les répercussions sur l’activité économique.

(JPG) 9 - L’inflation va continuer à reculer en raison de la combinaison de la baisse des prix des matières premières et du ralentissement économique de plus en plus prononcé, avec un accroissement des risques de déflation dans les économies avancées

Les analyses effectuées par les services suggèrent que vulnérabilité du G7 à la déflation a augmenté au-dessus du sommet précédemment atteint, reflétant des risques élevés au Japon et aux Etats-Unis (selon les estimations) et des risques plus modérés pour plusieurs membres de la zone euro y compris l’Allemagne, l’Italie, et la France. En outre, l’indice de vulnérabilité sous-estime le risque que la déflation puisse s’installer, car il ne tient pas compte de la baisse significative des prix de l’immobilier dans certains pays.

Risques

10 - En dépit d’une importante révision à la baisse des prévisions, les risques continuent à prédominer

Le principal risque est que de nouveaux retards dans la mise en œuvre des politiques visant à stabiliser les conditions financières conduiraient inévitablement à une intensification des boucles de rétroaction négatives entre l’économie réelle et le système financier. Une nouvelle détérioration de la solidité financière des banques dans les économies avancées en raison de pertes pourrait conduire à une récession plus profonde et plus longue, provoquant un resserrement du crédit plus sévère affectant l’activité réelle.

La baisse des prix de l’immobilier et l’augmentation des défauts dans les États-Unis, Royaume-Uni, et des parties de la zone euro sont provoquent déjà des difficultés dans le système financier. L’augmentation des licenciement ralentirait encore davantage la consommation et l’investissement résidentiel.

11 - Les risques de déflation, concentrés dans les grandes économies avancées, pourraient provoquer une récession plus longue et plus prononcée

Les anticipations de baisse des prix pourraient inciter les consommateurs et les entreprises à reporter les dépenses et entraîner plus profondément l’économie en récession. Avec les taux directeurs déjà proches de zéro dans de nombreux cas, les autorités monétaires n’ont qu’une capacité limitée à contrecarrer les pressions déflationnistes par des moyens traditionnels, tandis que le l’efficacité des approches moins conventionnelles est beaucoup moins certaine.

(JPG) 12 - Il existe un risque sérieux que les économies émergentes ne soient pas en mesure d’obtenir de financement extérieur

Un nombre croissant de pays émergents et d’entreprises de ces pays pourraient ne pas avoir suffisamment accès aux financements étrangers, en raison du deleveraging [2] global, des gros besoins de financement des économies avancées et de l’augmentation de la préférence nationale. Globalement, les risques sont plus importants pour les économies émergentes qui comptent sur les flux transfrontaliers pour financer les déficits de leur compte courant ou pour financer les activités de leurs secteurs financiers ou des entreprises.

13 - Le spectre du protectionnisme commercial et financier est une préoccupation croissante

Nonobstant les engagements pris par les pays du G-20 de ne pas recourir à des mesures protectionnistes, d’inquiétants dérapages ont eu lieu. Les lignes sont floues entre l’intervention publique visant à contenir l’impact de la crise financière sur les secteurs en difficulté et les subventions inappropriées aux industries dont la viabilité à long terme est discutable. Certaines politiques de soutien à la finance conduisent également les banques à orienter le crédit vers leur pays. Dans le même temps, il y a des risques croissants que certains pays émergents confrontés à des pressions extérieures sur leurs comptes cherchent à imposer des contrôles de capitaux.

14 - Cependant, la situation économique et financière mondiale pourrait rebondir plus rapidement que prévu si les mesures politiques sont renforcées de façon crédible

La crise actuelle est surtout une « crise de confiance. » Malgré une incertitude exceptionnelle, bien supérieure à celle observée au cours d’une récession classique, les mesures politiques pourraient contribuer à ramener la confiance, ce qui soutiendrait la remontée des dépenses et la croissance mondiale. La clé, c’est de traiter de façon crédible les actifs problématiques et les préoccupations sur la solvabilité des banques.


Publication originale FMI, traduction Contre Info

[1] Différence entre PIB réel et potentiel

[2] processus de désendettement et de liquidation des actifs

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1 avril 2009 3 01 /04 /avril /2009 03:12

 

Evo se shoote en plein ONU : que fait la CIA ?


C’était il y a quelques jours, le jeudi 12 mars pour être précis. A vienne se tenait une respectable convention de l’ONU sur les drogues et les moyens de les éradiquer à un niveau mondial. Evo Morales était là, en embuscade. Fidèle à son habitude, il a fait dans la provocation.

On se souvient de sa première intervention devant l’ONU, peu après son élection. Déjà, il avait choqué en agitant dans l’enceinte sacrée une feuille de coca (introduite sur le territoire américain par on ne sait quel tour de passe-passe, l’un de ceux dont les sinistres narcotrafiquants ont le secret) avant de déclarer benoîtement : «  La coca no es droga. » (Et mon crack, c’est du sucre candy ?)

Le 12 mars, donc, il est allé encore plus loin : devant les 53 ministres présents à cette convention onusienne des stupéfiants, il a sorti une feuille de coca et l’a mis en bouche. Puis, avec un haussement d’épaule provocateur et vindicatif, il a terminé sa démonstration, l’engloutissant en expert. Shocking… Sid Vicious est bolivien et il porte des ponchos miteux.

Pourtant… Avant de hurler au scandale et d’embrayer sur les thèses favorites de la CIA (« Evo Morales est un dealer en puissance qui ne rêve que de fourguer sa blanche à toute la planète »), il apparaît nécessaire de rectifier certaines vérités, sur Morales comme sur la coca.


Cela fait plusieurs décennies que les Américains essayent de propager l’idée que le trafic de cocaïne est encouragé par un pouvoir bolivien incapable de s’attaquer à la racine du mal. Comme le disait élégamment l’ambassadrice de États-Unis en 1999, Donna Hrinak : la Bolivie « n’a pas les couilles pour lutter contre les narcotrafiquants ». Son successeur à ce poste, Manuel Rocha, n’avait pas non plus fait dans la mesure en affirmant en 2002 que les paysans cultivant la coca étaient des « talibans en puissance. » (Al-Qaida / Morales même combat, fallait oser...).

Pendant très longtemps, la DEA (Drug Enforcement Agency) a œuvré en sous-main en Bolivie, brûlant les champs de coca et commettant moult exactions (dont plusieurs cas avérés de meurtres ou de tortures) contre les populations paysannes. C’est d’ailleurs dans le cadre de la lutte des paysans Cocaleros, dont il fut très longtemps le leader syndical, que Morales a acquis la popularité qui le portera plus tard à la tête de la Bolivie. A noter que l’agence américaine a finalement été expulsée du territoire bolivien fin 2008. A peu près à l’époque ou l’ambassadeur ricain à La Paz fut lui aussi éjecté du territoire bolivien, après avoir attisé sans vergogne les braises de la guerre civile en soutenant l’opposition autonomiste.

 [1]

Le discours de Morales sur la question de la coca est pourtant simple. Il considère que le problème est largement du ressort des Américains (et, plus généralement, des pays occidentaux). Avec un argument logique : les États-Unis sont de très loin le pays qui consomme le plus de cocaïne. Les Boliviens, s’ils mâchent beaucoup de Coca sous sa forme de base (feuilles), inoffensive et non addictive, consomment très peu de cocaïne. D’où les multiples sorties de Morales sur le thème "La poutre dans l’œil des Yankees qui devraient régler leurs problèmes plutôt que nous donner des leçons."
Il faut aussi souligner que bon nombre des ingrédients nécessaires à la transformation de la Coca en cocaïne (opération longue et très complexe) ne sont pas fabriqués en Bolivie et donc importés du Nord.

Ce que défend Morales depuis longtemps, c’est l’idée d’une « industrialisation » de la coca. Remplacer progressivement le devenir cocaïne de la coca par d’autres utilisations. Utopique ? Non, car il s’avère que la plante, outre des vertus médicinales avérées [2], pourrait être utilisée sous de nombreuses formes, des cosmétiques à l’alimentaire (le thé de coca est par exemple très prisé dans toute l’Amérique du Sud). Pour cela, il faudrait évidemment que la coca soit légalisée, ce pour quoi Morales ne cesse de plaider (rejoint par un nombre croissant de pays d’Amérique du Sud). Logique : il faut que la coca devienne légale au niveau mondial pour que les paysans qui la cultivent aient une alternative [3].

Autre argument de Morales, non des moindres : la plante sacrée des Incas fait partie intégrante des traditions boliviennes, depuis des siècles. Encore maintenant, elle reste très consommée en Bolivie. Les paysans de l’altiplano la prennent pour lutter contre le mal de l’altitude, les mineurs pour supporter le travail éreintant, les chauffeurs de bus pour lutter contre les sommeil et les autres la consomment un peu de la même manière que nous autres occidentaux grillons des clopes (à ceci près que la coca n’est pas nocive et qu’elle possède une dimension sacrée pour nombre d’ethnies)…
Bref, quiconque a déjà mâché de la coca sous forme de feuilles sait que les effets sont comparables à celui du café, un léger excitant, rien de plus. Comme l’a déclaré Morales devant l’ONU : « La feuille de coca n’est pas de la cocaïne, elle n’est pas nocive pour la santé, elle n’engendre pas de perturbations psychiques ni de dépendance ». Avant d’ajouter, taquin : « Dix ans de consommation ne m’ont en rien pénalisé pour mon élection à la présidence de la République ».

Comme le Pérou, la Bolivie ne peut donc envisager d’interdire la coca, car cela signifierait mettre un terme à des cultures ancestrales. La politique de Morales visant au contraire à sauvegarder les traditions des différentes ethnies du pays (dont les trois principales sont les Aymaras, les Quechuas et les Guaranis), à les intégrer pleinement dans les évolutions en cours, les préconisations des pays occidentaux (éradication totale de la culture de coca) sont simplement à côté de la plaque. Stupides et contre-productives.

Autre élément clé du problème et paradoxe d’envergure : c’est sous la pression des États-Unis que la Bolivie a adopté, au milieu des années 1980, une politique ultra-libérale désastreuse qui, accroissant la misère d’un pays déjà pauvre, a poussé une partie de la population à se lancer dans la seule culture rentable : la coca. Naomi Klein décrit très bien ce phénomène dans son ouvrage indispensable, « la Stratégie du Choc » :

« L’une des conséquences immédiates de cette détermination [à imposer ces mesure économiques radicales] fut que de nombreux Boliviens parmi les plus pauvres se tournèrent vers la culture de la coca, qui rapportait en gros dix fois plus que les autres récoltes (ironique évolution quand on songe qu’au départ la crise économique fut déclenchée par le siège des États-Unis contre les producteurs de coca). En 1989, selon certaines estimations, un travailleur sur dix était, d’une manière ou d’une autre, associé soit à la culture de la coca, soit lié aux industries de la cocaïne. […]
L’industrie de la coca joua un rôle déterminant dans la reconstruction de l’économie bolivienne et dans la maîtrise de l’inflation (fait aujourd’hui admis par les historiens, même si Sachs [4] n’en dit mot quand il raconte comment ses réformes ont eu raison de l’inflation). Deux ans à peine après l’explosion de la « bombe atomique » [5], les exportations de drogues illicites généraient plus de revenus pour la Bolivie que le total de ses exportations licites, et on estime que 350 000 personnes gagnaient leur vie dans un l’un ou l’autre des secteurs de ce négoce. « Pour le moment, fit observer un observateur étranger, l’économie de la Bolivie est accro à la cocaïne.
 »

Sans aller jusqu’à l’extrêmisme de certains défenseurs de la coca (COCA O MUERTE peut on ainsi lire sur certains murs de La Paz), il est évident que la manière dont les occidentaux abordent le problème est à mille lieux de la réalité du pays. On voit Morales comme dangereux, ou simplement excentrique, alors qu’il ne fait que défendre une culture trop longtemps niée. A ne pas comprendre cela, à favoriser encore et toujours le "tout répressif" en matière de drogue, sans discernement, la communauté internationale fait preuve d’un autisme affolant. Et bouche la route aux seules solutions viables sur le long terme. Le blanc-seing donné au louche Alvaro Uribe, très proche des narcotraficants de son pays [6] et tyran en puissance, ne fait d’ailleurs que confirmer la chose : les œillères ont la peau dure...

Notes

[1] Affiche du très recommandé documentaire consacré à la lutte de Morales en tant que dirigeant syndical : Cocalero. Bande annonce ici.

[2] A ce sujet, un très bon article de Risal résume les possibilités multiples offertes par la plante :

Sortir les petits producteurs du narcotrafic par l’industrialisation de la coca avait déjà été préconisée en 1983 par le docteur Jorge Hurtado. En effet, si la prohibition et la stigmatisation de la coca ont inhibé pendant de nombreuses années la recherche scientifique en Bolivie, un certain nombre d’études ont néanmoins permis de démontrer les vertus physiologiques de la plante. En 1975, une étude réalisée par l’université de Harvard démontre sa valeur nutritionnelle, comparable à des aliments comme la quinoa, la cacahuète, ou le blé. La coca abondant en sels minéraux et en vitamines, leur rapport avait même conclu que sa feuille pouvait être classée parmi les meilleurs aliments du monde. Des résultats corroborés vingt ans plus tard par l’ORSTOM et des laboratoires boliviens, dont l’analyse des trois alcaloïdes contenues dans la feuille de coca (cocaïne, lisleinamilcocaïne et translinalmilcocaïne) a permis en outre de prouver que la coca, « adaptateur à la vie en altitude » en stimulant l’oxygénation et en empêchant la coagulation du sang, permet de réguler également le métabolisme du glucose.

Les bienfaits de la coca permettraient donc d’envisager toute une série d’application, à la fois comme plante alimentaire, curative, médicinale, pharmaceutique, et diététique - surtout pour les pays riches où l’obésité est devenue un problème majeur de santé publique. Susceptible également de permettre d’améliorer les traitements du diabète, d’aider à sa prévention comme à la prévention de la maladie de Parkinson, la coca pourrait avoir aussi l’avantage de fournir un placebo à même de résoudre le grave problème de l’addiction à la cocaïne et au crack.

[3] Il faut aussi rappeler que plus de 50% de la production de coca bolivienne n’est pas destinée au marché des drogues, mais au marché intérieur de la consommation sous forme de feuilles.

[4] Economiste de l’école de Chicago, adeptes des théories radicales et ultra-libérales de Friedman, qui fut le maître d’oeuvre des politiques économiques mises en place à l’époque.

[5] référence au corpus de lois ultralibérales proposées en 1985 par le président nouvellement élu, Paz Estenssoro

[6] Voir ce bon Article du Monde sur la question, entre autres.

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31 mars 2009 2 31 /03 /mars /2009 03:37



Quand les choix faits par les institutionnels vont à l'encontre des adhérents d'une structure,
il faut savoir tirer sa révérence
Donc acte.

Je ne suis plus président de la MJC...même plus administrateur.
La politique reprend ses droits.
La culture perd un acteur pour son développement...du moins je le crois



Aux gardiens du temple…mais lequel ?

 

Quatre ans de travail pour sortir du creux de la vague un bateau en perdition ont pris fin ce 27 mars 2009 au soir.

Ainsi va la vie, avec un brin d’amertume.

 

La bataille a été incessante durant 4 ans, menée pied à pied pour d’abord rétablir la santé financière de la MJC de Pamiers, puis pour redonner une cohérence aux activités, pour rouvrir la maison à la jeunesse, pour redéfinir le sens de notre maison.
Le plus dur a été fait, restait le meilleur à venir, malgré des locaux délabrés…et pourquoi pas changer la maison de lieu pour la rendre plus accessible, plus conviviale, c’était un chantier en devenir.

 

Sur un projet majoritairement accepté par l’assemblée des adhérents ce soir là, les représentants de la mairie de Pamiers associés aux gardiens du système tutélaire établi par la fédération régionale des MJC ont décidé de changer de présidence, contre l’expression du vote de l’assemblée générale, quelques minutes avant.

 

Donc acte, qu’ils assument leur choix. Ils doivent en répondre devant les adhérents et les salariés.

 

Ma pensée va vers les salariés de ce lieu qui devront maintenant mener seul leurs activités…du moment que la fédération régionale des MJC aura prélevé sa côte part financière.

 

Ma pensée va vers les adhérents, les utilisateurs qui ne sauront toujours pas où va la politique culturelle de la mairie, où va la MJC de Pamiers dans ce contexte obscur.

 

On invoquera mon manque de style, cette stratégie est connue, en fait il s’agit encore et toujours de politique : donner du sens, ou gérer le magot.

 

Les choix sont faits : garder le temple.

 

Dominique Mourlane

 

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30 mars 2009 1 30 /03 /mars /2009 03:58


LE« GAUCHISME » ou le niveau zéro de la compréhension du phénomène national

Marxisme et nation

par Comité Valmy

Collectif, Le « gauchisme » ou le niveau zéro de la compréhension du phénomène national, L’idéologie européenne http://www.ideologie-europeenne.fr) http://www.ideologie-europeenne.fr/Le-gauchisme-ou-le-niveau-zero-de.html


NATURE ET FONCTIONNNEMENT D’UNE MACHINE À BROYER LES PEUPLES Contrairement à la vieille rengaine, l’Europe ne fut jamais celle des peuples et ne tenta jamais de l’être. Elle répond à un besoin précis du patronat européen et mondial, réformer le cadre des structures de décisions politiques pour être mieux à même d’imposer la régression généralisée, la contre-révolution permanente.

Le paradigme imprescriptible sur lequel les trotskistes fondent leur doctrine politique est une négation pure et simple de l’existence matérielle de la nation. Pour eux, il n’existe au monde que des classes sociales sans aucune distinction résultant de leur histoire ou de leurs modes de vie.

Pour faire simple, on pourrait dire que, pour les gauchistes, le marxisme est une sorte de catéchisme dont ils dégagèrent très vite les textes apocryphes qui n’adhèrent pas à leur utilisation dogmatique. C’est en cela que toute l’expérience acquise par le mouvement communiste au XX siècle leur est tout à fait exotique, préférant le slogan et l’incantation stérile des masses qui les laisse propres de toute erreur ou des sales besognes inhérentes à l’exercice du pouvoir.

Ils se trouvent en cela incapables de comprendre que le marxisme est une science expérimentale dans laquelle, mêmes les fondateurs du matérialisme historique, Marx et Engels, peuvent se tromper, soit pour n’avoir pas étudié la question dans sa globalité, soit parce qu’ils ne pouvaient prévoir les bouleversements historiques ultérieurs. Ainsi, le paradigme imprescriptible sur lequel les trotskistes fondent leur doctrine politique, est une négation pure et simple de l’existence matérielle de la nation. Pour eux, il n’existe au monde que des classes sociales sans aucune distinction résultant de leur histoire ou de leurs modes de vie.

En conséquence, tout ce qui tend à rapprocher les membres d’une même classe à l’intérieur de la nation (des traditions, des combats communs) leur est parfaitement étranger. Dès lors, leur compréhension de la Révolution française reste fort limitée, incapables qu’ils sont de voir le progrès social qu’elle a engendré, malgré son caractère bourgeois et national.

Dans la même logique, s’il n’y a plus de nation, il ne peut y avoir de lutte nationale. Ils seront ainsi totalement incapables de comprendre la spécificité des guerres de décolonisation, comme la nécessité de la lutte contre la « construction » européenne. Les conséquences directes de ce point de vue sont connues, Lutte Ouvrière disant ne pas voir de différence entre l’exploitation par le capital au niveau français ou européen, appela à s’abstenir lors du référendum sur Maastricht, pesant lourd dans une balance qui ne pencha en faveur du Oui que pour seulement 54 000 voix [1].

De même, il n’est pas étonnant de trouver en la LCR l’un des meilleurs soutiens à « une autre constitution européenne plus sociale », relégitimant du même coup la machine à broyer les peuples.

Il est ainsi de bon ton, chez eux, de rabâcher la phrase bien connue de Marx : « Les ouvriers n’ont pas de patrie. On ne peut leur prendre ce qu’ils n’ont pas. » Cependant, ils oublient toujours la seconde partie de cette citation du Manifeste : « Comme le prolétariat doit en premier lieu conquérir le pouvoir politique, s’ériger en classe dirigeante de la nation, se constituer lui-même en nation, il est encore par là national, quoique nullement au sens où l’entend la bourgeoisie. » [2] En fin de compte, jamais les trotskistes ne seront capables de comprendre que le développement de l’inter-nationalisme suppose au préalable ... l’existence des nations.


 [1] A comparer avec les 600 000 voix obtenues par la candidature Laguiller en 1988 et les 1 600 000 voix obtenues en 1995.

[2] K. Marx, Manifeste du Parti communiste, Editions sociales, Paris 1976, p. 54.

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29 mars 2009 7 29 /03 /mars /2009 03:54


Le monde qui vient

  Jacques Sapir

Réflexions sur les conséquences de la crise et les tendances économiques à venir.


Il ne fait guère de doute que les économies d’Europe occidentale et de l’Amérique du Nord vont connaître une récession profonde et de longue durée. Celle-ci découle à la fois des conséquences de la crise financière et bancaire, et en particulier des formes brutales que prend aujourd’hui la contraction du crédit, mais aussi et surtout du fait que le fondement de cette crise est constitué, comme on l’a soutenu ailleurs, par une crise du mode de croissance néolibéral. Dans ces conditions, il apparaît comme une évidence que la conjonction de ces deux dimensions va entraîner une contraction profonde de l’activité.

Celle-ci durera tant que n’émergera pas une autre dynamique de croissance. Aujourd’hui, même si les pays émergents sont moins touchés que les pays développés, et même si la crise devrait se traduire par un ralentissement de la croissance (de 11% à 9% en Chine, de 8% à 6% en Russie), l’effet de traction de ces pays ne saurait à lui seul tirer hors de la crise les pays développés. Il est donc inévitable que des restructurations profondes se mettent en place dans ces économies. Elles affecteront aussi les pays émergents et, progressivement, c’est une autre configuration de l’économie mondiale qui émergera.

 Racines et profondeur de la récession dans les économies développées

La récession dans laquelle les économies développées sont entrées a des causes multiples. Elles se combinent pour créer un climat récessif global dont l’ampleur dépasse largement ce que l’on a connu depuis 1945.

La récession provient tout d’abord des effets immédiats de la contraction du crédit. Cette dernière s’est brutalement accélérée avec la phase de crise de liquidité que l’on a connue entre le 20 septembre et le 15 octobre. Même si cette crise semble partiellement surmontée comme le montre la détente sur les taux de l’argent au jour le jour et à court terme, les banques n’ont pas significativement modifié leur politique. L’annulation systématique des facilités de caisse et de découvert accordées aux entreprises que l’on constate non seulement en France et dans plusieurs pays de la Zone Euro, mais aussi aux Etats-Unis, va avoir un impact important à court terme sur l’activité économique. On constate un phénomène du même ordre pour les crédits accordés aux ménages et le nombre de refus de dossiers a largement dépassé les 50% en France depuis début septembre 2008. Le rationnement du crédit aujourd’hui ne se fait plus par le prix (le taux d’intérêt) mais directement par la quantité (refus de dossier ou suspension de facilités de paiement). En fait, nous sommes passés d’un système de « marché du crédit » à un système de crédit administré décentralisé, qui est sans doute le pire de tous les systèmes. Une allocation administrée centralisée serait en effet plus efficace.

Dans les pays qui ont adopté le système américain de crédit hypothécaire ajustable sur la valeur du bien (Etats-Unis, Grande-Bretagne et Espagne), la baisse brutale de valeur des biens immobiliers vient amplifier la contraction du crédit bien au-delà des effets de la contraction décrite ci-dessus. Aux Etats-Unis on peut estimer que cette situation va produire une contraction de la dépense des ménages de 2,5% à 3%. Un effet similaire est à attendre dans les « clones » britanniques et espagnols.

On est aussi confronté à un puissant effet de richesse négatif induit par l’effondrement des valeurs mobilières depuis le 14 septembre, qui a amplifié des tendances présentes depuis ce printemps. Non seulement le portefeuille des ménages est directement atteint mais dans tous les pays où la protection sociale et les retraites sont fondées sur des systèmes d’assurance ayant pris la forme de fonds de pension on est confronté à la perspective de baisses importantes du montant des prestations.

Ceci devrait entraîner une hausse importante de l’épargne des ménages, en particulier dans les pays ayant adopté le modèle néolibéral américain et qui se caractérisent par un taux d’épargne très faible. Un accroissement de l’épargne de 1,5% à 2,5% du PIB est donc à prévoir, ce qui va entraîner une contraction supplémentaire du volume de la consommation.

Par ailleurs, la baisse des valeurs mobilières va aussi atteindre les entreprises dans les pays (Etats-Unis et Grande-Bretagne) où ces dernières avaient l’habitude de placer une partie de leur fonds de roulement en actions. La perte de ces fonds de roulement, dans une situation de brutal rationnement du crédit, va contraindre les entreprises les plus saines à réduire le volume de production et pourrait provoquer une brutale montée des faillites pour des entreprises plus fragiles. Même des mesures d’exonération fiscale (comme en France) seront très certainement insuffisantes.

L’ensemble de ces éléments conduit à prévoir une récession importante ou « méchante » (nasty) selon Paul Krugman.

Aux États-Unis, le PIB devrait reculer de 2% à 3% dès le 4ème trimestre 2008 et ce pour une durée d’au moins 3 trimestres. L’effet se fera sentir d’abord au Mexique, et en particulier dans la zone frontalière des entreprises exportatrices mais aussi au Canada. C’est l’ensemble de la zone ALENA (ou NAFTA) qui devrait être en récession au début de 2009.

Dans la Zone Euro, la récession sera particulièrement sévère en Espagne et en Grande-Bretagne. Dans ce dernier pays, le PIB a déjà reculé de 0,5% dans le troisième trimestre2, et le mouvement devrait s’amplifier durant l’hiver. L’effondrement des marchés de consommation de biens durables le montre3. En dépit des mesures de soutien à l’économie, le PIB devrait reculer d’au moins 1,5%. L’Allemagne et la France vont aussi entrer en récession dès la fin de l’année 2008, et connaître le moment le plus difficile au début de 2009. L’effondrement des carnets de commandes dans l’industrie allemande est ici significatif. Le PIB pourrait reculer de 0,5% à 1%. L’Italie devrait connaître une baisse du PIB d’environ 1% à 1,5%. Les pays du BENELUX seront aussi touchés, en particulier par la conjonction des récession allemandes et françaises.

Il faut ici ajouter que ces prévisions incluent des plans de soutien sur la base des déclarations déjà faites ou des mesures déjà votées (Espagne en particulier).. Des plans de plus grande ampleur, à condition d’être mis en œuvre très rapidement (avant fin novembre 2008) pourraient réduire l’impact de la récession début 2009. Mais, si de tels plans ne devaient être décidés et mis en œuvre qu’au début de 2009 on ne doit pas s’attendre à un effet positif avant la fin du printemps.

 Une récession de longue durée ?

Si la récession dans laquelle nous sommes entrés est appelée à être importante, on ne doit pas non plus en sous-estimer la durée. Contrairement aux affirmations fallacieuses de certains économistes « médiatiques » en 2007 ou au premier semestre de 2008, nous ne sommes pas dans un simple « cycle » économique. Cette crise est avant tout celle d’un modèle de croissance ou d’un mode d’accumulation qui s’est mis en place à partir des années 1980.

Contrairement au mode d’accumulation antérieur, il a été caractérisé par une capture presque totale des gains de productivité par les profits au détriment des salaires. Ceci a permis de développer les versements de dividendes aux actionnaires de manière considérable, et plus encore de développer les rendements des placements financiers. Ces derniers ont pu aussi progresser grâce à la déréglementation des opérations bancaires et financières qui a permis la mise en place de leviers de financement caractérisé par des rapports entre le capital initial et les fonds empruntés de 1 à 25 ou 30. Le recours à la titrisation des dettes a permis une dissémination du risque que l’on a confondu avec sa mutualisation. Elle a permis une baisse des taux d’intérêts rendant l’endettement d’autant plus facile et venant renforcer les pratiques d’effet de levier. La finance a fonctionné comme une trappe à valeur ajoutée. Dans un premier temps, ceci a conduit à de fortes hausses des prix des actifs, qu’ils soient mobiliers ou immobiliers.

La valeur actionnariale a été un des principes de ce mode d’accumulation financiarisé, où la richesse semblait ne devoir provenir principalement non des revenus du travail mais des rendements des patrimoines accumulés. Mais ceci n’a pas été le seul principe fondateur de ce régime d’accumulation.

Pour aboutir à ce résultat, il ne fallait pas seulement la mise e place d’une fiscalité de moins en moins redistributrice comme on l’a vu aux Etats-Unis à partir de 1980 puis progressivement en Europe. Il fallait encore pouvoir créer une véritable déflation salariale. L’ouverture progressive et la mise en place d’un cadre généralisé de libre-échange a été l’instrument principal de cette déflation salariale. Si le mouvement des délocalisations a été relativement faible au total, l’impact de la menace de ces dernières a été décisive pour non seulement comprimer la hausse réelle des salaires mais aussi conduire à des baisses des prestations sociales. La pression exercée par la combinaison de faibles salaires et d’une absence de protection sociale et écologique dans des pays où les transferts de capitaux ont permis des gains de productivité très rapide a fait éclater le compromis social issu de 1945, voire des années 1930.

Sauf à pouvoir se spécialiser sur des niches particulières, bénéficier d’une énergie à très faible coût (Suède) ou d’un apport massif de la rente pétrolière (Norvège), les pays de tradition industrielle et de taille moyenne ont été particulièrement touchés. Même dans les pays de l’Europe du Nord, on assiste à des démantèlements rapides du compromis social issu des années 1930.

La déflation salariale a eu des effets négatifs sur la croissance qui n’ont été combattus que par un accroissement de l’endettement public (modéré en France, important en Italie) et un endettement explosif des ménages dans les pays adoptant la variante la plus néolibérale du modèle (Etats-Unis, Grande-Bretagne et Espagne).

On voit bien aujourd’hui que ce régime d’accumulation est durablement brisé. Même une fois la crise financière et boursière surmontée, et nous en sommes loin encore, il est clair que les banques ne pratiqueront plus le crédit comme elles l’ont fait antérieurement. Une profonde aversion au risque va caractériser des marchés financiers dont une partie des institutions auront sombré dans la crise et sur lesquels pèsera une opprobre durable.

Devant l’ampleur de la crise qui monte au sein des économies développées, et qui devrait se traduire par une récession sévère pour eu moins deux ans dans le meilleur des cas, le rétablissement de protections douanières est indispensable. C’est aujourd’hui le seul moyen pour éviter que la déflation salariale n’entraîne les économies développées de la récession vers la dépression. Il serait opportun que ces mesures s’inspirent des principes de protectionnisme social et écologique que l’on a développé antérieurement4.

Le retour au protectionnisme est aussi indispensable pour que puisse se reconstruire un rapport de forces permettant une inversion de la tendance actuelle du partage de la valeur ajoutée et pour reconnecter la progression des salaires à celle des gains de la productivité.

 Le poids de l’endettement et ses conséquences

Si la crise actuelle va nécessairement accélérer le rééquilibrage économique perceptible depuis une décennie, elle va engendrer d’autres problèmes qui vont peser sur le contexte géoéconomique mondial.

Le plus évident est indiscutablement celui de l’endettement. On a vu que le modèle néolibéral ne pouvait maintenir une croissance raisonnable (au-dessus de 2,5%) qu’au prix d’un endettement constant des ménages. En fait, les pays qui ont adopté ce modèle, que ce soit le Etats-Unis ou leurs clones européens ont atteint les limites absolues du modèle, ce qui explique la violence de la crise. Ils devront s’y résoudre, ou tenter de la combattre en accroissant fortement l’endettement public, au point de dépasser rapidement ici les pays qui avaient conservé le modèle européen traditionnel.

Le déficit public américain pour l’année fiscale 2009 (septembre 2008-août 2009) atteindra au moins les 10% du PIB si on additionne l’ensemble des dépenses nécessaires en raison de la crise. Si de nouveaux plans de relance devaient être adoptés pour éviter l’enfoncement dans une spirale dépressionnaire, ce qui semble très probable à l’automne 2008, la barre des 10% du PIB devrait être franchie et le déficit de la prochaine année fiscale pourrait atteindre les 6% à 8%. Il est peu probable que les Etats-Unis puissent revenir à un déficit avoisinant les 3% du PIB avant l’année fiscale 2012.

Ajoutons, et le calcul n’a pas encore été fait, l’impact de la dévalorisation brutale du capital des Fonds de Pension couvrant les retraites. Le risque brutal d’un appauvrissement massif d’une fraction importante de la population, dont la capacité à peser électoralement est connue, devrait conduire à l’extension de garanties publiques aux systèmes privés de retraite. Ceci aussi risque d’avoir un coût budgétaire particulièrement élevé.

Les « clones » européens des Etats-Unis devraient connaître des tendances analogues. Or, ces pays sont tous déjà très lourdement endettés comme on l’a vu au tableau 4. On peut donc penser que pour les pays qui se sont engagés dans le modèle néolibéral de croissance et qui devront en sortir en catastrophe sous l’effet de la crise, un besoin de financement d’environ 25% du PIB est à prévoir pour l’ensemble des 3 prochaines années pour les seules administrations publiques.

Les entreprises, quant à elles, devant faire face à une brutale contraction de la demande devront elles aussi s’endetter pour ne pas compromettre irrémédiablement leur survie. Le besoin total qu’elles exprimeront pourrait atteindre au total entre 8% et 10% du PIB d’ici 2011.

Le besoin de financement pour les autres pays développés sera plus réduit, et les modèles qualifiés bien imprudemment « d’archaïques » devraient se révéler relativement robustes. Néanmoins, face à la détérioration sensible de l’activité économique, ici aussi le besoin d’endettement des administrations se fera sentir pour maintenir le chômage à un niveau raisonnable. On peut estimer à 15%-20% du PIB le besoin total de financement (administrations et entreprises) pour les trois années qui viennent dans les pays développés n’ayant pas complètement sombré dans le modèle néolibéral.

Il ne fait donc aucun doute que les pays développés auront des besoins de financement massifs. Il est peu probable que l’épargne puisse les couvrir. Dans les pays qui ont adopté le système néolibéral, l’épargne globale est bien trop faible. Dans les autres pays, elle sera déjà fort sollicitée. Pousser à son accroissement reviendrait à réduire d’autant la consommation et donc la demande, et par là aggraver la récession.

 Le retour de l’inflation comme condition de la croissance.

La poussée de l’endettement que l’on va connaître à moyen terme aura des conséquences importantes en matière d’équilibre macroéconomique. Elle viendra se combiner aux conséquences d’une nécessaire modification du partage de la valeur ajoutée.

Il est très peu probable que l’épargne des pays émergents vienne acheter massivement ces nouvelles dettes émises par les pays développés. D’une part en raison de la montée, désormais inévitable, du protectionnisme qui réduira l’excédent commercial de ces pays. D’autre part, parce que le pivotement d’une logique de croissance extravertie, portée par la prédation sur le commerce international vers une logique introvertie, fondée sur le marché intérieur implique une réduction des taux d’épargne qui sont souvent – comme en Chine – excessifs. Les pays émergents devront d’une part accroître leur consommation au détriment de l’épargne pour trouver de nouveaux moteurs de croissance et d’autre part consacrer la plus grande part de leur épargne à investir chez eux.

La rupture du mécanisme qui voyait l’excédent commercial des pays émergents se recycler dans la dette américaine est probablement brisé pour une très longue période. Dans ces conditions, les pays développés ont peu d’alternatives. S’ils tentent de réduire la croissance de leur endettement par sa maîtrise en matière de dépenses, ils aggraveront dramatiquement la récession au point de risquer des troubles politiques et sociaux majeurs. S’ils accroissent les taux d’intérêts pour tenter de rendre leur dette attractive, ils tuent l’investissement et aggravent, par un autre biais, la crise.

Une alternative raisonnable serait de procéder politiquement à la destruction d’une partie des dettes existantes, par des rémissions de créances pour les ménages et des défauts organisés pour les dettes d’entreprises ou des administrations. Mais, une telle alternative raisonnable est peu probable car exigeant un degré de courage politique qu’il ne faut pas s’attendre à trouver dans les systèmes occidentaux. La dernière alternative, qui est celle qui sera très probablement adoptée, consistera en un fort accroissement de l’inflation.

L’inflation cependant ne sera pas seulement induite par le poids des dettes accumulées. La modification du partage de la valeur ajoutée signifie que des prix et des revenus relatifs devront se modifier de manière substantielle dans les années à venir. Or, un des résultats les plus robustes de l’économie est que le changement des prix relatifs se fait de manière d’autant plus rapide et acceptable qu’il est prix dans un mouvement des prix et des revenus nominaux. La rigidité à la baisse des prix et revenus nominaux est en effet un phénomène parfaitement étudié et démontré5. L’inflation est d’abord et avant tout un mécanisme permettant de modifier rapidement les prix et les revenus relatifs6.

Pour éviter que la récession ne se transforme en dépression, les économies occidentales n’auront pas d’autre choix que de revenir sur les avantages inouïs accordés à la rente contre le travail depuis les années 1980. Comme Keynes l’avait déjà indiqué, l’inflation va permettre aux entrepreneurs de se dégager de la « main-morte » du passé pour que la croissance reprenne7, et elle sera l’euthanasie douce du rentier. Alors que des études ont déjà montré qu’une inflation trop faible faisait obstacle à la croissance8, et qu’il y a en réalité un « taux d’inflation structurel » pour chaque économie9, il est clair que l’inflation va jouer un rôle important dans le maintien de la croissance pour les prochaines années. Ceci rendra impératif de procéder à une bonne distinction entre déterminants structurels et déterminants monétaires de l’inflation10. Mais, une telle solution n’est pas sans conséquences profondes quant à l’organisation monétaire et financière du monde d’après la crise.

 Le retour de l’État

Ce retour au rôle actif de la dépense publique dans un contexte de forte récession va faire partie d’un mouvement plus général de retour de l’État comme acteur économique majeur. Telle est certainement l’une des conséquences les plus importantes de la crise actuelle.

On le voit déjà dans le secteur bancaire où ce sont les gouvernements qui se sont portés garants des banques et des assurances.

La Grande-Bretagne a d’ores et déjà nationalisé près de 50% de son système bancaire en octobre 2008, et le gouvernement américain entend utiliser au moins 250 des milliards de Dollars du « Plan Paulson » pour acheter des actions de banques afin d’aider à leur recapitalisation11. On voit bien que la puissance publique a été amenée à aller bien au-delà de sa fonction de réglementation et d’encadrement. Désormais, l’État est appelé à devenir un acteur à part entière.

Ceci devrait se vérifier rapidement hors de la finance. Les récentes déclarations du Président Français Nicolas Sarkozy pour la constitution de Fonds Souverains à l’échelle de l’Europe destinés à racheter les actions des entreprises stratégiques12, afin que ces dernières ne puissent faire l’objet de prises de contrôle hostiles en raison de l’effondrement actuel des cours, laisse présager un retour de l’État comme producteur et organisateur. Ceci constitue, par rapport à l’idéologie économique de ces vingt dernières années, un retournement sans précédent.

De fait, les principaux pays développés vont être conduits à s’aligner sur des pratiques économiques qui ont été celles de pays émergents comme la Chine, la Russie ou le Brésil. Il deviendra d’ailleurs de plus en plus difficile de stigmatiser ces pratiques dans les forums internationaux dans la mesure où elles vont devenir courantes dans les pays occidentaux13.

Ce tournant en faveur d’un retour massif de l’État comme acteur à la fois direct et indirect implique cependant une véritable réflexion sur la nature des politiques publiques et leur degré de coordination. La notion de « secteurs stratégiques » est en train de réapparaître et avec elle celle des politiques industrielles actives. C’est donc tout le cadre des représentations de la politique économique qui est appelé à se modifier en profondeur.

Ceci sera d’autant plus nécessaire que le retour de l’État va se manifester dans un autre domaine, celui de la souveraineté monétaire.

 Le retour au contrôle souverain des États sur la politique monétaire

Si on admet que le modèle néolibéral de croissance ne pourra plus fonctionner à l’avenir et que le développement économique devra s’accompagner d’un nouveau partage de la valeur ajoutée, revenant sur les années de déflation salariale que nous avons connues, la persistance d’un taux d’inflation relativement élevé sur longue période est inévitable. Dans cette situation, avec la double pression exercée par le déséquilibre entre besoin de financement et capacité de financement et celui provenant du réajustement du rapport entre salaires et profits, la croissance ne sera possible que si la politique monétaire redevient un instrument direct de politique économique. Ne pas s’y résoudre, c’est accepter une longue récession, voire l’enfoncement dans une véritable dépression.

Dire que la politique monétaire doit redevenir un instrument direct de la politique économique implique que l’on reviendra, sous une forme ou une autre au seigneuriage monétaire. De fait, quand on voit que la FED accorde des crédits aux entreprises américaines14, il est clair que l’on s’est engagé sur cette voie.

Ceci signifie la fin du dogme de l’indépendance des Banques Centrales tel qu’il a dominé la politique économique depuis plus d’une génération. Nous irons, sous une forme ou une autre à une re-nationalisation des Banques Centrales, ne serait-ce qu’en raison des mauvaises dettes qu’elles ont du accepter dans leur bilan depuis le début de 2008. En effet quand pour reconstituer la liquidité des banques on a décidé que les Banques Centrales prendraient en pension des titres que leurs remettraient les banques on a accepté un transferts à leur bilan d’une partie des créances « pourries » du système bancaire. Il faudra donc bien recapitaliser les Banques Centrales elles aussi. Si l’on ajoute à ce problème celui de la cohérence d’une politique économique dans les contraintes que l’on a énoncées et qui découlent de la crise, on voit bien que le statut actuel des Banques Centrales devient une impossibilité.

Le retour à la souveraineté monétaire a aussi un volet important en matière de gestion des taux de change. Dans des économies qui connaîtront des taux d’inflation importants, largement structurels, mais à des niveaux différents, il deviendra impératif de pouvoir procéder à des dévaluations régulières. L’importance des dettes accumulées sera telle que laisser des mécanismes de marché définir les parités entre les devises serait prendre un risque considérable et même inconsidéré. Il est probable que nous devrons assister à quelques épisodes violents de spéculation sur les taux de change avant que les gouvernements comprennent la leçon15.

L’introduction de mécanismes de contrôle des flux de capitaux et de contrôle des changes sera rapidement une nécessité fonctionnelle dans le contexte de l’après-crise. Notons que, sur ce point la Chine, jouit déjà d’une belle avance puisqu’elle n’a jamais accepté de libéraliser son marché des changes, et ce à très juste raison.

 Quel futur pour l’Euro ?

Le retour à la souveraineté monétaire sera une tendance générale. Elle aura des implications importantes en Europe.

En principe, rien n’interdit que ce retour soit compatible avec le maintien de la zone Euro. Le conseil Ecofin devra prendre le contrôle de la BCE après avoir fondamentalement modifié la charte de celle-ci. La possibilité de monétiser l’émission de dettes publiques au sein de la zone Euro pourrait en effet constituer un puissant levier de croissance. Mais, il faut comprendre que les difficultés seront très importantes pour arriver à une coordination au sein du conseil EcoFin. Au-delà des cultures politiques différentes des pays membres, l’existence de très fortes hétérogénéités des économies de la zone Euro est l’obstacle principal16. La mise en place de l’Euro ne s’est pas accompagnée, il faut avoir le courage et l’honnêteté de le constater, d’un réel progrès en matière de convergence des dynamiques économiques17. En fait le taux d’inflation nécessaire à une croissance raisonnable devrait être sensiblement différent suivant les pays. Or, au sein d’une monnaie unique, ceci induit des distorsions qui ne sont pas supportables à terme. On sait déjà que l’appréciation actuelle de l’Euro a coûté très cher à la croissance française18. La création d’un budget fédéral important (au moins 20% du PIB total de la zone) pourrait être une solution. Mais, il n’est pas politiquement réaliste de penser qu’une telle évolution soit possible avant de très nombreuses années. Dans ces conditions, une crise de l’Euro risque d’être inévitable, comme on l’a indiquée, il y a quelques années19.

La solution, plutôt que de se résoudre à un éclatement total de la zone Euro, pourrait être un système intermédiaire. Pour certains pays membres, l’Euro deviendrait une monnaie de réserve, par rapport à laquelle leur monnaie nationale qu’ils auraient rétablis, serait convertible sur la base d’un taux fixe révisable de manière régulière. Les pays constituant le bloc le plus homogène pourrait eux conserver l’Euro comme monnaie unique. On aurait une zone Euro constituée de cercles concentriques, qui serait plus robuste et plus flexible pour faire face aux nouvelles contraintes. Ce système permettrait d’ailleurs plus facilement que la forme actuelle de l’Euro une coordination avec d’autres monnaies et donc la constitution d’une zone de stabilité monétaire allant au-delà des frontières de l’UE.

 Vers un nouveau Bretton Woods ?

L’ampleur de la crise actuelle, comme ses conséquences prévisibles, soulève naturellement la question de la réforme du système monétaire et financier international.

Ce thème commence à apparaître dans le discours politique où l’on en appelle à un « nouveau Bretton Woods ». Une telle problématique a été portée par des dirigeants politiques de bords opposés en France (de Mme Ségolène Royal au Président Sarkozy, en passant par Lionel Jospin), mais aussi en Italie et en Russie et dans bien d’autres pays. Même aux Etats-Unis des voix se font entendre appelant à la refondation du système monétaire et financier mondial. Penser la refonte du système monétaire et financier mondial est nécessaire, mais il s’agit d’une tâche de longue haleine qui ne saurait être accomplie dans la précipitation.

L’existence d’un système monétaire et financier mondial est étroitement liée au développement des échanges économiques et financiers internationaux. Les accords de troc (compensation bilatérale) s’ils permettent un certain niveau d’échanges limitent considérablement leur développement et ne permettent pas aux flux d’investissement de se développer entre les pays. Un système monétaire mondial doit donc assurer un certain niveau de prévisibilité des prix, un niveau de liquidité compatible avec le rythme de développement de l’économie mondiale, et un niveau de garantie pour les opérations de change entre les monnaies. Tels sont les priorités qu’il faut respecter pour entamer de manière fructueuse un processus de reconstruction du système monétaire et financier mondial. Il en découlent plusieurs principes.

A. Un monde multipolaire interdit l’émergence d’une nouvelle « Devise-Clé » à l’échelle mondiale.

Il est donc irréaliste de penser ou d’espérer qu’une autre monnaie prendra le rôle du Dollar. La complexité de l’économie mondiale rendrait par ailleurs suicidaire le retour à l’étalon Or ou à n’importe quel métal.

Le choix actuel est donc soit de tenter de maintenir un système mondial, mais qui ne pourra être construit que sur une monnaie « neutre » qui pourrait être un « panier » de différentes monnaies, soit de prendre acte d’une fragmentation du système avec émergences de blocs régionaux structurés autour de monnaies de réserve régionales, et tenter de coordonner ensuite ces ensembles régionaux.

La première hypothèse est celle qui garantirait au mieux les intérêts de tous. Elle implique cependant un accord global et la construction rapide d’une nouvelle institution financière mondiale, la Banque Centrale des Nations Unies et la dissolution du FMI. Il est probable que ceci ne soit pas réaliste avant de nombreuses années.

La seconde hypothèse verra l’émergence de Banques Centrales régionales, dans le cadre de regroupements géopolitiques (Amérique du Nord, Amérique du Sud, Europe Occidentale, Eurasie, Asie du Sud-Est, Océanie). Dans certains cas, ces Banques Centrales régionales pourraient être le résultat d’un accord entre pays donnant naissance à une monnaie régionale unique (comme dans la zone Euro). Cependant, ce système implique des mécanismes de transfert budgétaires entre pays membres de l’accord. Faute d’un tel mécanisme, la survie d’une zone monétaire commune est délicate (ce qui est la situation actuelle de la Zone Euro). Une autre solution possible est celle où la Banque Centrale régionale sera de fait celle du pays régionalement dominant. Une situation intermédiaire peut enfin être celle d’une coopération entre Banques Centrales de pays ayant des tailles économiques et financières comparables.

Il faut noter que des zones importantes risquent de ne pas pouvoir être intégrées (Afrique, Moyen-Orient) ou devront se rattacher à d’autres zones existantes. Dans le cas d’une fragmentation du système monétaire mondial, nous pourrions voir émerger 5 à 7 monnaies de réserve régionales. La charte du FMI devrait être changée pour faire de cette organisation le gérant de la coordination entre les zones, avec un conseil des directeurs représentatif du poids économique et démographique de chaque zone. Les missions de banque de développement (Banque Mondiale) et de gestion des déséquilibres de change (mission d’origine du FMI) seraient alors dévolues à des institutions régionales.

B. Mettre fin à vingt années de déréglementation et de libéralisation des mouvements financiers.

Quelle que soit la solution vers laquelle on s’orientera en matière d’instrument de réserve, les flux financiers internationaux devront être sévèrement réglementés. En effet, les phénomènes actuels de spéculation généralisée qu’engendre la déréglementation de la finance rendent impossible le respect des contraintes en termes de prévisibilité des prix mondiaux, d’alimentation en liquidité et de garantie sur les opérations de change. Il n’est pas possible de penser un système monétaire mondial qui garantisse le respect des trois contraintes évoquées plus haut si le système financier mondial continue d’être un espace de pure spéculation.

C. Assurer la transition vers un nouvel ordre monétaire et financier mondial

Si l’objectif ultime de toute proposition de réforme est bien de proposer un système complet et cohérent susceptible de fonder un ordre mondial monétaire et financier, la nature et la gravité de la crise actuelle rendent indispensables des propositions de réforme immédiate pour pouvoir limiter les effets de la crise et préparer le passage ultérieur à un système reconstruit. En un sens, il ne peut y avoir aujourd’hui de proposition de refonte globale du système qui ne réponde aussi aux problèmes immédiats. Une proposition de réforme globale doit s’accompagner pour être crédible de propositions transitoires capables de maîtriser les effets les plus destructeurs de la crise que nous vivons.

Les deux principaux problèmes posés par la crise sont aujourd’hui la pénurie de liquidités entre les banques (le credit-crunch) et les mouvements spéculatifs induits par les Hedge-Funds et en général les institutions spéculatives. Ces deux problèmes impliquent la prise de mesures transitoires à relativement court terme.

Un changement immédiat du statut du FMI. La fonction de ce dernier devrait être la concertation entre les Banques Centrales pour l’émission des liquidités nécessaires au niveau mondial. Ceci implique que le FMI modifie au plus vite les règles de représentation des pays pour que ces derniers soient représentés au prorata de leur contribution au PIB mondial et à la population mondiale. Un directoire exécutif comprenant les Etats-Unis, la Zone Euro, la Russie, la Chine, l’Inde, un représentant des pays du Moyen-Orient, un représentant des pays d’Amérique Latine devrait être immédiatement constitué. Ce directoire devrait gérer les allocations de liquidité à court et moyen terme à travers une « Caisse Centrale » opérant à la fois sur le Dollar, l’Euro et le Yen.

L’introduction, ne serait-ce qu’à titre temporaire, de restrictions dans les mouvements financiers internationaux à court et très court terme, de manière à limiter les risques de contagion.

Le monde qui va sortir de cette crise sera très différent de celui que l’on a connu de 1980 à aujourd’hui. Non seulement les rapports des forces sont en train de changer et ceci dans l’ensemble des domaines, du militaire à l’économie, mais les représentations elles-mêmes vont se modifier. Cette crise est celle de l’idéologie néo-libérale. Les contraintes économiques qui vont découler de l’effondrement de l’économie de la dette mise en place dans les économies occidentales et portée à son paroxysme aux Etats-Unis et dans les « clones » européens du modèle américain entraîneront le retour de dynamiques inflationnistes importantes. Elles conduiront les États à reprendre le contrôle de leur politique monétaire et de leur politique de change. Nous assisterons dans les années qui viennent au retour de l’État comme acteur économique majeur (ce qu’il n’avait pas cessé d’être en réalité en Chine et en Russie), à la fin de l’indépendance des banques centrales et au retour de politiques de change plus ou moins pilotées en fonction des logiques de développement. Ceci ne sera d’ailleurs possible qu’à travers la mise en place de formes de contrôle sur les flux de capitaux limitant l’impact des mouvements de marché et de la spéculation sur les taux de change.

Dans cette révision fondamentale des conceptions, des politiques et des instruments que nous allons connaître, la question de la survie dans leur forme actuelle des institutions européennes sera rapidement posée.


Jacques Sapir

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28 mars 2009 6 28 /03 /mars /2009 03:31



Alcools

 

C’est beau comme les paradis artificiels

C’est beau comme du Baudelaire

 

Oups, mais que dis-je ?

Je suis mère de famille et donc responsable et irréprochable.

 

Le gouvernement est en est train d’interdire tout ce qui touche à l’alcool pour les jeunes.

Je dis bravo !

 

C’est vrai quoi ! Je ne veux pas que ma grande fille fasse comme beaucoup de ces jeunes, à savoir des concours idiots de beuverie qui les mènent direct aux urgences.

Je suis pour tout ce qui peut la préserver de ces accidents de la vie.

Ma fille mais les autres gosses aussi.

Un peu moraliste cette histoire, mais j’assume.

 

Nous voilà donc avec une bonne nouvelle venant du gouvernement.

Ce n’est pas souvent par les temps qui courent.

 

Mais horreur je n’avais pas bien regardé.

Je te donne d’un côté et je reprends de l’autre.

Mais non c’est je prends d’un côté, je donne abondement de l’autre

 

La publicité pour l’alcool est ouverte sur Internet.

Adieu la loi Evin.

Mais qui c’est qui surfe sur Internet ?

Moi un peu bien sûr.

Mais surtout les jeunes, ils sont bien plus rapides que nous et plus dégourdis.

 

Internet c’est le meilleur ou le pire, suivant que l’on fait gaffe ou pas.

 

C’est un formidable outil pour les particuliers.

A priori c’est aussi un formidable outil pour les entreprises.

Pour les entreprises d’alcool aussi.

 

Et cela va s’adresser à qui, cette pub ?

Aux jeunes, pardi !

 

Et une fois qu’ils auront vu la pub sur Internet ils pourront aller dans les stations services acheter l’alcool, par ce que là ce sera autorisé.

C’est-y pas cool, comme solution ?

 

On jouerait que c’est moi le gouvernement :

J’annonce officiellement d’une main que l’alcool pour les jeunes c’est interdit et de l’autre main j’ouvre le robinet de la pub et de la distribution sauvage, pour mieux ferrer les jeunes.

Parce qu’un jeune qui devient addict l’est à vie.

C’est un excellent placement à long terme.

Il suffit de les cueillir quand ils sont jeunes pour être de parfaits consommateurs…après rien à faire que l’alcool soit interdit pour les jeunes, du moment qu’ils sont accrocs, ils peuvent interdire ce qu’ils veulent.

 

 

Après on dira que personne ne réfléchit !

Ils ont des pointures de la réflexion, pour nous empapaouter.

Et pour que le commerce, même le plus sale, fonctionne.

 

Nous devrions nous occuper de notre avenir.

Aurore

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27 mars 2009 5 27 /03 /mars /2009 03:48


















Gorz et le temps choisi, un débat inachevé

Jean-Baptiste de Foucauld

 cet article est tiré de « André Gorz, un penseur pour le XXIe siècle », sous la direction de Christophe Fourel, Editions La Découverte, coll. Cahiers libres, février 2009, 240 p..

La Revue du MAUSS Permanente remercie Jean-Baptiste de Foucauld de l’autoriser à publier ce texte ici.


Jean-Baptiste de Foucauld, « Gorz et le temps choisi, un débat inachevé », Revue du MAUSS permanente, 10 mars 2009 [en ligne]. http://www.journaldumauss.net/spip.php?article481


En 1980, dans ses Adieux au prolétariat, André Gorz rompait avec la vision eschatologique du marxisme selon laquelle la classe ouvrière, se réappropriant le travail, se libérait dans et par le travail. Le travail hétéronome et donc dépendant devenant une fatalité incontournable, il plaidait pour une société dualiste ouvrant des espaces d’autonomie et assurant progressivement la libération non plus « par » le travail, mais « du » travail lui-même, celui-ci devenant œuvre, activité, épanouissement de soi et des relations aux autres dans une société à la fois égalitaire et plurielle. C’est le sillon qu’il n’a cessé de creuser dans les livres qui ont suivi.

La même année, avec Echange et Projets, nous achevions la publication de la « Révolution du Temps choisi », livre préfacé par le Président du club, Jacques Delors. Nous plaidions – et continuons encore aujourd’hui de plaider – pour le droit absolu des salariés à maîtriser leur temps de travail et d’arbitrer entre temps de travail et niveau de revenu, dans une perspective de vie individuelle et collective différente, plus équilibrée, plus créative, plus solidaire. L’ouvrage eût du mal à percer, face à la chape de plomb des 35 heures qui emprisonnait déjà la gauche. Mais il intéressa André Gorz qui a bien voulu s’y réfèrer à plusieurs reprises, notamment dans l’ouvrage qui, en 1988, prend la suite des Adieux du prolétariat : Métamorphoses du travail, quête de sens. Dans une note en bas de la page 147, tout d’abord, il y voit « l’un des très rares ouvrages à avoir montré la rupture avec le modèle de développement capitaliste qu’impliquerait le droit à autodéterminer la durée du travail ». Il y revient dans la 3ème partie, « Orientations et propositions » (pages 223 et 224), approuve le souci des auteurs de réduire le travail au rang de moyen, d’inventer un art de vivre, et de susciter des formes renouvelées de créativité sociale réduisant la place des valeurs d’efficacité et de rentabilité liées au travail. Citant le passage de notre livre sur les « activités humaines engendrées par le temps libre » contribuant au ré enchantement du monde et à des dynamiques sociales ouvrant la voie aux belles notions d’activité et d’œuvre, il voit une convergence avec le programme du SPD [1] de 1986 qui met l’accent sur le développement d’une culture « centrée sur des activités autodéterminées qui empêche l’exploitation des gens » et qui permet de « développer chez les individus des capacités et des penchants que le travail rémunéré fait dépérir ou pour le moins ne sollicite pas ».

Cependant, si la convergence sur l’objectif antiproductiviste est réelle, il n’y a pas vraiment accord sur les moyens. Sans exclure, loin de là, une réduction générale de la durée du travail, Echange et Projets développait principalement une vision libertaire et individualiste d’un nouveau droit personnel à mettre en place, faisant une (trop ?) large confiance au jeu des préférences individuelles et à l’émergence d’une plus grande rationalité en terme d’équilibre de vie et de consommation élargie. André Gorz, lui, adopte d’emblée, prioritairement, frontalement même, une approche collective. Il a une réponse « de principe » : « la réduction programmée, par paliers, sans perte de revenus réels, de la durée du travail, en conjonction avec un ensemble de politiques d’accompagnement qui permettent à ce temps libéré de devenir pour tous celui du libre épanouissement » (p. 223).

Un second désaccord apparaît : là où les auteurs de la Révolution du temps choisi lient étroitement partage du travail et partage des revenus, tant dans l’approche individuelle que dans l’approche collective, Gorz l’exclut, en tout cas pour le processus collectif qui est pour lui le plus important.

Ce double désaccord, se fit sentir fortement, lors du débat passionnant qu’Arte organisera en 1994 dans la maison « très ancienne, fraîche en été, chaude en hiver », où il s’était retiré avec Dorine [2]. Son discours s’était radicalisé en ce sens qu’il cheminait déjà vers une allocation universelle inconditionnelle, un droit au revenu indépendant du travail, ou un droit général à l’intermittence, thème auquel il se ralliera clairement en 1997 dans Misères du présent, richesse du possible . Dans ce livre, il explique que le tournant du postfordisme a été manqué : les germes d’autonomie qu’il contenait, qui n’ont pu être expérimentés que trop rarement (dans les usines Volvo par exemple) n’ont pas été saisis. Bien au contraire, c’est une régression que l’on observe, car la domination du capital prend désormais la forme perverse d’un « conditionnement qui conduit le sujet à accepter ou choisir cela précisément qu’on entend lui imposer ». Mais d’une certaine façon, peu importe, car « la société du travail est morte » et « il n’y a pas et il n’y aura plus jamais de travail ». Car « le salariat doit disparaître et le capitalisme avec lui ».

Dès lors, le but, c’est la société de multi-activité où « tous attendent de tous qu’ils cumulent une pluralité d’activité ou de mode d’appartenances », où le but n’est pas « de sélectionner, d’éliminer, de hiérarchiser, mais d’encourager chaque membre à se renouveler et à se surpasser perpétuellement dans la coopération compétitive avec les autres ». Une société où le travail a perdu sa centralité, où l’activité que l’on exerce importe plus que l’emploi que l’on a eu que l’on n’a pas. En un mot, une société au sein de laquelle « chacun puisse faire au travail sa place au lieu que la vie ait à se contenter de la place que lui laissent les contraintes de travail ». C’est une rupture, une société autre. Car un revenu suffisant est garanti à tous. Gorz abandonne le principe d’un revenu garanti lié à l’exercice d’un certain volume de travail tout au long de la vie. Refusant les formules de workfare, il se rallie au droit de vivre sans travailler et opte donc pour une forte inconditionnalité afin de laisser libre cours à ce qu’il appelle les « activités vivantes », où l’homme est pleinement lui-même. Celles-ci, à terme, ont atteint un tel niveau d’activité que la question du revenu minimum ne se pose plus dans les termes de redistribution fiscale qui le rendent peu soluble ou crédible. Il se fonde en effet sur les échanges non monétaires, sur l’autoproduction, sur les services collectifs.

Les auteurs de la Révolution du temps choisi, tout en gardant eux aussi intact, à leur manière, le droit à l’utopie, n’avaient pas évolué dans la direction hyper politique de Gorz. Voyant l’échec du temps choisi, soucieux, comme lui d’ailleurs, de formes nouvelles de solidarité incluant les chômeurs, ils s’étaient lancés dans l’expérience citoyenne de Solidarités nouvelles face au chômage (SNC), expérience fondée sur le partage de temps et de revenu entre non-chômeurs et chômeurs afin d’accompagner ceux-ci vers l’emploi et, si besoin, de créer des emplois à leur intention grâce aux contributions monétaires des participants [3]. Au fond, c’est le même problème, mais pris par l’autre bout, de manière plus exigeante : le temps choisi permet à des personnes de s’extraire du travail productif rémunéré pour développer des activités libres, cela en abandonnant une partie de leur revenu, ce qui, parallèlement, redistribue l’emploi au profit des chômeurs. Dans le cadre de SNC, des personnes organisées et coopérant entre elles ne réduisent plus leur temps de travail, mais utilisent leur temps libre pour aider des chercheurs d’emploi et partagent une partie de leur revenu, le cas échéant, pour subventionner et créer des emplois pour ces personnes si elles en ont besoin. Dans les deux cas, on constate une approche de partage de temps et de revenu, bien que sous des modalités différentes. Dans les deux cas, l’Etat n’intervient pas, et l’initiative vient tantôt des individus isolés (temps choisi), tantôt de personnes regroupées dans une organisation de société civile (SNC). On se situe ici, et c’est la grande différence avec Gorz, dans une perspective non dualiste : il y a continuum entre la société du travail et la société des activités libres et il n’y a pas besoin de l’intervention de l’Etat. L’approche de Gorz est plus dualiste, plus étatique, plus efficace … à condition de pouvoir être menée à bien.

Où en sommes-nous aujourd’hui ? C’est être, sans aucun doute, fidèle à l’œuvre d’André Gorz que d’évaluer de manière critique ce qui s’est passé, afin d’en tirer des leçons utiles pour l’avenir, dans une période de grands bouleversements. Car, au fond, ni la voie « Gorzienne », ni la voie du temps choisi n’ont été empruntées par notre pays [4]. Les 35 heures ont été décrétées sans partage des revenus, puis réalisées de fait, comme on pouvait s’y attendre, avec des techniques de partage des revenus, l’Etat étant fortement mis à contribution. Cela n’a que partiellement marché, et encore, à un coût élevé. Quelles leçons en tirer, que faut-il faire aujourd’hui, comment utiliser de manière féconde l’énorme travail de réflexion de Gorz ?

Les trois legs incontournables d’André Gorz

a) L’autolimitation et la maîtrise du désir. Gorz se bat inlassablement contre le superflu, l’alimentation permanente des désirs par le système productif et il veut revenir aux besoins fondamentaux. Cela est particulièrement net dans Capitalisme, Socialisme, Ecologie [5]. On y lit notamment (p. 170) : « Si nous pouvions ajuster notre temps de travail aux besoins que nous ressentons réellement, combien d’heures travaillerions-nous ? ». Et plus loin (p. 171) : « La politique du temps est le meilleur levier pour obtenir en même temps la réduction, écologiquement nécessaire, de la consommation de marchandises et la plus grande autonomie possible pour chacun et chacune dans la conduite de la propre vie ».

Cette question de l’autolimitation est devenue d’autant plus nécessaire que l’écart entre les désirs, stimulés de toute part, et les moyens, qui s’accroissent moins vite qu’avant, est devenu béant. Les possibilités d’augmenter plus rapidement la production sont limitées dans l’économie tertiaire, confrontée au ralentissement de la productivité globale du travail, au vieillissement démographique, à la concurrence des pays neufs et aux tâches de réparation écologique. Il va falloir ramener les désirs vers l’essentiel, cela de manière démocratique et acceptable. Avec là, 2% de surplus à distribuer chaque année, les marges de manœuvre sont faibles. Il va falloir changer de style de vie pour préserver notre niveau de vie. Nous n’y sommes pas prêts, pour n’avoir pas écouté les voies prophétiques comme celle de Gorz.

b) La maîtrise par chacun de son temps de travail rémunéré est un moyen de parvenir à cette sagesse collective. Le temps choisi est une ressource citoyenne de contre-pouvoir, qui permet à chacun de travailler moins (et de gagner moins) ou de travailler plus (et de gagner plus) en fonction de ses besoins, de ceux de ses proches, de son style de vie. C’est aussi un moyen de mettre en mouvement les « activités vivantes ». L’échec des 35 heures, ou ce qui est ressenti comme tel, ne doit pas entraîner la fermeture définitive du dossier du droit à la maîtrise du temps. Il doit être ré-ouvert, sur des bases nouvelles, mais il est plus fondamental que jamais. Le temps est un bien économique qui doit pouvoir être maîtrisé par chacun. La possibilité de dégager du temps libre pour faire autre chose que travailler est aussi un moyen de produire des satisfactions à un moment où les satisfactions provenant de l’activité productive sont difficiles à augmenter. C’est un moyen de reconvertir les désirs, de les orienter vers l’essentiel aux dépens du superflu.

c) L’objectif de modérer les désirs, d’ouvrir la voie du temps choisi, de favoriser la sobriété, pose avec encore plus d’acuité la question de la justice et de la redistribution. La croissance forte des années soixante solutionnait indirectement la question de la justice. Chacun pouvait espérer, peu à peu, obtenir ces biens nouveaux offerts par le développement. Dans un contexte de développement sobre et modéré, on ne peut plus compter sur cette fuite en avant. La question sociale devient plus compliquée, à laquelle Gorz n’a cessé de s’atteler. Elle doit être traitée en profondeur. La redistribution, sous ses différentes formes, est aussi importante que la production, qu’il ne s’agit pas non plus de négliger. L’une et l’autre sont d’ailleurs intimement liées. La sobriété, pour être acceptée, ne peut être que créative et solidaire. Créative parce qu’elle ne s’oppose pas au développement tout en ayant pour objet de l’orienter différemment en faisant appel à l’imagination, à la recherche, à la « coopération compétitive ». Solidaire, parce que la réduction du superflu chez les uns est de plus en plus la condition pour que chacun soit en mesure d’accéder à ce qui est jugé à un moment donné comme socialement essentiel.

Que revisiter chez Gorz ?

Il y a, selon nous, débat sur les moyens d’aboutir aux résultats visés, qui tient largement aux présupposés idéologiques, économiques et sociologiques de l’auteur.

Le marxisme tout d’abord : s’il fournit une clef de lecture importante, bien que partielle, de toute société, son rapport aux moyens n’est pas clair. Or, il faut se demander si Gorz ne reste pas prisonnier, plus qu’il ne le croit lui-même, de la dialectique hégéliano- marxiste, qui résorbe le conflit dans l’unité ; certes, on peut dire qu’il ait inversé cette dialectique : il garde le conflit, mais il le fige et le bétonne : il y a le monde de l’hétéronomie, c’est une fatalité, et il y a le monde de l’autonomie, c’est la liberté. Il faut prélever sur l’un pour alimenter l’autre, c’est le revenu d’existence qui assure le transfert. Gorz abandonne, à juste titre, le monisme marxiste, mais il tombe dans l’excès inverse d’un dualisme abrupt et sans porosité. Il s’appuie sur un dualisme de séparation, non sur un dualisme de complémentarité, dualisme qui laisserait ouverte la possibilité d’une unité n’abolissant pas les termes antagonistes. On voit bien que le choix n’est pas entre le conflit sans solution, ou une solution qui abolit le conflit, mais dans la gestion démocratique permanente de l’antagonisme. Revenons à Héraclite : « Tout arrive par discorde et par nécessité » ! Entre le monde de l’hétéronomie et celui de l’autonomie, les liens sont inévitables et mieux vaut s’efforcer de les tisser que de les nier ou d’y voir une domination inévitable du premier sur le second.

L’analyse économique ensuite, d’ailleurs assez (trop ?) dépendante de l’idéologique. Pour Gorz il n’y aura plus jamais assez de travail pour tout le monde et les gains de productivité permettent de libérer du temps. Ce n’est pas si simple. Le rythme de progression de la productivité a été divisé par deux ou trois par rapport aux années 1960. Le financement des retraites et de l’Etat providence implique une base productive étendue, ce qui rend très aléatoire la possibilité d’assurer à chacun, de la naissance à la mort, un revenu d’existence inconditionnel. L’idée que le nombre d’heures travaillées diminue et que l’emploi se contracte inéluctablement est inexacte, même si la part du travail dans la vie diminue en raison de l’augmentation de l’espérance de vie. Il n’y a donc aucune raison de se résigner au chômage ou au travail intermittent. Il faut au contraire s’organiser pour revenir au plein emploi, à un plein emploi de qualité à temps choisi, pour des activités qui aient du sens, avec une protection sociale correcte, dans un environnement protégé, en multipliant, diversifiant, qualifiant et sécurisant les parcours professionnels : c’est dans un tel contexte que les activités dites autonomes le seront vraiment, car choisies, non dépendantes, non assistées. Il est clair que cela implique de solides disciplines collectives qui ne peuvent être éludées. Les formules du type revenu d’existence inconditionnel, qui peuvent flatter les mauvais penchants de l’individualisme autarcique et autoréférencé ambiant, risquent d’en détourner.

L’analyse sociologique enfin : Gorz sous estime le rôle identitaire du travail hétéronome, quels que soient ses défauts. Si les femmes ont massivement cherché à accéder au travail hétéronome, alors que, après tout, le modèle traditionnel de femme au foyer leur donne d’assez grandes possibilités d’activités qui n’ont pas besoin d’être rémunérées, c’est bien sûr parce que ces activités sont dépendantes du revenu du conjoint et parce qu’elles veulent être vraiment autonomes, c’est à dire autonomes par elles-mêmes. Mais cette autonomie passe précisément par l’intégration dans la division du travail hétéronome. Il y a donc bien complémentarité entre les deux mondes. Et d’ailleurs, comment nier que les compétences acquises dans le travail hétéronome alimentent ensuite le développement des activités autonomes ? Et réciproquement. La capacité à se rendre utile à autrui en s’intégrant dans la division du travail est, elle aussi, un mode de formation de la personne et du développement de la société. Le problème est que cette capacité ne monopolise ni le champ personnel, ni le champ social, contrairement à la situation actuelle. Mais, dans cette perspective, on cherche plus à rééquilibrer, à compenser, à faire contrepoids, à réorienter, non à séparer et à cloisonner les deux mondes du travail hétéronome et de l’activité autonome.

Comment poursuivre ?

D’abord retrouver le sens de l’utopie. C’est ce à quoi Gorz nous invite en permanence. Mais il faut tenir compte de l’expérience historique et répudier la forme globale, frontale de l’utopie, caractérisée par un Avant et un Après. La culture de l’utopie a sa place, mais comme tension, processus, visée, ensemble de pratiques. Elle repose non sur la contrainte, mais sur l’éducation, la force de conviction, l’exemplarité, la valorisation des valeurs. Elle doit être régulée démocratiquement. Elle doit se concilier avec les cultures complémentaires, mais différentes, de résistance et de régulation, ce qui ne va pas de soi. Elle est plus locale, ou plus transversale que globale [6].

Ensuite remettre sur le métier le dossier du temps choisi, entendu comme droit fondamental devant s’imposer à la société économique. Il faut aller au-delà de l’optimisme du livre de 1980 et mieux mesurer les obstacles à franchir : le conditionnement des esprits, les problèmes d’organisation, le risque de précarité ou de pénalité de carrière, les besoins criants de pouvoir d’achat. C’est un changement complet d’état d’esprit à provoquer, un changement culturel, un élément essentiel de la démocratie économique, une révolution démocratique destinée à rendre moins imparfaite la démocratie et plus humain le capitalisme. Telle est bien la fin recherchée, qui ne doit pas disparaître sous le moyen. Car c’est une des difficultés rencontrées par la promotion du temps choisi : le temps choisi se présente simultanément comme une fin (libérer la personne du poids excessif du travail) et comme un moyen (offrir des possibilités de choix au sein du système). Les moyens, si l’on n’y prend pas garde ne sont pas à la hauteur des fins. Ceux qui s’intéressent aux fins, ce qui était le cas de Gorz, se méfient des moyens. Ceux qui ne regardent que le moyen, assimilé au droit au travail à temps partiel, ont tendance à négliger la fin. La crise financière, économique et écologique actuelle peut fournir un appui pour réconcilier ces deux dimensions et d’ailleurs elle y appelle.

Car il faut écarter la tentation d’une vision molle du temps choisi. Cela suppose que le temps choisi devienne une revendication syndicale à part entière et qu’il soit intégré dans la réflexion et la négociation sur la sécurisation des parcours professionnels. Il faut en effet sécuriser le travail à temps partiel choisi, c’est-à-dire assurer le droit au retour à temps plein et éviter toute pénalisation en terme de carrière ou de retraite, voire même le valoriser en tant que tel. Il faut en outre le distinguer du travail à temps partiel subi, faute de mieux, lui-même largement encouragé par l’Etat dans le cadre des contrats aidés. Que l’Etat commence donc par montrer l’exemple ! Que le système statistique public distingue mieux le travail à temps partiel vraiment choisi, d’une part, du temps partiel choisi faute de mieux (le temps « choisi-subi », par exemple parce que les questions de garde d’enfants ne sont pas réglées) et, d’autre part, du temps partiel subi stricto sensu (qui est minoritaire, 35 à 40 % contrairement à l’image que l’on en a). Enfin, il faut se poser la question de l’aide au revenu des travailleurs à temps partiel : faut-il accorder une aide structurelle aux salariés faiblement rémunérés ? Ou une aide d’attente en attendant le retour à temps plein ? La gestion du Revenu de Solidarité Active ne pourra éluder ce sujet.

Cette question n’est pas sans lien avec celle du développement des services de proximité, des services à la personne, auxquels Gorz a consacré de nombreux développements. Ces services doivent-ils être rendus dans un cadre convivial libre, grâce précisément au temps choisi libéré ? Par un nouveau service public bien professionnalisé, à organiser ? Ou par des activités décentralisées, rémunérées, initiées tant par le secteur marchand que par le secteur associatif ? Peut-on concilier les trois formules, les mettre en émulation ? Faut-il choisir l’une de ces formules, ou deux d’entre elles ? Il y aurait lieu d’en débattre davantage et de donner, là aussi, du choix.

Enfin, la société de sobriété créative et solidaire, qui peut constituer une réponse aux crises actuelles, dans la ligne de ce que souhaitait profondément Gorz, implique sûrement une nouvelle étape de redistribution sociale. C’est la condition de son acceptation. La sobriété n’est ni l’injustice, ni l’austérité imposée aux plus pauvres. Elle repose nécessairement sur la justice, thème qui hante la réflexion de Gorz. Mais le revenu d’existence est-il la solution, ou précisément le piège dans lequel il ne faut pas tomber. La Prime pour l’emploi, le Revenu de Solidarité Active (RSA), sont des tentatives de solutions à cette demande latente de redistribution, mais dont on voit les risques : on devrait pouvoir vivre des fruits de son travail (PPE) et le RSA peut favoriser une extension du travail à temps partiel subi (en sorte que la promotion du temps choisi pourrait constituer un moyen de préserver le RSA de ses dérives potentielles). Mais avant de sauter à pieds joints dans l’inconnu du revenu d’existence, il y a d’autres pistes à explorer, qui, de manière surprenante, ne semblent pas intéresser. Il faudrait notamment se poser la question de l’accès de tous aux biens jugés nécessaires à la vie moderne. De fait, nous considérons que chacun, quel que soit son revenu, doit pouvoir accéder aux réseaux qui caractérisent la vie moderne : l’eau, le gaz, l’électricité, le téléphone, la télévision, Internet. Mais nous n’en avons pas tirés les conséquences en termes de financement. Ne faut-il pas que l’accès à ces réseaux (non pas nécessairement la consommation) soit financé, non par un tarif, le même pour tous, mais par un prélèvement sur le revenu, variant donc avec celui-ci en hausse comme en baisse, comme il est raisonné par exemple en matière de santé ? Il y aurait là une étape importante dans la qualité générale de notre redistribution sociale et bien des problèmes de vie courante évités pour beaucoup [7].

Quelques réflexions générales pour conclure

La pensée de Gorz est extrême, radicale, excessive souvent. Mais elle a un grand mérite : elle vous oblige à chercher en quoi, précisément, elle est excessive. Plus on est conduit à nuancer sa réponse aux questions qu’il pose, moins on peut échapper à ces mêmes questions, même si on le voudrait, pour sa tranquillité ! Gorz est un éveilleur, un empêcheur de penser en rond.

Il faut aussi s’interroger : Gorz est-il marxiste, en définitive, ou pas ? Où est-il finalement, où veut-il nous mener ? Vers quelle philosophie, quelle idéologie ? Est-il libertaire, ou marxiste ? Il ne s’est en réalité jamais détaché du marxisme, qui imprègne profondément sa pensée, qui se veut critique et systématique. Gorz ne s’est jamais noyé dans le relativisme démocratique et a toujours entendu y résister tout en restant démocrate. Il cherche une vérité enfouie sous l’immanence, vérité qu’il faut exhumer et qui doit conduire à une société juste. Il n’en démord pas. L’intérêt de sa position, sa difficulté aussi, est qu’il se situe dans cet entre deux si peu exploré du cheminement marxiste, le passage de la méthode de conquête et de la pratique du pouvoir à la société idéale. Gorz reste marxiste en ce sens que pour lui, l’être humain est aliéné, incapable de se libérer lui-même, au moins à l’échelle collective, par une sorte de résistance spirituelle de masse. Le progrès des forces productives, l’accentuation du conflit central de classe, lui offrent les possibilités de sa libération individuelle et collective. Sauf qu’il n’y a plus ni prolétariat, ni classe sociale suffisamment organisée, ni même conflit central apparent. Et pourtant, il y a un passage possible vers la société des sujets, qui remplace en quelque sorte le communisme réalisé. La force matrice qui remplace le prolétariat, c’est l’autonomie, mais une autonomie qui doit être entendue à la fois comme autarcie vis-à-vis du système et comme coopération libre entre ceux qui se sont extraits du système. C’est le Marx de la Révolution réalisée que Gorz retrouve ici, formulé autrement. Mais comment passe t-on de l’un à l’autre ? Chez Marx, on a le chaînage lutte des classes – dictature du prolétariat – appropriation collective des moyens de production – planification. Mais Gorz, précisément, conteste brutalement, férocement, l’essentiel de cette mécanique, au non de sa dangerosité démocratique, de son inexactitude sociologique, et de son irréalisme politique. Mais il garde l’objectif intact et se situe bien dans le même cadre de pensée. Il explore diverses solutions : le dualisme d’abord en 1980, la prise de pouvoir de la société civile ensuite (les chroniques de Michel Bosquet), le revenu d’existence enfin dans ses derniers livres. C’est en définitive par l’Etat que l’individu va se libérer de son état, de son état aliéné. Cette évolution intellectuelle était quasiment inéluctable, induite par son système de pensée. Le revenu d’existence inconditionnel est sans doute aujourd’hui la revendication la plus cohérente et la plus logique d’un marxisme conséquent. Voilà le message de Gorz. Message trop séduisant pour que l’on ne mesure pas ses risques anthropologiques et ses limites économiques. Mais le fait est qu’il y a chez Gorz, comme chez Marx, une sorte d’acte de foi dans les possibilités illimitées de l’immanence, qui pose question.

Car en face de désir légitime, d’utopie se dresse la muraille de la parabole du bon grain et de l’ivraie : le mal, sous ses multiples aspects, y compris la méchanceté humaine, est consubstantiel à l’immanence. Il peut être contenu, régulé, il ne peut être éradiqué. Cela n’interdit pas l’utopie, mais la cantonne à des espaces limités et sacrificiels, et la renvoie à un au-delà quant à sa réalisation totale. Le Royaume n’est pas de ce monde, dit l’Evangile, tout en précisant aussi qu’il est proche (ce que les conservateurs ont tendance à oublier). Gorz, comme Marx, croit à la Terre Promise, et d’ailleurs attaque « Misères du présent, richesse du possible  » par un vigoureux : « il faut oser l’Exode » (avec majuscule). La langue maternelle du sens n’est jamais tout à fait étouffée et finit toujours par s’exprimer !

D’ailleurs, quelle est la spiritualité de Gorz ? Dans une réflexion de nature fondamentale, comme celle de Gorz, il y a toujours une métaphysique, implicite ou pas : impossible d’y échapper. La question n’est pas sans importance si l’on croit que la promesse démocratique ne peut pas advenir sans une forme adéquate de spiritualité [8]], si l’on admet que nous ne répondrons pas aux défis de ce temps sans mobiliser cette intériorité de masse inconsciente d’elle-même que la modernité a engendrée, si nous ne redonnons pas à la gauche cette spiritualité particulière, ce sens des valeurs vécues qu’elle a peu à peu perdu chez nous.

Gorz ne sous estime pas l’importance de la question religieuse. Il voit bien que le prolétariat chez Marx a pris la forme de l’Esprit chez Hegel, que « la philosophie du prolétariat est religieuse » [9] et que « le prolétariat conserve toujours le mystère de sa transcendance [10] ». Il constate, dans Adieux au prolétariat que « l’unité postulée des nécessités matérielles et des exigences éthiques correspond en fait à un seul type de communauté : la communauté monacale et ses diverses variantes [11] ». Mais il rejette celle-ci pour se résigner au dualisme des activités hétéronomes ou autonomes, car il voit dans ces communautés glissement symbolique plus que suppression des contraintes et sublimation soumise à un devoir d’Amour envers une entité trop vague ou une personne trop déterminée. Sa position est matérialiste. Mais c’est un matérialisme moral, fondé sur la réalisation de soi, pas un matérialisme utilitariste fondé sur la satisfaction de soi. C’est un matérialisme à la fois libre et vertueux, qui fait confiance à l’individu une fois libéré de la servitude laborieuse, comme chez Marx. Un matérialisme fondé sur l’irréductibilité du sujet, « irréductibilité à ce que les autres et la société nous demandent et nous permettent d’être ». Sur une transcendance du sujet en somme, dont il faudrait savoir si elle relève de Sartre ou de Lévinas. Sa vie, modeste, généreuse, conforme à ses idées, fait de lui un militant exemplaire, et mettant souvent en valeur l’exemplarité des autres. Sa Lettre à D. [12] est une sorte de cantique où il cherche à réparer l’injustice qu’il craint d’avoir commis, longtemps auparavant, à l’égard de son épouse, en publiant en 1958 Le traître. Est-il exagéré de voir chez lui un mystique de la relation amoureuse, vraisemblablement exceptionnelle, qu’il a vécue ? Ne rêve-t-il pas en définitive d’une société qui serait (presque) parfaite, à l’image de sa relation avec D ? Ne faut-il pas trouver là l’arcane des liaisons souterraines qui assurent l’unité de sa pensée et de son action, son désir de révolution et son sens du réel ? Il y a en Gorz une aspiration permanente à l’Absolu, qui fonde sa critique et sa radicalité. Et parallèlement une douceur, une grâce, perceptible dans son œuvre, et que l’on sentait dans la relation. Peut être, en définitive, que soutenu d’Eros, il a pu envisager sérieusement la politique comme Agapê.

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26 mars 2009 4 26 /03 /mars /2009 03:42

La stratégie de Lisbonne : une révolution silencieuse

Isabelle Bruno

- Revue savoir/agir, n°5, septembre 2008, Éditions du Croquant, pp. 143-152.


Ce texte est publié avec les aimables autorisations de l'auteure et de l'éditeur via le Magazine de L'Homme Moderne.

Isabelle Bruno est Maître de conférences en science politique, Centre d’Études et de recherches administratives, politiques et sociales (CERAPS), université de Lille 2. Elle a notamment publié À vos marques®, prêts… cherchez ! - La stratégie européenne de Lisbonne, vers un marché de la recherche, février 2008, Col. savoir/agir, Éditions du Croquant, 256 pages. ISBN : 978-2-9149-6837-9, 14 x 20,5 cm, 18.50 euros.


La construction européenne ne se fait pas sans bruit. L’actualité évoque régulièrement les démêlés de la Commission aux prises avec un État déviant ne respectant pas le credo monétariste ou avec des agriculteurs manifestant leur colère à Bruxelles. Par intermittence, lorsqu’un grain de sable vient enrayer la machine communautaire, les médias lui consacrent volontiers leur une. Les débats attisés par le projet de traité établissant une Constitution pour l’Europe, ou par la directive « Bolkestein » sur les services dans le marché intérieur, ont ainsi eu un écho retentissant. Mais une fois les polémiques apaisées, et le soufflé médiatique retombé, les textes controversés font l’objet de négociations et de compromis apparemment techniques qui n’attirent plus les projecteurs.


Dernier couac en date : le « non » irlandais (juin 2008). Il a ramené sur le devant de la scène le traité de Lisbonne, déjà tombé dans l’oubli là où il avait été ratifié. Les titres ont alors évoqué une nouvelle crise des institutions. L’Europe serait en panne, victime d’une mauvaise communication, bouc émissaire d’un mécontentement national injustement reporté sur elle. Tout se passe comme si les réformes à l’œuvre dans les pays membres, qui affectent simultanément les systèmes de santé, de retraite, d’assurance chômage, d’éducation ou de recherche, et suscitent des mouvements contestataires, étaient isolées du contexte politique de l’Union européenne. Or toutes participent d’un même chantier de transformation sociale engagé à l’échelle européenne dans le cadre d’une stratégie cohérente dite… de Lisbonne.

   Ironie du sort : si le traité de Lisbonne n’a aucun rapport avec la stratégie du même nom, son échec n’est pas sans lien avec elle. Inconnue du grand public, la stratégie de Lisbonne opère une « révolution silencieuse ». Elle n’est certes pas cachée, mais n’est pas non plus visible. Tel un mirage, elle se donne à voir en toute transparence sur son site Internet 1, qui donne accès en ligne aux multiples documents officiels, et de ce fait devient labyrinthique pour le « commun des mortels ». Cet article vise à proposer un fil d’Ariane pour se repérer dans ce dédale, et offrir des clés de compréhension comme autant de prises à la résistance. Forts de cette conviction que le savoir donne des raisons d’agir, entrons dans la fabrique néolibérale d’une « Europe compétitive ».

 

Le « printemps social » de Lisbonne ?

   Pour saisir le sens – la signification et l’orientation – de la révolution en cours, il nous faut remonter à mars 2000. À cette date se tient un Conseil européen extraordinaire dans la capitale du Portugal qui occupe alors la présidence de l’Union. Bien que ce premier « sommet de printemps » n’ait pas fait les gros titres, il marque un véritable tournant dans l’histoire de la construction européenne. Ce changement de cap ne se réduit pas à un cas d’étude pour initiés, intéressant uniquement les praticiens ou spécialistes de l’Union ; il concerne tous les citoyens européens, aussi bien les chercheurs, les enseignants et leurs étudiants que les travailleurs, les chômeurs, les retraités ou les patients.

   Les chefs d’État et de gouvernement des pays membres ont en effet assigné à l’Union « un nouvel objectif stratégique pour la décennie à venir : devenir l’économie de la connaissance la plus compétitive et la plus dynamique du monde2 ». Dans leurs conclusions, cet objectif prend corps dans un programme décennal en deux volets. Il vise d’une part à « préparer la transition vers une économie compétitive, dynamique et fondée sur la connaissance », et d’autre part à « moderniser le modèle social européen en investissant dans les ressources humaines et en créant un État social actif » (voir ci-dessous).

Conclusions de la présidence
Conseil européen de Lisbonne – 23 et 24 mars 2000

Emploi, réforme économique et cohésion sociale
Un objectif stratégique pour la décennie à venir
Le nouveau défi
Les atouts et les points faibles de l’Union
Ligne d’action

Préparer la transition vers une économie compétitive, dynamique et fondée sur la connaissance
- Une société de l’information pour tous
- Créer un espace européen de la recherche et de l’innovation
- Instaurer un climat favorable à la création et au développement d’entreprises novatrices, notamment de PME
- Des réformes économiques pour achever et rendre pleinement opérationnel le marché intérieur

- Des marchés financiers efficaces et intégrés
- Coordonner les politiques macroéconomiques: assainissement, qualité et viabilité des finances publiques

Moderniser le modèle social européen en investissant dans les ressources humaines et en créant un État social actif
- L’éducation et la formation à la vie et à l’emploi dans la société de la connaissance
- Des emplois plus nombreux et de meilleure qualité pour l’Europe: vers une politique active de l’emploi
- Moderniser la protection sociale

- Favoriser l’intégration sociale

Mise en pratique des décisions : Une approche plus cohérente et plus systématique
- Améliorer les processus existants
- Mettre en œuvre une nouvelle méthode ouverte de coordination

- Mobiliser les moyens nécessaires
…/…

   Pour la première fois, les problèmes de recherche et d’innovation, d’éducation et de formation professionnelle, ou encore de pauvreté et d’exclusion sociale figurent sur un même plan que les réformes économiques, les marchés financiers et les politiques d’entreprises. C’est pourquoi ce sommet a été présenté à l’époque, aussi bien par les universitaires que par les syndicalistes ou les sociaux-démocrates, comme l’acte de naissance de l’« Europe sociale », comme la « revanche de Maastricht » 3. Et pour cause, ce qu’on a appelé la « vague rose » avait déferlé sur l’Europe depuis octobre 1995, date à laquelle le parti socialiste portugais dirigé par António Guterres accédait au pouvoir. Cette victoire avait été suivie en avril 1996 par celle de « l’Olivier », coalition italienne des démocrates de gauche formée autour de Romano Prodi. En mai 1997, le New Labour de Tony Blair prenait le pouvoir aux conservateurs pour la première fois depuis dix-huit ans. Le mois suivant, des législatives anticipées en France profitaient à la « gauche plurielle » et conduisaient Lionel Jospin à la tête d’un gouvernement de cohabitation. En septembre 1998, le social-démocrate Gerhard Schröder l’emportait sur Helmut Kohl, chancelier chrétien-démocrate depuis seize ans… Au total, onze pays membres sur quinze étaient gouvernés au centre-gauche lorsque le Portugal prit la présidence de l’Union en janvier 2000. Son Premier ministre Guterres peut dès lors d’autant plus mettre à profit un contexte politique propice au consensus qu’il se trouve aussi être à la tête de l’Internationale socialiste où il fait figure d’« homme de synthèse ». Afin d’ouvrir le chantier de la troisième révolution industrielle, celle du « capitalisme informationnel » et de la société dite « cognitive et apprenante », il propose de réconcilier le social et l’économique en hybridant l’héritage progressiste de la social-démocratie avec les apports néolibéraux de la « troisième voie ». Aux promesses de la « vague rose » s’ajoutent ainsi celles d’une « nouvelle économie » dont les États-Unis offrent un modèle au Vieux Continent. De la première, on attend un projet pour bâtir une « Europe sociale » conçue non plus à l’encontre, ni même à l’écart, mais à l’appui de la compétitivité industrielle ; et de la seconde, une croissance « vertueuse » – c’est-à-dire non inflationniste – fondée sur l’« immatériel » et le « capital humain », accompagnée d’un « retour au plein emploi ».

   Forte de cet unanimisme politique et économique, la présidence portugaise convoque dès mars un sommet extraordinaire pour soumettre aux membres de l’Union une stratégie qui se veut à la fois globale et pragmatique : globale, dans la mesure où elle concerne aussi bien les politiques d’entreprise, de l’emploi et de l’innovation, que la réforme des systèmes de retraite, d’éducation ou de santé ; pragmatique, car elle délaisse la méthode communautaire traditionnelle. Celle-ci consiste à produire du droit supranational en faisant fonctionner le « triangle institutionnel », suivant lequel la Commission propose et le Conseil des ministres dispose en codécision avec le Parlement. Datant des pères fondateurs, ce mode de construction européenne par le droit s’est montré utile pour intégrer les économies nationales dans un marché commun, mais apparaît dorénavant inopérant pour aller au-delà d’une Union économique et monétaire, et s’attaquer aux domaines non marchands que sont les systèmes nationaux de protection sociale, de santé, de retraite, d’enseignement ou de recherche. Dans ces secteurs d’action publique, l’enjeu n’est plus en effet d’harmoniser les législations dans un souci de concurrence « libre et non faussée », mais de rationaliser l’intervention gouvernementale dans un but de compétitivité internationale. À tous les échelons, les dirigeants politiques doivent s’efforcer d’aménager un « environnement » réglementaire, fiscal, culturel, sociétal, propice aux activités entrepreneuriales et attractif aux yeux des investisseurs en capital financier et « humain » (brain gain).

   Face aux blocages et « dysfonctionnements » de l’Union, la présidence portugaise entend remédier à ce qu’elle diagnostique être des problèmes organisationnels, en ayant recours aux solutions forgées par les théoriciens du management à l’intention des gestionnaires privés comme publics. Il ne s’agit plus de s’accorder sur des normes juridiques, mais de gérer efficacement l’organisation européenne sur le modèle de l’entreprise.

 

La force d’une méthode faible

   Conseillée notamment par Bernard Brunhes, dont le cabinet de consultants est spécialisé dans le déploiement opérationnel des politiques publiques et l’accompagnement des réformes dans les entreprises comme dans les organismes publics, la présidence portugaise met au point une nouvelle méthode, plus souple, plus « moderne » que la poussiéreuse méthode communautaire. Là réside toute l’originalité de la stratégie de Lisbonne : dans la démarche qu’elle inaugure. Elle aménage un dispositif de coopération intergouvernementale, prétendument ouvert à tous les acteurs de la « société civile » et baptisé de ce fait : méthode ouverte de coordination (MOC dans le jargon européen).

Conclusions de la présidence
Conseil européen de Lisbonne – 23 et 24 mars 2000 
[…]

Mise en pratique des décisions : une approche plus cohérente et plus systématique
« La mise en œuvre de l’objectif stratégique sera facilitée par le recours à une nouvelle méthode ouverte de coordination permettant de diffuser les meilleures pratiques et d’assurer une plus grande convergence au regard des principaux objectifs de l’UE. Conçue pour aider les États membres à développer progressivement leurs propres politiques, cette méthode consiste à :
– définir des lignes directrices pour l’Union, assorties de calendriers spécifiques pour réaliser les objectifs à court, moyen et long terme fixés par les États membres ;
– établir, le cas échéant, des indicateurs quantitatifs et qualitatifs et des critères d’évaluation par rapport aux meilleures performances mondiales, qui soient adaptés aux besoins des différents États membres et des divers secteurs, de manière à pouvoir comparer les meilleures pratiques ;
– traduire ces lignes directrices européennes en politiques nationales et régionales en fixant des objectifs spécifiques et en adoptant des mesures qui tiennent compte des diversités nationales et régionales ;
– procéder périodiquement à un suivi, une évaluation et un examen par les pairs, ce qui permettra à chacun d’en tirer des enseignements. » (§ 37).

   La singularité de cette méthode tient à ce qu’elle est dénuée de tout formalisme juridique, et c’est ce qui fait sa force. Elle fonctionne à l’émulation entre pairs et à la surveillance multilatérale, sans recours à la contrainte légale. La MOC est purement incitative : elle s’appuie sur la bonne volonté des États. Par la valorisation des performances nationales, leur quantification et la publicité de leur classement, elle engage les gouvernants dans une même compétition. Elle les amène ainsi à se plier à la discipline d’une gestion par objectifs comportant une obligation de résultats. La stratégie de Lisbonne envisage donc bien la continuation de la construction européenne, mais par d’autres moyens qui ne sont plus diplomatiques ni juridiques, mais managériaux et disciplinaires. Autrement dit, les nouveaux champs investis par l’Union, sous la bannière de la MOC, ne font plus l’objet d’une intégration par le droit, mais d’une européanisation par le chiffre.

   Cette façon d’aiguillonner la coordination intergouvernementale au moyen d’une stimulation concurrentielle est directement inspirée du management d’entreprise, qui a élaboré un procédé de « collaboration compétitive ». Les managers parlent à cet égard de co-opetition, mot-valise formé par contraction de co-operation et de compétition. La technique privilégiée pour agencer une telle situation de co-opetition est le benchmarking. Les Français traduisent cet anglicisme le plus souvent par « étalonnage des performances » ou « évaluation comparative » ; les Québécois préférant le terme de « parangonnage ». Quelle que soit l’appellation retenue, cette technique consiste à repérer un étalon ou un parangon, c’est-à-dire un modèle avec qui se comparer dans le but de combler l’écart de performance qui vous en sépare. La prolifération actuelle de ses usages, aussi bien dans le secteur privé que dans l’administration publique, tend à lui conférer la force de l’évidence et de la nécessité. Il est tenu pour la réponse au besoin présumé universel et impératif de compétitivité.

   Loin d’être politiquement neutre, le benchmarking produit des effets de codification et de prescription qui influent sur le sens donné à l’action étatique. Il borne le champ des possibles en délimitant ce qui est faisable par la mesure de ce qui a été fait, le souhaitable se réduisant alors aux meilleurs scores enregistrés. Par la mise en nombre et la mise en comparaison des résultats nationaux, il rend visibles leurs différentiels de performance dans des palmarès qui réordonnent « grands » et « petits » pays à l’aune de leur grandeur compétitive. Or cette grandeur n’est pas un donné qui préexisterait à l’exercice du benchmarking : elle est endogène à son évaluation quantificatrice et classificatrice. Paradoxalement, le pouvoir associatif du benchmarking procède de logiques de différenciation, et non plus d’uniformisation comme avec le droit et la méthode communautaires. Il met en relation ses objets en les inscrivant sur un même plan d’équivalence comptable ou statistique, pour être alors en mesure de les confronter et de les distinguer. Sa pratique est donc lourde de conséquences sur la finalité qui préside aux processus d’intégration européenne.

 

« Europe sociale » vs « Europe compétitive »

   En systématisant l’emploi du benchmarking, la stratégie de Lisbonne conjugue ses volets économique et social sur le même mode : l’impératif de compétitivité. Ce faisant, elle désarme les partisans d’une « Europe sociale », conçue comme un projet de société qui chercherait sa cohésion non pas dans une course généralisée à la compétitivité, mais dans la réduction des inégalités par l’intégration des systèmes collectifs de solidarité. En revanche, elle équipe les tenants d’une « Europe compétitive » par la réalisation d’un espace européen d’équivalence, dans lequel la commune mesure ne sert pas l’égalité sociale et spatiale mais une mise en compétition des populations et des territoires. Les moyens ne sont pas neutres à l’égard des fins. L’inadéquation du benchmarking en matière sociale – plus rétive au réductionnisme statistique et à la temporalité gestionnaire – a ainsi conduit à une marginalisation des processus dédiés à la santé, aux retraites ou au combat contre la pauvreté.

   Si le principe d’application de la MOC a été validé dès 2000 pour la lutte contre l’exclusion, il n’a été accepté qu’en juin 2001 s’agissant de la réforme des systèmes de retraite ; et seulement en 2004, pour la santé. Encore, il ne s’agit là que d’une acceptation de principe, et non pas de la mise en pratique de ces trois MOC – dites « Inclusion », « Pension » et « Santé » – qui s’avèrent paralysées sans les supports statistiques indispensables aux opérations de benchmarking. Leur exécution suppose une harmonisation préalable de certaines notions (pauvreté, bien-être, inégalité, chômage, sans-abri4, etc.) dont les définitions varient selon les pays, voire d’un organisme social à l’autre. Aussi la coordination des politiques sociales réclame-t-elle du temps ; un temps que l’échéancier de Lisbonne ne leur laisse pas en attelant ces processus à la cadence des programmes économiques.

   Depuis son lancement en 2000, la stratégie décennale de Lisbonne a sans cesse été l’objet d’un effort de rationalisation et de synchronisation des cycles de MOC. 2005 est à cet égard une année charnière. La Commission Barroso profite de cette occasion symbolique pour amorcer un « nouveau cycle triennal de gouvernance pour la croissance et l’emploi ». Elle s’appuie pour ce faire sur le rapport d’expertise qu’un « groupe de haut niveau », présidé par Wim Kok (ex-Premier ministre néerlandais, social-démocrate) et réputé « indépendant », remet au moment de son entrée en fonction, en novembre 2004. Cette évaluation à mi- parcours rend publics des résultats décevants sans pour autant mettre en cause la méthode suivie. Tout au contraire, les avancées insatisfaisantes commandent selon ses auteurs – dirigeants d’entreprises, syndicalistes, élus politiques, économistes – une « accélération » privilégiant les visées de croissance et d’emploi, et bornant les finalités sociales à la quête d’« avantages concurrentiels »5.

   Forte de cette caution experte, la Commission recommande au Conseil d’opérer un « recentrage stratégique » sur les priorités économiques au détriment des enjeux de protection sociale et de « développement durable ». Elle parle à cet égard de streamlining, ce qui renvoie littéralement à l’idée d’une rationalisation. Autrement dit, il s’agit de poursuivre les efforts entrepris en simplifiant le dispositif de Lisbonne au détriment de la complexité des phénomènes sociaux. Plusieurs directions sont suivies à cet effet : les Lignes directrices pour l’emploi, développées dès 1997 dans le cadre de la Stratégie européenne pour l’emploi, étaient au nombre de 21 en 2000. Leur consolidation en 2003 avec les GOPE6 les a réduites à « dix commandements ». Dans le cadre d’un « nouveau cycle triennal de gouvernance » (2005-2007), elles ne sont plus que huit contre 21 lignes d’action micro et macroéconomiques. Quant aux trois cycles de MOC – Inclusion, Pensions, Santé –, ils ont été fusionnés dans le cadre d’une seule « Méthode ouverte de coordination appliquée à la protection sociale et à l’inclusion sociale », abrégée en MOC PSIS. Concrètement, cette fusion se traduit par une liste unique d’objectifs horizontaux, tels que « l’égalité des chances » ou « l’accès au marché du travail », et par un « rapport commun annuel sur la protection sociale et l’inclusion sociale » publié à partir de 2005. Cette tendance à saper le pilier social a été confirmée par les trois axes du « nouveau cycle de la stratégie de Lisbonne renouvelée pour la croissance et l’emploi » (2008-2010). Le programme se résume à : « Investir dans la connaissance et l’innovation » ; « Libérer le potentiel des entreprises, en particulier les PME » ; « Investir dans le capital humain et moderniser les marchés du travail »7.

   N’en déplaise aux zélateurs du « consensus », la construction européenne ne soulève pas que des questions institutionnelles et des problèmes d’organisation. Elle porte un projet de société « révolutionnaire » qui se dérobe aux débats contradictoires et au choix populaire. Aussi techniques que soient ses modalités de fonctionnement, elles traduisent une nouvelle façon de faire société et de produire du politique. Ce n’est donc pas dans les lieux de la démocratie étatique (constitutions, parlements, partis, isoloirs) qu’il faut aller chercher l’espace des possibles et la vivacité politique de l’Union. Son devenir se façonne au quotidien dans les enceintes où sont discutés les critères d’évaluation, la sélection des indicateurs ou le bien-fondé des classements. Il est dès lors illusoire de réduire l’actualité européenne aux manifestations éruptives que donnent ponctuellement à voir les polémiques sur la transposition des directives ou la ratification des traités. Et il est tout aussi trompeur de faire grief aux seuls « technocrates de Bruxelles » d’une dépolitisation de la construction européenne, qui tient moins à l’hermétisme de l’« eurojargon » qu’au passage sous silence dans les médias et par les gouvernants nationaux d’un événement comme Lisbonne (2000) et de ses implications pour tous les patients, travailleurs, contribuables, chômeurs, étudiants, chercheurs, retraités, usagers des services publics. Si la stratégie de Lisbonne concerne tous les citoyens, ses promoteurs leur dénient de fait tout droit de participation et de résistance en les privant d’une information indispensable à la conduite d’une action qui soit à la hauteur des enjeux, à savoir une mobilisation transnationale.—

 

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Notes

1. Le portail de l’Union européenne, Europa (http://europa.eu), héberge un site consacré à la « stratégie de Lisbonne pour la croissance et l’emploi » (http://ec.europa.eu/growthandjobs/index_fr.htm).

2. Conseil européen, « Conclusions de la présidence », Sommet de Lisbonne, 23 et 24 mars 2000, § 5.

3. Martin Rhodes, « Lisbon: Europe’s Maastricht for Welfare? », ECSA Review, vol. 13, n° 3, pp. 2-4.

4. Sur ce cas, lire Cécile Brousse, « Définir et compter les sans-abri en Europe : enjeux et controverses », Genèses, n° 58, mars 2005, pp. 48-71.

5. Commission européenne, « Relever le défi : la stratégie de Lisbonne pour la croissance et l’emploi », Rapport du groupe de haut niveau présidé par M. Wim Kok, novembre 2004, p. 19.

6. Les grandes orientations des politiques économiques (GOPE), qui prennent la forme d’une recommandation du Conseil, constituent le maillon central de la coordination des politiques économiques des États membres. Elles assurent une surveillance multilatérale de l’évolution économique dans les États membres. Depuis 2003, les GOPE sont publiées pour une période de trois ans (source : glossaire publié par la Commission, voir http://europa.eu/scadplus/glossary/broad_ec_pol_guidelines_fr.htm).

7. Conseil européen, « Conclusions de la présidence », Sommet de Bruxelles, 13 et 14 mars 2000, § 4 à 16.

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Published by Goudouly - dans -*- actualité
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