Overblog Tous les blogs Top blogs Politique Tous les blogs Politique
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

Les humeurs, les rumeurs, les coups de cœur, les coups de gueule, et puis les amitiés de la rue et de plus loin, de la journée, de l'air du temps...un peu de tout, un peu de rien, mais toujours à gauche.

Publicité

une crise stratégique 2

la suite...

Transversalité sans parti

13.  «Qu’est-ce en définitive la relation au politique ?», demandes-tu. Vaste question et vaste éventail de réponses, de Schmitt à Rancière. Tu en retiens deux: 1. «marcher sur deux pieds: le pied de la démocratie directe et celui de la démocratie représentative avec délégation de pouvoir continuellement contrôlée» ; nous venons d’en parler. 2. «assumer notre transversalité thématique qui, bien qu’elle soit difficile à mettre en œuvre est la seule garantie que nous en perdons pas de vue l’objectif central de construire un monde solidaire».

Nous touchons bien là au cœur du problème. En invoquant la transversalité nécessaire, il s’agit bien d’évoquer une spécificité de la politique. Elle ne se réduit pas un bouquet ou à une somme de griefs sociaux. Elle cherche à donner une réponse d’ensemble à la domination systémique impersonnelle du Capital. C’est en quoi elle s’oppose radicalement à toutes les rhétoriques post-modernes sur la politique en miettes, à leur rejet de la catégorie dialectique de totalité, à leur dissolution de l’histoire dans une somme d’instants discontinus. Debord avait bien compris qu’il n’y a pas de stratégie possible sans historicité. C’est pourquoi l’idéologie post-moderne est le degré zéro de la pensée stratégique, et par conséquent une forme de négation de la politique.

«Plus on sera transversal et cohérent, plus on sera politique», dis-tu. C’est vrai. Ce «on» désigne Attac puisque c’est à ses membres que le texte est destiné. Tu devances la question prévisible: «Faut-il alors s’occuper de tout ?». Réponse: «Non, mais il faut relier les thèmes que nous choisissons aux autres». La réponse me paraît boiteuse. Quel est le critère du choix entre les thèmes élus et les thèmes délaissés ? Et surtout, qui relie, en fonction de quelle vision d’ensemble, car il est difficile d’imaginer que ce travail de relieur soit purement technique, une besogne de passeur ou de truchement neutre. A récuser le rôle d’intellectuel collectif du parti, ne risque-t-on pas de confier aux experts (en reliure !) et autres «conseils scientifiques» un rôle.. ? — d’avant-garde éclairée et éclairante !

Et si le choix et la reliure impliquent une grille de lecture du réel et l’inscription dans un projet (celui d’un monde solidaire par exemple), alors en quoi Attac se distinguerait d’une organisation (ou d’un parti politique), si ce n’est provisoirement par le fait de ne pas participer à la lutte électorale ?

A propos des partis, il n’est sans doute pas superflus de rappeler que les staliniens et nous n’avons ni la même conception ni la même pratique. Et la conception dite «léniniste» renvoie davantage au «léninisme» canonisé par Zinoviev au Ve congrès de l’IC qu’à la tradition bolchevique (voir à se propos Marcel Liebman). Et le centralisme bureaucratique version Staline n’a pas grand chose à voir avec le centralisme démocratique, dans lequel centralisme et démocratie, loin d’être antinomique, se conditionnent réciproquement: une démocratie qui n’a pas pour enjeu la définition d’orientations et d’une pratique commune, n’est qu’un forum d’opinions ou un bavardage inconséquent.

Plus largement, tu parles bien de la nécessité de se «réapproprier le patrimoine culturel de l’histoire émancipatrice». Fort bien. Mais n’est-il pas tout aussi important de s’en réapproprier le patrimoine politique, programmatique, et stratégique, fût-ce pour le dépasser ? On recommence toujours par le milieu. Et la fonction d’un parti c’est aussi de porter cette mémoire des expériences, victoires et défaites passées, qui évite de repartir toujours de zéro. Peut-il exister un stratégie sans mémoire ? Les révolutionnaires, pas plus que les militaires, de devraient le penser. Vaste question.

Crise de vocation

14. Conscient de la difficulté, tu y réponds par une double négation: «Attac ne peut s’isoler avec l’ambition d’être le parti des sans-parti, le syndicat des sans-syndicat». Mais elle ne peut non plus de contenter d’être un mouvement unithématique – sur la dette ou les paradis fiscaux – car la mondialisation a une logique totalisante, et elle ne peut pas se contenter non plus d’être «un mouvement d’éducation populaire». Crise de vocation ? A laquelle tu réponds par la mission «de s’inscrire dans la continuité d’une histoire sociale et de prendre notre place parmi toutes les structures du mouvement social et citoyen, dont les syndicats».

Toute sa place, mais laquelle ? Cette place existe. Elle a été utile dans l’essor du mouvement alter. Elle l’est encore et doit pouvoir continuer comme association unitaire, composante de ce mouvement pluraliste, en assumant avec précaution son hybridité de mouvement socio-politique qui ne veut pas se transformer en parti sous peine de devoir définir sa propre stratégie dans un champ où il en existe déjà plusieurs (dont la plupart parties prenantes de la construction d’Attac). «La gageure, conclus-tu, est de politiser notre action sans être un parti», et de naviguer par conséquent entre deux écueils, celui d’un engagement partisan qui transformerait de fait Attac en nouveau parti, et celui d’un apolitisme qui serait «la maladie infantile de l’altermondialiste».

La voie est étroite, sans doute. Elle est en rapport avec les indéterminations du nouveau cycle de luttes et d’organisation qui commence à peine face aux ravages de la mondialisation libérale. Elle constitue probablement la seule perspective possible pour l’avenir d’Attac. Mais elle ne répond pas, au-delà, à la question de savoir si, indépendamment d’Attac, un «engagement partisan» est nécessaire, sur quel projet et sous quelle forme, ou si l’on devrait se satisfaire du paysage politique tel qu’il est, de la distribution maintenue des rôles entre mouvements sociaux et représentation politique, avec Attac en position délicate de go between.

Questions/réponses stratégiques ?

15. Venons-en à ton troisième et dernier axe de réflexion, celui concernant «les questions stratégiques à court et moyen terme». C’est ici que l’on attend un début de réponse à la quadruple faillite des «modèles stratégiques». On est assez déçu, car les pistes indiquées (personne ne demande une réponse achevée) ne vont guère au-delà de l’exigence d’une «régulation de la globalité du monde fondée sur la primauté des droits humains fondamentaux», autrement dit de la thématique du mouvement altermondialiste ou anti-libéral, dont tu viens toi-même de diagnostiquer l’impasse et la crise. Certes, tu déclines les têtes de chapitre de ce programme de régulation: la paix, la démocratie, la satisfaction des besoins essentiels, la préservation des biens communs.

La paix ? Bien sûr. Mais laquelle ? Comment s’opposer à la guerre globalisée et à l’état d’exception banalisé sans redéfinir un programme anti-impérialiste et anti-militariste (qui en saurait être confondu avec le pacifisme ou la non-violence) ? Faute de rentrer dans le vif politique de ces sujets, on a vu comment le pacifisme et la non-violence revendiqués en Italie par Rifundazion communista n’ont pas empêché ses députés de voter le principe et les crédits de l’expédition impériale en Afghanistan. De même, l’invocation de la Paix sans phrase ne dit pas grand chose de la politique concrète à défendre dans la crise du Darfour ou dans la tragédie du Proche-Orient.

La démocratie ? Bien sûr aussi. Mais laquelle, et jusqu’où ? Sommes nous bien d’accord, non seulement pour démocratiser les institutions par l’introduction de la proportionnelle, la rotation des mandats, la déprofessionnalisation des pouvoirs, mais aussi pour démanteler la logique présidentialiste de la Vè République, supprimer la présidence, le Sénat, la tutelle préfectorale sur les communes et les régions, et surtout pour que la démocratie politique s’élargisse à la démocratie sociale, dans et hors l’entreprise.

Satisfaire les besoins essentiels et préserver les biens communs ? Tout à fait d’accord. Mais alors, sommes-nous aussi d’accord pour en tirer les conséquences, et notamment celles d’un droit à l’existence «opposable» au droit de propriété.

Tu signales en effet fort justement le danger de dévoiement que peut comporter la priorité donnée sans autre précision aux droits fondamentaux, «celui de déplacer l’action du terrain politique au terrain moral». Et tu en donnes comme exemple éclairant la façon dont «le pacte Hulot a déplacé la prise de conscience écologique sur le terrain moral». En effet, et c’est la raison pour laquelle nous avons été l’un des rares courants à refuser de le signer par pur opportunisme électoral, tout en saluant l’opportunité de l’alerte médiatique auquel il contribuait. Comment prétendre changer l’orientation des politiques énergétiques ou rééquilibrer les rapports entre ville et campagne pour révolutionner la politique des transports, sans s’attaquer au lobby pétrolier, à l’industrie d’armement, à la spéculation foncière et immobilière ? Comment préserver les biens communs de l’humanité sans remettre en cause les multinationales et l’exploitation privée de l’eau, etc ? Bref, comment concevoir une écologie sociale en prétendant rester en lévitation œcuménique au dessus des antagonismes de classe et des oppositions entre gauche et droite ? Comme tu le dis fort bien, une démarche qui évite de s’attaquer aux véritables centres de pouvoir et de décision (et la propriété privée n’est pas le moindre) est vite réduite à des sermons moralisateurs (parfois nécessaires au demeurant) sur le civisme et la réforme des comportements en lieu et place de la transformation sociale.

Travailler moins pour vivre plus

16. Tu insistes aussi sur la nécessaire bataille idéologique contre la captation par les «néo-conservateurs» de la «valeur travail». Il est certain que le divorce qui s’est opéré au fil des années 70 et accentué pendant les années Mitterrand le divorce, entre ce que Boltansky et Chiapello appellent la «critique sociale» et la «critique artiste», a fait des dégâts idéologiques dont on mesure à peine la portée, et les balivernes de Rifkin ou Méda sur la «fin du travail» n’ont pas arrangé les choses.

En 68 et au début des années 70, ces deux critiques (celle de l’exploitation et celle de l’aliénation ou de la réification) étaient étroitement liées. Pas seulement en France, mais aussi en Italie. Leur divorce est le résultat du reflux social de la fin des années 70, et de la réécriture révisionniste, de commémoration en commémoration, de décennie en décennie, du sens de l’événement 68. La grève générale a peu a peu été refoulée derrière la simple modernisation des mœurs et du mode de vie, au prix d’un détournement d’héritage et l’auto-célébration générationnelle des promus du mitterrandisme. Bref, 68 comme épopée rétrospective des classes moyennes et des gagnants flamboyants des années Tapie.

Ton appel à renouer avec «les fondamentaux la critique du capitalisme sans endosser le stalinisme et en y intégrant la dimension écologique» est donc fort bien venu. A condition de ne pas se laisser piéger par le discours sur les valeurs qui remplaceraient (c’est très à la mode, à droite comme à gauche) les notions de projet ou de programme. En effet la dispute sur le fait de savoir si la valeur travail est de droite ou de gauche risque de ressusciter un fétichisme du travail (avec ses relents protestants) dont W. Benjamin a fort bien dit les ravages, qu’associé à une culture productiviste et à une mythologie progressiste, il avait pu faire dans le mouvement ouvrier, social-démocrate d’abord, stalinien ensuite. La bataille sur le droit à l’emploi et la réduction du temps de travail est en effet tout autre chose que la célébration de la libération par le travail, que la rhétorique sarkozyenne de l’effort récompensé (un salaire n’est pas «une récompense» mais un dû): il ne s’agit pas de travailler plus pour gagner plus, mais bien de travailler moins pour travailler tous et pour vivre plus.

Cercle vicieux

17. Tu essaie pour terminer de résumer pédagogiquement «les exigences fondamentales» susceptibles d’exprimer les droits fondamentaux. Ta réponse n’est pas à la hauteur de l’ambition stratégique annoncée. Tu dégages trois exigences prioritaires: 1. Des taxes globales pour protéger les biens communs ; 2. L’élaboration d’un plan écologique mondial ; 3. L’application immédiate de toutes les conventions de l’OIT. L’intention peut être louable. Mais la réalisation présuppose ce qui précisément n’existe pas: une gouvernance mondiale ayant force de loi.

Tout le problème politique concret consiste précisément à faire en sorte d’avancer dans cette direction à partir d’une situation où les souverainetés nationales sont bousculées par la mondialisation, affaiblies mais certainement pas abolies ; et où elles peuvent au contraire, dans certaines circonstances, représenter des leviers pour modifier les rapports de forces (comme l’illustre la situation au Vénézuela ou en Bolivie, avec la revendication de souveraineté énergétique et alimentaire ou la renégociation des investissements étrangers et de la dette, etc).

A situer l’action prioritaire au niveau des institutions internationales sans que les rapports de forces sociaux réels soient modifiés, on risque fort de se condamner à une action de lobbying dans les couloirs des sommets internationaux, comme le font déjà nombre de grandes ONG. La question est plutôt de penser une politique répondant à une échelle mobile des espaces politiques imbriqués, au niveau national, régional et mondial, articulant par exemple la dynamique vénézuélienne au projet bolivarien de l’ALBA (avec des initiatives concrètes en matière de politique énergétique continentale, de crédit bancaire, d’outils de communication, de coopérations universitaires, etc). Ou encore articulant, en Europe, les résistances autour d’acquis législatifs ou culturels nationaux (la protection sociale, le droit du travail, la laïcité) avec des propositions de critères de convergence sociaux, fiscaux et démocratiques européens. Faute d’une telle démarche, les exigences abstraitement justes resteraient suspendues au ciel des bonnes intentions.

Quant aux moyens envisagés, ils semblent fort modestes pour faire face à la profonde crise d’orientation que souligne l’ensemble de ton texte. Refaire des forums continentaux et mondiaux une priorité ? Il faut essayer, d’autant plus qu’il n’ont certainement pas épuisé leur «force propulsive» à l’échelle de continents comme l’Asie ou l’Afrique, mais sans ignorer qu’ils seront eux aussi confrontés à un tournant. Comment tenir un forum social au Brésil sans confronter les expériences politiques vénézuélienne et brésilienne ? Et comment en tenir un en Europe sans tirer le bilan du gouvernement Prodi et sans se prononcer sur le traité simplifié européen ? Autrement dit, la politique s’invitera avec de plus en plus d’insistance dans les forums «sociaux», non par parasitage des organisations politiques, mais précisément du fait que le mouvement altermondialiste est en panne stratégique (il faudrait d’ailleurs mieux parler des mouvements que d’un mouvement qui serait un acteur au singulier) et lui-même gros de différentes options stratégiques divergentes voire opposées. Si l’on veut qu’il trouve un nouveau souffle, il faudra apprendre à discuter ces divergences au lieu de les refouler.

Les autres propositions restent du domaine de la généralité (développer les partenariats des comités locaux ou les lieux permettant de mettre en place des cadres unitaires de mobilisation). Il s’agit là des tâches propres à une organisation comme Attac. Il n’y a pas lieu dans cette contribution de les discuter. En revanche, l’éclairage qui leur est donné par une des dernières phrases de ton texte retient l’attention: «La période récente ayant montré que les partis n’étaient pas prêts à sacrifier leur organisation à l’unité des mouvements de contestation, n’avons nous pas une responsabilité de cet ordre dans le cadre du mouvement social et citoyen ?»

Etrange question. Pourquoi d’abord les partis devraient-ils «sacrifier» leur organisation à l’unité des mouvements ? Partis et mouvements seraient-ils incompatibles ? On devine derrière une telle formule la critique grinçante des boutiques et des appareils ? Mais il y a des boutiques de toutes sortes, des pme et de grandes firmes. Attac est aussi une boutique. Il existe même des individus – j’en ai connu un certain nombre, et la médiatisation en produit désormais en série - qui sont des boutiques à eux tout seuls, disons des boutiques familiales. Ici aussi, la critique moralisante risque d’étouffer la discussion politique.

Je pense, à l’opposé de ce qu’implique ta formule, que l’existence de partis défendant clairement leurs propositions est la condition de rapports sains avec les mouvements sociaux et de respect du pluralisme en leur sein. Sans cette dialectique ouverte entre partis et mouvements, qui font de la politique sous des formes et sur des registres différents, les mouvements deviennent le champ privilégié de manipulations et de manœuvres obscures.

De plus, les organisations politiques militantes rassemblées autour d’un programme, sont des espaces de démocratie, imparfaits certes, mais les mieux à même de résister aux puissances envahissantes de l’argent et à la cooptation médiatique de porte-paroles autoproclamés par-dessus la tête des militants.

Le réel problème, ce n’est pas la «forme parti», c’est la bureaucratisation de la société, et les partis, avec leur contradiction, peuvent être un outil pour lui résister. En clair, à travers ton appel au «sacrifice» des partis, veux-tu dire que pour toi des partis, si radicaux soient-ils, n’ont plus aucune fonction, et devraient reconnaître en conséquence leur vacuité et leur obsolescence ?

En fait, et c’est probablement le cœur du débat entre nous, tu diagnostiques lucidement une crise stratégique, mais, en dissociant les réponses à cette crise de la médiation organisationnelle permettant de définir et de mettre en pratique une stratégie, tu ne peux que rechuter dans les vieilles ornières. Alors que tu situes les défis et les enjeux à leur juste niveau, la réponse consistant à mettre fin à «l’enchantement» du capitalisme néo-libéral par «l’éducation populaire» ne sort pas du «moment utopique» qu’elle prétendait pourtant dépasser.

(18 juillet 2007)

Publicité
Retour à l'accueil
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article