L’éthique du débat démocratique et ce que les arguments des défenseurs du libre échange révèlent.
Jacques SAPIR
Économiste, Directeur d’Études à l’EHESS Paris. Dans le débat, désormais bien engagé, sur la nécessité actuelle de mesures protectionnistes, les économistes partisans du libre-échange viennent de se trouver une nouvelle ligne de défense. En substance, ils se présentent comme les défenseurs – incompris, bien sur – d’une rationalité scientifique face à un discours qui serait quant à lui essentiellement politico-idéologique. Il y aurait beaucoup à dire sur une telle démarche, même si ce n’est pas le propos ici. En effet, le libre-échange est un vrai choix politique, et il n’est pas inimaginable que des choix politiques soient contestés par des arguments politiques. Ou alors, et peut être est-ce cela le coeur du débat, cherche-t-on à « dépolitiser » délibérément des choix politiques, à les réduire à de simples choix techniques. Mais, un tel projet implique que l’on puisse clairement délimiter ce qui relève du politique et du technique. C’est un point sur lequel nous reviendrons par la suite, car il n’est pas secondaire. On peut cependant déjà remarquer que, faute d’une claire délimitation entre le monde de la technique et celui de la politique, cette « dépolitisation » des choix politiques a pour effet immédiat de bâillonner le choix démocratique. Mais, passons ; le vocabulaire employé est ici révélateur à la fois d’une démarche consciente mais aussi de l’inconscient de ces auteurs qui semblent ne pas se consoler de voir leur position comme « prescripteurs d’opinion » aujourd’hui contestée.
Une thème général, que l’on retrouve tant chez Artus, Cohen et Pisani-Ferry1 que chez Martin ou Fontagné peut se résumer ainsi : « nous avons scientifiquement raison, mais l’époque est sombre car politiquement un vent mauvais (i.e. protectionniste…) y souffle ». Ils accusent ainsi leurs contradicteurs de vouloir sacrifier une rationalité scientifique à des objectifs politiques, et pourquoi ne pas le dire, politiciens. Tel est en particulier le sens du texte de Philippe Martin, qui considère que mettre en cause le libre-échange n’a pas d’autre but que de dédouaner les responsables politiques de leurs erreurs2. Lionel Fontagné, dernier en date de ces auteurs est même encore plus clair3. Les partisans du protectionnisme (il vise ici Emmanuel Todd) « privilégient l’invective à la rigueur ». Par ailleurs, Fontagné ajoute « …il faut frapper fort, l’époque étant propice à la remise en cause du travail scientifique (…) A ce rythme nous allons bientôt décider que les antibiotiques sont indispensables pour soigner la grippe ».
Étant économiste, et reconnu comme tel, je voudrais ici dire trois choses qui me semblent importantes pour la suite du débat.
- (1) Ces propos sont mensongers. Ils prouvent que les partisans du libre-échange sont incapables de lire l’argumentation de leurs adversaires et qu’il ne leur reste plus quedes pratiques qui sont ici à la limite du diffamatoire.
- (2) Ces propos témoignent d’une vision de leur propre travail et de leur position dans la société qui est inquiétante. Elle suggère, comme je l’avais indiqué dans un livre publié il y a quelques années4, que les économistes qui travaillent comme experts et prescripteurs d’opinion, parce qu’ils sont incapables de formuler une réelle articulation entre ce qui relève du travail scientifique et ce qui relève du débat politique, sont en réalité hostiles (même s’ils n’en ont pas tous conscience) au débat démocratique.
- (3) Derrière la revendication de la « rigueur », il y a une absence totale de respect des règles les plus élémentaires de la pratique scientifique au sein de l’économie. Nous connaissons ce problème depuis le débat de 2000 sur l’enseignement de l’économie. Il y a en réalité un refus constant d’ouvrir le débat sur le fond et de discuter des règles de vérifications au sein de l’économie comme discipline. Or, si onne peut discuter (ou on ne veut…) discuter des règles de vérification – autrement dit de ce qui est vrai et de ce qui est faux – alors, il n’y a plus de place pour unedémarche scientifique. Ceux qui se réclament de la « rigueur » scientifique, contre ce qu’ils désignent implicitement comme des postures idéologiques sont en réalité les premiers à avoir abandonné les principes les plus élémentaires de la rigueur scientifique pour se transformer en purs producteurs d’idéologie.
Il y a donc trois niveaux spécifiques à la discussion qu’il me faut succinctement développer. I. Les propos tenus par les économistes partisans du libre-échange sur leurs adversaires
sont mensongers.
Je vise ici spécifiquement l’affirmation selon laquelle le raisonnement des partisans du protectionnisme serait purement politique, voire idéologique, et qu’il n’y aurait pas de fondements rigoureux à leur démarche. Ici, il est clair que les partisans du libre-échange se refusent à lire les textes de leurs adversaires, ou déforment sciemment leurs propos. Il y a en effet trois démarches distinctes mais convergentes dans la remise en cause du dogme actuel en faveur du libre-échange. Contrairement à ce qui est affirmé par Morin, Fontagné et consort chacune de ses démarches entend s’insérer dans un cadre qui permet une vérification (et potentiellement une réfutation) à partir de disciplines des sciences sociales.
Les trois sources de la réflexion sur le protectionnisme
La première démarche, invoquée par Emmanuel Todd s’appuie sur l’histoire économique. Todd, qui a réalisé l’édition critique de l’ouvrage de F. List, retrouve ici les travaux du très grand spécialiste que fut Paul Bairoch (décédé en 1996) qui, ainsi que de bien d’autres, a rappelé depuis de longues années que l’affirmation selon laquelle le libre-échange est nécessaire à la croissance n’est pas validée par l’histoire économique. Le fait même que dans le débat qui a lieu entre spécialistes, on parle aujourd’hui du « tariff-growth paradox », soit du fait « paradoxal 5» que des périodes protectionnistes furent des périodes de forte croissance montre qu’il y a bien un « fait scientifique » majeur6.
La seconde combine la démographie et l’anthropologie à une approche qui se fonde sur la géopolitique pour évaluer l’impact du libre-échange sur le tissu social. C’est la démarche qu’ont conjointement choisi Emmanuel Todd (à partir de ses travaux sur les structures familiales) mais aussi de Hakim El-Karoui. Cette approche soutient que les transformations induites par la libéralisation des échanges est un « fait social global » au sens de Durkheim. Il s’en déduit qu’une seule discipline (l’économie) ne peut prétendre en rendre compte et que d’autres sciences sociales doivent être convoquées pour donner du sens aux bouleversements actuels. Fondamentalement, c’est cette démarche qui est insupportable aux économistes partisans du libre-échange. J’avance ici qu’elle leur est insupportable, justifiant alors de leur part une déformation des propos de leurs adversaires, parce qu’elle remet en cause leur prétention au monopole du discours d’expertise. Ils ne défendent pas la « rigueur scientifique » (même si certains peut-être le croient) mais un statut social : les économistes seuls ont le droit de parler des choix économiques. Fort bien, mais alors ils doivent nous prouver que le discours économique qui est le leur (et qui ne fait pas l’unanimité au sein de leur discipline) est à même de rendre compte totalement et parfaitement des processus économiques et de leurs effets. Si tel n’est pas le cas, leur prétention n’est qu’une imposture.
Ceci nous conduit à la troisième démarche, qui est la mienne et celle d’un certain nombre d’économistes hétérodoxes. Elle consiste à dire que les fondements théoriques du libre-échange ont été invalidés, et que toute tentative pour faire de la concurrence le paradigme central de la pensée économique va à l’encontre de ce que les travaux théoriques nous ont appris depuis environ trente ans (pour ne pas parler de travaux antérieurs)7. Cette démarche s’inscrit dans le cadre d’une critique globale des fondements théoriques du discours économique dominant qui s’est constitué en orthodoxie au sens religieux du terme, comme le reconnaît un des plus grands théoriciens du modèle néo-classique, Frank Hahn8. Cette dérive dogmatique du discours dominant est un fait bien attesté par des très nombreux travaux d’économistes9, mais aussi de philosophes des sciences qui se sont intéressés à l’économie10. La réaction à cette dérive a donné naissance à un réseau mondial d’économistes hétérodoxes, constitué autour de la revue électronique Post-autistic economics Review11, mais aussi de revues plus traditionnelles comme le Journal of Economic Methodology12 ou le Journal Of Institutional Economics.
Du bon et du mauvais usage de la notion de rigueur méthodologique.
Face à ces démarches convergentes, les défenseurs du libre-échange se drapent dans les plis de la rigueur et prétendent récuser tout point de vue autre que celui de l’économie (qui dans leur esprit ne saurait être que l’économie standard). C’est ici que se dévoile une première imposture. En effet, pour que l’on puisse prétendre de manière dite « rigoureuse » au sens méthodologique de ce terme exclure les autres disciplines du débat sur le régime de commerce (protectionnisme ou libre-échange), il faudrait en réalité simultanément satisfaire deux conditions : - (a) Prouver que l’économie est capable de montrer qu’en tout lieu et à tout instant, le libre-échange est toujours supérieur au protectionnisme. C’est cela que l’on appelle un résultat « normatif » et c’est justement cela que l’économie est incapable de fournir. Il faudrait, pour ce faire, montrer que la concurrence est la seule forme possible de coordination. Seulement, s’il en était ainsi, il n’y aurait pas d’entreprises dans l’économie car une entreprise est une hiérarchie (un système de planification local) et non un marché…C’est tout le problème soulevé par Coase en 1937 avec la théorie des « coûts de transaction ».
- (b) Que la démonstration d’une supériorité du libre-échange sur le protectionnisme ne soit pas simplement celle de l’efficience économique mais soit extensible à l’ensemble du fait social qu’implique l’échange international. Ceci impliquerait en réalité que la première démonstration puisse donner lieu à l’équivalent d’un « optimum de Paréto » généralisé. Or, on sait depuis fort longtemps que l’optimum de Paréto, même dans sa forme restreinte n’a de sens que quand des conditions extrêmement particulières (et parfaitement irréalistes) sont réunies13. Faute d’un optimum de Paréto, on ne peut montrer que l’efficience économique soit aussi une efficience sociale, et il devient possible que des pertes d’efficience économique puissent améliorer la situation sociale.
Il faut enfin ajouter que même si les partisans du libre-échange pouvaient démontrer simultanément les conditions (a) et (b), ils ne seraient pas quittes de la critique interne, issue de l’économie elle-même et qui est l’objet de la troisième démarche.
Pour se situer au niveau de la rigueur scientifique, comme ils le prétendent, les économistes partisans du libre-échange devraient donc soit faire la double démonstration mentionnée soit accepter de discuter sur le fond avec les trois démarches qui ont été mentionnées. Reconnaître, ce qu’ils font du bout des lèvres ou de la plume car sinon ils se ridiculiseraient au sein de leur propre communauté scientifique, qu’il n’y a pas aujourd’hui d’arguments normatifs permettant de trancher entre libre-échange et protectionnisme et refuser d’ouvrir le débat avec des objections issues d’autres disciplines est contradictoire. C’est parce qu’ils sont dans cette contradiction qu’ils doivent discréditer leurs adversaires en les présentant comme des idéologues. Si leur revendication de rigueur était sincère, elle aurait conduit les partisans du libre-échange à reconnaître la légitimité des autres approches, même s’ils ont parfaitement le droit de discuter ou de chercher à récuser les conclusions que Todd, ElKaroui ou moi même en tirons.
La tentative permanente pour retirer toute légitimité à tout discours qui n’est pas le leur prouve que la revendication de la « rigueur scientifique » n’est pas sincère. Elle n’est qu’un paravent. Par contre, la volonté de nuire et de discréditer l’adversaire en lui prêtant des propos qui ne sont pas les siens est avérée. Ceci est patent quand on accuse les partisans du protectionnisme d’être, implicitement ou explicitement, des xénophobes pour ne pas dire des proto-fascistes. Les vieilles pratiques du discours stalinien ne sont pas mortes et derrière nos contradicteurs il y a plus d’un Vichinsky qui sommeille. II. Les propos des économistes partisans du libre-échange sont inquiétants quant à leur conception du débat démocratique.
Si les défenseurs du libre-échange sont les premiers à manquer aux impératifs de la rigueur méthodologique dont ils se réclament, ils sont aussi les vecteurs, conscients ou inconscients, d’un discours sur le partage entre expertise scientifique et débat démocratique dont les conséquences peuvent être des plus graves.
Quand on reprend les textes publiés dans la presse ou sur des sites internet, on retrouve une argumentation commune. Elle consiste à affirmer que les défenseurs du protectionnisme piétineraient le savoir « scientifique » au nom d’un primat du politique. Fontagné le dit sans ambages et attribue cela au « climat de l’époque »14. « La République n’a pas besoin de savants ». Cette imputation est odieuse. Elle témoigne surtout de l’ignorance de son auteur.
Méconnaissances des principes.
En réalité, il ne fait que démontrer sa méconnaissance des principes qui dictent la séparation entre ce qui relève d’un savoir spécialisé – et dès lors contestable uniquement au sein d’une discipline scientifique donnée – et ce qui relève de l’espace du débat démocratique. Cette méconnaissance est grave en soi pour tout scientifique. Elle devient particulièrement inquiétante et dangereuse pour un économiste dont la spécialité et les fonctions (Conseiller scientifique du CEPII) le conduisent à entrer en permanence en contact avec les décideurs politiques. Cette méconnaissance n’est pas neutre, et elle constitue une menace directe et immédiate sur le déroulement même du débat démocratique.
Il faut donc ici rappeler qu’une affirmation issue d’un savoir scientifique (économique, sociologique, ou médical) peut avoir trois statuts différents. - (i) On peut être en présence d’un résultat normatif total. L’affirmation se présente alors sous la forme de « si A, alors B en toute circonstance et dans tous les cas ». C’est ce qui caractérise un résultat normatif. On le dit total si le phénomène « A » peut expliquer à lui seul la totalité de « B ».
- (ii) Nous pouvons être en présence d’un résultat normatif partiel. Laconjecture est valable à nouveau en toute circonstance et dans tous les cas, mais « A » n’est plus capable d’expliquer la totalité de « B ». D’autres sources de jugement doivent être invoquées.
- (iii) Enfin, nous pouvons être en présence d’un résultat descriptif et non normatif. Il prend alors la forme de : « le phénomène A1 qui caractérise unecertaine situation et un certain contexte, entraîne alors B1 ». L’affirmation n’est donc vraie que dans un cas précis. Ainsi, le protectionnisme pourrait s’avérer très avantageux pour un pays à un moment donné, et nettement moins pour un autre, à une autre époque.
Pour pouvoir récuser un jugement politique sur le libre-échange, il faudrait montrer que ce dernier est justifié par un résultat normatif total. Nous serions alors quasiment en présence d’une loi de la nature. Cependant, même des défenseurs du libre-échange comme Morin reconnaissent que tel n’est pas le cas. Nous pourrions, cependant, être en présence d’un résultat normatif partiel. Admettons pour le moment que ce soit le cas. Cela signifierait que le libre-échange serait plus favorable que le protectionnisme du point de vue de l’allocation des facteurs économiques mais, comme un optimum de Paréto est impossible dans le monde réel, que cette allocation optimale des ressources économiques peut ne pas être un équilibre social. C’est ce que dit Emmanuel Todd, qui ne conteste pas le bénéfice du libre-échange pour certains, mais constate qu’il ne profite qu’à un petit nombre de Français. Quant à Hakim El Karoui, il montre que l’émergence de la Chine et des nouvelles puissances du Sud, si elle est une bonne nouvelle pour l’équilibre géopolitique du monde, implique aussi que l’on en tire les leçons dans l’organisation du commerce international. Il faut penser une nouvelle régulation de ce dernier incorporant un « écluse protectionniste » (qui n’est pas la « digue autarcique ») autour de l’Europe le temps de rétablir les équilibres.
Il y a dès lors deux jugements distincts à porter, l’un sur l’efficience et l’autre sur la justice. Ceci signifie que la question du libre-échange doit être abordée dans deux espaces distincts et que une discipline comme l’économie ne peut répondre à la question dans sa totalité. Dès lors, il devient légitime d’ouvrir le débat démocratique. En effet, si le libreéchange ne correspond pas à un optimum de Paréto, alors il est théoriquement concevable et matériellement possible qu’une solution moins efficiente du point de vue de l’allocation des facteurs économiques aboutissent à une meilleure efficience sociale. Il y a là un choix qui ne peut pas être tranché par une démarche scientifique, car il se fait dans des espaces de valeurs qui sont dissemblables et hétérogènes. Le choix dès lors ne peut être que politique.
Enfin, et telle est en réalité la situation, le jugement que l’économie peut porter sur le libre-échange n’est en réalité que descriptif (cas iii). Cela signifie que le libre-échange peut tout aussi bien être plus ou moins efficace que le protectionnisme. Le jugement quant à l’efficience implique un débat sur le contexte et il demande à être validé descriptivement (ce qui implique un débat sur les critères et la manière dont on comptabilise les gains et les coûts). Ce résultat laisse ouvert par ailleurs, comme dans le cas (ii), le débat sur la justice comme débat séparé de celui sur l’efficience.
Les contradictions internes de nos contradicteurs.
En prétendant que seuls des économistes sont habilités à prendre position dans le débat sur le protectionnisme, les économistes partisans du libre-échange se mettent dans une position qui est scientifiquement, politiquement et moralement intenable. D’un point de vue scientifique, ils devraient alors démontrer que l’économie, en tant que discipline scientifique, est capable de produire sur ce point un résultat normatif total. Or, certains d’entre eux sont assez honnêtes pour dire ce que tous les économistes savent : ceci est impossible. Seulement, à partir de là, on devrait s’attendre à une ouverture de l’espace de débat de leur part. Or, ils font exactement l’inverse et récusent le droit à tous ceux qui ne sont pas économistes d’avoir un droit légitime (du point de vue de la logique du débat) à prendre position. C’est le discours « Nous et les Khmers Rouges du protectionnisme » qu’ils tiennent depuis l’article calamiteux d’Artus, Cohen et Pisani-Ferry, et que l’on retrouve sous une forme extrêmement agressive chez Fontagné. Il y a là une attitude qui est politiquement intenable et condamnable. Pour qu’il y ait démocratie, il faut qu’il y ait des espaces démocratiques de débat, c’est-à-dire une structuration de l’espace qui permette de dire qui parle, et comment on vérifie la pertinence des points de vue opposés qui vont alors s’exprimer. Si on n’accepte le débat qu’à partir de la position « nous seuls détenons la possibilité d’avancer des arguments pertinents ; seule notre parole est légitime », alors par définition il n’y a plus de débat. Dans ce cas, on est renvoyé au problème précédent. Il faut pouvoir démontrer que l’on est en possession d’un résultat normatif total scientifiquement validé, ce qui n’est pas le cas. La position des partisans du libre-échange est ici clairement anti-démocratique.
Ce comportement cependant ne pose pas seulement problème du point de vue des règles de la démocratie. À partir du moment où l’on exige un monopole de la parole, se pose la question des implications matérielles de ce monopole. Or, et ceci est une des spécificités de la profession d’économiste, la science économique est tout autant une activité scientifique qu’une pratique économique à travers l’expertise. Nous avons ici un savoureux paradoxe. Les mêmes économistes qui chantent les louanges de la concurrence, se refusent à en accepter l’application dès qu’il s’agirait de débattre avec des sociologues, des démographes, des historiens et des géopoliticiens. Tel est le non-dit de la brutalité et du caractère épidermique de la réaction de certains économistes quand ils récusent à des chercheurs venant d’autres disciplines le droit à « parler » au sens d’une contribution légitime dans ce débat sur le protectionnisme. Ils doivent cependant savoir qu’une telle position aussi cyniquement immorale est socialement intenable. Quand Fontagné prétend se lamenter sur le climat de l’époque qui conduirait à la remise en cause des « résultats scientifiques » il ne se rend pas compte qu’il est lui-même à la fois la cause et le symptôme de la méfiance que le discours des économistes orthodoxes, de ces grands prêtres autoproclamés, suscite désormais dans la société. En fait, l’addition de la dimension anti-démocratique et de la dimension immorale des pratiques des économistes du courant dominant est la source première de la perte de crédibilité et de légitimité du discours des économistes dans la société française. Ils sont les pires ennemis de la science économique elle-même.
Le livre d’Emmanuel Todd L’illusion économique, paru en 1996, a concentré l’ire des économistes orthodoxes, parce qu’ils n’ont pas lu, ou pas voulu comprendre l’argumentation. Le terme d’illusion économique15 ne signifie pas que l’économie, en tant que pratique sociale, soit une illusion ni que l’économie, en tant que discipline scientifique et instrument d’analyse ne fournisse que des résultats illusoires. Todd rejoignait, à partir de son propre parcours scientifique, des conclusions que de nombreux économistes partagent et que j’ai exprimées pour ma part en 2000 et 2002. L’illusion est celle de croire que l’économie en tant que discipline scientifique soit en mesure de fournir de manière systématique des explications normatives totales sur l’économie en tant que pratique sociale. Dire cela ne signifie pas que l’économie – comme discipline scientifique – n’ait rien à dire, et qu’elle ne puisse contribuer à donner du sens à nos sociétés. Mais, le discours des économistes ne peut prétendre occuper la totalité du champ, y compris en ce qui concerne l’analyse des phénomènes économiques. Libre échange et démocratie
Si l’attitude des partisans du libre-échange témoigne d’une dérive anti-démocratique, la question de la position du libre-échange du point de vue des principes de la démocratie est un autre problème, qui cependant ne peut être éludé.
Le libre-échange n’organise pas seulement la concurrence entre des projets économiques individuels. Il organise aussi la concurrence entre des espaces politiques souverains. Ainsi, les électeurs d’un pays donné peuvent faire des choix en matière de protection sociale ou écologique. Si on est dans un libre-échange absolu, ces choix seront immédiatement contesté par l’écart des prix engendré par les conséquences de ces choix, si les voisins n’ont pas fait eux-mêmes les mêmes choix.
Que des choix politiques et sociaux soient contestables n’est pas un problème. C’est l’essence même de la démocratie. Mais, si la contestation de ces choix se fait hors de l’espace du politique dans lequel ils ont été formulés et validés, alors cette contestation remet en cause le principe même de la démocratie. Elle ne laisse plus que deux solutions, soit subordonner nos propres décisions à celles d’autres pays, et abandonner notre liberté, soit imposer nos décisions (et donc nos systèmes de valeurs et de culture politique) aux autres pays et nier leur liberté.
À cet argument, certains des partisans du libre-échange répondent en prétendant que l’émergence d’une réglementation économique internationale (par l’OMC par exemple) est une forme de démocratie tout aussi acceptable. La démocratie devient alors le respect des règles.
Mais, cette position est une contradiction dans ses propres termes. Si les économistes reconnaissent maintenant la nécessité de règles16, c’est parce qu’ils admettent que les limitations cognitives et informationnelles des individus rendent impossibles des contrats complets et parfaits. Dès lors, ces contrats sont contestables, et il faut des règles supérieures en droit aux contrats pour encadrer cette contestation. Hayek fut certainement l’économiste qui attira l’attention de ses confrères sur ce point de la manière la plus claire17. Cependant, si nous sommes incapables d’établir des contrats complets et parfaits, nous sommes aussi incapables d’établir des règles complètes et parfaites. Nous les acceptons parce que nous savons que nous pourrons les modifier. Autrement dit le respect des règles (la légalité) est subordonnée à la possibilité d’en établir de nouvelles ou de changer celles qui existent, soit la légitimité d’un corps politique souverain. La question de la souveraineté émerge alors comme un point central de la démocratie, car source de légitimité sans laquelle la légalité n’a pas de sens18. Or, les procédures des organisations internationales, parce qu’il n’existe pas de corps souverain mondial impliquent que seul le droit de coordination entre États souverain soit possible19. Dans ces conditions, la souveraineté des espaces nationaux l’emporte. On ne peut donc pas réduire la démocratie au respect des règles des organisations internationales, sauf à supposer que ces organisations produisent des règles complètes et parfaites. Et, si un tel miracle était possible, alors il serait encore plus possible d’établir des contrats complets et parfaits, et en ce cas nous n’aurions pas besoin des règles….
Il n’est donc pas possible de contourner le problème que le libre-échange peut constituer en matière de fonctionnement de la démocratie. Très clairement, ce problème est d’autant plus important que les cultures politiques et les modèles sociaux sont différents. L’abaissement des barrières douanières entre les pays du Traité de Rome était d’autant plus facile que les pays concernés avaient des niveaux de protection sociale et des cultures politiques en matière de droits sociaux et économiques fortement comparables. Mais, plus on étend la règle de libre-échange et plus on se heurte à des hétérogénéités de culture et de tradition politique qui sont fortes. Comme il n’est pas souhaitable d’uniformiser par la force, l’idée de protections permettant de gérer le moment historique d’une possible convergence, s’impose.
Le fondement de la démocratie étant que le peuple souverain est maître de son destin, on ne peut sauf à récuser le principe même de la démocratie refuser à la politique de s’inviter dans le débat. Ainsi, au-delà de la controverse sur les effets du libre-échange en matière de croissance économique et de coût social la question du « déficit démocratique » qu’induit spontanément le libre-échange doit être prise en compte à égalité avec les effets économiques.
Les arguments avancés pour l’instant par les partisans du libre-échange sont extrêmement dangereux socialement. Ils témoignent d’une volonté, consciente ou non, assumée ou non, de confisquer la parole et de s’ériger en seuls détenteurs de la parole socialement légitime. Ces arguments, directement ou par les présupposés implicites dont ils ont besoin, sont porteurs d’une idéologie anti-démocratique et ils constituent autant de justification à un rejet pur et simple de toute démarche de connaissance argumentée dans le cadre d’un débat démocratique. Ceci est particulièrement grave dans la mesure où les économistes ne sont pas des chercheurs qui restent dans leur tour d’ivoire. Ils influent, très directement, sur nombre de décisions prises par les pouvoirs politiques. À cet égard, il convient de rappeler ce que Joseph Stiglitz écrivait il y a quelques années : "La prise de décision (...) était fondée, semblait-il, sur un curieux mélange d'idéologie et de mauvaise économie, un dogme qui parfois dissimulait à peine des intérêts privés"20
Les arguments que nous ont présenté pour l’instant les défenseurs du libre-échange sont scientifiquement, politiquement et moralement indéfendables. Ils témoignent d’une réelle régression de l’esprit démocratique dans une communauté scientifique et sont un symptôme du glissement de l’expertise vers ce que j’ai qualifié il y a quelques années d’expertisme. Ce glissement cependant n’est possible qu’en raison de l’abandon des règles et pratiques de la controverse scientifique au sein même d’une partie de la communauté des économistes.
III. Les partisans du libre-échange et les règles de la pratique scientifique en économie.
L’un des arguments majeurs utilisés par les économistes partisans du libre-échange dans le débat actuel est qu’eux et eux seuls représenteraient le « pôle scientifique » dans la controverse. C’est en particulier l’argument utilisé dès que les résultats sont contestés au nom de l’absence de réalisme des modèles, théoriques ou descriptifs, qui sont utilisés. Ici encore, cette posture n’est pas neuve. On a vu qu’elle était la ligne de défense des économistes orthodoxes lors du débat sur l’enseignement de l’économie qui se déroula en France entre 2000 et 2002. Elle conduisit d’ailleurs à l’époque ces économistes orthodoxes à reprendre une théorie du complot tout-à-fait similaire à celle que les Artus, Cohen, Pisani- Ferry et autres Fontagné viennent d’employer. Ainsi, les économistes hétérodoxes jugeraient de la valeur d’un résultat ou d’une théorie : "non pas au travers de sa conformité à la réalité mais au travers de l'origine sociale ou des intentions politiques prêtées à ceux qui les énoncent21". En réalité l’économie comme discipline scientifique est en crise. Ceci est patent depuis environ une dizaine d’années, même si les causes de cette crise sont plus anciennes. Elle est en crise en premier lieu parce que le courant dominant, les tenants de l’orthodoxie, on rompu avec les principes les plus élémentaires de la pratique scientifique. Ils ont tout d’abord refusé d’ouvrir le débat sur les modes de vérification (la méthodologie), alors qu’il s’agit en réalité du coeur même de toute pratique scientifique. Nos chers collègues se réfugient (en parole) derrière l’oeuvre de Karl Popper. Or, l’approche de ce dernier se heurte à des obstacles logiques pressentis au début du XXème siècle par le logicien français Pierre Duhem22. Elle est loin d'être convaincante. Les critiques formulées à l’encontre d’une telle démarche furent nombreuses depuis les années quatre-vingts23. À tout le moins, nos braves à trois poils qui prétendent défendre la science en défendant le libre-échange auraient pu le savoir. Plus étrange encore, quand dans les modèles théoriques mobilisés (qu’il s’agisse de la Théorie de l’Equilibre Général ou de modèles d’équilibre partiel) il y a des conjectures réellement vérifiables au sens popperien du terme, comme celles sur les comportements individuels testées en psychologie expérimentale, nos défenseurs de la "scientificité" n'ont de cesse de refouler ou d'ignorer les résultats des vérifications24. La raison en est simple : toutes les hypothèses nécessaires à la représentation des comportements dans ces modèles, celles qui par exemple permettent de dire que c’est une absence de flexibilité dans le marché du travail et non le libre-échange qui est cause d’une montée du chômage, ont été invalidées25. La référence à une méthodologie comme celle de Karl Popper, aussi discutable soit-elle, implique cependant que l'on s'y tienne. Changer de méthodologie en fonction des résultats, abandonner l’idée de réfutabilité dès que l’on est mis en cause, oublier le principe des « fondements microéconomiques de la macroéconomie » dès qu’émerge une nouvelle microéconomie dont les résultats vous déplaisent, voilà qui fait désordre. Derrière le discours de la méthode voici le boniment du joueur de bonneteau ; derrière la scientificité se profile le scientisme. La question est d'autant plus importante que derrière l'identification des critères de vérification gît un débat fondamental: l'économie relève-t-elle des sciences de la nature, au sens de l'existence de lois indépendantes des acteurs, ou relève-t-elle des sciences sociales? Le choix de cette dernière approche, point commun à l'auteur et à nombre d'économistes hétérodoxes, fonde le parti prix du "réalisme méthodologique" que l'on a défendu en plusieurs occasions26. Nos contradicteurs vont alors se réfugier derrière la technicité de leurs instruments. Celle-ci est bien réelle, mais ne prouve rien en soi-même. A la suite de Roger Guesnerie ils vont proclamer que les mathématiques sont une langue neutre et la modélisation "un espace de laïcité intellectuelle"27. Rien n’est plus faux. D'abord, parce qu'aucune langue n'est « neutre ». Il n'est pas, on le sait, de traduction parfaite. Ensuite parce qu'en réalité ils ne devraient pas invoquer les mathématiques en général, mais les mathématiques appliquées, qu’ils utilisent et qui sont des fragments simplifiés. Ce n’est pas pour rien si la plupart des modèles canoniques sont fondés sur des relations linéaires. Or, la linéarité est en réalité une négation de la complexité du monde réel. Elle se construit en économie par une addition d'hypothèses ad-hoc qui toutes vont dans le sens de l'irréalisme28. Ensuite, que dire devant des modèles qui reposent sur une seule forme du comportement humain, la maximisation. La rationalité maximisatrice, le fait est aujourd'hui largement démontré, n'est qu'un des comportements possibles et certainement ni le plus commun ni le plus spontané. Loin d'être l'expression d'un agnosticisme, la pratique actuelle de la modélisation mathématique relève d'un parti-pris idéologique: la maximisation est la seule forme de rationalité29. En réalité l'économie ne cherche pas dans les mathématiques un quelconque langage. L'usage systématique des mathématiques en économie repose sur la prétention, ouverte et affirmée depuis Walras et Fisher par le courant orthodoxe, d'assimiler l'économie à une science de la nature, et tout particulièrement à la physique, avec se profilant derrière la vieille idée leibnizienne que « le langage de la nature est un langage mathématique ». Comme Philippe Mirowski l’a démontré brillamment non seulement cette assimilation est fausse et mais elle repose sur une ignorance de ce qu’est la physique moderne. La physique qui sert ici de référence aux économistes orthodoxes est une vulgaire « énergétique » du début du XIXème siècle. En fait cette assimilation a eu pour effet d’induire une régression intellectuelle et scientifique en économie dont, hélas, nous ne sommes pas encore sortis30. Au-delà, les économistes orthodoxes n’ont pas mesuré ce qu’impliquait un tel projet. En effet, pour réussir une telle assimilation, encore faudrait-il prouver que les actions humaines sont assimilables à des phénomènes naturels. Tel est bien d’ailleurs l’objectif de nos contradicteurs, les Fontagné et consorts : pour pouvoir se présenter comme détenteurs d’un savoir scientifique « total » les mettant au-delà de toute contestation politique ou des autres sciences sociales. Seulement, les économistes orthodoxes n'ont jamais pu, en deux siècles, fournir la démonstration de ce que les actions humaines dans le domaine de l’économie (ou d’ailleurs dans n’importe quel domaine) relèveraient de phénomènes naturels et non de phénomènes sociaux. Cet échec n’est pas sans quelques bonnes raisons.
En fait, pour pouvoir les suivre il faudrait démontrer que les déterminants des comportements humains constituent l’équivalent d’un « point fixe », permettant de généraliser un raisonnement hors de toute référence à un contexte ou à d’autres critères de jugement. Le problème est ancien et l’on en connaît la réponse apportée par l’économie néo-classique depuis plus d’un siècle. Il faut, pour arriver à cet objectif de « naturalisation » ou de « désocialisation » de l’économie déterminer l’existence d’une fonction d'utilité. Comme le montre un des pères de la formulation moderne de la théorie néo-classique, Gérard Debreu31, il faut alors supposer que les préférences des acteurs humains vérifient les axiomes suivants : - (a) Les préférences individuelles vérifient, en dehors de tout contexte, un préordre complet des choix possibles, ce qui implique la transitivité (si je préfère x à y et y à z alors je préfère x à z) et la réflexivité. L'agent peut donc classer les différents éléments entre lesquels il doit choisir.
- (b) Les préférences sont continues (soit x>y>z, il existe alors un mélange des possibilités x et z qui soit indifférent par rapport à y).
- (c)Ces préférences sont caractérisées par l'axiome de non-saturation (si la consommation d'une quantité X1 de x engendre une utilité u1, alors si X2 > X1, l'utilité u2 >u1).
Ceci n’est d’ailleurs pas suffisant.Il faut ajouter l’hypothèse classique de convexité de la fonction d’utilité, qui généralise l'hypothèse des rendements décroissants importée par Ricardo à partir de la production agricole pour sa démonstration de la théorie de la rente. Cette hypothèse est techniquement cruciale car elle justifie l’utilisation des courbes d'indifférence, forme traditionnelle de représentation des préférences, qui sont convexes32. Nous ne sommes pas encore au bout de nos peines, car, ainsi définies, la notion d’utilité n’a pas d’usage possible pour analyser des processus. Pour passer de l'utilité à la notion d'utilité espérée subjective, notion issue de Bernoulli et de ses travaux du XVIIIe siècle sur les loteries dans un univers probabiliste33, il faut, à la suite des travaux de von Neumann et Morgenstern34, supposer l'axiome d'indépendance des préférences. Les préférences sont dites indépendantes si, soient les possibilités x, y et z telles que x >y, une combinaison de x et z sera préférée à la même combinaison de y et z. On ajoute souvent que les préférences sont monotones dans le temps (la qualité d'une période additionnelle détermine si l'expérience la plus longue est plus ou moins utile que la plus courte). Cette monotonie doit être combinée à une intégration temporelle (l'utilité que l'on tire d'une expérience correspond à l'ensemble des utilités de chaque moment de cette expérience). Les hypothèses de monotonie et d'intégration temporelle jouent un rôle si on cherche à étendre la théorie standard en y incluant le temps, mais ne sont pas mobilisées dans sa forme originelle qui est a-temporelle. Pourtant, si on veut pouvoir passer d'une suite observations, ou de choix, à une généralisation, l'intégration temporelle et la monotonie temporelle sont nécessaires. On connaît donc très précisément les fondements théoriques nécessaires à la prétention des économistes orthodoxes de construire la discipline sur le modèle d’une science de la nature, et la mettre ainsi au-delà de toute contestation de la part des autres sciences sociales. Le projet visant à « dépolitiser » l’économie a un coût méthodologique. Il s’agit de formuler ici des axiomes, dont la simple lecture montre à l’évidence qu’ils ne constituent pas une tentative d’abstraction à la partir de la réalité, mais la construction d’un système ad-hoc déterminé par le résultat auquel on veut aboutir. Les conclusions sont en réalité contenues dans ces « axiomes ». Ce n’est pas tout. Ce que l’on a appelé des « axiomes » constituent en réalité des hypothèses testables. Les travaux de Daniel Kahneman, récemment couronnés par le Prix Nobel, ainsi que ceux d’Amos Tversky (décédé en 1996) de Paul Slovic et de Sarah Lichtenstein ont justement visé à tester ces hypothèses. Plusieurs équipes de chercheurs ont ainsi construit des procédures de test, avec des protocoles précis, qui permettent désormais à tout scientifique de répéter ces expériences. Ces test ont montré qu’aucune des hypothèses que l’on vient de citer n’était vérifiée35. Nous ne retrouvons en effet ni la transitivité, ni la réflexivité, ni l’indépendance ou la monotonie temporelle. Les préférences individuelles sont en réalité déterminées à la fois par les contextes et le mode de présentation des choix (le framing effect), et par les inégalités en dotation de richesse ou de moyens des acteurs (le endowment effect)36. Ces recherches, sont aujourd’hui de plus en plus largement acceptées par la communauté scientifique. Elles détruisent complètement la possibilité de construire l’économie comme une science de la nature. Elles invalident radicalement les bases théoriques et comportementales des modèles, qu’il s’agissent de modèles purement abstraits ou de simulations, utilisés par nos contradicteurs. Si les tenants de l’économie orthodoxe avaient été des scientifiques au plein sens du terme ils auraient du intégrer ces résultats, ou indiquer comment les réfuter. Quand on proclame son attachement à la théorie de la réfutabilité de Popper, on se doit de réagir quand on voit ses propres hypothèses réfutées. Mais, au lieu d’agir ainsi, ils se sont bouchés les yeux et les oreilles et ils ont continué comme si de rien n’était. C’est leur droit ; mais alors qu’ils cessent de se prétendre des scientifiques. Nos contradicteurs sont les derniers à pouvoir prétendre parler au nom d’un discours scientifique, dont ils ont en permanence et avec une constance qui aurait mérité un autre objet et une meilleure cause, trahi les principes et violé les règles les plus élémentaires. En un sens, Lionel Fontagné n’a donc pas entièrement tort quand il écrit que l’époque serait propice à la remise en cause du travail scientifique. Un certain discours économique a rompu avec les principes de la méthode scientifique, et a servi de couverture à des choix avant tout politiques. C’est la constante répétition de points de vue qui sont avant tout des pétitions de principes idéologiques mais présentés comme des « vérités » scientifiques qui a engendré la méfiance aujourd’hui justifiée vis-à-vis des experts. Le pire ennemi de la science a toujours été le scientisme, tout comme le pire ennemi de l’expertise est l’expertisme. Le retour du politique est un moment nécessaire à la reconstruction du débat démocratique. Ce débat peut et doit être éclairé par des avis d’experts. Mais ces derniers doivent s’en tenir aux principes de la méthode scientifique et renoncer à monopoliser la parole par un usage terroriste de l’argument dit « scientifique ». S’ils ne le comprennent pas, ils se seront mis euxmêmes hors de l’espace de la démocratie. 1 P. Artus, E. Cohen et J. Pisani-Ferry , « l’air du protectionnisme électoral », in Le Monde, 5
décembre 2006.
2 P. Martin, « Le protectionnisme masque l’impuissance du politique » in Libération, 8 janvier 2007.
3 L. Fontagné, Le conformisme des protectionnistes, texte mis sur le site www.telos-eu.com le 11
janvier 2007.
4 J. Sapir, Les économistes contre la démocratie, Albin Michel, Paris, 2002.
5 Du point de vue de la théorie dominante bien sur….
6 Voir M. A. Clemens et J. G. Williamson, « A Tariff-trade Paradox ? Protection’s impact the world
around 1875-1997 », Harvard University, Cambridge, Mass., Août 2001.
7 Je renvoie ici à deux de mes livres publiés ces dernières années, et qui donnent l’essentiel des
arguments et retracent les débats au sein de la discipline. J. Sapir Les trous noirs de la science
économique, Albin Michel, Paris, 2000 et Quelle économie pour le XXIè siècle ?, Odile Jacob, Paris,
2005.
8 F. Hahn, "The next hundred years", in Economic Journal, vol. 101,n°1/1991, pp. 47-50.
9 Voir les textes dans : E. Fulbrook, (ed.) The crisis in economics, Routledge, Londres, 2003.
10 Voir, A. Eichner, "Why Economics is not yet a Science", in A. Eichner, (ed.), Why Economics is not
yet a Science, M.E. Sharpe, Armonk, NY., 1983, pp. 205-241. D. Hausman, The Inexact and Separate
Science of Economics, Cambridge University Press, Cambridge, 1992. D. Hausman, (ed.), The
Philosophy of Economics: an Anthology, Cambridge University Press, Cambridge, 1984. U. Mäki, B.
Gustafsson et C. Knudsen, (eds.), Rationality, Institutions & Economic Methodology, Routledge,
Londres-New York, 1993. S.C. Dow, "Mainstream Economic Methodology", in Cambridge Journal of
Economics, vol. 21, n°1/1997, pp. 73-93.
11 Voir le site : http://www.paecon.net/html
12 Revue dont le site est http://www.econmethodology.org/jem/index.html et qui a succédée en 1994 à
Methodus, publié de décembre 1989 à juin 1993, et dont les archives peuvent être consultées sur :
http://www.econmethodology.org/methodus/index.html
13 Je renvoie ici le lecteur à la discussion menée dans Les trous noirs de la Science Économique,
op.cit., pp. 60-65.
14 L. Fontagné, Le conformisme des protectionnistes, op .cit.
15 Pour ma part le terme économiciste me semblerait plus adapté.
16 Ceci n’a pas toujours été le cas. Le modèle néo-classique originel (Walras) ou modernisé (Arrow-
Debreu-Hahn) suppose que la coordination se fasse purement sur la base de décisions individuelles
sans référence aucune à des instruments collectifs comme les règles. Il a fallu la prise en compte de
l’incertitude et des asymétries d’information pour que la nécessité des règles émerge au sein du
modèle néo-classique.
17 F. von Hayek, The Constitution of Liberty, University of Chicago Press, Chicago, Mich., 1960.
18 J’ai discuté ces différentes notions dans J. Sapir, "L'ordre démocratique et les apories du
libéralisme", in Les Temps Modernes, n°610, septembre-novembre 2000, pp. 309-331, et dans Les
économistes contre la démocrtaie, op.cit..
19 Soit la règle de l’unanimité. Voir la très importante discussion menée par S. Goyard-Fabre, "Y-a-t-il
une crise de la souveraineté?", in Revue Internationale de Philosophie, Vol. 45, n°4/1991, pp. 459-
498.
20J.E. Stiglitz, La Grande désillusion, op.cit., p. 21.
21 Voir le "Contre-appel pour préserver la scientificité de l'économie" texte collectif publié in Le Monde, supplément économie, mardi 13 octobre 2000, p. III.
22 D.W. Hands, "Popper and Lakatos in economic Methodology", in U. Mäki, B. Gustafsson et C.
Knudsen, (edits.), Rationality, Institutions and Economic Methodology, Routledge, Londres et New-
York, 1993, pp. 61-75. Duhem est accessible dans une édition anglaise, P. Duhem, The Aim and
Structure of Physical Theory, traduit par P.P. Wiener, Princeton University Press, Princeton, NJ, 1954.
23 B. Caldwell, Beyond Positivism: Economic Methodology in the Twentieth Century, Allen & Unwin,
Londres, 1982. D.W. Hands, Testing, rationality and Progress: Essays on the Popperian Tradition in
Economic Methodology, Rowman and Littlefield, Latham, 1992. U. Mäki, "On the problem of
realisme in economics", in Ricerche Economiche, n°43, 1989, pp. 176-198.
24 Refoulement analysé dans D.M. Hausman, The inexact and separate science of economics,
Cambridge University Press, Cambridge et New York, 1992, chap. 13.
25 Je renvoie ici le lecteur aux trois premiers chapitres de mon ouvrage Quelle économie pour le XXIè
siècle ?, op.cit..
26 Voir J. Sapir, "Realism vs Axiomatics" in E. Fulbrook, (ed.) The crisis in economics, Routledge,
op.cit., pp. 58-61, ainsi que l’introduction dans ouvrage Quelle économie pour le XXIè siècle ?, op.cit..
27 R. Guesnerie, "La modélisation est un espace de laïcité intellectuelle", interview réalisé par
Christian Chavagneux in Alternatives Economiques, La science économique aujourd'hui, hors série
n°57, 3ème trimestre 2003, pp. 25-27.
28 Voir les critiques formulées dans H. Sonnenscheim, "Do Walras Identity and Continuity
Characterize the Class of Excess Demand Fonctions" in Journal of Economic Theory, vol. 6,
n°2/1973, pp. 345-354 et B. Guerrien, L'économie néo-classique, La Découverte, coll. Repères, Paris,
1989.
29 Ce que dénonçait H.A. Simon, "Rationality as Process and as Product of Thought", in American
Economic Review, vol. 68, n°2/1978, pp. 1-16.
30 Voir, P. Mirowski, Plus de chaleur que de lumière, Economica, Paris, 2001.
31 G. Debreu, Théorie de la Valeur, Dunod, Paris, 1959.
32 B. Guerrien, L'économie néo-classique, La Découverte, coll. Repères, Paris, 1989.
33 Cette théorie de l'Utilité Espérée est liée au "Paradoxe de Saint-Petersbourg", D. Bernoulli,
"Specimen Theoria Novae de Mensura Sortis" in Commentarii Academiae Scientarum Imperiales
Petrapolitane, 1738, vol. 5, pp. 175-192, Saint-Petersbourg.
34 J. von Neumann et O. Morgenstern, Theory of Games and Economic Behavior, Princeton University
Press, Princeton, NJ, 1947 (2ème édition).
35 Voir, D. Kahneman, "New Challenges to the Rationality Assumption" in K.J. Arrow, E.
Colombatto, M. Perlman et C. Schmidt (edits.), The Rational Foundations of Economic Behaviour, St.
Martin's Press, New York, 1996, pp. 203-219.
36 Il y a sur ce point une littérature très importante depuis la fin des années soixante. Je renvoie le
lecteur à la recension que j’en ai faite dans J. Sapir, Quelle économie pour le XXIè siècle ?, op.cit.,
chap. 1.