Les humeurs, les rumeurs, les coups de cœur, les coups de gueule, et puis les amitiés de la rue et de plus loin, de la journée, de l'air du temps...un peu de tout, un peu de rien, mais toujours à gauche.

Je montais le sentier qui menait à la croix de Sainte-Sophie et m’y postais en l’attendant. Je délaçais mes chaussures, et massais mes pieds endoloris par la montée à travers les dernières plaques de neige translucide qui paraissaient faites de gros sel tellement elles étaient craquantes. Mes mains enlacées à la croix, le vent sifflant dans mes oreilles, je suivais du regard un aigle dont le majestueux envol lançait le premier signal de ma joie naissante.
Désormais, je pourrais courir les chemins avec Tom, mon grand frère. Nous dévalerions les pentes raides à la recherche des perce-neige. Ni Noël, ni Pâques, ni nos anniversaires n’avaient ce goût du bonheur. J’aimais courir pieds nus derrière Tom. Il inventait des jeux étranges que moi seul comprenait.
Maman, depuis la boulangerie, nous hélait.
— Mon Dieu, à quoi, jouez-vous encore ?
Mais, comme Tom était avec moi, elle n’osait pas nous rappeler. Il était si grand, si fort
Nous comptions les cailloux ramassés lors de nos pèlerinages solitaires à Sainte Sophie. Ils étaient pailletés d’éclats dorés.
— Tom, tu as versé tes yeux sur eux, tes yeux dorés comme ton cœur.
J’adorais mon géant de frère. Je l’aimais au point de retrouver des éclats de sa personne dans toute la montagne et des éclats de la montagne dans toute sa personne.
La paille de ses cheveux me rappelait l’herbe jaunie par la neige, quand elle se dégage du manteau hivernal. Ses yeux étaient des pierres, l’aigle avait sa sagacité, il battait l’ours à la course. Son extraordinaire agilité et la fulgurance de ses gestes m’étonnaient.
— Tom ! Tom !
— J’arrive ! J’arrive ! Attends-moi !
C’était pour moi les plus doux des mots d’amour !
ET PATATRAS ! Un jour, nous fûmes expulsés du paradis.
Papa faisait du bon pain, du très bon pain. La boulangerie était bourrée le dimanche matin mais on sentait bien que le cœur n’y était plus. Certains clients ne venaient plus. Ils allaient chez le boulanger qui venait de s’installer dans le village d’à côté.
Papa revenait le soir de ses tournées, quand ce n’était pas au milieu de la nuit, juste à temps pour préparer les fournées du lendemain, dans un état d’énervement ou d’euphorie étrange, les poches pleines de billets.
Les clients de maman jasaient.
— Votre mari, tout compte fait, c’est le plus gros trafiquant de farine de la principauté.
Ma mère ne comprit pas tout de suite la plaisanterie.
— On se demande pourquoi il va chercher de la neige en Espagne quand elle tombe gratos du ciel
— Le sucre, sur les brioches, c’est vraiment du sucre.
— C’est moi qui fais la pâtisserie, répondit-elle, offusquée
— Oui mais le sucre glace ? Il vient d’où ?
— Faudrait demander à mon mari...
— Ah, si c’est votre mari qui le fait venir, c’est du bon.
L’éclat de rire général la mortifia. Elle fouina dans les affaires de papa, fouilla en son absence le fournil de fond en comble mais ne trouva rien qui pût l’accuser de quoi que ce soit. Cela accrut ses doutes. Pourquoi prenait-il autant de précautions ? Il n’y avait pas un message dans son téléphone, pas un papier sur son bureau, pas un carnet.
— Bonjour madame Dupré, qu'est-ce que je vous sers ?
— Je ne veux rien. Je ne viendrais plus, madame Clotilde. A cause des bruits.
— Quels bruits ? Le pétrin, la nuit ?
— Votre mari…
— Mon mari fait des bruits ?
— Il boit si c'est cela que vous voulez insinuer !
— Pire, madame Clotilde, bien pire…
— Il joue. Je le sais. Il adore jouer. Il est très joueur !
— Pire !
— Il me trompe ?
— Doux Jésus, non ! C'est pas pour vous fâcher ! Pourtant, il est bon votre pain. Mais l'affaire sent mauvais !
— Jésus-Marie, Jésus-Marie ! Ne m’en dites pas plus !
Et ma mère d'avaler ses pleurs.
Maman en devint parano. Elle me posa un millier de questions : le mercredi, et pendant les vacances, papa me demandait de faire la tournée avec lui, vérifia les comptes, appela le comptable. Elle n’en dormait plus.
Papa faisait semblant de rien. Sans doute avait-il ses propres problèmes, car, en dehors des tournées, il ne sortait du fournil que pour partir en tournée.
La clientèle déserte la boulangerie.
— Ah te voilà ! D'où sors-tu à une heure pareille ?
— Un accident, Cloclo… Un camion espagnol s'est renversé dans un virage.
— Ben voyons ! Tu en auras eu des accidents en quinze ans. Aujourd'hui je n'ai vu que dix clients. La caisse est vide.
— Ta caisse est vide ! La mienne est pleine ! T'en fais pas ! Mes gâteaux se vendent comme des petits pains.
— « t'en fais pas » ! Tu me racontes n'importe quoi. Tu fais n'importe quoi. Et je me morfonds ici ! J’aurais dû écouter ma mère et revenir en ville.
— Revenir en ville. Tu crois que les gens ont oublié ?
— Je n'en peux plus. Tu m'exaspères… Et j'en fais quoi du pain. ?
— Donne-le à tes lapins…Il est temps qu'on les mange d'ailleurs !
— Si tu touches à mes lapins... je...
— Tu retournes chez ta mère. Je t’en prie, vas-y ! Deux grenouilles, dans le même bénitier !
— Je te rappelle que la boulangerie est à mon nom.
L’atmosphère se dégrada jusqu’au jour où la camionnette de la gendarmerie s’arrêta devant la boutique pendant la tournée de papa. Pendant que l’officier que maman connaissait lui parlait, ses collègues perquisitionnaient la maison.
— Un jeune berger du voisinage a été trouvé mort. Il avait pris de la drogue frelatée.
— Quel rapport avec mon mari ? demanda maman.
L’officier haussa les épaules.
— Vous le savez, madame, les gens racontent beaucoup de choses sur lui.
— Les gens sont méchants. C’est le boulanger d’à côté qui est jaloux. Il est raciste. C’est parce que mon mari est italien...
— Peut-être bien. Vous ne savez vraiment rien ? Votre mari ne vous a rien dit ? Dans ses tournées, il rencontre beaucoup de monde.
— Qu’est-ce qu’il aurait dû me dire ? Qu’est-ce que je devrais savoir ? Quand il rentre, on ne parle pas boulot. Vous racontez tout à votre femme quand vous rentrez de la gendarmerie ? Mon mari est gentil, il fait le meilleur pain de la montagne et nous gagnons le nôtre honnêtement. Nos enfants sont bien élevés.
— Bon, mettons que je n’ai rien dit. Nous n’avons rien trouvé. N’empêche qu’il y a eu un mort. Je vous conseille d’en parler avec lui.
Le lendemain, le maire de la commune vint, accompagné d’un huissier et des gardes municipaux, remettre à maman, une décision exceptionnelle du conseil, accompagnée d’une pétition signée par tous les habitants du village, y compris nos meilleurs amis. Il demandait à papa de bien vouloir cesser toute activité et de quitter la commune au plus tôt, avant que la tranquillité du village ne soit troublée.
Le soir quand papa rentra, il y eut une scène terrible. On dut entendre maman crier dans tout le voisinage. Papa nia tout mais maman ne le croyait plus.
— Qu’est-ce que j’ai encore fait ?
— Qu’est-ce que tu as fait ? C’est la meilleure ? Tu as fait que tu en avais rien à secouer du pain. Tu trafiquais pendant tes tournées.
Le ciel me tomba sur la tête. Je réalisai la tromperie de mon père.
— Alors comme ça, lui dis-je, quand tu m’emmenais faire les tournées, quand c’était toi qui sortais de la voiture, en me disant : reste là, je n’en ai pas pour longtemps, c’était pour ton trafic ?
Il eut air peiné comme s’il n’avait pas attendu une attaque de ma part.
— Ta gueule, Alys. C’est pas ma môme qui va me faire la leçon ! Oui, je trafiquais. Tout le monde trafique à Andorre ! Vous n’étiez pas contents que je ramène de l’argent ? Le cheval, les vacances, la maison, les fringues ! Vous n’avez pas eu tout ce que vous vouliez ? Vous avez vraiment cru que c’était en vendant trois cents baguettes par jour que j’y arrivais ? J’ai fait ça pour votre bien, pour que vous ayez de quoi vivre !
— Mais de la drogue, papa !
Il resta interdit un long moment, avec un drôle de sourire.
— Quoi la drogue ? Je ne vendais pas de drogue, moi, je ne touche pas à ça.
— Tu touchais à quoi alors ?
— C’est pas votre affaire, des choses libres d’impôts, rien de grave.
— Tu me rends folle, hurlait maman. Tu n’as même pas de regrets. Dire que nos enfants te voyaient comme un héros.
Mon père se tourna vers mon frère. Un casque sur la tête, il était plongé dans une console de jeux comme s’il ne se rendait compte de rien.
— Je me fous de ce que pensent les enfants ! Je me fous de ce que tu penses toi ! Ma fille me trahit et toi ma pauvre femme, tu me critiques ! Mais quand est-ce que tu ne m’as pas critiqué ? T’étais bien contente de me trouver quand t...
Maman le gifla.
— Tais-toi ! Tu m’avais promis. Tu étais content de trouver le fric de mes parents...
J’étais sonnée. Il y avait tant de haine entre eux. Tant de haine. Ils n’avaient pas de pitié pour nous, pas un regard. Je courus m’enfermer dans ma chambre. Je ne voulais plus les entendre, plus les voir. Demain, je me cacherai dans la montagne mais je ne partirai pas avec eux.
Je les entendais crier.
— Mais tu t’es vue ? Tu ne ressembles plus à rien ! Tu préfères que j’aille en prison pour quelque chose que je n’ai pas fait ? Ce n’est pas moi qui ai tué ce foutu berger ! Un Arabe en plus ! Tu ne comprends donc pas qu’il faut qu’on se serre les coudes sinon on ne s’en sortira pas.
Des portes claquèrent. J’entendis maman pleurer dans la chambre. Quand maman pleurait, d’ordinaire c’était le matin, quand papa la rejoignait après avoir achevé la fournée, elle hululait
— Domingo, où est-ce que tu traînais ? j’avais fini par m’endormir et tu m’as réveillé ! Tu ne peux pas faire moins de bruit ?
— Ma Clo, un petit câlin…
— Non mais, tu t'es vu ? Tu es tout enviné. Je dors…
— Clo !
— Bon, fais doucement. Que les enfants n’entendent pas. Dépêche-toi !
J’étais morte de honte.
Aucun texto de mes copains ne vint me consoler. Je n’avais rien vu venir.