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L’auteur de la plus grande fraude de l’histoire avait-il un compte chez Euroclear, la discrète chambre de compensation internationale basée à Bruxelles? Ce serait de bonne guerre pour un courtier de l’envergure de Bernard Madoff, l’homme aux 50 milliards évaporés dans une chaîne de Ponzi infernale qui vient de faire sa première victime mortelle. La multinationale établie boulevard du Roi Albert II à Bruxelles est en effet spécialisée – tout comme son unique rivale internationale, la luxembourgeoise Clearstream – dans le règlement/livraison de titres. En clair, elle sert d’intermédiaire entre un vendeur et un acheteur, et avalise officiellement – «dénoue» en jargon – les transactions effectuées entre adhérents au système.
Stéphanie Heng, chargée de communication chez Euroclear, est formelle sur ce point: «Madoff – que ce soit M. Madoff ou les sociétés à ce nom – n'était et n'est pas actif dans les entités du groupe Euroclear, et n'avait et n'a pas de compte en Euroclear Bank», nous écrit-elle. Médiattitudes n’aurait aucune raison d’en douter s’il n’était tombé par hasard sur un document intriguant, et vis-à-vis duquel Euroclear a réagi de façon étonnante.
Madoff dans un mystérieux listing d’Euroclear
Nous avons en effet trouvé la trace, sur le site Internet d’Euroclear, d’un listing de 464 institutions financières, toutes basées au Royaume-Uni et parmi lesquelles figure la Madoff Securities International Limited sous l’identifiant (participant ID) 471. Les avoirs de cette très discrète société de courtage basée à Londres et présidée par Bernard Madoff jusqu’à sa chute ont été gelés le 18 décembre (tout comme ceux des autres sociétés de Madoff), car les enquêteurs étasuniens pensent qu’elle a été utilisée par l’escroc pour perpétrer sa fraude massive.
Le listing en question, qui reprend le code identifiant, le nom, l’adresse et le numéro de téléphone de chaque institution recensée, est un fichier tableur Excel qui n’est plus accessible en ligne. Il a été délibérément retiré par Euroclear de son serveur à une date indéterminée, antérieure au 23 décembre. On pouvait cependant encore y accéder ce mercredi 24 décembre en tout début de matinée (vers 8h00), au format HTML via la mémoire cache de Google.
Google sollicité pour effacer les traces?
On «pouvait», car depuis environ 10h30 ce mercredi, ce n’est plus le cas. De deux choses l’une: soit le cache de Google a, comme par hasard, «expiré» ce mercredi matin; soit Euroclear, alertée la veille par nos demandes d’explications, a exigé de Google qu’il efface le cache relatif à ce document. La seconde option semble être la plus probable étant donné le précédent d’Euroclear qui avait déjà retiré le fichier Excel source de son serveur, et la volonté clairement affichée par la chambre de compensation de «zapper» allègrement toute question relative à ce listing.
Interrogée mardi 23 décembre en matinée sur la nature exacte du fichier, la porte-parole d’Euroclear a soigneusement évité de nous répondre, malgré son engagement à le faire «début d’après-midi». En dépit de cinq tentatives téléphoniques de la joindre et deux messages laissés sur sa boîte vocale, nos questions sont restées lettre morte. Motif invoqué en extrême fin de journée dans un email laconique nous annonçant par ailleurs son départ en congés: «Notre politique ne nous permet pas de manière générale de communiquer sur nos clients (nous ne communiquons ni leurs noms, ni ne communiquons sur leurs activités).»
Ce listing, que Médiattitudes publie sous sa forme brute (cache de Google) et au format PDF, reprend-il la liste des clients d’Euroclear au Royaume-Uni? Ou s’agit-il d’un listing interne d’institutions qui ne sont pas clientes chez Euroclear mais utilisent néanmoins son réseau? Pourquoi ce listing a-t-il été précipitamment retiré du site Internet d’Euroclear? Et pourquoi Euroclear cherche-t-elle à occulter ses liens éventuels avec la Madoff Securities International Limited – fussent-ils ténus – en esquivant les questions qui lui sont posées? Autant d’interrogations qui risquent bien de ne pas trouver de réponses tant que la chambre de compensation se murera dans son mutisme. Ou que des enquêteurs aillent mettre le nez dans les archives des chambres de compensation...
Des comptes également présents chez Clearstream
Plusieurs indices laissent penser que ce listing recense des comptes de contreparties membres du réseau Euroclear, c’est-à-dire des comptes non ouverts chez Euroclear mais qui empruntent les «autoroutes internationales de la finance» proposées par Euroclear. Ces comptes, tous britanniques, auraient été ouverts à la London Clearing House aujourd’hui devenue LCH.Clearnet, une chambre de compensation franco-britannique dont Euroclear est le principal actionnaire. La Barclays Bank Trust Company Limited, par exemple, est présente dans le listing sous le numéro d’identifiant 89501. Cette même société se retrouve dans un listing de comptes adhérents à Clearstream en 2001 sous l’intitulé «BARCLAYS BANK TRUST CO LTD (89501)», affublé du numéro de compte G1041, propre à Clearstream. Autre exemple: le fonds de pension Beatties (Wolverhampton) Pensions Limited enregistré dans le listing d’Euroclear sous le numéro d’identifiant 76205 se retrouve dans ce même listing Clearstream sous le simple nom «Beatties», numéro de compte H0999, référence 76205 dans la colonne «Sheet Account Number». Et il y a des dizaines d’exemples comme ceux-là.
Il est donc raisonnable de penser que Bernard Madoff, via le compte 471 de la Madoff Securities International Limited, a été «actif dans les entités du groupe Euroclear». Ce qui en soi n’est pas un délit et semble tomber sous le sens vu les activités du personnage. Pourquoi Euroclear ne clarifie-t-elle pas les choses une fois pour toutes?