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23 décembre 2010 4 23 /12 /décembre /2010 03:37

http://goudouly.over-blog.com/article-une-epreuve-de-verite-pour-la-gauche-de-gouvernement-63413902.html

 

carte postale de Les Murs Baladeurs

Les Murs Baladeurs
(LIEU COMMUN, SCULPTURE SOCIALE)
"Le Long des Golfes Clairs", 97

Sur The cARTed Picture Show
Sculpture Amicale - Friendly Sculpture
cARTed Series n.058 - février 1998 - Limoges

 

 

7

Une épreuve de vérité pour la gauche de gouvernement

VERS LA RÉVISION DU TRAITÉ DE LISBONNE

Bernard Cassen
vendredi, 17 décembre 2010 / http://www.medelu.org/spip.php?article68 / Mémoire des luttes
Secrétaire général de Mémoire des luttes, président d’honneur d’Attac

Tout juste un an après son entrée en vigueur, le traité de Lisbonne – dont l’adoption avait pris sept ans – va devoir être révisé. Ainsi en a décidé le Conseil européen des 16 et 17 décembre. La modification est un simple ajout de deux phrases créant un Mécanisme européen de stabilité (MES) destiné à prendre la relève du Fonds européen de stabilité financière mis en place en catastrophe en mai 2010 pour faire face à l’éventualité d’un défaut de la Grèce sur sa dette souveraine. Ce Fonds n’était que provisoire, et venait à échéance à la fin de 2012. Le MES, lui, est permanent, et il est censé prendre effet en janvier 2013. D’où la volonté de le graver dans le marbre d’un traité.


Mais la volonté de qui ? Celle de la chancelière allemande Angela Merkel qui, avec l’appui de Nicolas Sarkozy, a imposé ses vues aux 25 autres gouvernements de l’Union européenne (UE). Ces gouvernements se seraient bien passés de remettre sur la table le clone du traité constitutionnel européen (TCE) qui, en 2005, avait été rejeté par les peuples français et néerlandais. Rebaptisé traité de Lisbonne, il avait à son tour été mis en échec par les Irlandais en 2008. On avait alors pu voir la démocratie européenne en pleine action. Ainsi, en France, le Parlement s’était substitué au peuple pour voter ce que ce dernier avait refusé. Quant aux Irlandais, ils avaient été re-convoqués aux urnes afin de donner enfin la seule réponse acceptable : le « oui ». On comprend que ces épisodes, et quelques autres, n’aient pas laissé de très bons souvenirs chez les dirigeants européens…


Pourquoi Angela Merkel fait-elle prendre tant de risques à certains de ses partenaires ? Elle avait seulement accepté à contre-cœur la création, dans un cadre intergouvernemental, du Fonds européen de stabilité financière doté d’une capacité d’intervention de 440 milliards d’euros. Elle craignait la censure du Tribunal constitutionnel fédéral de Karlsruhe face auquel elle entendait se « blinder » juridiquement. Par ailleurs, elle voulait rester en phase avec une opinion publique allemande hostile au renflouement des Etats présumés « laxistes » comme la Grèce et les autres membres du « Club Med ». C’est pourquoi elle a fait inscrire dans les ajouts au traité de Lisbonne cette petite phrase menaçante : « L’accès à toute assistance financière dans le cadre du mécanisme sera soumis à une conditionnalité stricte". Les Grecs et les Irlandais sont bien placés pour savoir ce que signifie cette « conditionnalité stricte » dont ils ont « bénéficié » par anticipation : sous la tutelle du trio constitué par la Commission, la Banque centrale européenne (BCE) et le Fonds monétaire international (FMI) le renflouement non pas des Etats, mais des banques, les peuples, pour leur part, étant conviés à payer la facture par un gigantesque bond en arrière social.


Tout le problème est maintenant de faire passer pour une « révision limitée » du traité, selon les « éléments da langage » diffusés à Bruxelles, ce qui équivaut en fait à un transfert massif à ce trio de la souveraineté des Etats membres de l’UE potentiellement candidats au MES. Il faut bien que ce tour de passe-passe soit juridiquement entériné, mais en évitant toute forme de ratification pouvant donner lieu à un référendum, même dans un seul pays.


La solution que l’on pouvait facilement anticiper [1] était que l’affaire se règle au niveau des seuls gouvernements, hors de portée des électeurs et des Parlements nationaux et européen. Mais l’imagination des juristes ne pouvait se déployer qu’à l’intérieur des procédures de révision prévues par l’article 48 du traité sur l’Union européenne (TUE) qui, avec le traité sur le fonctionnement de l’Union européenne (TFUE), constitue le traité de Lisbonne [2]. Cet article prévoit une procédure de révision ordinaire et des procédures de révision simplifiées.


La procédure de révision ordinaire, pour les modifications d’envergure ou touchant à la répartition des pouvoirs dans l’UE, est celle qui a été suivie pour le défunt traité constitutionnel européen (TCE). Elle aurait impliqué la séquence suivante : convocation ; mise en place d’une Convention ; tenue d’une conférence intergouvernementale (CIG) sur la base des conclusions de la Convention ; signature ; ratification (par la voie parlementaire ou par référendum). On a vu plus haut que ce scénario était par expérience celui de tous les risques.


Restaient alors les procédures dites « simplifiées », au nombre de deux. Elles ont en commun de ne pouvoir modifier que tout ou partie du traité sur le fonctionnement de l’Union européenne (TFUE), et absolument pas le TUE. L’une, celle dite des « clauses passerelles », que l’on évoquera seulement pour mémoire, pouvait d’emblée être écartée car elle avait été durement critiquée dans l’arrêt du Tribunal de Karlsruhe du 30 juin 2009. En revanche, l’autre semblait adaptée à l’objectif recherché. Elle concerne la partie III du TFUE qui porte sur les politiques et actions internes de l’Union.


Aux termes de l’article 48-6 du TFUE, les dispositions de cette partie III peuvent être modifiées directement par le Conseil européen statuant à l’unanimité, sans convocation d’une Convention ou d’une CIG. Comme l’explique Etienne de Poncins, diplomate dont les travaux font autorité sur les questions institutionnelles européennes, « les révisions ainsi proposées doivent être « approuvées » (et non « ratifiées ») par l’ensemble des Etats membres, selon leurs règles constitutionnelles respectives. En réalité, la différence entre « approbation » et « ratification » paraît assez ténue et pourrait, dans certains cas, ne pas impliquer un vote formel du Parlement national sur un texte, mais seulement une autorisation de ce Parlement au gouvernement » [3].


C’est exactement la philosophie de la révision proposée par le Conseil européen. Le premier ministre irlandais, Brian Cowen, a d’ailleurs vendu la mèche à Bruxelles : alors que, dans son pays, la ratification d’un traité européen passe obligatoirement, selon la Constitution, par un référendum (ce qui n’est pas le cas en France où c’est seulement une modalité possible), il a cru bon de déclarer : « Il est très improbable qu’un référendum soit nécessaire ».


Il faut donc s’attendre à une campagne européenne en forme de bourrage de crâne pour faire avaler aux opinions publiques l’équation selon laquelle « révision limitée = procédure simplifiée », alors que ladite révision touche à la répartition même des pouvoirs (ou de ce qu’il en reste) dans l’UE, et exige en conséquence le recours à la procédure de révision ordinaire. Donc, en France, in fine, soit un vote du Parlement soit un référendum. Il va être très intéressant d’observer comment les différents acteurs politiques, sociaux et médiatiques vont prendre position sur cette question de procédure.


En bonne logique, tous ceux qui considèrent que les Grecs et les Irlandais ont été « sauvés » par le trio Commission-BCE-FMI, et que le MES est un bon dispositif pour « sauver » prochainement les Portugais, les Espagnols et pourquoi pas les Français, devraient être enthousiastes à l’idée de faire partager leur foi par l’ensemble des citoyens. Ils devraient donc être les premiers à exiger un référendum. Et leur tâche ne devrait pas être trop difficile puisqu’ils ont avec eux la grande majorité des médias et des partis de gouvernement, qu’ils se réclament de la gauche ou de la droite. Quelque chose dit pourtant à l’auteur de ces lignes que tel ne va pas être le cas…


Tout indique plutôt qu’un front commun va se constituer entre les différentes composantes de la droite au pouvoir, du « centre », du PS (ou du moins de sa majorité) et d’Europe Ecologie pour ne pas exiger de référendum, prendre pour argent comptant la fable du caractère « limité » de la révision du traité, et donc se satisfaire de la procédure d’adoption simplifiée. On connaît d’avance les arguments : « Il y a risque de dérive populiste », « L’Europe et l’euro n’ont pas besoin de cela actuellement », « Il ne faut pas rouvrir les cicatrices du TCE », « Vous n’allez quand même pas tenir le même discours que le FN », etc.


L’exercice est quand même périlleux pour la direction du PS qui va devoir se défendre de sa collusion avec Nicolas Sarkozy sur la question fondamentale qu’est le tour pris par la construction européenne, alors qu’elle cherche à se différencier de lui dans la perspective des élections de 2012. D’autant que le président ne manquera pas de rappeler que le dispositif qu’il préconise a été adoubé par le directeur général du FMI, un certain DSK, titulaire d’une carte de membre du PS et candidat potentiel en 2012.


Une solution médiane serait que ce parti demande seulement une ratification parlementaire en bonne et due forme, solution « gagnant-gagnant », comme on dit en Poitou-Charentes. Comme pour la ratification du traité de Lisbonne, celle du MES serait acquise d’avance puisque la droite est majoritaire dans les deux assemblées et que, le cas échéant, des députés et sénateurs socialistes plaçant leurs « convictions européennes » au-dessus des « clivages partisans » feraient volontiers l’appoint. D’autres pourraient s’abstenir ou voter contre, sans incidence sur le résultat final.


Il appartient à ceux qui avaient décortiqué le TCE et rejeté sa tentative de constitutionnalisation des politiques néolibérales de recommencer l’exercice avec le projet de réforme du traité. Cette fois-ci, sous le prétexte – qui fait sourire - de résister aux exigences des marchés financiers, il s’agit de la constitutionnalisation du pouvoir des instances non élues ( le trio décrit plus haut) sur les gouvernements, les élus et donc les citoyens. C’est pourquoi, pour éclairer l’opinion, tout journaliste interrogeant un dirigeant politique ou un candidat à la présidence devrait désormais lui poser d’emblée une sorte de « question prioritaire de constitutionnalité » à propos de la révision du traité.


Ce dispositif entré en vigueur le 1er mars 2010 permet à tout citoyen de contester devant le Conseil constitutionnel une loi portant atteinte aux droits que la Constitution garantit. Les plateaux de télé et les studios de radio ne sont certainement pas les instances suprêmes de la République, mais, à l’occasion, ils peuvent contribuer à l’édification des citoyens sur les questions fondamentales en soumettant leurs interlocuteurs à une épreuve de vérité. Une belle occasion leur en est fournie à l’issue du récent Conseil européen.


[1] Lire Bernard Cassen, « Un ‘consensus de Berlin’ imposé à l’Europe », Le Monde diplomatique, décembre 2010.

[2] Le traité de Lisbonne ne comprend que 7 articles qui, en fait, reviennent à modifier les traités de Maastricht (1992) et de Rome (1957). C’est pourquoi la nouvelle structure des traités européens se présente de la manière suivante : d’un côté un traité sur l’Union européenne (TUE) issu du traité de Maastricht et comprenant 55 articles ; de l’autre un traité sur le fonctionnement de l’Union européenne (TFUE) issu du traité de Rome et comprenant 358 articles. Il a trait en particulier aux politiques de l’UE.

[3] Etienne de Poncins, Le Traité de Lisbonne en 27 clés, Editions Lignes de repères, Paris, 2008.


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22 décembre 2010 3 22 /12 /décembre /2010 03:09

http://goudouly.over-blog.com/article--territoires-n-513-63130393.html

 

Territoires n°513 - décembre 2010




   

 

 

 

 

 

 

Le sommaire

Les articles en ligne :

« L’État a affaibli l’organisation des préfectures », Michèle André, sénatrice (PS) du Puy-de-Dôme.

De l’Europe au local : encadrer le lobbying, Yveline Nicolas, coordinatrice d’Adéquations, membre du réseau Étal.


 

Sommaire

 
Initiatives locales
 
Brèves : Ivry-sur-Seine : Chantiers haute qualité artistique ; Accueil des séniors La vieillesse vue autrement ; Agen : Des conseillers de quartier élus au suffrage universel ; Grenoble : Échop’à sciences
Pays en chantier : Limites de l’économie résidentielle
chronique de Stéphane Loukianoff de l'Unadel
Cult'urb : Le zeste et le territoire
chronique de Maud Le Floc'h, pOlau - pôle des arts urbains
Portrait d’Alain Manac’h : Une vie de planches et de barricades
Satire dans tous les coins : Fréjus & Saint-Raphaël : Histoires d’eau ; Lédat : Vidéo-démocratie
 
Actualités
 
L'événement : Départements : condamnés à mort par asphyxie
L’ébulition de M'ric
Brèves : Le PIB de ma banlieue est-il trop élevé ? Le Sénat dénonce les transferts de personnel de l’État ; Double jeu des industriels français contre le climat ; Handicap, les collectivités peinent à évoluer
La terre vue du fiel : Complot atomique au sommet de l’État
par Jean-Stéphane Devisse et Christophe Beurois, Médiation et environnement
Ppoint de vue :
Michèle André, sénatrice (PS) du Puy-de-Dôme, membre de la commission des finances :
« L’État a affaibli l’organisation des préfectures  »
Démocratie participative, modes d’emploi : Le conseil de quartier, c’est où ?
Chronique de Matthieu Pillard, responsable du service démocratie participative à Villeurbanne
 
Dossier : Lobbying, conflits d’intérêts, corruption : La France sous influences
 
« Les Français pensent toujours que la corruption n’existe que dans les pays pauvres… »
Entretien avec Roger Lenglet, philosophe et journaliste d’investigation 
 
« La corruption mine la confiance, ciment de la démocratie »
Interview d’Eva Joly, présidente (Europe écologie – Les Verts) de la commission développement du Parlement européen 
 
De l’Europe au local : encadrer le lobbying
Yveline Nicolas, coordinatrice d’Adéquations, membre du réseau Étal
 
Des réseaux citoyens bataillent contre les lobbys
Blanche Caussanel
 
Conflits d'intérêts : pour une surveillance citoyenne
Séverine Tessier, porte-parole d’Anticor
 
Une charte anti-corruption, éthique et à l’étroit
Sterenn Duigou
 
Reportage
Ardèche.
Le Hameau, l’école et les utopistes
 
International
Brésil. Le Brésil de Lula et Dilma en pleine mutation démocratique, par Sandra Oliveira Teixeira
Vues d'Europe À qui appartiennent les ressources naturelles ?
Chronique réalisée par les volontaires du programme européen d'Echanges et partenariats
 
Analyses
Arc Express et grand huit : un débat, vous disiez ?, par Sylvie Gribois
Passons à une VIe République participative et citoyenne, Jean-Claude Mairal, président du groupement d’action locale du Pays Vichy-Auvergne
 
Le temps qui pense
1976, le rapport « Guichard » : la participation au secours de l’action publique ?
Thibault Tellier, maître de conférence en histoire contemporaine à Lille III et enseignant à l’Institut d’études politiques de Lille
 
Et aussi ...
Lectures, courrier des lecteurs, Adels info, Autres voix
 
 
 
Les articles en ligne
 
« L’État a affaibli l’organisation des préfectures »
Entretien avec Michèle André, sénatrice (PS) du Puy-de-Dôme, membre de la commission des finances
 
Dans un rapport remis en octobre dernier à la commission des finances du Sénat en qualité de rapporteure spéciale des crédits de la mission « administration générale et territoriale », vous avez soulevé les dysfonctionnements provoqués par la révision générale des politiques publiques (RGPP) au sein des préfectures. Qu’en est-il ?
Je suis depuis trois ans les services des préfectures dans le cadre de la mission « administration générale et territoriale ». J’ai, en 2009, contôlé les effets du passage au passeport biométrique. La révision générale des politiques publique (RGPP) prévoit la suppression de 2 107 équivalents temps plein travaillés entre 2009 et 2011. Cette année, ce sont encore 700 postes qui vont être supprimés. La baisse des effectifs dans les préfectures sur trois métier (la délivrance des titres d’identité, le contrôle de légalité et la gestion des fonctions supports), a provoqué de réels problèmes d’organisation en interne. Au niveau de la mise en place des titres (identité, système d’immatriculation de véhicules) j’ai pu constater que les conditions de travail se sont détériorées. Le postulat selon lequel la déconcentration des services et la dématérialisation des demandes déchargeraient les agents de préfecture ne s’est pas avéré exact.

Vous précisez dans ce même rapport que des postes ont été supprimés sur le contrôle de légalité. Quelles en sont les conséquences pour les collectivités territoriales ?
La suppression des postes s’est traduite par un allègement du contrôle de la légalité. Avec la décentralisation, les collectivités locales ont joui d’une plus grande liberté en matière de gestion avec, en contrepartie, un contrôle de légalité de la part des préfectures. Toutes les décisions issues des délibérations d’un conseil municipal, par exemple, sont censées passer par ce contrôle, pour vérifier leur légalité vis-à-vis du droit français. C’est une mission qui demande un vrai travail de documentation. Avec la diminution du nombre de postes, les élus craignent qu’un contrôle ne soit pas réalisé et que la Cour régionale des comptes les rappelle à l’ordre. Cela génère une forme d’insécurité pour les élus et les soumet à plus de pression. L’État a affaibli l’organisation des préfectures, qui était pourtant forte.

Les usagers subissent-ils les préjudices de ces dysfonctionnements ?
Un problème récent est apparu, par exemple, dans le cas de la délivrance de la carte grise. Lorsque l’on vend sa voiture, l’acheteur doit faire la démarche de changement de nom sur la carte grise. Pendant ce temps, les contraventions sont envoyées au précédent propriétaire qui doit prouver qu’il a vendu sa voiture pour ne pas avoir à payer les infractions qu’il n’a pas commises. Et comme les agents passent aujourd’hui sept heures sur sept au guichet, il y a moins de suivi. Dans certains services, si deux personnes se trouvent en arrêt de maladie, le fonctionnement est en péril. Il n’y a plus de marge de manœuvre. Concernant les passeports biométriques, j’ai dû demander à la Cour des comptes leur coût réel, qui s’élève à 55 euros. Or, le timbre fiscal que doit acheter l’usager pour obtenir son passeport s’élève à 89 euros. J’ai essayé de faire passer un amendement pour abaisser le coût pour l’usager, il a été rejeté. L’usager paie directement les conséquences des économies budgétaires imposées par la RGPP.

La révision générale des politiques publiques entraîne également des modifications dans l’organisation des préfectures. Quelles en sont leur nature ?
Les préfectures ont fait les choses convenablement dans leur réorganisation interne. Elles ont regroupé les services autour de deux ou trois directions. La RGPP prévoit, surtout, la montée en puissance du préfet de région sur les préfets départementaux. C’est lui qui maîtrise les moyens financiers. Avec la réforme territoriale, qui va bientôt passer devant le Conseil constitutionnel, les préfets de région auront le pouvoir de modeler la carte de l’intercommunalité. Il faut être clair, c’est une recentralisation ! C’est dramatique. Les collectivités locales se retrouvent, quant à elles, sans autonomie financière, elles n’auront plus aucune marge de manœuvre, et elles ne pourront plus investir. Hier [mercredi 24 novembre, NDLR], on nous a demandé en urgence de voter un décret en avance sur un crédit de presque un milliard d’euros, parce que l’État ne peut payer l’ensemble de ses fonctionnaires en décembre ! C’est vraiment une situation très inquiétante. Propos recueillis par Sterenn Duigou

 
De l’Europe au local : encadrer le lobbying
Yveline Nicolas, coordinatrice d’Adéquations, membre du réseau Étal (1)
 

Longtemps taboues en France, les pratiques de lobbying de la part d’intérêts industriels et financiers cherchant à influencer la décision publique au détriment de l’intérêt général sont maintenant plus ouvertement discutées, de même que les conflits d’intérêts, qui s’apparentent à une forme extrême de lobbying.

L’« Initiative pour la transparence » a abouti, en 2008, à la mise en place par la Commission européenne d’un registre des groupes d’intérêts, qui reste insuffisant, car facultatif. En France, de timides réglementations internes ont récemment été mises en place par l’Assemblée nationale et le Sénat. Mais elles semblent surtout conçues pour légitimer le lobbying comme mode « d’expertise » pour les élus. Quel que soit l’échelon de gouvernance, les activités de lobbying des groupes d’intérêts industriels, disposant d’accès privilégiés aux élus et décideurs politiques, ont un impact sur les processus de décision publique, et donc sur le modèle de développement économique et social, comme sur l’environnement. Or, faute de transparence, il est difficile de savoir qui prend telle ou telle décision, au profit de qui, et quelle est l’ampleur des moyens financiers mis en œuvre pour ces actions d’influence. Les collectivités territoriales sont concernées à plus d’un titre et de façon contradictoire : elles se veulent des acteurs de la démocratie locale et participative ; sont l’objet de lobbying de la part d’entreprises pour les marchés locaux et, par ailleurs, elles développent de plus en plus leurs propres activités « d’influence », via les associations qui les regroupent et les représentations qu’elles instituent, notamment au niveau des institutions européennes.

Registres des « groupes d’intérêt »
Face à différents scandales, le bureau de l’Assemblée nationale a fini par adopter, en juillet 2009, des « règles de transparence et d’éthique applicables à l’activité des représentants d’intérêts ». Dans la foulée, le bureau du Sénat adopte un premier corps de règles visant à « renforcer l’encadrement de l’activité des groupes d’intérêts au regard d’une triple exigence de transparence, de déontologie et d’équité ». Mais ces règles sont peu contraignantes : registres obligatoires mais peu fournis en informations, badges journaliers, cartes nominatives annuelles ou temporaires… Si ces dispositifs donnent accès à certaines informations sur l’identité et les thèmes d’activité des lobbyistes, ils ne permettent pas de mesurer l’ampleur du phénomène et les sommes en jeu, d’autant que très peu de lobbyistes professionnels et de sociétés de conseil sont inscrits… Et que penser du code de conduite qui croit bon de stipuler qu’il est « interdit (aux lobbyistes) d’utiliser du papier à en-tête ou le logo de l’Assemblée nationale », et qu’ils « doivent s’abstenir de toute démarche en vue d’obtenir des informations ou des décisions par des moyens frauduleux » ? Le registre de l’Assemblée nationale prévoit les renseignements suivants : nom, fonction, intérêts représentés, employeur, nature de l’employeur, avec les catégories suivantes : société de conseil, organisme public, organisation professionnelle, entreprise privée, associations. Trois associations de collectivités sont actuellement inscrites dans les registres de l’Assemblée  et du Sénat dans la rubrique « associations » : l’Assemblée des départements de France, l’Association des maires de France et l’Assemblée des communautés de France. Selon le réseau Etal, mettre sur le même plan des cabinets de lobbyistes, des services publics, des ONG et des associations de collectivités entretient une confusion préjudiciable à la notion d’intérêt général.

Quel encadrement local ?
La notion de lobbying est encore peu appréhendée par les acteurs territoriaux. Pourtant, les institutions décentralisées sont exposées au clientélisme, aux stratégies d’influence déployées par des lobbys, notamment en matière de marchés publics, de gestion de biens communs, comme l’eau. D’autre part, le niveau territorial pourrait permettre plus facilement la mise en œuvre d’une politique de transparence, et d’assurer des processus de participation équitable des acteurs du territoire aux consultations et à la prise de décision. Lors des élections régionales de 2010, le réseau Etal avait adressé un courrier en ce sens aux candidats têtes de liste des différents partis. Il va effectuer un suivi auprès des nouveaux exécutifs, sur trois questions concernant le contrôle du lobbying, la prévention des conflits d’intérêts, l’expertise indépendante et la participation citoyenne, qui constituent un ensemble cohérent :
• quelles procédures concrètes de régulation des activités de lobbying au sein du conseil régional (mise en place d’un registre obligatoire recensant les représentants d’intérêts reçus par des élus, retranscription et publication en ligne des auditions de groupes d’intérêts pour assurer une réelle traçabilité des décisions) ?
• Comment assurer l’absence de conflits d’intérêts dans le contrôle de l’indépendance des élus ?
• Comment assurer la participation équilibrée des citoyens et organisations de la société civile au processus décisionnel ?

L’échelon européen, un tremplin pour les collectivités « lobbyistes » ?
Depuis la fin des années 80, les grandes collectivités ouvrent des bureaux auprès des institutions européennes pour « représenter leurs intérêts ». Compte tenu des coûts, certaines mutualisent leurs moyens, par exemple en partageant des bureaux avec leurs régions partenaires, comme la région Aquitaine avec la Hesse (Allemagne), l’Emilie-Romagne (Italie) et la Wielkopolska (Pologne). Le réseau Île-de-France Europe des conseils généraux d’Île-de-France et du Conseil régional « représente les intérêts et les attentes de l’Île-de-France à Bruxelles, il permet de faire redescendre les informations de l’Union européenne aux collectivités locales, d’accompagner celles-ci pour porter des projets européens, et de mener des actions de lobbying ». Face à la complexité des politiques, des directives, des mécanismes de financement européens, l’enjeu est économique : la veille législative, les contacts directs avec les décideurs, favorisent l’instruction de dossiers montés par les acteurs du territoire. Mais ce fonctionnement des institutions et du marché européen ne favorise-t-il pas en définitive le « chacun pour soi », la mise en compétition de tous les acteurs – qui sont loin d’avoir les mêmes moyens de se faire entendre –, au lieu d’une coopération et d’une régulation pour la mise en œuvre d’une politique de développement durable ?

1 Le réseau Encadrement, transparence des activités de lobbying (Etal) est constitué de vingt organisations de la société civile signataires d’un « Appel citoyen pour un encadrement et une transparence des activités de lobbying en direction des instances de décisions publiques ». Au niveau européen, le réseau est partenaire de la coalition citoyenne Alter EU, qui mène une campagne sur le lobbying et les conflits d’intérêts au sein des institutions européennes.
Voir <reseau-etal.org> et <www.adequations.org>.


Pour aller plus loin

Bibliographie
• Lobbying, conflits d'intérêts, pantouflages, poursuites-bâillons versus intérêt général, expertise indépendante, participation citoyenne, dossier pédagogique du réseau Etal, 2010, 5 euros, commande à contact@adequations.org.
• Lobby Planet, Aitec, 2009.
• Pour en finir avec les conflits d’intérêts, Martin Hirsch, Stock, 2010.
• Le Monde selon Monsanto. De la dioxine aux OGM. Une multinationale qui vous veut du bien, Marie-Monique Robin, La Découverte et Arte éditions, 2008.
• Les Lobbies à l’assaut de l’Europe, Bernard Lecherbonnier, Albin Michel, 2007.
• Députés sous influences, enquête sur le vrai pouvoir des lobbies à l’Assemblée nationale, Hélène Constanty et Vincent Nouzille, Fayard, 2006.
• Lobbying et santé. Comment certains industriels font pression contre l'intérêt général, Roger Lenglet, éditions Pascal, 2009.

Sites
Registre des représentants d’intérêts de la commission européenne : https://webgate.ec.europa.eu/transparency/ regrin/welcome.do
Registre de l’Assemblée  nationale : www.assemblee-nationale.fr/representants-interets/liste.asp
Registre du Sénat : www.senat.fr/role/liste_groupes_interets.html


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Published by Rue Goudouly - dans -*- copinage
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21 décembre 2010 2 21 /12 /décembre /2010 03:06

http://goudouly.over-blog.com/article-l-art-de-la-fuite-63375623.html

 

 

carte postale de Raphaëlle Arnaud

Varanasi 2002

St. Hilaire de Beauvoir 34160

A titre de document et de contribution au débat, Contretemps publie un texte écrit par Julien Assange en 2006, au moment de la fondation de Wikileaks. Ce texte théorique éclaire rétrospectivement sa visée stratégique. Contrairement à ce qu’une lecture hâtive peut laisser penser, ce qui est proposé ici n’est pas tant une théorie du complot - du moins pas sous la forme classique de la dénonciation paranoïaque - qu’un usage heuristique du modèle organisationnel de la conspiration : un réseau de pouvoir dont on peut tracer la carte. Assange est un hacker. S’il modélise la structure d’un pouvoir, c’est pour en découvrir les failles. Son but n’est pas de crier à la conspiration, mais de trouver les instruments à même de rendre tout « pouvoir conspiratif » - c'est-à-dire toute gouvernance autoritaire fondée sur le secret partagé - impossible. Que faire pour qu’un pouvoir de ce type ne puisse plus exister ?  Ce moyen, ce contre-dispositif, il l’entrevoit dans ces lignes. Ce sera l’organisation de « fuites » massives, ceci dans une stratégie de désorganisation et d’affaiblissement cognitif des régimes de gouvernance autoritaire. Par l’organisation de fuites de masse, produire des effets structurels sur ces régimes, alors supposés être contraints, par pression adaptative, par modification de leur environnement informationnel, de se réformer ou de s’écrouler.


 

Préambule : Des effets non-linéaires des fuites sur les systèmes de gouvernance injustes.


Il se peut que vous lisiez La route d’Hanoï ou La conspiration comme mode de gouvernance, un texte d’orientation obscur, à peu près inutile tiré de son contexte, et peut-être même dès le départ. Mais si vous pensez, en lisant ce document, à la façon dont différentes structures de pouvoir peuvent être diversement affectées par des fuites (la défection de l’intérieur vers l’extérieur), les motivations vous apparaîtront peut-être plus clairement.

Plus une organisation est secrète ou injuste, plus des fuites vont entraîner de la peur et de la paranoïa dans son leadership et dans la coterie qui le dirige. Il en résultera immanquablement un affaiblissement de ses mécanismes efficaces de communication interne (un alourdissement de la « taxe du secret » cognitive) et une détérioration cognitive systémique entraînant pour cette organisation une capacité moindre à conserver le pouvoir dans un contexte où l’environnement exige son adaptation.

Ainsi, dans un monde où les fuites deviennent faciles, les systèmes secrets ou injustes sont touchés de façon non-linéaire par rapport à des systèmes justes et ouverts. Puisque des systèmes injustes engendrent par nature des opposants, et qu’ils ont bien du mal à garder la haute main sur un grand nombre de domaines, les fuites de masse les rendent délicieusement vulnérables à ceux qui cherchent à les remplacer par des formes plus ouvertes de gouvernance.

L’injustice ne peut trouver de réponse que lorsqu’elle est révélée, car, pour que l’homme puisse agir intelligemment, il lui faut savoir ce qui se passe réellement.

 

 

La conspiration comme mode de gouvernance.


« Conspiration, conspirer : faire de façon concertée des plans secrets pour commettre un acte nuisible; travailler ensemble à produire un résultat, généralement au détriment de quelqu’un. Origine : moyen Anglais tardif, de l’ancien Français conspirer, du latin conspirare, s’accorder, intriguer, de con-, ensemble, et de spirare, respirer. »

 « Le meilleur parti n’est rien qu’une forme de conspiration contre le reste de la nation. » (Lord Halifax)

« La sécurité cède le pas à la conspiration ». (Jules César, acte 2, sc. 3. Message du devin, mais César est trop occupé pour y prêter attention)

 

 Introduction.

Pour changer radicalement le comportement d’un régime, nous devons penser clairement et courageusement car, si nous avons appris quelque chose, c’est que les régimes ne veulent pas être changés. Il nous faut penser plus loin que ceux qui nous ont précédés et être capables de découvrir les mutations technologiques susceptibles nous doter de moyens d’action dont nos prédécesseurs ne disposaient pas. Nous devons comprendre quelle structure-clé engendre la mauvaise gouvernance[1]. Nous devons développer une conception de cette structure qui soit suffisamment forte pour nous sortir du bourbier des morales politiques rivales et pour accéder à une position de clarté. Plus important encore, nous devons nous servir de ces vues pour inspirer, en nous et en d’autres, un plan d’action noble et efficace qui nous permette de remplacer les structures qui conduisent à la mauvaise gouvernance par quelque chose de mieux.

 

La conspiration comme mode de gouvernance dans les régimes autoritaires.

Lorsque l’on se penche sur les détails du fonctionnement interne des régimes autoritaires, on observe des interactions de type conspiratif au sein l’élite politique, non seulement afin d’obtenir de l’avancement ou les faveurs du régime, mais aussi en tant que principale méthode pour planifier le maintien ou le renforcement du pouvoir autoritaire. Les régimes autoritaires, en ce qu’ils contrecarrent dans le peuple la volonté de vérité, d’amour et de réalisation de soi, engendrent des forces qui leur résistent. Une fois révélés, les plans qui sous-tendent l’action d’un régime autoritaire provoquent une résistance accrue. Les pouvoirs autoritaires victorieux sont par conséquent ceux qui parviennent à dissimuler leurs plans jusqu’à ce que toute résistance soit devenue futile ou dépassée face à l’efficacité sans fard d’un pouvoir nu. Cette pratique du secret collaboratif, exercée au détriment d’une population, suffit pour qualifier leur comportement de conspiratif.

« Même chose arrive dans les affaires d’Etat : en les prévoyant de loin, ce qui n’appartient qu’à un homme habile, les maux qui pourraient en provenir se guérissent tôt; mais quand pour ne les avoir pas prévus, on les laisse croître au point que tout le monde les aperçoit, il n’y a plus de remède. ». (Nicolas Machiavel, Le Prince)  

 

Les conspirations terroristes comme graphes connexes.

 Avant et après les attentats du 11 septembre, le « Maryland Procurement Office » [2], entre autres, a financé les recherches de mathématiciens visant à étudier les conspirations terroristes comme des graphes connexes (précisons qu’aucune connaissance en mathématiques n’est requise pour suivre la suite cet article). Nous élargissons cette façon de concevoir les organisations terroristes et nous l’appliquons à des organisations telles que celle qui a financé la recherche en question. Nous l'utilisons comme un scalpel pour disséquer les conspirations qui permettent à des structures de pouvoir autoritaires de se maintenir.

Nous allons nous servir du modèle des graphes connexes afin d’appliquer nos facultés de raisonnement spatial aux rapports politiques. Ces graphes sont très faciles à visualiser. Prenez d’abord quelques clous (les « conspirateurs ») et enfoncez-les au hasard dans une planche. Ensuite, prenez de la ficelle (la « communication ») et reliez les clous entre eux, en boucle, de façon continue. Le fil qui relie deux clous s’appellera un lien. Un fil continu signifie qu’il est possible de passer de n’importe quel clou à n’importe quel autre via le fil et des clous intermédiaires. Les mathématiciens disent que ce type de graphe est connexe. L’information circule de conspirateur à conspirateur. Tout conspirateur ne connaît pas tous les autres, ni ne fait confiance à tous, même si tous sont connectés. Certains sont en marge de la conspiration, d’autres sont au centre et communiquent avec un grand nombre de conspirateurs, d’autres encore ne connaissent peut-être que deux conspirateurs mais constituent un véritable pont entre des sections ou des groupes majeurs de la conspiration.

  Scinder une conspiration.

Si tous les conspirateurs sont assassinés ou si tous les liens entre eux sont détruits, alors la conspiration n’existe plus. Cela exige ordinairement plus de ressources que nous n’en pouvons déployer, d’où notre première question : quel est le nombre minimum de liens qui doivent être sectionnés afin de scinder la conspiration en deux groupes égaux ? (Diviser pour mieux régner). La réponse dépend de la structure de la conspiration. Parfois, il n’existe pas de canaux de communication alternatifs pour que l’information conspirative puisse continuer à circuler entre les différents conspirateurs, parfois il en existe de nombreux. Il s’agit là d’une caractéristique utile et intéressante pour une conspiration. Il peut par exemple être possible de diviser une conspiration en assassinant un conspirateur faisant office de « pont ». Mais notre propos est de dire quelque chose qui vaille en général pour toutes les conspirations.

 

Certains conspirateurs dansent plus serré que d’autres.

Les conspirateurs font souvent preuve de perspicacité : certains se font confiance et dépendent les uns des autres, tandis que d’autres parlent peu. Les informations importantes circulent souvent via certains liens déterminés, et les informations triviales à travers d’autres. Nous étendons donc notre modèle de graphe connexe simple afin d’y inclure non seulement des liens, mais aussi leur « importance ».

Mais revenons à notre analogie du tableau et des clous. Imaginez une grosse corde entre certains clous et un fil très fin entre d’autres. L’importance, l’épaisseur ou la lourdeur d’un lien, s’appellera son poids. Entre des conspirateurs qui ne communiquent jamais, le poids est égal à zéro. L’ « importance » de la communication qui transite par un lien est difficile à évaluer a priori, puisque sa valeur réelle dépend de l’issue de la conspiration. Nous disons simplement que « l’importance » de la communication détermine à l’évidence le poids d’un lien, que le poids d’un lien est proportionnel à la quantité de communications importantes qui y transitent. S’interroger sur les conspirations en général ne nécessite pas de connaître le poids de chaque lien, sachant celui-ci change d’une conspiration à l’autre.

 

Les conspirations sont des dispositifs cognitifs. Leur capacité de pensée excède celle du même groupe d’individus agissant seuls.

Les conspirations recueillent des informations au sujet du monde dans lequel elles opèrent (l’environnement conspiratif), les transmettent aux conspirateurs, et agissent ensuite en conséquence. Nous pouvons considérer les conspirations comme un type de dispositif ayant des inputs (les informations au sujet de l’environnement), un réseau computationnel (les conspirateurs et les liens qui les relient les uns aux autres) et des outputs (les actions visant à modifier ou à conserver l’environnement).

 

Tromper les conspirations.

Puisqu’une conspiration est un type de dispositif cognitif agissant sur la base d’informations obtenues dans son environnement, la distorsion ou la restriction de ces intrants peut rendre « déplacées » les actions qui en découlent. Les programmeurs appellent ça l’effet « déchets à l’entrée, déchets à la sortie » (« garbage in, garbage out »). D’habitude, l’effet joue en sens inverse puisque c’est la conspiration qui est l’agent de la tromperie et de la restriction de l’information. Aux États-Unis, l’aphorisme du programmeur est aussi parfois appelé « l’effet Fox News ».

 

 Qu’est-ce que calcule une conspiration ? Elle calcule la prochaine action de la conspiration.

 A présent, la question est la suivante : à quel point un tel dispositif est-il efficace ? Peut-on le comparer à lui-même à différents moments ? La conspiration se renforce-t-elle ou s’affaiblit-elle ? Une telle question implique de comparer deux valeurs dans le temps.

 

Peut-on trouver une valeur décrivant le pouvoir d’une conspiration ?

Nous pourrions compter le nombre de conspirateurs, mais cela ne tiendrait pas compte de la différence cruciale entre une conspiration et les individus qui la composent. En quoi différent-ils ? Dans une conspiration, les individus conspirent, alors qu’ils ne le font pas lorsqu’ils sont isolés. La différence apparaît si l’on fait la somme de toutes les communications importantes entre tous les conspirateurs, la somme de leurs poids. On appellera cela le « pouvoir conspiratif total ».

 

Le pouvoir conspiratif total.

Ce nombre est une abstraction. Le schéma des connexions au sein une conspiration est en général unique. Mais en considérant cette valeur, qui est indépendante de la disposition spécifique des connexions entre les conspirateurs, on peut dire quelque chose au sujet des conspirations en général.

 

Si le pouvoir conspiratif total est nul, il n’y a pas de conspiration.

Si le pouvoir conspiratif total est égal à zéro, alors il n’y a clairement aucun flux d’informations entre les conspirateurs et, partant, pas de conspiration. Un accroissement ou une diminution importante du pouvoir conspiratif total signifie presque toujours ce à quoi il faut s’attendre, à savoir une augmentation ou une diminution de la capacité de la conspiration à penser, agir et s’adapter.

Scinder les conspirations pondérées.

 Nous revenons maintenant à notre idée précédente, sur la façon de scinder une conspiration en deux. Nous avions pensé pouvoir diviser une conspiration en deux groupes de même nombre en rompant les liens entre les conspirateurs. Nous voyons à présent apparaître une idée plus intéressante : fractionner en deux le pouvoir conspiratif total. Toute moitié détachée pouvant à son tour être considérée comme une conspiration en elle-même, nous pourrons continuer indéfiniment à la scinder sur le même mode.

 

Etrangler les conspirations pondérées.

 Au lieu de couper les liens entre les conspirateurs afin de scinder une conspiration pondérée, nous pouvons obtenir un résultat similaire en étranglant la conspiration – par constriction, en réduisant le poids des liens lourds qui font le pont entre des régions dotées d’un égal pouvoir total de conspiration.

 

Attaques contre les capacités cognitives des conspirations.

 Un homme enchaîné sait qu’il aurait dû agir plus tôt, car sa capacité à influer sur l’action de l’Etat touche à sa fin. Face à de puissantes actions conspiratrices, nous devons anticiper et nous attaquer au processus qui les sous-tend, puisque nous ne pouvons pas prendre pour cible ces actions en elles-mêmes. Nous pouvons duper ou aveugler une conspiration en distordant ou en restreignant les informations dont elle dispose. Nous pouvons réduire le pouvoir conspiratif total par des attaques non-structurées sur certains liens ou bien en procédant par étranglement et par scission. Une conspiration qui aurait été suffisamment attaquée de cette façon ne serait plus en mesure de comprendre son environnement ni de formuler un plan d’action cohérent.

 

Conspirations traditionnelles / conspirations modernes.

Les formes traditionnelles d’attaques contre les groupes de pouvoir conspiratif, telles que l’assassinat, sectionnent des liens qui ont un poids important. L’acte de l’assassinat - le ciblage d’individus visibles, est le résultat d’inclinations mentales forgées dans le cadre des sociétés sans écriture dans lesquelles notre espèce a évolué. L’essor révolutionnaire de l’alphabétisation et des communications a doté les conspirateurs de nouveaux moyens pour conspirer, leur permettant d’accroître la vitesse de précision de leurs interactions et, partant, la taille maximale qu’une conspiration peut atteindre avant de sombrer.

Les conspirateurs qui disposent de cette technologie sont en mesure de distancer les conspirateurs qui en sont dépourvus. Pour le même coût, ils sont en mesure d’atteindre un pouvoir conspiratif total plus élevé. C’est la raison pour laquelle ils adoptent ces technologies.

En se rappelant le mot de lord Halifax, on peut par exemple considérer deux groupes  de pouvoir qui sont au coude à coude et qui sont largement conspiratifs : le parti démocrate et le parti républicain aux États-Unis. Que se passerait-il si l’un de ces partis abandonnait ses téléphones portables, ses fax et ses emails - sans parler des systèmes informatiques qui gèrent les souscripteurs, les donateurs, les budgets, les sondages, les centres d’appels et les campagnes de publipostage ? Il tomberait immédiatement dans une sorte de stupeur organisationnelle et l’autre l’emporterait.

 

Une conspiration autoritaire qui perd sa capacité de penser est impuissante à se préserver face aux adversaires qu’elle suscite.

Si l’on considère une conspiration autoritaire comme un tout, on voit un système d’organes en interaction, une bête avec des artères et des veines dont le sang peut être épaissi et ralenti jusqu’à ce qu’elle s’écroule, stupéfaite, incapable de comprendre et de contrôler de façon suffisante les forces qui peuplent son environnement.

Nous verrons plus tard comment les nouvelles technologies et l’analyse des motivations psychologiques des conspirateurs peuvent nous fournir des méthodes pratiques permettant de stopper ou de réduire les flux de communications importantes entre les conspirateurs autoritaires, de fomenter un fort mouvement de résistance contre la planification autoritaire et de créer de puissantes incitations à adopter des formes de gouvernance plus humaines.

 

Traduit par Grégoire Chamayou. 


Textes originaux :  “The non linear effects of leaks on unjust systems of governance”, Sun 31 Dec 2006, et « Conspiracy as Governance », December 3, 2006.

Source : http://web.archive.org/web/20071020051936/http://iq.org/

 




[1] Chaque fois que nous assistons à un acte que nous estimons être injuste et que nous n’agissons pas, nous nous faisons les partisans de l’injustice. Ceux qui restent de façon répétée passifs face à l’injustice voient bientôt leur caractère se corrompre dans la servilité. La plupart des actes d’injustice dont nous sommes témoins sont liés à la mauvaise gouvernance, car lorsque la gouvernance est bonne, l’injustice sans réponse est rare. Par l’affaiblissement progressif du caractère d’un peuple, l’impact de l’injustice signalée mais restée sans réponse est de très loin supérieur à ce qu’il semble de prime abord. Les États de communication modernes, de par leur échelle, leur homogénéité et leurs excès, fournissent à leur population un déluge sans précédent d’injustices avérées, mais sans réplique apparente. (Note de l’auteur)

[2] Paravent de la NSA pour le financement universitaire. Pour en savoir plus sur ce programme de recherche, cherchez sur google le code de bourse « MDA904 ». (Note de l’auteur)

date: 
15/12/2010 23:58
Julian Assange
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19 décembre 2010 7 19 /12 /décembre /2010 03:30

http://goudouly.over-blog.com/article-loppsi-2-les-dictateurs-en-ont-reve-l-ump-l-a-fait--63030492.html

 

 

LOPPSI 2 : les dictateurs en ont rêvé, l’UMP l’a fait !

Sur Agora Vox

 

Avez-vous déjà entendu parler de la loi dite LOPPSI 2 ? Le « vulgum pecus », entendez les ignorants, la masse, le commun des mortels comme se plaisent à nous qualifier les occupants des salons feutrés de l’Élysée et du Medef, ignore de quoi il s’agit. Cet acronyme signifie LOi de Programmation pour la Performance de la Sécurité Intérieure. Maintes fois annoncée depuis trois ans, cette loi était devenue l’Arlésienne. Le virage sécuritaire, xénophobe et liberticide de la politique sarkozienne, marqué par le discours du chef de l’Etat à Grenoble le 30 juillet dernier, prend une forme beaucoup plus concrète, puisque cette loi a été votée par le parlement (février 2010), puis encore « durcie » avec de nombreux amendements stupéfiants (à chaque fait divers, un amendement), votée par les sénateurs en pleine réforme sur les retraites (1), et s’apprête à revenir au Parlement en deuxième lecture, du 14 au 21 décembre prochain, pour être définitivement adoptée.

Alors regardons d’un peu plus près ce que contient cette loi « fourre-tout », complexe, qui commence à soulever l’indignation de nombreuses associations, du DAL (Droit Au Logement) à la LDH (Ligue des Droits de l’Homme) en passant par le Syndicat de la Magistrature ! Que trouve-t-on dans la Loppsi 2 ?

A peu près tout : des pouvoirs élargis pour les policiers municipaux, dont les directeurs auront désormais le statut d’agent de police judiciaire, la possibilité de créer des milices policières baptisées « réserves civiles », l’instauration d’un couvre-feu pour les mineurs de moins de 13 ans, le durcissement des peines pour toute une série de délits (cambriolages, violences contre des personnes âgées), la généralisation de la vidéosurveillance, l’alourdissement des peines pour usurpation d’identité sur internet, le blocage de sites web illicites sans intervention d’un juge (un véritable outil de censure), le renforcement du fichage policier et l’interconnexion de ces fichiers (recoupement), etc.

 

« pouvoirs élargis pour les policiers municipaux, création de milices policières baptisées « réserves civiles », instauration d’un couvre-feu pour les mineurs de moins de 13 ans, durcissement des peines pour toute une série de délits… »

 

Le texte comprend également de nouvelles dispositions liées directement aux événements de cet été. Comment accélérer le traitement des dossiers des étrangers en situation irrégulière ? En ayant recours à la « vidéoconférence en centre de rétention. Il s’agit de décharger les policiers des escortes vers le tribunal. Le sort des étrangers en rétention sera donc réglé hors la présence physique d’un magistrat » indique Le Monde. Mais en y regardant de près, cette mesure s’appliquera potentiellement à tous les prévenus en audience correctionnelle… Cet amendement a donc été justifié par le xénophobe Brice Hortefeux (qui, rappelons le, a été condamné par la justice pour « injure raciale ») en expliquant qu’il fallait absolument pouvoir raccourcir les procédures. Mais cette volonté de « raccourcir les procédures » n’est pas nouvelle. Déjà en 2004, lors de l’adoption de la loi pour la confiance dans l’économie numérique, plusieurs députés avaient évoqué l’idée d’utiliser la vidéoconférence pour « alléger » les tribunaux. Pour ceux qui en doutaient encore, les choses sont maintenant extrêmement claires : l’indépendance de la justice est visée. On taille dans les budgets, on orchestre machiavéliquement le mauvais fonctionnement de la justice pour avoir les coudées franches, liquider les juges d’instruction et rendre les Procureurs maîtres des procédures. Un procureur est aux ordres, un juges est beaucoup plus difficilement contrôlable…

 

« On taille dans les budgets, on orchestre machiavéliquement le mauvais fonctionnement de la justice pour avoir les coudées franches, liquider les juges d’instruction et rendre les Procureurs maîtres des procédures »

 

Comment mieux protéger les forces de l’ordre après le décès d’une policière municipale en mai 2010 (Hortefeux avait ressorti son « taser » pour l’occasion) et les événements de Grenoble du mois de juillet ? En incluant dans le texte « la déchéance de nationalité et le renforcement des peines prévues pour les auteurs de crimes contre les dépositaires de l’autorité publique », dixit Lexpress.fr. Là encore la même méthode est appliquée : on utilise un fait divers pour justifier l’inqualifiable. Le très distingué Brice utilise encore l’exemple de délinquants « étrangers » pour apporter sournoisement un amendement à la loi, qui durcit considérablement les peines encourues pour tous les citoyens qui oseront se rebeller contre un « dépositaire de l’autorité publique ». Je vous invite à lire avec attention l’analyse des principales dispositions de la Loppsi 2. Au même titre que les futurs « miliciens », les policiers municipaux vont devenir, aux yeux de la loi, des dépositaires de l’autorité publique. Ils pourront retenir votre permis de conduire, voire même vous emmener de force dans un hôpital pour que vous soyez soumis à des examens médicaux, sans que vous ayez la possibilité de vous y opposer.

L’article 23 permettra d’installer des « mouchards » au sein même des ordinateurs. La mesure prévoit que ces « écoutes » informatiques seront rigoureusement encadrées par les juges d’instruction, mais ces précautions ne rassurent pas les sceptiques et pour cause, puisque le gouvernement prévoit justement la suppression du juge d’instruction, ce qui donnera au Procureur de la République seul, le pouvoir d’encadrer ces dispositifs ! Pour ceux qui ne sont pas familier avec l’informatique, en clair, grâce à Loppsi 2, un flic pourra bientôt fouiller toutes les données présentes sur votre PC. Toutes. Il pourra lire vos frappes clavier, activer le micro et la webcam pour pouvoir vous écouter et vous regarder, tout cela sans qu’aucun juge n’ait été informé…

Un autre article commence également à faire réagir beaucoup de monde sur internet : l’article 32 ter A de la LOPPSI 2, qui sous prétexte de lutter contre les campement irréguliers de roms et autres exclus du logement, bafoue les principes de la protection par le juge du domicile, des biens, de la vie familiale et privée, et donne un pouvoir arbitraire et disproportionné au Préfet : en effet, la procédure d’expulsion en vigueur actuellement sur les logements de fortune, nécessite une décision du juge, elle protège d’une expulsion en hiver, elle permet d’être pris en compte dans des dispositifs de relogement voire d’hébergement, elle doit respecter des délais et des actes de procédure délivrés par un huissier, elle prévoit la protection des biens des personnes expulsées ....

 

« ROMs, gens du voyage, habitants de bidonvilles, de cabanes, de maisons sans permis de construire, de camionnettes et de toutes formes d’habitats légers, mobiles et éphémères, tous sont visés... »

 

C’est une mesure arbitraire, car elle est justifiée par « un risque grave d’atteinte à la salubrité, à la sécurité, à la tranquillité publiques », notions extensibles et floues, qui laissent la place à toutes les interprétations. Elle vise toute personne qui aura décidé en réunion (2 personnes et plus), de s’installer sur un terrain quel que soit le propriétaire, et la nature de la relation entre le propriétaire du terrain et les habitants. Même si un des habitants est le propriétaire du terrain, ou si l’utilisation du terrain est contractualisée avec les occupants, ou si simplement le propriétaire n’est pas opposé à cette installation, le Préfet peut employer cette procédure d’exception dans un délai de 48h.

L’article prévoit une sanction financière pour ceux qui ne s’exécuteraient pas assez vite, ainsi que la destruction de l’habitation et des biens qu’elle renferme, sur procédure accélérée. La destruction au bulldozer et le vol des biens d’autrui seront ainsi légalisés. Cette disposition ouvre la voie à une atteinte au droit de propriété. Cette loi, viendrait faciliter la destruction autoritaire des constructions dite « illicites », et la réalisation de la « lutte anti-cabanisation » lancée notamment par le Préfet des Pyrénées Orientales depuis 2007.

Cette disposition vise et accable les personnes les plus gravement touchées par la crise du logement. A l’opposé des politiques conduites il y a 50 ans, elle répond à la recrudescence des bidonvilles et des formes les plus aigües de mal-logement par la répression et par une procédure d’expulsion expéditive. Alors que le Gouvernement prétend mettre en œuvre le droit au logement, il n’est prévu ni relogement ni hébergement pour les expulsés. Ils doivent quitter les lieux et se rendre « invisibles ».

Alors que peut-on faire ? Pas grand-chose ! L’assemblée est très majoritairement UMP et ce texte sera voté. Contacter nos députés lotois ne servira pas à grand-chose, ils voteront contre. Le seul moyen d’agir qu’il nous reste réside dans la diffusion de l’information. Vous trouverez ci-après l’appel du Syndicat de la Magistrature, au nom du Collectif Liberté Egalité Justice. Informez les gens autour de vous, le plus possible, y compris les gens qui votent régulièrement pour l’UMP et ne sont pas pour autant des fascistes. Vous trouverez sur le site du Lot en Action tous les liens qui vous permettront de relayer ces informations par mail. Achetez le journal, version papier ou en pdf, et faites tourner l’info. Des manifestations sont prévues, notamment à Toulouse, le samedi 18 décembre (13h30 à St Cyprien) mais concernent uniquement, pour le moment, le fameux article 32ter, démontrant que l’information n’est pas encore passée. N

 

« Informez les gens autour de vous, le plus possible, y compris les gens qui votent régulièrement pour l’UMP et ne sont pas pour autant des fascistes… »

 

Nous publions également à nouveau, ci-après, le texte de la « Dictature constitutionnelle en douze étapes ». Malheureusement nous franchissons inexorablement les étapes. Jamais la France n’a connu un tel recul de la démocratie. En plus du rouleau compresseur libéral, qui lamine véritablement les citoyens les plus démunis (et maintenant la classe moyenne), la dérive sécuritaire devient clairement une dérive fascisante. Cette loi va permettre à ce gouvernement de taper très fort et d’avoir les moyens de mettre en place une véritable dictature, puisque chaque citoyen sera à la merci du moindre « dépositaire de l’autorité de l’Etat ». Bientôt il ne fera pas bon regarder un policier municipal trop fixement dans les yeux. Bientôt il sera bien difficile de se sortir de l’engrenage infernal de la justice si vous avez maille à partir avec un milicien, simple quidam, qui vous en voudra pour une histoire de voisinage, de voiture mal garée ou encore parce que sa femme (ou son mari) vous trouve « sympa ». Bientôt il sera trop facile de réduire au silence tel site internet, tel journal d’opinion ou tel journaliste trop indépendant…

Nous allons rapidement entendre les ténors de l’UMP monter au créneau devant l’inquiétude grandissante des citoyens. Ils vont tenter de justifier ces dérives inqualifiables en parlant de sécurité, en jetant l’opprobre sur les étrangers, sur les mineurs délinquants, sur les récidivistes de crimes sexuels. Ils vont fustiger les femmes et les hommes politiques, qui ne vont pas tarder protester haut et fort pour surfer sur la colère du peuple (pourquoi ne l’ont-ils pas fait avec plus de force depuis le mois de février, date du premier vote de la Loppsi à l’assemblée ?), les accusant d’être des démagos gauchisants. Ils vont tenter de rassurer en mettant en avant leur bonne foi, leur volonté de trouver des solutions pour remédier aux peurs qu’ils distillent eux-mêmes (avec l’aide des Pujadas, Claire Chazal et de tous ces larbins devenus des lécheurs de bottes) auprès des personnes âgées et des plus fragiles. Mais la loi sera votée. La loi sera mise en application. Et je ne suis pas si sûr qu’une alternance en 2012, si tant est qu’elle ait lieu, change grand-chose à la situation.

Avec la Loppsi 2 deux nous franchissons donc une étape vers l’épreuve de force. Et à moins de vouloir en découdre en prônant l’insurrection, ce qui serait totalement irréaliste, criminel et probablement inefficace, il ne nous reste plus qu’une seule solution : les faire plier en menaçant directement l’économie libérale. L’opération du 7 décembre dernier, « Sus aux banques », en est une, à condition qu’elle se reproduise de façon plus soutenue et coordonnée. Changer nos comportements de consommation en est une autre. Si nous réduisons notre consommation massivement, en limitant nos achats au strict minimum, en désertant les grandes-surfaces et en achetant « local », c’est l’économie mondiale qui se trouverait bouleversée.

 

(1) La majorité sénatoriale s’est rebiffée, d’abord par des déclarations de ses leaders, dont le président du Sénat Gérard Larcher demandant de « faire attention » ou le président centriste de la commission des Finances, Jean Arthuis, s’alarmant d’une « surenchère sécuritaire ». Puis, par un rejet retentissant en commission des Lois des amendements du gouvernement les plus emblématiques. Une pression terrible a alors été exercée par l’UMP sur les sénateurs, qui ont fini par voter le texte (certains amendements ayant été a peine « édulcorés ») à une large majorité par 177 voix contre 153. Le résultat de ce vote est révélateur car c’est certainement un des résultats les plus larges obtenu depuis le début du quinquennat...

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17 décembre 2010 5 17 /12 /décembre /2010 03:22

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carte postale de Nicolas Floc'h

Nicolas FLOC'H

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cARTed Series n.021 - novembre 1995 - Besançon

 

Classes populaires: pour sortir des mythes

Une tribune de la Fondation Res Publica (auteurs: Gaël Brustier, docteur en science politique et Julien Landfried, membre du Conseil scientifique de la Fondation Res Publica), parue dans les pages Rebonds de Libération ("Les enjeux de 2012"), lundi 13 décembre 2010.

Fondation Res Publica - www.fondation-res-publica.org

 

et

Classes populaires: pour sortir des mythes
Lévidente rupture entre les classes populaires et la politique découle directement d’une vision erronée de la société française. La compréhension géographique et sociale de la France doit s’émanciper du sens commun et de trop fréquentes représentations imposées pour retrouver le chemin d’une représentation réaliste et lucide de la France populaire. Il faut « chasser les mythes » comme aurait dit le sociologue Norbert Elias.

D’abord concentrons-nous sur les faits. Il n’existe pas de jeunesse qu’en ville et, à fortiori, les « quartiers populaires » sont loin d’être tous concentrés dans les métropoles. Une nouvelle réalité sociale est née de la mondialisation néolibérale et s’incarne dans une géographie sociale nouvelle. La mutation de l’économie liée à la globalisation financière a engagé la mutation du territoire : la France ne ressemble plus à l’image que l’on se fait d’elle. Un puissant effet de persistance rétinienne a en effet empêché de comprendre les mutations à l’oeuvre. Cette nouvelle géographie sociale a entraîné un profond changement des représentations collectives. Globalisation financière, changement de géographie sociale et modification des représentations collectives sont liés.

Il faut d’abord préciser le vocabulaire employé. Parler des « quartiers populaires » c’est avant tout parler des milieux populaires, dont la présence ne peut plus être réduite – loin s’en faut – au fait urbain dense. La vision déformée (et médiatique) de la géographie française qui résume les « quartiers populaires » aux banlieues à forte concentration de populations immigrées est réductrice et ne correspond pas à la réalité. En outre, le fait urbain dense est aujourd’hui minoritaire, ainsi que l’a démontré le géographe Christophe Guilluy (« Fractures françaises », Bourin Editeur, 2010). La France populaire, celle des ateliers et des usines n’est plus celle des grandes métropoles mais une France périphérique, soit périurbaine, soit rurale. Depuis le début des années 1980, la France subit un double effet d’étalement urbain et d’expulsion des ouvriers et des employés de ses villes centres. Ce phénomène concerne le halo périurbain qui entoure les grandes métropoles urbaines françaises. Mais une partie de l’espace rural aussi est en pleine croissance démographique.

Un exode urbain se produit en direction des zones périurbaines d’une part et des zones rurales de l’autre. Ainsi les communes péri-urbaines, peuplées de 820 habitants en moyenne, accueillent-elles un nombre croissant d’ouvriers et d’employés. Les grandes métropoles se nourrissent par exemple d’un salariat d’exécution dans le domaine des services qui a élu domicile dans l’espace périurbain. Ce dernier rassemble 12% des emplois mais 22% des salariés. Ces mêmes salariés sont soumis aux plus longs temps de transport et bien souvent subissent les effets de la rigueur salariale. En effet, les employés sont ceux qui ont le plus perdu, d’un point de vue salarial, dans les deux dernières décennies. Cette réalité périurbaine est aussi liée à l’importance de la petite propriété. Le dédain pour la France des pavillons fait l’impasse sur le fait qu’une grand partie du salariat d’exécution français a opté pour l’habitat individuel et le pavillon loin des centre-villes où on peut encore trouver des prix de terrain accessibles, loin aussi des quartiers gangrènés par la délinquance. Etalement urbain et précarisation des classes dites « moyennes » mais appartenant en réalité au salariat d’exécution sont deux phénomène corrélés l’un à l’autre.

Plusieurs rapports – celui de l’IGAS ou de la direction du Trésor – pointent pour l’un les difficultés liées aux mondes ruraux et pour l’autre à la désindustrialisation, qui sont étroitement liés. Pourtant, la vision médiatique de la société nous masque ces enjeux. 35% des actifs des mondes ruraux sont des ouvriers, fait constamment ignoré ou mésestimé. Les premières victimes de la crise et des délocalisations depuis 2008 sont en effet les ouvriers ruraux ainsi que les précaires, de plus en plus nombreux dans un rural tout à la fois délaissé et refuge des plus modestes.

Dans un bassin comme le Charolais, connu pour son agriculture d’embouche, 38% des actifs sont concernés par l’industrie et le secteur de la construction. Les zones rurales ne comptent plus, dans leur ensemble, que 7 à 8% d’actifs concernés par l’agriculture. Il faut donc relativiser l’idée d’une « ruralité agricole » et comprendre qu’il existe désormais des mondes ouvriers ruraux. Un chercheur comme Nicolas Renahy a très bien démontré la réalité de la jeunesse rurale ouvrière ou précaire (« Les gars du coin, Enquête sur une jeunesse rurale », La Découverte, 2005). A l’ère de la mise en avant des « victimes », il est frappant de constater que la discrimination la plus meurtrière concerne les accidents de la route. La jeunesse ouvrière rurale (plus d’un Français sur trois de 15 à 24 ans est un rural) en est la première victime. Dans l’indifférence quasi-générale pourtant, alors qu’il s’agit d’une véritable « hécatombe sociale », ce fait majeur continue de marquer les milieux populaires ruraux.

L’IGAS a démontré, dans son rapport daté de septembre 2009, que la situation des 11 millions de ruraux était, plus généralement, loin d’être enviable : « les catégories les moins qualifiées sont sur-représentées parmi les actifs en emploi : 32% d’ouvriers et 27% d’employés, contre 7% de cadres et professions intellectuelles (7% d’agriculteurs). Dans les dernières années, le milieu rural a subi de plein fouet les réductions d’emploi qui ont touché les secteurs de l’industrie et de l’agriculture ». Le rapport ajoute que le « le taux de pauvreté monétaire moyen dans l’espace rural en 2006 est de 13,7%, contre 11,3% dans l’espace urbain ». Les ruraux sont donc en moyenne “plus souvent pauvres”. Toutefois, cette réalité là est aussi masquée par une construction sociale de la réalité qui estompe grandement les traits saillants de cette évidence sociologique.

Il s’agit aussi de s’interroger sur les représentations collectives nées de la mutation de cette géographie sociale. Une dimension fondamentale de la globalisation financière est l’œuvre de sape qu’elle a accomplie au regard de l’identité des mondes ouvriers. Le sociologue Norbert Elias avait défini dans « Les logiques de l’exclusion » le fonctionnement des ressources d’autochtonie qui était consubstantiel à la définition de l’identité des mondes ouvriers de l’Europe d’après la Révolution Industrielle. Le capital d’autochtonie – conceptualisé par Jean-Noël Retière - est définissable comme l’ensemble des ressources mobilisables par celui qui est né là où il vit et qui lui donnent un avantage social par rapport à celui qui vient d’ailleurs. Ce capital, adossé au sentiment de l’enracinement local, a longtemps permis une participation à la vie publique et une insertion dans l’économie locale plus aisées pour les couches populaires. La globalisation financière, et son impact en termes de délocalisations, est coupable d’avoir fait voler en éclats le « capital d’autochtonie » et d’avoir entraîné une désaffiliation massive des citoyens. Il s’ensuit que le besoin de « sécurisation morale » s’est développé et que, l’exercice de la citoyenneté se trouvant malmené par la crise, les revendications sociales ont pu, parfois, se muer en revendications « morales ».

La question du lien entre les territoires et les entreprises doit être posée. La France souffre, dans la compétition mondiale, d’une désindustrialisation massive, dans un contexte de monnaie surévaluée, d’absence de protections commerciales et de refus de politique industrielle cohérente. Mettre un terme à l’appauvrissement des classes populaires et redonner un avenir à la jeunesse du monde du travail passe par une réindustrialisation de la France. Où l’on voit qu’à l’heure de la globalisation financière, tout est lié.

Enfin, comment ne pas voir que, face à cette réalité sociale, l’offre politique peine à répondre ? Les questions de l’industrie, du libre-échange, de l’Ecole, de la sécurité ne sont pas traitées dans le champ politique. La crise de la représentation puise ses sources dans cette non prise en compte des enjeux qui déterminent pourtant l’avenir des classes populaires… autant que de notre pays.


Encadré : « Le déclassement de la jeunesse »
La persistance d’une France populaire, bien souvent ignorée, est ensuite doublée par un autre phénomène : celui du déclassement. Ce dernier, mis en évidence par Camille Peugny (« Le déclassement », Grasset et Fasquelle, 2009), touche une bonne partie de la jeunesse diplômée. 25% des fils de cadres et 33% de leurs filles sont devenus ouvriers en employés. Le déclassement est une des sources de la crise de l’Ecole et de l’idéal méritocratique. Si le diplôme n’équivaut plus à une protection face au chômage, c’est tout un pan de la confiance dans la société qui s’effondre.


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Présidée par Jean-Pierre Chevènement, la Fondation Res Publica est reconnue d’utilité publique depuis 2005. Ses contributions les plus récentes portent sur l’avenir de la zone euro, la nécessité d’un système monétaire international repensé, la mise en place de protections commerciales, ou encore la politique de l’Allemagne en Europe. Voir le site: www.fondation-res-publica.org

Ce texte est le premier d'une série que la Fondation Res Publica publiera dans les pages Rebonds de Libération au cours des prochains mois dans la thématique "Les enjeux de 2012".

Voir le texte sur Liberation.fr.



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15 décembre 2010 3 15 /12 /décembre /2010 03:31

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Néolibéralisme, contre-culture et art contemporain : 

- Une logique de prédation 

François DERIVERY

 

 

Naissance d’une contre-culture


            Christopher Lasch a opposé culture populaire et culture de masse1. D’un côté un ensemble de savoirs, de traditions et de valeurs de civilisation construites au long de l’histoire — valeurs d’écoute et de respect de l’Autre, exigence de démocratie… ; de l’autre une culture commerciale d’ambition planétaire, reposant sur la production d’objets calibrés et idéologiquement conformes relayée par des médias aux ordres.

            A partir de 1945, l’essor du néolibéralisme, né de l’internationalisation du  capitalisme nord-américain dopé par la guerre, soumet de gré ou de force un nombre croissant d’activités humaines à la loi du marché. Les rapports sociaux et les valeurs qui les régissaient en sont profondément affectés.

            Dans la mesure où le lien social est désormais défini par le marché — la loi de l’échange marchand — les valeurs qu’il perpétuait dans sa forme traditionnelle apparaissent caduques et deviennent même des obstacles au «libre» développement de la société de marché.  

            En évacuant toute référence aux sociétés non marchandes, une nouvelle «modernité» entreprend de vider de leur contenu les formes culturelles et jusqu’aux concepts structurant le sens collectif, tels ceux de démocratie, de droit, de culture et bien entendu d’art. L’enjeu est, en les reformatant à l’aune du marché, d’en faire des instruments du libéralisme et de transformer le citoyen en producteur-consommateur, consentant et soumis.

            La notion de «culture de masse» ne correspond donc pas seulement à ce que la Gauche appelle la «marchandisation» de la culture, c’est-à-dire au fait que la culture soit une activité économique et industrielle comme une autre. Cette notion désigne une production originale fondée sur un projet idéologique nouveau. La culture de masse se constitue, dans ses formes et ses contenus, en rupture et non pas dans la continuité avec la culture comprise au sens patrimonial du terme.

            Cette nouvelle culture de la société de marché remplit un double rôle d’édulcorant social et d’alibi de la domination économique et politique. Les «succès» qu’elle remporte sont ainsi paradoxalement à mettre au crédit du néolibéralisme lui-même, les ravages de la mondialisation capitaliste créant des besoins de compensation symbolique sans cesse renouvelés. L’industrie culturelle gagne donc sur tous les tableaux, à mesure que s’accroît la pression du système sur les individus.

            La notion de postmodernité2 rend compte de cette rupture économique, culturelle et idéologique qu’a constitué l’avènement du néolibéralisme et d’un nouveau modèle de société. La rupture dans les faits ne pouvait néanmoins être immédiate et radicale. Le néolibéralisme s’est imposé plus rapidement dans la sphère économique que dans la sphère culturelle. Il a fallu quelques décennies pour que se dégage la traduction en termes culturels de l’option néolibérale, et inégalement selon les secteurs3. L’art dit «contemporain» se situe à la pointe de cette évolution, dans un champ propice aux radicalisations tant en raison de son caractère confidentiel mais hautement symbolique que de la demande économique et distinctive à laquelle il doit répondre. 

 

Un art de marché


            A la fin de la 2e guerre Mondiale la CIA introduit en Europe, avec le plan Marshall, un art nord-américain armé d’une féroce volonté de conquête. L’hégémonie économique ne va pas sans domination culturelle. Les Etats-Unis viennent de faire le ménage chez eux, mettant un terme aux expériences d’art «engagé». Leur nouvelle politique culturelle entend imposer un art «neutre»4 complice et acteur de leur projet impérialiste. L’art contemporain de marché se développe à partir de ce premier modèle d’art trans-national, alors que le marché de l’art, qui se structure au niveau mondial, se cherche une référence esthétique.

            La fonction de cet art sans frontière découle des circonstances mêmes de son avènement : outre son rôle économique d’objet de placement et d’investissement, il est mandaté pour diffuser les «valeurs» du néolibéralisme. Le fait d’associer art contemporain et culture de masse peut sembler paradoxal, compte tenu, entre autres, de l’élitisme et de l’arrogance affichés par cet art. Mais l’élitisme d’aujourd’hui n’est pas celui d’hier, qui se référait au savoir ou à la compétence pratique : c’est un élitisme de position sociale, un élitisme du compte en banque. Il est d’autant plus extraverti qu’il est fermé à l’Autre aussi bien qu’à lui-même. C’est celui de la télé réalité, de ses modèles en trompe-l’œil et de la presse «people» — laquelle n’a rien de «populaire» bien qu’elle vise le peuple. C’est un produit de marché. De façon générale la contre-culture n’est d’ailleurs pas destinée à l’usage des seules «masses», elle a une réelle vocation universelle. Les nouvelles élites seront obligatoirement incultes…

 

Censure du sens et formalisme


            La maîtrise des procès de sens et la censure des dissidences est une nécessité pour le néolibéralisme, s’il veut perdurer. La censure de l’histoire au nom de la «modernité» permet d’évacuer les stratégies potentiellement déstabilisantes. Une nouvelle idéologie de l’art entend justifier le statut d’exception dont bénéficie celui-ci  — ou du moins l’art contemporain — d’être sans passé et sans devenir de même que sans contenu. C’est au nom de cette idéologie que les pratiques artistiques signifiantes sont elles-mêmes dénoncées comme «idéologiques» — autrement dit «malhonnêtes» non artistiques et sans éthique — cependant que toutes critiques qui s’en prennent à la doxa officielle sont présentées comme la manifestation d’une «haine de l’art».

            Le néolibéralisme est l’origine et la raison d’être de l’art contemporain. Pourtant la critique du concept ou du modèle n’implique pas la mise en cause des œuvres elles-mêmes ni de toutes celles que le marché inclut dans sa définition, toujours pragmatique, de «l’art contemporain». Si le marché de l’innovation artistique — dont c’est la fonction idéologique, économique et distinctive — propose dans les foires internationales des clones toujours plus radicaux du modèle, toutes les productions artistiques n’en sont pas moins, à des degrés divers, des objets hybrides.

            Contrairement à ce qu’affirme la doxa, la pensée critique et le travail du sens ne sont pas des activités idéologiques. Mais elles acquièrent un sens politique dès qu’elles mettent en question la représentation officielle, la forme imposée et aliénante du rapport au réel et à l’Autre. L’ouverture, la réelle prise de risque sont indispensables à l’émergence de significations et de formes nouvelles.

            Le formalisme contemporain naît de la peur du sens. Cette peur a conduit à l’abandon de la pratique artistique en tant que mode de production de l’art. La pratique peut se définir comme le travail conjoint, dans la durée, du fond et de la forme. C’est un procès — celui précisément de l’art. En cela elle ne peut pas produire des «objets» mais seulement des «œuvres». La postmodernité artistique rejette l’œuvre, qui renvoie à une pratique et à une histoire et qui est ouverte, mais sélectionne et sacralise l’objet «fini», dont elle attribue la paternité à la fulgurance d’un «geste» créateur. C’est l’avènement du «concept» au sens publicitaire du terme et du produit artistique formaté aux normes de la contre-culture.

            L’art moderne de la première moitié du 20e siècle a privilégié la pratique. Dans le prolongement d’une contestation de l’officialité artistique amorcée au 19e siècle, il a choisi l’ouverture sur la société et les risques de la signifiance plutôt que les certitudes de «l’art». Sa volonté de sortir du ghetto d’un art convenu, qu’on a appelé son «engagement», est l’explication de son exceptionnelle créativité. Mais cette approche et cette pratique de l’art étaient inconciliables avec le projet d’un art de marché idéologiquement conforme. Si bien que le néolibéralisme artistique a dû désavouer l’art moderne dans son principe créateur même et, en le vidant de son projet propre, le réduire à la prétendue «aventure des formes».

            Rabattus sur le plan de la fin de l’histoire tous les objets se valent. Dès lors, en dépit de la rupture idéologique de l’après-guerre, la postmodernité artistique, dont le projet se structure à partir des années 1960, va se nourrir de l’art moderne et de ses inventions formelles. Le nouvel «art», n’a pas et ne peut pas avoir en effet d’identité artistique propre. Il n’y a pas d’invention de forme sans procès de sens, c’est-à-dire sans nouvelle approche de la réalité. Or l’art contemporain est fondé sur un déni. Ses démarches appropriatives témoignent de son impuissance à nouer avec l’Autre un quelconque rapport d’écoute et de réciprocité.

 

Le ready made


            L’art s’est de tout temps nourri de la réalité. Mais la légitimité de cette démarche réside dans l’ouverture à l’Autre et dans l’investissement de l’artiste et de l’art dans la réalité. L’art médiatise la réalité. A travers la volonté (pulsion) d’ouverture et d’écoute il en produit une représentation que l’Autre est appelé à prolonger. Il ne donne aucun droit. La prédation commence quand la saisie de la réalité n’est pas justifiée par l’écoute et se réduit à une simple «appropriation».

            Le résultat du geste d’appropriation est un objet, fragment de réalité qui, transporté dans un lieu approprié fourni par le marché ou l’institution devient un «objet d’art». Certes ce qui est «artistique» c’est moins l’objet que le «geste», c’est l’opération d’appropriation — ou de médiation. Si ce n’est que la médiation ou encore ce qu’on appelait la «pratique», est récusée par l’art contemporain. L’appropriation est le degré zéro de la médiation et le «geste» d’appropriation est le degré zéro de la pratique.

            L’objet d’art contemporain est donc le produit et en même temps le témoin matériel d’un geste fondateur immatériel dont la valeur artistique, en l’absence de projet signifiant, est fixée par le marché. Ce geste «créateur», dans l’art contemporain, se réclame cependant à tort du prétendu «geste inaugural» de Marcel Duchamp. Le propos de celui-ci — qui à la différence du producteur contemporain avait donc un propos — était de dénoncer, avec ses ready made, le pouvoir de légitimation exorbitant du musée et de l’institution qui décident l’art. En travaillant de l’intérieur de l’institution — et comment pourrait-il faire autrement puisqu’il n’existe que par elle ? — l’artiste contemporain se situe d’entrée à l’opposé de Duchamp.

            Parler de «geste» à propos des premiers ready made est juste car Duchamp ne cherchait pas à fabriquer des «objets d’art». Mais le geste de Duchamp, au contraire du geste du producteur contemporain d’objets labellisés, était un geste critique, donc pleinement artistique. L’art contemporain n’est pas né de l’art moderne. Et l’image de «Duchamp» est le produit de l’art contemporain, pas l’inverse.

            Du point de vue de Duchamp l’objet même, l’urinoir, est anecdotique, de l’ordre du fait divers. Ce qui comptait c’était sa portée critique et historique. Mais la négation de l’histoire aujourd’hui, annule cette signification critique. L’appropriation du ready made en modèle formel par l’officialité contemporaine achève de convertir sa fonction anti-idéologique en instrument de l’idéologie qu’il dénonçait.

            Le sens du geste de Duchamp une fois évacué, il reste l’objet — à valeur ajoutée — qui en est la trace, et sa fonction de modèle d’un mode précisément de production d’objets qui ont cette particularité d’être à la fois et indissolublement des objets d’art et des objets de marché. L’institution culturelle, alliée au marché, a eu un rôle déterminant dans le choix de ce modèle.

            Après que Pierre Pinoncelli ait fendu à coup de marteau une «Fountain» de Duchamp en janvier 2006 à Beaubourg, une conservatrice du MNAM déclarait : «Faut-il insister sur la profonde dénaturation de «Fountain» une fois restaurée. Son statut de ready made, par essence neuf et intact… sa fonction ici absolue d’objet tout trouvé… donc d’objet d’art tout fait, disparaît par force.»5. «Profonde», «essence», «fonction absolue»…le discours est religieux, mais à quel niveau se situe réellement l’agression ? Pinoncelli n’a porté aucune atteinte au fameux «geste inaugural» de Duchamp, mais seulement à un objet-marchandise à forte valeur ajoutée : en l’occurrence la copie d’une copie.

 

L’art c’est la vie, l’effet de réel


            L’art contemporain de marché n’offre pas de médiation du réel, il se l’approprie, comme le fait le capitalisme. La mort du symbolique justifie la prédation et inversement. Quant au travail, qui renvoie à une histoire, rien ne doit l’évoquer dans l’objet «fini» c’est-à-dire finalisé en produit de marché. Ainsi ce n’est pas la réalité qui fait l’art mais l’art, l’illusion, qui fait (en la travestissant) la réalité. Le mot d’ordre «l’art c’est la vie», est à prendre à la lettre. La «réalité» est le dernier souci de l’art (contemporain). L’importance particulière qu’il accorde à «Fountain» provient sans doute du fait que ce ready made représente cette réalité — objet de toutes les exploitations et de toutes les dénégations — par un urinoir.

            L’idéologie du ready-made permet d’approprier le réel sous forme «d’art» tout en évacuant le moment médiateur et le risque de la signifiance. Comme il fallait pourtant justifier le fait que l’artiste a été expatrié de sa responsabilité dans le procès social du sens, une idéologie, qui est en même temps une esthétique, a été inventée, celle du constat. Il se trouve que, déplacée dans le champ de l’art, la réalité appropriée ou encore «investie» produit, et pour cause, un effet de réalité que l’artiste peut récupérer à son profit. Son intervention — mais n’est-ce pas un retour par la porte de service de la médiation et de la «pratique» néanmoins illicites ? — va dès lors consister dans la mise en scène de cet effet de réalité pour le plus grand profit de l’art-spectacle.

            La violence et la prise de risque dans l’art contemporain relèvent du spectacle. Celle de la réalité sociale et collective avec ses enjeux, est d’une autre nature. Cette violence-là, bien réelle, est évacuée à travers l’esthétique récupératrice du constat, qui s’auto-proclame volontiers «engagée». Mais le problème de l’art — il n’y en a pas d’autre — est celui de sa relation au réel. Ici cette relation n’existe pas, elle est simulée et en même temps récusée et niée. La thèse qui justifie la violence comme expression d’une «sensibilité» n’est donc qu’un appel de plus à la passivité ou à la crédulité du spectateur.

            Faut-il préciser que la recherche de l’effet de réel n’a rien à voir avec le «réalisme», lequel est une pensée de la réalité. La recette du «constat» démarque la réalité tout en refusant de l’interpréter. Mais ce refus est en forme d’aveu puisque la «réalité» ainsi reproduite ne peut être qu’une réalité de convention. L’hyperréalisme est l’expression artistique privilégiée du consensus idéologique6. Le «constat» est installé dans cette logique consensuelle du refus de (penser) la réalité. Ses poses subversives, quel que soit leur impact spectaculaire ou violent cautionnent l’ordre en place.

            N’étant pas engagée dans une volonté de transformation de la réalité, la production formaliste ne peut se «renouveler» que par la surenchère. A la fois pour continuer à remplir son rôle d’exutoire et pour satisfaire la demande du marché en produits à valeur distinctive et monétaire toujours plus grande. La recherche de visibilité justifie donc une violence qui est devenue le critère de la «créativité» et par conséquent de la valeur artistique.

 

            La logique capitaliste est implacable, elle appelle l’expropriation culturelle et la politique de la terre brûlée dans l’art comme dans les autres domaines. Si l’art contemporain donne parfois le change c’est par ce qu’il contient encore de non conforme à l’idéal marchand. De la même façon, c’est ce qu’il reste de lien social réel derrière la relation marchande qui permet à la prétendue «démocratie» néolibérale de faire encore parfois illusion. La société de marché et son «art» se nourrissent de l’Autre, mais ne lui rendent rien.

            L’histoire a tenté de construire des valeurs de société, des valeurs collectives, mais le passé contenait aussi en germe les modèles réducteurs d’aujourd’hui. Il faut lire l’art moderne comme une tentative d’inverser, en ouvrant l’art sur le collectif, la logique individualiste par où passait sa neutralisation et sa soumission au pouvoir politique.

            La réponse à cet «art» qui s’est attribué l’exclusivité de la contemporanéité ne se trouve donc pas dans la réactivation d’un subjectivisme nostalgique obsolète ni dans une nouvelle problématique formaliste. Les questions qui se posent en priorité ne sont pas esthétiques mais citoyennes. Il va nous falloir déconstruire les notions d’art et d’artiste et réexaminer leur pertinence à partir des réalités sociales et collectives. Il va nous falloir réhabiliter la pensée critique, revenir à la pratique et redonner du sens.

 

F.D.

 

_____

1. Christopher Lasch, Culture de masse ou culture populaire ?, éd. Climats, 2001.

2. Importée des Etats-Unis où, dans un sens différent, elle a un temps prévalu en architecture. 

3. Il y a une forte résistance aujourd’hui encore contre l’absorption de la culture par l’ultra-libaralisme, comme le prouve la convention adoptée le 20.10.2005 par l’ensemble des membres de l’UNESCO sauf les Etats-Unis et Israël.

4. Selon les directives énoncées par Clement Greenberg, théoricien de l’Action painting : non-figurantion, apolitisme, individualisme, violence… toujours d’actualité.

5. A. de la Baumelle. Cité par Yak Rivais, Artension n°28, mars-avril 2006.

6. Pour s’interdire toute interprétation le peintre hyperréaliste préfère ne pas reproduire ce qu’il voit lui- même de la “ réalité ” mais la version déjà médiatisée qu’en fournit une photo.

 

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12 décembre 2010 7 12 /12 /décembre /2010 03:43

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Le climat n’existe pas !

 

A l’issu de Cop 15 à Copenhague nous avions émis le souhait que les prochains sommets sur le climat ne seraient plus les mêmes. (voir http://www.ufal.info/developpement-ecologique-et-social/cop-15-quel-bilan-2/2131 ). En disant cela nous exprimions le souhait que les choses s’améliorent et ne pouvaient que trouver des solutions.

 

Le sommet de Cancún (Cop 16) propose un résultat catastrophique pour tout ce qui concerne les règles pouvant régir le climat et les incidences humaines qui interagissent sur celui-ci. Cela va même au-delà du raisonnable puisque le protocole de Kyoto, le seul accord un peu viable concernant la justice climatique et la réduction des gaz à effet de serre, est lui-même remis en question , même s’il a été sauvé in extremis au moment de la déclaration finale.

 

Dans la mesure où le protocole de Kyoto, qui engage près de 40 pays industrialisés à réduire leurs émissions de GES de 5,2% en dessous de leur niveau de 1990 à l'horizon 2008-2012. (à noter que les États-Unis n'ont jamais ratifié ce traité), semble vouloir être abattu par les pays capitalistes cela signifie que les choix économiques faits au niveau mondial sont incompatibles avec la préservation de la planète, d’autant plus quand nous apprenons que la conférence de Cancún est de transférer la gestion du fonds vert mondial à la Banque Mondiale ! Même si ce fonds vert mondial envisage un conseil d'administration avec représentation équitable entre pays développés et en développement, le texte de Cancun prévoit au passage que la Banque mondiale servira d'administrateur intérimaire durant trois ans. L’avenir seul jugera, mais le risque est grand.

 

Si tel est le cas de figure, alors il faut envisager de détruire ce schéma économique dominant, car au-delà de la destruction de la planète, il est générateur de crises économiques et sociales qu’il n’arrive plus à réguler.

 

Le capitalisme règne depuis 200 ans. Durant cette période il a fini par imposer un modèle individualiste qui détruit toutes les représentations collectives. Quand il détruit la planète c’est encore son œuvre, quand il détruit le social, l’échange gratuit, la solidarité, c’est également son œuvre. Pour cela il a besoin de détruire aussi la démocratie, afin d’asseoir son pouvoir et au-delà sa structure individualisante.

Le capitalisme a fait dériver la notion de valeur du collectif à l’individu, n’imposant plus ainsi à la collectivité les règles partagées, mais laissant à chacun le soin de s’autodéterminer, c’est en ce sens aussi que la démocratie doit être abattue pour lui.

C’est pourquoi les lieux de décisions de chacun sont de plus en plus éloignés et ne sont plus désignés lors de scrutins populaires.

 

Les FMI, OMC, BM, UE et autres lieux de décisions antidémocratiques vont à l’encontre des populations et sont l’émanation de ce manque de démocratie.

 

Ces structures deviennent alors la « loi » au niveau planétaire avec comme seul objectif l’accroissement des richesses pour quelques uns.

 

Les contraintes sociales, écologiques et économiques, qui sont les règles communes pour un partage des richesses d’une manière durable et raisonnable, ne sont pas bonnes pour les objectifs de ces diverses instances internationales.

Le protocole de Kyoto est une contrainte, au même titre que les salaires minima imposés, la législation du travail,... pour envisager de nouveaux profits.

 

A l’issu du sommet de Cancún nous voilà certain d’une chose, le capitalisme n’est pas conciliable avec l’écologie, mais il ne l’est pas non plus avec le social ni avec une économie régulée.

 

Les prochains sommets concernant la planète, l’avenir de notre société, ou la conception économique du vivre ensemble, et qui envisageront notre société de demain ne pourront émaner que des peuples eux mêmes et prendre d’autres solutions que celles envisagées par le capitalisme.

 

Dominique Mourlane

Article publié pour l'UFAL

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10 décembre 2010 5 10 /12 /décembre /2010 03:28

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cARTed Series n.128 - décembre 2001 - Marseille

 

 

 

Le discours (de) l’art et le marché de la transgression 

François Derivery 

  

 

Discours sur l’art ou discours de l’art ?

 

         Dans « La puissance d’exister », Michel Onfray parle du « discours théorique sur l’art contemporain ». La question est de savoir si ce discours institutionnel et récurrent porte sur son objet un regard distancié et critique, et donc s’il est théoriquement crédible, ou si, comme tout semble le montrer, il s’inscrit au contraire, sans souci d’argumentation, comme le prolongement publicitaire d’objets déjà adoubés ?

         Si tel est le cas il faudrait parler de discours de l’art et non pas de discours sur l’art. Dès lors à quoi correspond cet effacement ou cette censure du théorique qui doit néanmoins s’intituler « théorie » ?  Cette contradiction est au centre de la question de « l’art contemporain » [i]. Toute l’histoire montre qu’il n’y a pas d’art sans théorie de l’art explicite ou implicite. Qu’est-ce donc qui relie ce discours théorique en trompe-l’œil à son objet, et qu’a-t-il de si important a cacher ? Quelle est, en résumé, la logique de cette usage systématique de l’illogisme ?

 

 

Economie du recyclage 

 

         L’économie de marché dominerait-t-elle définitivement « notre » monde ? L’histoire est-elle réellement arrêtée ? En tout cas c’est bien parce que ce monde recèle toujours des oppositions et des résistances au « tout marché » que le néolibéralisme a besoin de produire une idéologie pour justifier sa domination. Dans le domaine de l’art comme dans les autres cette idéologie se donne la forme d’un « discours » qui théorise l’illusion pour occulter la réalité.

         Comme « l’image écran », dont le rôle a été mis en évidence par Freud [ii], l’idéologie est une construction fictionnelle qui renvoie à un refoulé. Pas d’idéologie quand il n’y a rien à cacher. La peinture des aborigènes d’Australie n’est pas idéologque car elle est traditionnellement leur explication du monde. Quand « l’idéologie » coïncide avec l’expérience ce n’est plus une idéologie.

         Ainsi se dessine la fonction de l’idéologie comme discours de déni de la réalité. La forme privilégiée de ce déni est la fiction, le récit mythique. Celui de l’art contemporain est bien connu, il s’agit de la prétendue « révolution duchampienne » qui fonde, à travers la déification du ready made, la démarche emblématique de l’art contemporain : le prélèvement.

         L’œuvre de Duchamp n’a rien à voir, ou très peu, avec son exploitation postmoderne. En effet le projet de Duchamp était signifiant, à l’instar de celui de l’art moderne dans son ensemble. Ce n’est pas le cas de l’anti-projet « contemporain ». Duchamp était un technicien de la mystification et il a exercé ses talents aux dépens d’une officialité de l’art qui pour sauver la face — et aussi pour donner une légitimité à la postmodernité en gestation et au lancement de l’art de marché — a pris ses propositions au pied de la lettre et au premier degré et en a tiré une pseudo théorie[iii] de l’art comme simulacre de l’art.

         Toutefois quand Onfray parle dans son livre de “schizophrénie sociale” il ne se réfère pas à ce récit mythique des origines de « l’art contemporain » mais à la prédilection de ce dernier pour, dit-il, les aspects les plus négatifs de « notre » société capitaliste. Cette prédilection apparente pour le négatif a pourtant une fonction idéologique roborative et euphémisante ; les profits que retire l’économie néolibérale du recyclage du négatif en positif ne sont pas seulement financiers, ils se donnent volontiers un alibi moral, du marché de la dépollution au commerce de l’art. Quand au banquier qui accroche dans son salon un portrait de Lénine il a la satisfaction de savoir et de montrer que l’argent a toujours le dernier mot. Le capitalisme promet la victoire finale du bien sur le mal et par conséquent la rédemption des crimes commis en son nom.

         Dans l’économie du « prélèvement » l’appropriation du déchet est plus facile, plus rapide et moins coûteuse que la production d’un objet artisanal ou manufacturé. Exploitant en outre un registre que le bon goût des possédants refoule il offre un bon rapport qualité-prix. Il ne s’agit pas pour autant de « subversion », car le geste symbolique de défi que la promotion « artistique » du déchet a pu un temps constituer est devenu conventionnel. Pour se signaler efficacement il faut transformer le matériau et pour cela disposer de fonds personnels ou de sponsors. La réalisation d’une « pièce » d’envergure, commandée sur plan et réalisée en usine est réservée à des artistes riches et bien en cour, symboles de la réussite artistique, comme J. Koonz, D. Hirst, M. Cattelan et d’autres, qui ont les moyens de leur « visibilité ».

         Parallèlement, les moyens de persuasion et de pression dont dispose l’institution artistique ont permis de régler définitivement la question de « l’esthétique », qui s’efface devant d’autres critères. La forme « contemporaine » de l’esthétique est le spectacle qui, ostentatoire et violent, désorganise les consciences et fait passer le message officiel. Pour que le « laid » devienne « beau » — ce qui se traduit en termes « d’évidence artistique » —, il suffit donc là encore d’y mettre les moyens. Ce même principe garantit la viabilité artistique potentielle de n’importe quelle proposition. Le marché ne risque pas de manquer de matière première.

         Néanmoins, les fastes de l’Art spectacle ne peuvent se passer, comme le marché lui-même, d’une justification éthique, et c’est ici qu’intervient le discours de l’art, et sa conception particulière de la « théorie », consistant à redoubler par une métaphore verbale poético-délirante l’objet qu’il s’agit de promouvoir, tout en évitant de s’engager sur le terrain miné de la signifiance, c’est-à-dire de l’aveu de ses véritables mobiles. La peur du sens sous-tend le discours de l’art contemporain et détermine sa forme comme métaphore verbale de l’art contemporain lui-même.

         Ce discours qui se donne pour théorique est le symptôme de la contradiction et du refoulement qui le fonde. Il s’agit de combler par un fantasme autojustifiant — recours à « Duchamp » et revendication d’une « liberté de création » tout aussi utopique — le fossé éthique et psychologique qui sépare l’art contemporain de l’art au sens historique du terme. Ce dernier en effet relève d’une économie du don et non pas d’une économie spéculative et marchande. L’enjeu de ce discours est la survie d’une croyance en l’Art — qui bénéficie au premier chef à « l’art » contemporain — qui est l’alibi et le fond de commerce de l’ensemble de l’institution artistique..

        

 

Le silence est d’or 

 

         Verbaliser : penser, articuler dans le langage. La verbalisation a une fonction de vérité et de production de sens dont la subversion réelle dénonce à tout moment les subversions convenues de l’art de marché. La censure du verbe dans sa fonction critique explique l’ésotérisme délirant du discours officiel de l’Art, et son agressivité de parade, aussi défensive qu’offensive. Aux mains des politiques le récit fabuleux est un outil de domination qui s’applique à tous les domaines et en particulier à la culture. Les Etats-Unis l’ont théorisé les premiers : c’est le storytelling, méthode utilisée pour conditionner électeurs et acheteurs et leur vendre à peu près n’importe quoi[iv].

         Constituer en mythe des événements, des individus ou des produits ne présente pas seulement l’intérêt de refouler la réalité à l’arrière-plan, en particulier la réalité de la production, mais d’être — et sans doute aussi pour cela — un excellent argument de vente. Dans la culture redéfinie et re-paramétrée à l’aune  du spectaculaire, le mythe de « l’indicibilité de l’Art » est soutenu par la quasi totalité des artistes, qu’ils soient reconnus ou rejetés par le système. A travers la condamnation du verbe perturbateur l’utopie d’un Art « libre et universel » protège de la réalité. Les contradictions sociales persistent en effet, de même que les oppositions de statut entre artistes. L’idéologie artistique réussit ainsi le tour de force de reconstituer autour de la défense du marché, de ses « valeurs » et de son Art l’unité illusoire mais efficace d’un « milieu » artistique qui, en raison de son militantisme, avait été l’ennemi à abattre des politiques culturelles depuis Pompidou[v]. Le mythe de l’Art, dans sa version officielle et médiatisée conduit ainsi l’artiste à coopérer « naturellement » avec le système. Comme le note un observateur : “Entre une originalité mise en scène pour des raisons stratégiques et un mutisme pathologique, l’individu inclinera à développer un rapport de plus en plus marchand à lui-même et aux autres”.[vi]

         Tout récit, tout discours se donne pourtant à lire, pour peu qu’on s’y attache, au-delà des effets d’intimidation. Il en va de même d’un discours artistique particulièrement mystifiant mais qui révèle toujours sa logique de déni à travers un usage récurrent et immodéré du lapsus. A propos de l’artiste américain Jason Rhoades, mort récemment, qui avait exposé à Beaubourg[vii] une installation de bidons de forme phallique remplis d’excréments, Harald Szeemann, commissaire de la Biennale de Lyon 1997, écrivait : « Il est généreux —, riche d’idées et d’associations, drôle, avide de consommer sans pour autant succomber à la valeur de la possession. »[viii]

         Le commentaire est moins anodin qu’il n’y paraît puisque ce qui est dit en substance c’est d’abord que c’est son comportement qui fait la « valeur » de l’artiste plutôt que ses œuvres, qui en sont le prolongement ou l’illustration. Ainsi, en refusant de « succomber à la valeur de la possession », et « riche d’idées » à défaut d’être fortuné,  l’artiste dit « merde » aux possédants, ses acheteurs potentiels, et trouve dans cette attitude même la « matière » de son œuvre.

         « Provocation » rituelle et attendue, organisant désormais les relations entre l’artiste et le monde de l’argent, depuis que « l’art » est devenu avant tout affaire de « visibilité », et d’abord de visibilité mondaine.

         « Ses installations sculpturales — poursuivait le commentateur — sont profuses, à tout point de vue, mais elles sont aussi composées avec intelligence d’une manière intuitive, de telle sorte que chaque objet trouve sa place dans un système plus large. »

         La première impression est celle de la confusion mais chaque affirmation est suivie aussitôt de sa négation. L’oxymore renchérit sur la tautologie. « Composé » annule en effet « profus » et « intelligence » corrige « intuition ». Il n’est pas question d’interroger les objets eux-mêmes au risque de devoir mettre à nu leur vacuité. La protection de leur inviolabilité garantit leur statut en même temps que leur crédibilité marchande.

         De façon plus générale les commentaires de ce type démontrent la difficulté de l’exercice qui consiste à parler de X ou à faire la promotion de Y non pas en argumentant — ce qui serait compromettre inutilement à la fois l’artiste et le commentateur — mais en essayant de faire passer du non-sens pour du sens. Ce qui est essentiel c’est de ne rien dire, tout en donnant l’impression de dire quelque chose. D’où cette conclusion d’un universalisme abscons en soi inattaquable :  « Dans ce tout théâtral, l’objet endosse une fonction d’appel au sein de l’alliance du tout vivant et chromatique, qui englobe tous les éléments de tous les médias »[ix]. Tout est dans tout… et réciproquement !

         Le processus de verbalisation est et a toujours été au centre de la pratique artistique, comme la forme dynamique de sa relation à l’autre. Le rapport de l’art au verbe n’est ni indifférent ni négatif, et encore moins destructeur : il est seulement structurant. Sans verbalisation des émotions et des images pas de psychanalyse, mais pas non plus de pratique artistique. La censure organisée et systématique de ce procès de sens distingue la période artistique « contemporaine » de celles qui l’ont précédée.

 

 

F.D.

 

 

 

 

[1] « Art contemporain » : il s’agit d’aborder ce concept néolibéral à partir de son contexte économique et culturel, c’est-à-dire de façon critique, et non pas hors contexte, en acceptant le principe de son achèvement, de sa pérennité et de son autisme statutaire. Les œuvres restent nourries par la contradiction : elles le refoulent seulement plus ou moins.

[1] Comme dans l’analyse du rêve de« L’homme aux loups »  (cf. Cinq psychanalyses).

[1] Le ready made n’est qu’un moment dans l’œuvre de Duchamp, qui a toujours compris l’art, quel que soit le matériau utilisé, comme une pratique de sens.

[1] « Les gens adorent les histoires » (R. Reagan).

[1] Pour un historique et une analyse de ce conflit, cf. F.D. L’Exposition 72-72, E.C. éditions, 2001.

[1] Axel Honneth, Le Monde, 10.11.06.

[1] A l’exposition « Dionysiac ».

[1] Le Monde du 6-7.08.06.

[1] Id.

 



[i]  « Art contemporain » : il s’agit d’aborder ce concept néolibéral à partir de son contexte économique et culturel, c’est-à-dire de façon critique, et non pas hors contexte, en acceptant le principe de son achèvement, de sa pérennité et de son autisme statutaire. Les œuvres restent nourries par la contradiction : elles le refoulent seulement plus ou moins.

[ii] Comme dans l’analyse du rêve « L’homme aux loups »  (cf. Cinq psychanalyses).

[iii] Le ready made n’est qu’un moment dans l’œuvre de Duchamp, qui a toujours compris l’art, quel que soit le matériau utilisé, comme une pratique de sens.

[iv] « Les gens adorent les histoires » (R. Reagan).

[v] Pour un historique et une analyse de ce conflit, cf. F.D. L’Exposition 72-72, E.C. éditions, 2001.

[vi] Axel Honneth, Le Monde, 10.11.06.

[vii] A l’exposition « Dionysiac ».

[viii] Le Monde du 6-7.08.06.

[ix] Id.

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8 décembre 2010 3 08 /12 /décembre /2010 03:22

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LA QUESTION DES  « VRAIES VALEURS »

François DERIVERY

 

1. Une définition monétaire de la valeur artistique 


            Avec la crise financière ce n’est pas seulement la valeur marchande et l’intérêt spéculatif de l’Art Contemporain qui sont en chute libre. Sa qualité même d’ « art », qui faisait hier l’unanimité, fait aujourd’hui question. L’Art Contemporain ne se vend plus ou moins bien : du coup est-ce qu’il s’agit bien d’art ? La confiance s’effiloche et, pour la relancer, pour rassurer les acheteurs, le marché, par la voix de ses représentants, proclame la fin des « valeurs surfaites » au moment même où le secteur bancaire, pour des raisons identiques, prétend réformer et moraliser les pratiques  boursières. D’où l’annonce en fanfare d’un retour général aux « vraies valeurs » : vraies valeurs artistiques d’un côté, « économie réelle » de l’autre.


            Le capitalisme peut-il changer de logique, renoncer à la course au plus grand profit sur tous les fronts ? Ou bien a-t-on affaire à un nouveau coup de bluff  ? Pour l’instant la « crise » se traduit par un transfert massif d’argent public vers les banques et les entreprises. Le capitalisme sait utiliser les crises (et au besoin il les provoque) pour se relancer, étendre son champ d’action et perfectionner ses techniques d’extraction de profit. Naomi Klein décrit longuement et en détail cette « stratégie du choc » (1)  inspirée des théories économiques de Milton Friedmann. « Il faut profiter de la crise pour s'adapter et changer ce qui ne va pas en France », déclarait N. Sarkozy le 27.01.09 à Châteauroux.


            Quel rapport avec la crise de l’Art Contemporain et de son marché ?


            D’une part la production et la promotion de l’art qui est destiné au marché de l’innovation — le plus spéculatif — s’adresse à une clientèle internationale fortunée, à une élite de l’argent. Ce marché est coupé du grand public, bien que celui-ci en subisse les retombées idéologiques. Quand les foires d’Art et les maisons de ventes perdent de l’argent il n’est pas possible de demander au contribuable, déjà sur la touche, de combler les manques à gagner. Le smicard refusera net d’aider le marché de l’Art mais on tente de le convaincre de renflouer les banques. Le montant des aides directes au marché que constituent les achats d’Art Contemporain n’est pas rendu public. Ce budget est néanmoins limité : l’essentiel du soutien de l’Etat au marché de l’Art consiste à mettre à sa disposition les musées et monuments publics ainsi que leur logistique : organisation de manifestations, édition de catalogues promotionnels luxueux.


            D’autre part il faut distinguer plusieurs marchés de l’art et le fait que les relations d’interpénétration et de dépendance entre ces marchés varient en fonction de la conjoncture artistico-économique. Alors que le marché artistique spéculatif (dont les « excès » entament la crédibilité de l’Art Contemporain tout entier) est en difficulté, les « investisseurs » ont la possibilité de placer leur argent sur d’autres « produits » : art classique, art moderne. L’ennui est que les œuvres disponibles sont rares, quant aux prix ils sont relativement encadrés car la valeur de ces œuvres —  valeur artistique et pas seulement financière — est soumise au contrôle d’experts professionnels. L’expert est par contre exclu du marché spéculatif. La crise de l’art spéculatif semble donner à ces spécialistes, dont la fonction serait de chiffrer la valeur d’échange (marchande) des œuvres à partir de leur valeur d’usage (artistique), l’occasion d’une revanche. Toutefois, en pronostiquant  un peu vite un « retour aux vraies valeurs », ces partisans de « l’art » font aussi le jeu des acheteurs d’art spéculatif. Leur défense de la tradition tend en effet à justifier et à valoriser collections et collectionneurs.


            En tant que catégorie « noble » l’Art Contemporain englobe et cautionne le produit artistique spéculatif comme son double inavoué. La réalité artistique du produit spéculatif est indifférente et au mieux potentielle. En fait, dans l’un et l’autre cas, il n’y a pas d’autre garantie de « qualité » que l’achat du collectionneur, et cette « qualité » sera d’autant plus aisément reconnue que le collectionneur en question sera fortuné et bénéficiera d’une certaine visibilité médiatique. C’est ainsi que le passage par une collection renommée peut faire d’une œuvre strictement spéculative une « œuvre d’Art » confirmée. Cette œuvre acquiert alors le pouvoir de produire davantage de plus-value. Le collectionneur-investisseur veille ainsi à la promotion artistique de ses placements. Il dispose pour ce faire de relais médiatiques et d’entremetteurs culturels, dont l’Etat dans le meilleur des cas. Plus ses collections sont médiatisées et plus les cotes de ses œuvres montent (2).


            Dans le contexte pragmatique du marché de l’Art Contemporain, le seul critère de la valeur artistique d’une œuvre c’est donc son prix. Seuls les « grands collectionneurs » peuvent acheter cher et comme leurs achats constituent un label en matière de valeur artistique ils constituent un investissement potentiellement juteux. C’est en quoi les « grands collectionneurs » dominent et orientent le marché. Leur importance vient du fait qu’ils sont positionnés à la charnière de la valeur artistique et de sa traduction financière. Uniques producteurs de la valeur artistique ils ne peuvent ni perdre ni se tromper ! Quant aux artistes a succès les cotes de leurs œuvres montent à mesure qu’elles passent d’une collection réputée à une autre et que l’Etat est à son tour appelé à les appuyer par des expositions et des achats.


            Le collectionneur a des goûts ou croit en avoir, il est logique que ces goûts orientent également l’offre, autrement dit la « création ». Le marché spéculatif fonctionne en interaction permanente avec le marché de la valeur artistique reconnue. La volatilité du marché spéculatif tient au fait que, compte tenu de l’importance des capitaux disponibles en quête de point de chute, la demande y est particulièrement forte et doit donc être satisfaite au plus vite. Cela interdit aux « œuvres » concernées de passer par les étapes habituelles de la validation qualitative. Dans un marché spéculatif qui s’emballe (années 2006-2007) la spéculation s’alimente et se renforce d’elle-même. Le bouche à oreille et les montages occultes suppléent aux procédures ordinaires de promotion-validation. L’espoir de gain rapide à l’achat et à la revente entre les différents marchés hisse ainsi au pinacle des « œuvres » en général démarquées d’autres œuvres à succès : jeunes artistes américains ou anglais lancés à coups de dollars – et dont les œuvres peuvent même être achetées avant d’être « crées » pour peu qu’elles figurent au catalogue d’un réseau promotionnel et financier qui a fait ses preuves.


            En période de crise ces produits spéculatifs sans valeur artistique confirmée ne trouvent plus preneur. Le spéculateur  ne veut plus prendre de risques (ou ne trouve plus d’argent à risquer) et le marché spéculatif connaît une désaffection brutale. Les spéculateurs, stoppés dans leurs espoirs de gains trop rapide, risquent des pertes importantes, car la valeur marchande des œuvres qu’ils détiennent est en chute libre. Les « grands collectionneurs » de leur côté apparaissent relativement à l’abri dans la mesure où ils sont maîtres de
la Valeur et que le marché bonifie les artistes qu’ils détiennent. Pour certains commentateurs « les grands collectionneurs ont de l’argent, ils peuvent attendre ». Pourtant, en cas de crise durable cette « stratégie du bas de laine » a aussi ses inconvénients. En effet les œuvres stockées, à l’instar des capitaux non productifs, se dévaluent. Et leur crédibilité artistique décroît en proportion de leur valeur monétaire. La tendance générale sera donc au retour en arrière, à la recherche d’œuvres toujours plus confirmées... Le marché de l’art tout entier, et plus encore son produit de pointe, l’Art Contemporain — le produit art qui tire l’ensemble des prix vers le haut — sont en panne.

 

2. Rappel historique : les deux phases de l’Art Contemporain

 
            L’Art Contemporain, dans sa réalité économique comme dans son concept, est l’aboutissement d’un processus évolutif qui voit une conception historique et critique de l’art combattue et remplacée par une autre. Non pas, comme le prétendent les inconditionnels de la prétendue « révolution duchampienne », pour des raisons internes à l’art (version post moderne de la théorie de « l’art pour l’art ») mais bien à cause des pressions exercées sur la production artistique par la commande économique et idéologique de la société libérale.


            Impossible donc de saisir la nature de cet « art » avant d’avoir compris à quel point l’évolution de ses formes est intimement liée à celle du marché de l’art puis à celle du marché spéculatif. « L’indépendance » de l’Art Contemporain vis-à-vis du politique et de l’économique, autrement dit son principe officiel de subversion permanente, fondement de son statut d’exception à la fois artistique et monétaire, est un mythe néolibéral. Ce mythe aide entre autres à vivre ceux qui refusent de voir dans quelle logique de déni de l’art ils sont eux-mêmes engagés. La mystification est d’autant plus voyante que personne ne peut plus  ignorer que le marché est désormais la seule autorité effective en matière de « valeur artistique ». La caducité du jugement de valeur (du jugement artistique (3)) est perceptible dans l’évolution du Droit, qui tend à déterminer en chiffres les frontières de « l’art »  (un seul auteur, pas plus de  2 copies, etc. (4)). Tant il est vrai que ce qui fait la réalité artistique d’une Œuvre c’est sa présence effective sur le Marché et en particulier sur le Marché de l’innovation, là où se concoctent les « coups » les plus profitables. Rien à voir donc avec ces marchés « de proximité » vers lesquels sont contraints de se rabattre les artistes que le marché officiel ignore ou dont il ne veut plus. Ici seulement peuvent avoir cours d’autres conceptions de l’art, d’autres pratiques. 


            L’Art Contemporain a connu deux phases historiques. La première, concepto-minimaliste et néo-duchampienne, dans les années 1960-80, est apparue dans le prolongement du Néo-réalisme et du Pop Art. Elle affichait un projet artistique, discutable mais réel, qui la rattachait à une tradition avant-gardiste et militante d’une partie de l’art moderne. Une des contradictions de ce mouvement était qu’il se prétendait, dans son approche de l’art, en rupture avec le passé tout en récupérant certaines des tendances les plus régressives et réactionnaires de l’art moderne, entre autres une valorisation fétichiste du sujet-artiste qui ouvrait la voie aux dérives libertaires et provocatrices de l’Art-spectacle. En outre, ce mouvement faisait déjà l’objet de pressions idéologiques et économiques dont ces mêmes acteurs étaient loin de mesurer les effets sur leur propre travail.


            Il n’y a pas d’art et encore moins d’avant-garde artistique qui n’ait revendiqué ou ne se soit justifiée d’une identité théorique. Quel qu’ait été le contenu réel (politique, idéologique, artistique) du concepto-minimalisme, et son idéologie, il faut considérer que ce mouvement, phase initiale de l’Art Contemporain, était de plein droit un mouvement artistique. La foi et l’engagement de ces artistes et de leurs exégètes en faveur de ce qu’ils croyaient être une révolution artistique s’exprimait à travers un discours dogmatique aux accents quasi terroristes, occultant une première phase d’appropriation de la sphère de l’art par le marché. C’était la période glorieuse du Discours de l’Art et de ses prophètes. Sûrs de leur fait fonctionnaires culturels, vedettes du marché, spécialistes autoproclamés de l’édition et des médias, critique en place (…) rivalisaient de mépris envers les adversaires de la doxa officielle, coupables de ne pas s’ouvrir comme eux à la « modernité ». Mais rapidement la disparition des critères de la valeur artistique et la financiarisation du marché allaient accélérer la mise sur la touche de ces « théoriciens de l’Art Contemporain » qui se sont essoufflés à courir derrière des « innovations » de plus en plus médiatiques, mondaines  et commerciales et de moins en moins artistiques. Il leur reste ce qu’ils considèrent comme leur propriété, à savoir le discours périmé d’un conceptualisme dépassé. Ils continuent à en user et abuser pour tenter de justifier, y compris à leurs propres yeux, leur position officielle et leurs émoluments (5). 


            Succédant à cette période initiale, idéaliste de l’Art Contemporain, la plus marquante sur le plan symbolique, car encore artistique — au point qu’elle sert toujours de référence « théorique » pour ces acteurs du Marché les plus rongés de culpabilité — on entre, à la fin des années 1980, dans une seconde phase qu’on peut qualifier, cette fois au sens littéral du terme, de minimaliste. Phase qui a peu à voir avec la première et au cours de laquelle les notions de projet et de pratique artistiques se dévaluent — certes à des degrés divers —  au profit d’une formule sans contenu, spectaculaire et immédiatement rentable. Le minimalisme d’aujourd’hui c’est le concepto-minimalisme d’hier, le concept en moins et le marché en plus. Régression vers un moins-disant artistique et vers un degré zéro de l’art qui met en évidence un des axes du néolibéralisme culturel : la destruction des valeurs historiques et patrimoniales et la politique de la table rase, de la « page blanche » culturelle et critique facilitant la promotion d’une « autre culture » : celle du spectacle, de la consommation et de la mystification de masse.


            Certes les acteurs de cette postmodernité artistique néolibérale, en particulier les artistes, ne sont conscients qu’à des degrés très variables des règles qui définissent les nouvelles conditions de « l’art ». L’artiste le plus lucide dans l’analyse des tendances de la conjoncture et qui a pris le parti de les suivre étant évidemment le mieux armé pour « réussir ». Le renoncement critique et politique provoque chez les artistes la formation d’un refoulé qui éclaire nombre d’aspects de la production contemporaine. La disparité des niveaux de conscience explique la persistance accidentelle d’œuvres de qualité dans la production artistique réputée « contemporaine ». A cet égard le dogmatisme théorique des débuts a dû laisser la place au pragmatisme économique. Les frontières doctrinales se sont effacées et « l’Art Contemporain » a accepté progressivement dans son giron tout ce qui se vend et se vend cher en matière d’art vivant ou récent. Ainsi, à côté d’un marché de l’innovation qui alimente spécifiquement la spéculation cohabitent différents marchés « d’Art contemporain » réputés « plus sûrs » qui entretiennent la crédibilité de l’ensemble. Un tel éclectisme est révélateur d’une évolution. Le théoricisme agressif et sectaire des années 1970-90 apparaît, à trente ans de distance, comme le moment fort d’une thérapie de choc visant à détruire la confiance d’un milieu artistique (celui des producteurs) encore imprégné des valeurs de l’art moderne, et à l’anesthésier. A ce moment ont été posées les bases de l’Art Contemporain de marché qui, dans l’accomplissement de son projet culturel et marchand originel, atteint aujourd’hui à la pleine et entière réalisation de son concept.


            Dans sa phase minimaliste l’Art Contemporain de marché procède d’un système de valeurs imposées qu’il n’est pas question de discuter. C’est donc en toute logique que la nouvelle morale artistique est désormais celle d’une pseudo neutralité qui s’exprime notamment à travers une esthétique du constat. Neutralité politique et déni de réalité s’épanouissent dans un individualisme libertaire, lointain héritage de Mai 68, de Deleuze et de Foucault. Ce double désengagement définit les conditions idéales d’un degré zéro du sens et d’un art « cynique » à vocation théâtrale et spectaculaire. La subversion programmée ou subversion mimétique, puisqu’elle retombe toujours dans le giron de ce qu’elle veut paraître subvertir — nourrit ainsi le marché de la « nouveauté », l’artiste lui-même se signalant moins par son travail que par un certain nombre de postures mondaines et de comportements codés. Ainsi la diversité tant vantée de l’Art Contemporain s’enracine-t-elle à tous points de vue dans un profond conformisme.


En conclusion : quelles « vraies valeurs » ?

 
            Le marché de l’Art Contemporain use et abuse de son pouvoir de créer arbitrairement de la valeur-Art à partir de critères marchands, spéculatifs, idéologiques, mais très accessoirement artistiques. La valeur marchande du produit Art — un produit que le marché se charge de labelliser et de garantir — renvoie de moins en moins à une valeur artistique désormais indifférente voire fictive. Le marché de l’Art peut se passer de l’art. Les « vraies valeurs » sur lesquelles se rabat aujourd’hui, faute de mieux, un marché spéculatif en déconfiture sont donc moins des valeurs artistiques que des valeurs marchandes. Valeurs confirmées comme telles par l’Histoire parce que d’abord artistiques et non pas artistiques parce que marchandes. D’où la solution palliative et significative du « retour » (« retour aux vraies valeurs ») valant constat d’échec. Certes le salut viendra de vraies valeurs artistiques mais, depuis que le marché de l’art fonctionne selon une logique spéculative, la question des vraies valeurs artistiques — c’est-à-dire la question de l’art et du sens de l’art — a été exclue de fait du champ de l’Art. Le mythe de l’Art est un outil idéologique, un argument économique et publicitaire irremplaçable dans la société de marché, mais sa réalité proprement artistique est désormais anecdotique : d’où le triomphe de l’Art-spectacle.


            « Voici longtemps que le socle des valeurs n’avait pas été, en France, aussi malmené », titre Paris-Art qui semble faire une découverte (12.02.09). En période de crise les pratiques du capitalisme deviennent d’un coup plus visibles, invitant aux mises en question radicales. Le libéralisme réduit l’art à un outil de domination et à un marché : il faut au contraire poser la question artistique en termes de pensée sociale, de morale collective et de bien commun. « Aucune société décente ne verra jamais le jour si l’on renonce par avance à toute critique morale et philosophique du détournement des capacités créatrices de l’être humain à des fins qui ne sont utiles qu’à l’enrichissement de quelques-uns tout en nuisant à la santé, au bonheur et à l’intelligence critique du plus grand nombre… » (6)

 

François Derivery, fév. 2009

auteur de : « L’art contemporain de marché, vitrine du néolibéralisme » et de « Art et voyeurisme des Pompiers aux Postmodernes », E.C. éditions 2008 et 2009.

 

notes
1. Naomi Klein : « La stratégie du choc, la montée d’un capitalisme du désastre », Leméac- Actes Sud, 2008. Ouvrage édifiant sur les pratiques du capitalisme nord-américain. 
2. L’exposition récente de J. Koons au château de Versailles (2008) comportait quatre œuvres généreusement « prêtées » par F. Pinault.
3. Plutôt que « jugement esthétique » qui a une connotation à la fois formelle et subjective.
4. Ces deus règles, faut-il le souligner, sont régulièrement transgressées.
5. Cf. la récente exposition de Beaubourg (fév. 2009) intitulée « Vides une rétrospective ». La théorie de l’Art comme (dé)négation de l’art, en effet, donne la première place au discoureur au détriment de l’artiste.
6. Jean-Claude Michéa : « La double pensée », Champs, 2008, p. 139.

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7 décembre 2010 2 07 /12 /décembre /2010 03:17

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carte postale de Patrick Périn

LA DISCIPLINE DE L'HORAIRE

Patrick PERIN

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Sculpture Amicale - Friendly Sculpture
cARTed Series n.193 - mars 2005 - Les Montils

 

  

Situer l’Art Contemporain dans son contexte et ses déterminations économiques, politiques, culturelles

François Derivery

 Ecritique 10, 1er Sem 2010


Oublier le mythe de l’Art 


Le phénomène déclencheur n’a pas été culturel ni artistique mais économique et politique : c’est la volonté de relance, de domination et d’extension du capitalisme nord-américain dopé par la guerre de 1939-45 puis, sous l’impulsion nord-américaine, de l’ensemble du capitalisme international — lequel en avait fait lui aussi ses choux gras —, qui ouvre l’ère néolibérale. Elle se caractérise par une voracité capitaliste renouvelée, une accélération et une rationalisation sans précédent de l’exploitation et une mondialisation économique et culturelle qui vont, en quelques décennies, transformer les sociétés existantes et, en modifiant leurs repères, bouleverser profondément les conditions de vie des populations. Cette relance de l’exploitation sous toutes ses formes aurait été en effet impossible sans le soutien d’une campagne idéologique qui va s’exercer à travers la diffusion d’une culture de consommation à vocation planétaire, culture sans passé destinée à remplacer à terme les cultures existantes et présentant l’avantage d’être, outre un précieux facteur de paix sociale, une industrie génératrice d’énormes profits.


Après 1945, l’évolution convergente de divers facteurs aboutit, dans les années 1960, à l’apparition de l’art « contemporain ». Même si le concept correspondant ne s’est pas construit en un jour dans toute sa spécificité, l’intitulé choisi traduit clairement une intention de rupture avec « l’art » au sens que l’art moderne avait donné à ce terme.
A première vue, en effet, la notion d’art moderne est synonyme d’idéologie avant-gardiste, d’engagement politique et de volonté de révolutionner la société. Toutes idées incompatibles avec le projet néolibéral. A cette idéologie « progressiste » la notion d’art contemporain— qui a aujourd’hui 50 ans d’âge — oppose une idéologie de la stabilité et de la pérennité, même si c’est sous un alibi d’agitation permanente. L’art contemporain est « l’art » d’un ordre social qui se veut immuable : celui du capitalisme mondialisé et du libéralisme triomphant. L’art contemporain est donc une entité culturelle en même temps qu’une institution installée dans la durée assumant des fonctions idéologiques et économiques précises dans la société de marché. Modèle artistique, symbole sociétal, production de prestige incarnant les « valeurs » du néolibéralisme, fer de lance de la mondialisation culturelle, vitrine multicolore et ludique d’une société dont il recycle, esthétise et sanctifie inlassablement les déchets et les échecs. Mais la pérennité du capitalisme est une utopie, comme son évolution entropique et génératrice de désastres le démontre.


Il est intéressant de noter que l’avant-gardisme, en tant que modalité de l’art, est à peu près le seul héritage de l’art moderne que revendique l’art contemporain. Mais il le fait en déniant à cette idée d’avant-garde contenu social et politique. La récupération postmoderne vient, en brouillant les cartes, accréditer un avant-gardisme de salon, censément subversif mais s’exerçant dans le cadre d’une rigoureuse censure idéologique.
Du point de vue artistique il serait en effet absurde d’imaginer qu’une « subversion » puisse être une fin en soi, et il serait tout aussi aberrant de réduire à un aussi piètre simulacre, bien « contemporain », le projet de l’art moderne ! Pour comprendre ce projet il faut remonter à ses origines et à ses premières décennies. Car l’art moderne a connu lui aussi 2 phases : une phase d’exigence de sens, de questionnement idéologique et de pensée collective, et une autre phase de progressif recul et de déliquescence de ce projet initial à mesure qu’il était gagné à l’idéologie individualiste exigée, promue et récompensée par le marché de l’art. Cela veut dire d’une part que, dans son soutien à l’art moderne contre le despotisme et le conservatisme de l’Etat et de son art officiel, le marché s’intéressait davantage aux individus qu’aux groupes d’artistes en réduisant ceux-ci au génie de quelques vedettes : alors que les groupes ont été le ferment de toutes les innovations artistiques non seulement du 20ème siècle mais aussi des siècles précédents. Cela veut dire aussi que l’art moderne, dans sa recherche et sa mise en évidence du sens collectif et politique de l’art, n’est pas allé au bout de son projet. Ainsi s’est trouvé prématurément stoppé le développement d’une pensée et d’une pratique sociale et collective de l’art inaugurée au 19ème par Courbet et qui a animé toute la 1ère moitié du 20ème siècle .


Le marché de l’art a bénéficié, durant la première moitié du 20ème siècle, d’une confiance des artistes due au fait qu’il avait su, dans une dynamique de prise de risque qui n’a plus cours, soutenir des artistes novateurs incompris et mis au ban par l’Institution artistique. Devenu l’antithèse de l’Etat — représentant en faillite de l’intérêt collectif —, et en tant que promoteur véritable de l’art vivant, le marché de l’art, en se structurant mondialement au sortir de la guerre de 1939-
45, a continué à jouir abusivement de ce capital de confiance auprès des producteurs alors même qu’il s’assurait un pouvoir hégémonique sur l’ensemble du champ artistique, contraignant même progressivement les Etats à aligner leurs politiques culturelles sur ses propres objectifs .
Les deux phases de l’art moderne qui viennent d’être esquissées se caractérisent donc par des trajectoires inverses. C’est en cela que l’on peut considérer que le projet artistique de l’art moderne a capoté en chemin et n’a pas porté tous ses fruits. Héritier des révolutions artistiques et sociales du 19ème siècle, né d’une critique radicale de l’idéologie bourgeoise dominante et de l’art officiel de son temps, le projet moderne à ses débuts était le contraire d’un projet centré sur l’individu. L’autonomisation de celui-ci — et donc de l’artiste — appelé par les Lumières n’implique en rien, en effet, l’oubli de l’autre et de l’intérêt collectif. Au contraire, du point de vue politique ou philosophique, il est impossible d’imaginer un projet d’autonomie individuel qui ne s’inscrive pas dans un projet parallèle d’autonomie sociale. C’est ce que Castoriadis appelle « individualisme démocratique ». Il ne s’agit pas ici d’opposition manichéenne entre le sujet et son autre mais de dialectique de situation. Il est question de distinguer un projet d’autonomie personnel qui se construit au sein d’un projet collectif, d’un projet individuel-individualiste qui se veut décontextualisé et déshistoricisé. 

 

Le modèle individualiste 


Dans le capitalisme par contre le projet individuel s’oppose au projet collectif. Le premier n’est réalisable qu’au prix du sacrifice du second, en tant qu’exception et dérogation à la règle commune. Prospérant de l’exploitation de la masse au profit de quelques  individus, le capitalisme oppose irréductiblement l’intérêt individuel à l’intérêt collectif. L’extermination à terme de toutes les formes de « collectivisme » est donc au centre du projet capitaliste. Il s’agit de transformer la société, lieu d’échange, de contradictions et de production de sens, espace démocratique, en un agglomérat d’individus identiques mais étrangers les uns aux autres, chacun poursuivant ses propres intérêts sans se soucier de ceux des autres .


Le rôle prééminent du capitalisme nord-américain dans le lancement de la mondialisation néolibérale après 1945 tient essentiellement au fait que la société nord-américaine, contrairement aux sociétés européennes, est particulièrement pauvre en histoire démocratique. Ce pays de « pionniers », qui s’est construit sur l’expropriation et l’extermination de peuples indigènes, était le mieux placé — outre les circonstances historiques qui ont favorisé sa croissance — pour diriger cette phase de relance du capitalisme.
Les Etats-Unis demeurent la terre d’élection de l’idéologie individualiste, qui est au fondement de cette société et constitue toujours son alibi fantasmatique. Le « Just do it ! » vient légitimer les rares trajectoires propulsant du bas vers le haut (« from the back to the top ») au détriment de celles, la grande majorité, qui vont en sens inverse, en imputant au seul individu, dans son succès ou dans son échec, ce qui relève de la responsabilité d’un système social inégalitaire. D’où de considérables résistances aux tentatives de modification de l’ordre social et, a fortiori, aux critiques du capitalisme dans ce pays. Les conservateurs, aux Etats-Unis, appellent ainsi « défense de
la Liberté » leur opposition à un système de protection sociale généralisé. L’idéologie de la réussite exceptionnelle du « self made man » vient justifier fantasmatiquement les perspectives sociales bouchées. Quelque 80% des Américains pauvres vivent ainsi de l’espoir de faire un jour fortune, en dépit d’un horizon de plus en plus bouché.


Le plan Marshall a fourni aux Etats-Unis et à ses multinationales l’opportunité de s’implanter militairement, économiquement et culturellement dans une Europe ruinée par la guerre, et dont ils entendaient contester désormais dans tous les domaines les derniers reliquats de suprématie. Structurée par une idéologie individualiste et libérale agressive cette offensive menée sur tous les fronts se proposait notamment, dans le cadre de la guerre froide, de miner les bastions d’une tradition culturelle « de gauche ». L’Europe exsangue avait peu de résistance à opposer, en dépit de son histoire démocratique, à cette offensive économique et culturelle abondamment financée venue des Etats-Unis. De nombreux travaux ont rendu compte du travail d’infiltration et de démolition culturel effectué en Europe par
la CIA dans l’après-guerre. Il lui fallait traquer toutes les traces d’idéologie socialiste ou communiste en même temps qu’ouvrir les portes et préparer le terrain à l’implantation massive d’une nouvelle culture que chaque pays, après une épreuve de force décisive et une période d’adaptation, serait appelé à faire sienne .

 

La loi de l’exception 


Le néolibéralisme économique met en évidence, par la violence qu’il exerce, ce qui n’était jusque là qu’implicite à savoir les principes prédateurs fondamentaux du capitalisme. En dépit de l’offensive idéologique qui le soutient, sans précédent dans l’histoire, par le canal des monopoles médiatiques, les masques finissent par tomber. La société prétendue de bien commun apparaît pour ce qu’elle est : un espace de compétition. La société est devenue un champ de bataille entre individus pour la conquête d’une singularité et d’un statut d’exception à la règle commune.


La « démocratie » est l’alibi historique du capitalisme, mais la démocratie capitaliste institutionnalise et organise en fait le sacrifice de l’intérêt collectif au bénéfice des intérêts individuels et privés. Alibi et artifice rhétorique, ce noble principe est d’autant plus invoqué et farouchement défendu par les représentants du pouvoir, que les mêmes l’enfreignent systématiquement dans leurs actes. L’argument démocratique par excellence — « vous avez voté » —  devient ainsi une arme contre toute démocratie réelle : « maintenant taisez-vous ».
La loi se range du côté du système en entérinant régulièrement le principe d’exception qui fonde l’inégalité sociale. Dans la société de marché le double objectif du maintien de la paix sociale et du renforcement de l’accumulation privée ont besoin de l’appui sans cesse réitéré de la loi. En même temps, la réussite sociale d’un individu se mesure au fait qu’il acquiert le « droit » d’échapper à la loi, au sort commun et aux responsabilités collectives. C’est le chevalier d’industrie Messier qui est amnistié quand sa société est condamnée, c’est encore le projet de « taxe carbone » qui entend frapper les ménages tout en exemptant du paiement les gros pollueurs. C’est encore le projet du pouvoir, particulièrement cynique, d’une loi dépénalisant les délits économiques et financiers. Etc. Cette liberté que conquiert l’individu d’exception vis-à-vis de la loi se confond du reste avec la liberté de profit en général, principe inégalitaire fondateur du capitalisme. « Entre le fort et le faible, la liberté opprime » écrivait J-J. Rousseau. « La raison qui fait que la démocratie constitue un obstacle au développement économique est que les pauvres veulent se répartir le bien des riches. » Le système est fondé et fonctionne exclusivement sur le principe de l’inégalité, en particulier devant la loi : pour que certains puissent accumuler « librement » du profit il faut que d’autres puissent être exploités et contraints à payer : c’est le sens « social » de la loi, qui ne s’impose qu’au plus grand nombre.
L’individualisme, principe cardinal du capitalisme, connaît néanmoins sa forme « collective », quand il s’agit pour ses élites de faire appliquer par des gouvernements gestionnaires de ses intérêts le principe de la privatisation des profits et de la socialisation des pertes. Si « l’idéologie collectiviste » est traquée et condamnée sans faiblesse, le bien public demeure en effet une précieuse source d’argent et un recours irremplaçable. Il s’établit donc un nécessaire « équilibre » entre privé et public qui justifie la pérennité des des Etats. Les politiciens sont indispensables pour  produire les lois inégalitaires et travestir le soutien indéfectible de l’Etat au profit privé en défense de l’intérêt collectif (« ce qui est bon pour General Motors est bon pour l’Amérique »). Le renforcement de la pression idéologique — de la propagande politique et culturelle — accompagne donc obligatoirement celui de la pression économique. En même temps le fossé se creuse entre les discours et les actes. D’où aujourd’hui les difficultés de communication d’un parti comme l’« UMP ». Etant entendu que « communication » euphémise manipulation — pratique mensongère ordinaire de patrons et de politiciens —, il s’agit toujours de détourner l’attention du sacrifice systématique de l’intérêt général . La recherche du spectaculaire, le gadgétisme tout azimut de l’art contemporain, reflètent aujourd’hui dans une métaphore formelle grinçante ce désarroi du politique cherchant désespérément à détourner l’attention.
Le financier domine l’économique, l’économique domine le politique, le politique s’approprie et asservit le culturel. La collusion de l’industrie, de la banque et du politique s’affiche dans les conférences internationales (Davos, Commission Européenne…), mais aussi au sein des Etats et dans les organismes dits « publics ». Le gouvernement Bush s’est fait une spécialité du pantouflage à grande échelle. Le phénomène ne concernant pas que la banque, les industries de l’armement, de l’alimentaire, de l’automobile, etc. mais aussi la culture, et fonctionne dans les deux sens,  du privé au public et réciproquement. Récemment aux Etats-Unis, un directeur de galeries, Jeffrey Deitch, vient d’être nommé à la tête du Musée d’Art Contemporain de Los Angeles (MOCA). Un autre, Walter Hopps, avait dirigé le Musée de Pasadena puis
la Fondation Mesnil à Houston… En Europe cette pratique s’est également généralisée , favorisant la circulation de l’argent, les trafic d’influence, la maîtrise des achats et des commandes d’Etat et les manipulations du marché. L’invasion du patrimoine culturel par l’art contemporain un effet direct de ce mélange des sphères publique et privée.

 

La culture de masse, culture du stéréotype


Après la 2e guerre mondiale le capitalisme « change de régime », son rythme de progression s’accélère en même temps que ses appétits, il se structure au niveau international. Début du processus de mondialisation — d’intégration et de rationalisation de l’exploitation capitaliste à l’échelle mondiale — favorisé par les progrès technologiques (informatique, réseaux de mise sous tutelle des cerveaux). Les frontières tombent pour la circulation des capitaux, les paradis fiscaux prolifèrent. Le sort des populations est à la merci des intérêts privés, l’inégalité s’institutionnalise au niveau planétaire. C’est en même temps, inévitablement, la fin du consensus social. Chacun prend conscience de la bipolarisation du monde entre l’individuel et le collectif, le privé et le public, le profit et le travail. Le néolibéralisme ne peut combattre ce réveil des consciences que par une offensive idéologique tout azimut qui va prendre la forme d’une nouvelle « culture » grâce à des industries de manipulation et de noyautage de l’opinion puissants et hégémoniques. Cette nouvelle « culture » néolibérale est une machine de guerre : en détruisant ou en aliénant les patrimoines culturels, elle s’efforce de décrédibiliser les valeurs qui en constituent la substance et sans lesquelles elle n’est qu’une succession de formes creuses, de titres et de noms. Le respect affiché des libéraux pour
la Culture doit se mesurer à l’aune du pillage dont ce patrimoine fait l’objet, continuellement exploité et aliéné pour servir de toutes autres fins : non pas l’émancipation des esprits mais au contraire leur asservissement.


Le néocolonialisme économique et financier ne peut se concevoir sans versant culturel. La culture au sens traditionnel du terme, ensemble de valeurs collectives transmises par l’histoire, n’est pas ségrégative. C’est une culture de la personne consciente de ses droits et de ses devoirs au sein d’une histoire et d’une tradition, mais ce n’est pas une culture à usage individuel et promotionnel au sein d’une société de concurrence. La société néolibérale — société de marché — étant au contraire, dans son principe, une société de compétition, elle devait logiquement secréter une culture mettant en avant des « valeurs » opposées à celles de la culture patrimoniale. Le mot culture a désormais deux acceptions contraires, comme il en ira du mot art avec l’avènement de l’art contemporain. La culture de masse est une culture de l’individu isolé au sein d’une masse d’individus foncièrement identiques et en compétition entre eux. C’est pourquoi les critères de différenciation entre ces individus se formalisent et se dégagent des considérations de contenu. Le quantitatif tend à remplacer le qualitatif et le chiffre suffit à qualifier l’objet. De la même manière le revenu suffit à qualifier l’individu. En ce sens la notion de « valeur » apparaît comme une survivance du passé, la société de marché se déshumanise et sa « culture » le reflète. Dans un contexte de destruction programmée d’une culture de contenus, elle se caractérise par la circulation de modèles préformatés sur lesquels s’alignent consciences et comportements. La projection spéculaire sans cesse sollicitée combat le recul critique, et le spectacle de masse, comme du temps de Goebbels, s’efforce de créer un nouveau type de lien social.


La culture traditionnelle est une culture populaire en ce qu’elle est nourrie de socialité, qu’elle appartient à tous et reflète une réalité historique commune . Il n’en va pas de même de la culture de masse, outil d’uniformisation et de domination en même temps que source de profits considérables pour une industrie mondialisée. Flaubert opposait la culture de l’élite à celle des « béotiens » mais Flaubert ne cherchait qu’à préserver des valeurs communes éprouvées. Les élites de la culture de masse sont consacrées par des critères exclusivement formels et externes : cotes des œuvres d’art, audimat, compte en banque… La culture de l’élite néolibérale est une culture de nouveaux riches. C’est un capital chiffrable, distinctif, mais sans contenu. Elle se consomme moins qu’elle ne se possède, sous forme d’objets matériels. La valeur d’échange a absorbé la valeur d’usage. Solution idéale pour couper court aux débats culturels — inévitablement idéologiques et politiques — la question du contenu et du sens de la culture devient superflue, inopportune, dépassée, anti-moderne. La culture comme recherche de sens disparaît au profit d’une médication anesthésiante contre le mal vivre sociétal. La culture néolibérale est une culture de sortie de la culture.


Il s’agit ici de faits, l’idéologie dit autre chose. Les discours se déploient dans tous les domaines non pas pour justifier ces faits, comme ce fut le cas dans une première phase de bonne conscience néolibérale, mais désormais pour les occulter. Les « arguments » officiels sont des leurres, ersatz d’arguments rationnels, professions de foi ou déclarations de moralité qui visent autant à étouffer la mauvaise conscience de ceux qui les émettent qu’à suborner l’auditeur. La structure répressive — génératrice de censure et d’autocensure — d’un dogme des valeurs consensuelles et des obligations morales au service d’une communauté d’intérêts imaginaire vient compléter le dispositif. Sont construits sur ce modèle le discours politique mais aussi celui des entreprises — sans oublier celui de l’art officiel. En politique, le fossé entre l’objectif proclamé — l’intérêt général — et l’action réelle — le soutien au profit privé et le démembrement des droits acquis — ne cesse de se creuser et oblige le pouvoir à une gesticulation permanente. L’entreprise de son côté s’invente une éthique pour justifier ses pratiques violentes et améliorer son image de plus en plus négative auprès du public . En même temps, l’entreprise voudrait universaliser une conception de la société fondée sur les seuls intérêts des entrepreneurs, autrement dit faire de la société elle-même une entreprise. Une société dont tous les niveaux et tous les rouages reproduiraient donc « les valeurs de la domination sociale, économique et culturelle » .
La domination est en scène et se met en scène constamment pour mieux écraser les tentatives de résistance : « La rivalité ostentatoire est au centre du fonctionnement de la société planétaire. » Un exemple de cette rivalité est fourni par la guerre des gratte-ciels : de ceux de New York aux tours de Dubaï — dont
la Burj Dubaï devenue Burj Khalifa de 828 m. de haut — et bientôt une tour de 1000 m. en Arabie saoudite. Dans l’espace néolibéral les valeurs collectives, balayées par l’esprit de compétition, apparaissent comme des survivances, des obstacles à la « modernité ». Mais la roche Tarpéienne est poche du Capitole.

 

Au centre du dispositif de la culture de masse : l’art contemporain.


Il n’est plus possible de considérer l’art, et encore moins l’art contemporain, comme un domaine protégé échappant aux logiques économiques, sociales, politiques. L’essor de « l’art » contemporain n’a pas été associé par hasard à celui du néolibéralisme. Quand à ses surenchères minimalistes et exhibitionnistes elles illustrent métaphoriquement la course à l’abîme du capitalisme lui-même. La prise de pouvoir de la finance, la marchandisation généralisée et l’aliénation du politique ont marqué l’évolution d’un « art contemporain » promis au rôle d’instrument de domination et de leurre culturel.


Du point de vue de son concept, c’est à dire de son projet, l’art contemporain n’était pas comme d’aucuns le prétendent une « actualisation de la modernité » . Dans la première moitié du 20e siècle le terme de « modernité » renvoyait au double projet d’autonomie individuelle et sociale et n’avait pas encore été annexé par le capitalisme pour la promotion de ses propres « valeurs » d’égocentrisme et de discrimination. Loin donc d’être un prolongement de l’art moderne, l’Art contemporain en a pris précisément le contre-pied. Du point de vue formel, au hasard de multiples manifestations des plus entourées de rituel théorique aux plus cyniquement managériales, l’art dit ou proposé comme « contemporain » se caractérise par une grande diversité au travers de laquelle s’expriment des  degrés eux-mêmes très divers d’adhésion au concept avant-gardiste initial. Mais ce concept a lui-même évolué sous la pression du marché. L’avant-gardisme prisé sur le « marché de l’innovation » est un produit dont la conception est davantage guidée par la satisfaction de la demande et l’opportunisme que par une quelconque exigence artistique, par définition désintéressée.


L’Art contemporain met systématiquement en avant la forme en évacuant la question du sens. D’où, à force de réduction et de minimalisme s’appuyant sur un symbolisme primaire, une esthétique de logo publicitaire. Est frappé d’un interdit préventif ce moment décisif où l’artiste, poussé par une double nécessité d’autonomie individuelle et sociale, s’aventure à penser son travail par rapport au contexte social et collectif. La question du rapport à est en effet essentielle et fondatrice. La mise en rapport, dans son incertitude même, est productrice de sens et d’hétérodoxie et peut perturber l’ordre établi. Or la règle veut que l’artiste ne pense pas mais laisse le système penser pour lui. L’art contemporain est ce qu’il reste d’un formatage idéologique imposé aux œuvres dans le cadre d’un projet non-artistique. 
Cet art est donc une production exclusivement intra-systémique. Il ne peut pas être hétérodoxe au néolibéralisme qui l’appelle et le produit. Il fonctionne dans le rejet et le déni de l’extérieur ce qui revient à dire qu’il renonce au sens. Le sens questionne, engage, exige et constitue par lui-même un risque que l’artiste contemporain ne peut pas prendre. Ainsi la possibilité même de la transgression subversive est exclue. Restent les transgression fantasmées, celles qui fournissent à l’actualité artistique son lot de mini-scandales programmés. « Transgressions mimétiques » qui, mises en spectacle et médiatisées ont, en occupant le terrain, une double fonction de diversion et de domination.
La vacuité centrale de cet art explique son recours à toutes les formes d’anecdote et de détournement. Incapable d’innover — puisque coupé de toute altérité collective et sociale — l’art contemporain n’a d’autre choix que de se nourrir d’emprunts et du recyclage à grande échelle de ce que d’autres ont produit avant ou ailleurs dans des systèmes plus ouverts. La prédation est au cœur de l’art contemporain, comme sa possibilité même de survie . Elle justifie aussi toute une production discursive d’accompagnement et de détournement. Après avoir dû renoncer à tenir sur l’art contemporain un discours esthétique, les exégètes officiels se sont rabattus sur le commentaire lyrique, langue de bois à peu près aussi honnête — mise à part sa fonction d’auto-médication — qu’un discours de politicien. En fait, ce que des idéologues ont appelé avec opportunisme « la fin de l’esthétique » pour en faire une nouvelle avancée contemporaine n’était qu’une façon de travestir une nouvelle démission de l’exigence artistique face à la logique du marché.


Avec l’art contemporain le principe individualiste triomphe. L’artiste contemporain est tenu de « réussir » sous peine de ne pas être un artiste. Et réussir c’est être plus individuel que les concurrents, s’extraire de la masse souvent par tous les moyens. Négation du projet amorcé par l’art moderne d’une autonomie critique de l’art et de l’artiste à l’intérieur d’un processus d’autonomisation collective, et qu’ont illustré des artistes et des groupes comme les premiers abstraits, Kandinsky et le Blau Reiter, Klee, Dada les Surréalistes, les constructivistes russes, le Proletkult, Mondrian et De Stijl, le Bauhaus… L’art moderne n’a jamais été un art officiel car, dans l’occident capitaliste, le projet artistique collectif sera toujours plus subversif que n’importe quel projet individualiste. Pour les modernes le « moi » s’effaçait devant le « nous ». A la charnière de l’art moderne et de l’art contemporain, la figure de Marcel Duchamp est utilisée pour les besoins de l’histoire officielle et de la cause néolibérale. Artiste emblématiquement « individualiste » certes, mais qui a été abusivement réduit à cette unique dimension. Duchamp a laissé faire, en se prêtant même au jeu, il a pu ainsi être canonisé en modèle en même temps qu’en alibi artistique et sociétal.
A l’instar du néolibéralisme économique le néolibéralisme artistique, après
1945, a déclaré une guerre totale à toutes les formes de « collectivismes ». Ce que l’art moderne, dans le prolongement du 19ème siècle, avait redécouvert et mis en pratique à grande échelle, à savoir la réflexion collective et le travail en groupe dans un milieu de l’art avide d’argumenter et de débattre, tout cela a été délibérément et systématiquement combattu. Le travail collectif en art est d’autant plus subversif aux yeux du pouvoir néolibéral qu’il est inévitablement politisé. L’hétérogénéité de l’art et du politique avait été décrétée par le PCF lui-même en 1953 par la voix d’Aragon qui condamnait Fougeron et sa toile Civilisation Atlantique, une analyse politiquement incorrecte des dessous du plan Marshall. Les premiers mouvements réalistes européens d’après-guerre, comme la figuration narrative, au départ idéologiquement autonomes et donc — contrairement au Pop américain — critiques de la nouvelle société de marché, ont été rapidement récupérés et neutralisés. Tout un pan de l’histoire de l’art des années 1968-80 en France, animée par le travail des groupes, a été ainsi effacé de l’histoire. Inutile de préciser que la recherche pratique et théorique sur les possibilités ouvertes par le travail artistique collectif — recherche amorcée par l’art moderne et reprise en particulier par le groupe DDP au début des années 1970 —  reste frappée d’ostracisme. Il n’existe plus aujourd’hui de milieu de l’art mais seulement des producteurs en situation de concurrence et, par conséquent, il n’y plus de débat entre artistes — ni de débat proprement artistique sinon managérial. La marginalisation des derniers groupes a en effet permis à l’institution de priver les artistes d’un accès à la parole. La parole des artistes, avec la compétence artistique elle-même, a été transférée aux idéologues et décideurs officiels. Ceux-ci forment un collège de « spécialistes » dotés de pleins pouvoirs, fabricants d’actualité, qui travaillent — toujours la collusion public-privé — en étroite collaboration avec le réseau international du commerce de l’art.


Un simulacre d’art


         Que reste-t-il de « l’art » si on le coupe d’une dynamique collective, d’une dynamique de sens ? Un simulacre n’est pas seulement un faux semblant, un objet qui singe la forme en ignorant le fond, il a aussi une fonction idéologique d’obscurcissement qui, dans le cas de l’art contemporain, ne doit rien au hasard. « Le simulacre coupe court, il s’impose de force dans la dynamique d’une situation » écrit Benasayag . Il précise : « Le simulacre est une tendance qui consiste à établir un “surcodage” faisant de la loi régissant la situation une loi de répression. Il n’est pas défini par le contenu d’un énoncé ou d’un affect mais par le caractère “dogmatique” saturé de celui-ci dans la situation. » Le simulacre s’impose par son caractère lapidaire, minimaliste. Il est autoritaire, argument et instrument de pouvoir par excellence. Sa violence se mesure à la censure qu’il exerce sur ce qui n’est pas lui.


« Le simulacre empêche le développement de la pensée en saturant de force la situation. » Triomphe de la forme et fin de l’histoire. Plus il s’affiche dans son impuissance à innover et plus il se fait hégémonique. La forme étant un produit du sens, non l’inverse, et le travail du sens étant ici mis à l’index, l’art contemporain, du point de vue artistique, fait du sur-place depuis ses débuts. En niant la dimension historique et le procès de production artistique on obtient par décantation ce qui est appelé « création », geste originaire qui se suffit à lui-même, et qui constitue le principe et la légitimité de l’art contemporain. Mais amputer les gens de leur histoire est un moyen sûr d’en faire des robots. La culture, par sa dimension collective et critique, constituant une menace pour le néolibéralisme , il est logique que celui-ci se soit efforcé depuis des décennies de détruire l’enseignement public en le détournant de ses objectifs . C’est ainsi entre autres que les « écoles d’art » sont devenues des écoles de management artistique.


Fin du consensus et crise des « valeurs »


Comme l’écrit Hervé Kempf, le capitalisme, après un règne de 200 ans « a réussi à imposer son modèle individualiste de représentation et de comportement, marginalisant les logiques collectives qui freinaient jusqu’alors son avancée. »
Les logiques collectives, s’exprimant à travers l’exigence démocratique, avaient obligé le capital à modérer ses appétits, d’où le consensus social relatif des « 30 glorieuses ». Cependant la structuration mondiale du capital a augmenté considérablement son pouvoir de nuisance. La culture de masse, centrée autour des « valeurs » d’individu, de « modernité », de spectacle et de consommation est la réponse que tente le capitalisme à la menace désormais permanente de désagrégation du consensus social. L’art contemporain, dans son projet et jusque dans ses dérives expressionnistes — dans lesquelles il ne faut lire que la manifestation d’une insurmontable impuissance —, est le symbole et la pointe idéologique de cette nouvelle culture, simulacre de culture accouchant d’un simulacre d’art.


En dépit de ses appropriations privatives libérales, la notion de valeur a une signification éminemment collective. La valeur individuelle n’a de sens que par sa portée générale et sa contribution au projet collectif. Inversement on ne peut concevoir de « valeur » qui ignore l’intérêt général ou lui tourne le dos. Larousse définit la valeur comme « ensemble des règles de conduite, des lois jugées conformes à un idéal et auxquelles on se réfère ». Ainsi le procès de la valeur se joue inévitablement dans une opposition, à l’intérieur du sujet, entre individu et personne, entre l’égoïsme et la socialité, entre la pulsion d’appropriation et la pulsion de don.
Dans le langage des professionnels de l’art « vraies valeurs » veut dire « valeurs marchandes confirmées ». Ces valeurs, contrairement aux valeurs « spéculatives », sont censées être fondées sur la qualité artistique et pas sur les manipulations du marché et la spéculation, dont la fonction consiste entres autres à créer de la valeur. Le « retour aux vraies valeurs » devrait donc mettre fin aux « abus » de la fabrication de valeur artistique par le seul marché et pour ses besoins. Parler de « vraies valeurs » c’est aussi reconnaître implicitement que ces abus existent. Toutefois la finance ne s’intéresse à « l’art » que parce que son négoce est porteur d’espoir de gains, son souci n’a jamais été la valeur artistique en tant que telle. Cette notion, réduite au rôle d’argument publicitaire, s’est enlisée au gré des stratégies mercantiles au point d’être inidentifiable.


Mais la crise des valeurs est évoquée aussi de façon plus générale, moins intéressée et plus crédible par de multiples mouvements, associations et courants de pensée, qui dénoncent l’ensemble du système néolibéral et pas seulement tel de ses aspects circonstanciels. Il n’est plus question de moraliser le marché pour en fait le préserver mais de combattre tout le système de fausses valeurs dont il a accouché. Contrairement à la thèse, si chère aux jusqu’au-boutistes de l’art contemporain, selon laquelle « l’art n’est pas démocratique » , il s’agit au contraire aujourd’hui de (ré)aborder l’art d’un point de vue général (culturel), distancié (critique) et collectif (citoyen), ce qui implique de le (re)penser en même temps que le politique, que l’économique, que le sociétal.

 

 

Tout en pratiquant la réflexion collective et en développant nombre de pratiques para artistiques de ce type, l’art moderne n’a jamais été jusqu’à fonder et à développer un concept de peinture et de pratique artistique collective. Cf. F. Derivery. Art et travail collectif, E.C. Editions, 2002. 

Sur les débuts de l’art moderne cf. F. Derivery Art et voyeurisme, des Pompiers aux Postmodernes, notamment l’introduction « L’image dans la peinture, du pompiérisme à l’abstraction ». E.C.,Editions, 2009.

« Chaque individu s’efforce continuellement de trouver l’emploi le plus avantageux pour tout le capital dont il peut disposer. » Adam Smith.

D’Eva Cockkroft, Max Kozloff  et Serge Guilbaud. dans la revue Histoire et Critique des arts n° 6 « Les avant-gardes », juillet 1978, au film récent de Hans-Rüdiger Minow Quand la CIA infiltrait la culture, Arte, 2006.

Hervé Kempf : Pour sauver la planète sortez du capitalisme, Seuil 2009.

Sous les gouvernements récents, le « ministère de la Culture » est devenu celui de la « Culture et de la Communication ». A quand intitulé plus simple et plus conforme à la véritable fonction (néolibérale) de ce ministère, celui de « ministère de la Communication » ? 

« D’anciens experts de maisons de vente sont devenus de très honorables conservateurs » Le Monde du 16.01.10

Cf.Christopher Lasch : Culture de masse ou culture populaire ?, Climats, 2001.

« Aux Etats-Unis commencent à se créer des fonctions de chief reputation officer en charge du capital réputation des entreprises… études visant à mieux connaître et comprendre les mécanismes de création et de diffusion de réputation. » « Institut des ressources humaines : il a vocation à développer et valoriser la dimension humaine dans les équipes de cadres et de dirigeants » ; « L’éthique est-elle compatible avec l’efficacité ? » (titre d’un colloque). In Anne Salmon Moraliser le capitalisme ? CNRS 2009, pp.33-34). Les colloques de ce type sont fréquents, y sont invités des conférenciers comme L. Ferry, A. Comte-Sponville…

Pierre Bouvier 2010, p.2.4.

Hervé Kempf, o.c.

Du nom du gouverneur d’Abou Dhabi, sauveteur de DubaÏ en cessation de paiement moyennant 2 fois 10 milliards de dollars. En matière de domination un émir a fini par l’emporter sur l’autre.

La notion fait ici référence à l’art moderne. Cf. Paris Art du 11.02.10.           

J-Cl. Michéa.

Son annexion du patrimoine culturel — à la fois appropriation et négation — entre dans cette logique prédatrice : du Louvre et de Versailles aux grottes néolithiques du Mas d’Azil. Michel Verjus vient de « s’installer » au musée Fernand Léger de Biot, qu’il compte « transformer » (opération semble-t-il urgente) avec ses lumières projetées.

Miguel Benasayag Le mythe de l’individu, La Découverte, 1998, p.109.

Benasayag, o.c.

Cf. J-C. Michéa L’Enseignement de l’ignorance, Climats, 1999.

H. Kempf, o.c. p.11-12.

« L’art n’est pas démocratique, si on veut entrer dans un système démocratique il faut aller à la Poste. » Beaux-arts magazine, sept. 2005.

 

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Published by Rue Goudouly - dans -*- culture
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