Les humeurs, les rumeurs, les coups de cœur, les coups de gueule, et puis les amitiés de la rue et de plus loin, de la journée, de l'air du temps...un peu de tout, un peu de rien, mais toujours à gauche.

ATELIER DE CRÉATION RADIOPHONIQUE
DE LA MAISON DES JEUNES ET DE LA CULTURE
DE PAMIERS
sous la direction de Ricardo Montserrat
LA PLACE DES VICTIMES
COAUTEURS :
- Carmen
- Gwladys
- Josette
- Lucienne
- Maria do Ceu
- Leïla
- Michèle
- Thibault
Avertissement
C’est un ouvrage de fiction. Toute ressemblance avec des personnes, des faits, des événements... ne serait que pure coïncidence.
I
AU PARADIS
Je suis née en plein cœur de l’hiver le plus enneigé du siècle, à Andorre.
Andorre, c’est les montagnes, le reste, les boutiques, les touristes, pour moi, n’a jamais existé.
Une accoucheuse du village m’a fait naître, une cliente de la boulangerie familiale. Elle a passé la nuit au chevet de maman, Clotilde Galvan, née Cazaban.
La veille au soir, Clotilde avait perdu les eaux, l’accouchement se présentait mal. Ma mère hurlait tellement que les gens du village crurent que papa l’égorgeait.
— Allez pousse, Clotilde, pousse, cria la voisine en appuyant sur son ventre. Ça vient. Ça vient.
— Non, non, je ne peux pas… Jamais… Jamais… Ça fait trop mal.
— C'est une fille !
— Je ne veux pas la voir. Je ne veux pas l'entendre. Je n'en veux pas, moi ! Elle m’a déchiré le ventre. Dieu m’a punie.
— Comment allez-vous l’appeler ?
— Alice, comme sa grand-mère, c’est la même graine du diable ! La même !
Quand elle a voulu me mettre dans ses bras, maman a refusé de me regarder. Elle m’a alors posée dans les bras de papa qui est tombé amoureux de moi au premier regard.
Au matin, il était tombé près d’un mètre de neige.
Est-ce la raison pour laquelle j’aime tellement la neige ? Est-ce la raison pour laquelle j’ai souffert de quitter ce cocon qui m’avait entourée de douceur dès mon premier jour ?
De la neige, j’aime la couleur, le blanc immaculé, lumineux, intense. J’en aime aussi le contact quand elle vole en flocons légers, serrés, vaporeux alors que je suis emmitouflée dans un vêtement chaud et chaussée d’après-skis.
Ma mère nous appelle.
Les hivers enneigés m’ont laissé des souvenirs essentiels. La luge, le ski, je les pratiquais avant même de savoir marcher. Après sa tournée, quand il faisait soleil, papa m’asseyait entre ses jambes sur la luge, m’entourait de ses bras, resserrait mon écharpe, remontait ma capuche.
Je me raidissais, je me blottissais.
Je fermais les yeux. L’air frais brûlait mes joues. La neige crissait. C’était pour moi le bonheur infini. Le paradis. La luge est lancée à vive allure, je riais aux éclats.
Et, la luge continue sa course folle.
En fait d’étoiles, elle finit par atterrir dans une haie d’aubépines.
Je gémis, mais je retiens mes larmes.
Papa me prend précautionneusement dans ses bras et nous sort de notre mauvaise posture. L’anorak est déchiré et j’ai un genou écorché.
C’est comme ça qu’il appelait ma mère. Cloclo ! Clochette !
Dès que nous entrons dans la pièce, c’est notre fête.
Il éclate de rire.
Elle claqua la porte et nous l’entendîmes sangloter à genoux devant le crucifix du couloir.
Papa me prit par la main, me soigna et, sans un mot recousit prestement l’anorak déchiré.
*****
Je devais avoir sept ans. Tom était à l’hôpital avec maman. Moi, j’étais restée avec papa à la boulangerie. Il m’avait installée pour la nuit dans le fournil, sur un matelas posé sur les sacs de farine. Je faisais semblant de dormir. Dans la pénombre du fournil mal éclairé par une lampe recouverte de poussière blanche, il était plus grand, plus musclé. Son calot touchait presque le plafond. Chaque fois qu’il se retournait après avoir enfourné la pelle chargée de pains dans l’ouverture du four à bois, ses cheveux collaient à son front mouillé, les poils de sa poitrine s’échappaient de son marcel trempé de sueur.
Il chantait en façonnant la pâte.
Ti amo !
Il n’arrêtait pas. Il pirouettait dans les parfums du pain qui dorait, du pain qui chantait lui aussi. Il n’arrêtait pas. Je l’avais regardé travailler toute la nuit et, quand le four plein il en eut fermé la lourde porte, je ne vis plus que son ombre immense. Il s’épongea le visage, le buste, s’approcha de moi en enfilant sa veste blanche.
— Alys ? Tu dors ?
Je secoue la tête.
— J’ai vu tes yeux briller à la lumière des flammes quand j’ai ouvert le four. Je me suis dit : Tiens, ma petite Alys en pain d’épices est cuite. Il va falloir que je la retire du four bien chaud du sommeil, avant qu’elle ne soit brûlée.
— Papa, raconte-moi l’histoire de Turlututu.
— Je te l’ai racontée dix fois.
— Et bien, ça fera onze fois.
— Fais-moi une petite place.
Il s’allonge à même les sacs de jute, gonflés de farine, remonte mon col, pose un bisou sur mon nez et mon front, m’enlace et...
— Il était une fois une reine Tristounette et un roi Guilleret qui s’étaient enfuis dans la montagne parce la reine attendait un enfant et de méchants sorciers avaient annoncé qu’ils lui voleraient l’enfant à peine il serait né. Quand la reine mit au monde une belle princesse Malice et un petit prince Tom Pouce, le roi Guilleret était si heureux et si fier qu’il voulut donner une fête pour le petit pays qui l’avait accueilli le dimanche suivant, c’est à dire le surlendemain. Le boulanger du roi qui s’appelait Turlututu n’avait qu’un jour et une nuit pour faire un pain digne de l’événement. Regardant par la fenêtre le soleil se lever et se coucher sur ses montagnes, il eut l’idée de donner le jour, la forme du soleil à des petits pains. Selon l’heure où il pétrissait, il rajoutait à la pâte des nuages de crème chantilly, des grêlons de sucre ou des flocons de vanille, des rayons de miel, de la poussière de chocolat, des parfums d’abricot ou d’orange : Ce serait les petits pains du petit Prince qui était aussi blond que la princesse était brune. Et pour la Princesse, la nuit, comme par la fenêtre, il voyait la lune décroître, il donna à son pain la forme d’un croissant. Il piqueta les croissants d’étoiles d’anis, les fourra de météorites au goût de noisette et de noix.
Le roi en goûta un, au petit déjeuner royal : Fameux, les croissants de lune de Turlututu ! Qu’on en apporte à l’instant à tous mes sujets, avec un bon chocolat chaud et crémeux ! Et longue vie à la princesse !» Puis il goûta les miches en forme de soleil et ...
— Toi aussi, papa, tu pourrais faire des croissants de lune pour les princesses et des petits soleils pour les princes !
— Tu l’auras ton croissant demain au réveil, et nous irons porter un peu de soleil à ta mère et ton frère qui doivent ne pas en avoir beaucoup tout en bas.
Cette nuit-là je rêvais d’un prince Charmant qui ressemblait à mon papa et de méchants sorciers qui lui jetaient un sort, transformaient son pain en cailloux. Les gens se cassaient les dents en les croquant et nous les jetaient dessus. Maman pleurait et mon frère lui attrapait tous les cailloux qu’il pouvait et les mangeait, les mangeait, jusqu’à se transformer en statue immense et silencieuse, comme un gros Bouddha.
— Bonjour. Je voudrais s'il vous plaît une baguette et deux croissants aux amandes.
— Dis bonjour, Alys, et regarde la cliente quand elle te parle ! Je te l'ai déjà dit cent fois !
Et remue-toi un peu ou sors d'ici ! Je ne sais pas pourquoi t’es toujours dans mes pattes.
Les flammes me montèrent au visage et je partis en pleurant.
C’était presque le printemps. Maman revenait du jardin avec un bouquet de camélias. Car, la première fleur qui s’épanouissait chez nous n’était point les jonquilles comme partout ailleurs, mais un camélia rouge vif adossé à la cabane aux lapins.
Dès qu’il fleurissait, maman ne cessait de le contempler. Elle scrutait attentivement la couleur des boutons à peine éclos. Ce rouge ardent, je dirais ce rouge passion la ramenait au moment précis de sa jeunesse où son cœur s’était mis à saigner, quand elle avait appris pourquoi la famille s’était installée en Andorre en 1945, pourquoi Alice sa grand-mère ne quittait jamais le laboratoire de la pâtisserie et pourquoi de dépression en dépression elle s’était donné la mort. Moi, je l’ai appris bien plus tard ce fatal secret, et je n’en ai conçu aucune honte, au contraire, j’ai ressenti de la fierté et même de l’admiration pour cette Alice morte d’amour. L’amour même quand il finit mal, est la plus belle chose qui puisse arriver à quiconque. Hélas, ma mère et sa famille étaient si soucieux des convenances et du qu'en-dira-t-on, que le moindre ragot à leur sujet à la sortie de la messe dominicale aurait fait autant de dégâts que si on avait trouvé de l’arsenic dans la farine ou de l’ergot de seigle. C’était son secret, si elle était blonde et avait les yeux délavés, c’est qu’elle était la petite-fille d’un salaud, si elle avait fui avec le premier mitron de la boulangerie, c’était à cause de lui, si elle avait espéré dans ce village perdu de l’Andorre, repartir à zéro, c’était à cause de lui. La honte avait délavé son regard tellement elle pleurait chaque matin, avant d’ouvrir la boutique, de flots de larmes. Ce n’était que lorsque le camélia éclosait qu’elle cessait de pleurer. Au fur et à mesure que le vert se maculait de rouge, elle se murait dans un silence ému, au point qu’elle en devenait sourde aux coups de sonnette qui retentissaient quand un client passait la porte.
— Oh, eh, il y a quelqu’un ?
— Oui, je suis là, Madame Servat. Je viens. Maman s’occupe du camélia.
Je servais madame Servat, guettant maman du coin de l’œil. Elle me faisait de la peine. Comment l’atteindre, la faire sourire, l’amener à nous écouter, à se réjouir de la beauté du monde qui nous entourait. Pourquoi était-elle ainsi chaque année à la sortie de l’hiver ?
— Qu’est-ce qu’il a, ce camélia, maman ? demandait Tom.
— Je l’ai rapporté d’en bas. Le jour où ta grand-mère est morte, il est devenu rouge sang.
D’aussi loin que remontaient mes souvenirs, à la Chandeleur, murmurant sous le regard immobile de maman, Tom et moi marchions à pas feutrés, de crainte de déclencher le déluge de larmes qui ne cesserait de l’année.
— Alys, appela-t-elle, sans perdre de vue le camélia, comme s’il risquait de disparaître si elle cessait de le regarder, amène le vase ! Dépêche-toi donc, gourde ! Ça presse ! Les pétales se détachent ! Les fleurs vont tomber ! Regarde, ça y est ! C’est de ta faute.
Maman était soudain dans l’impatience. Je courais chercher le précieux vase bleu au fond du buffet catalan.
— Enfin ! Tu en as mis du temps ! Tu seras toujours aussi peu dégourdie, ma pauvre enfant.
— Mais, maman !
— Il n’y a pas de mais... Tu sais quel jour on est ?
— Le 14 février, pourquoi ?
Je posais la question mais je savais qu’elle ne répondrait pas.
— Pourquoi ? Que tu es sotte ! Le camélia doit fleurir ma boutique !
Je faisais la bête.
— C’est pour faire plaisir à papa ?
— Décidément, ma pauvre Alys, ce n’est pas la peine d’être aussi intelligente ! Qu’est-ce que ton père vient faire là-dedans ? Qu’est-ce qu’il connaît aux fleurs, ton père ?
Je n’en saurais pas plus.
Maman allumait un bâtonnet d’encens. Il consumerait le chagrin qui la rongeait. La fumée odorante s’envolerait vers Dieu, et les cendres se disperseraient dans le vent. Le camélia se fanerait, et le flot de larmes qui la suffoquaient se tarirait.
La sonnette retentit. Un touriste allemand entra en criant. Il avait un horrible accent.
— Vite, je saigne, schnell ! Je peux passer mein main sous l’eau froide, bitte ?
En voyant le sang dégouliner des doigts de l’intrus, elle lâcha le vase bleu qui se fracassa sur le carrelage.
— Oh, maman, pensais-je, comme tu es godiche !
Mon frère se précipitait déjà pour l’aider et la consoler.
— Je vais dans la montagne, tu viens ?