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Les humeurs, les rumeurs, les coups de cœur, les coups de gueule, et puis les amitiés de la rue et de plus loin, de la journée, de l'air du temps...un peu de tout, un peu de rien, mais toujours à gauche.

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La place des victimes 6/13



C'est du Castelet, tandis que mes compagnons préparaient les batailles à venir que je découvris « Pamieux vu d'en haut » : un magnifique panorama des cimes des Pyrénées encore coiffées de sucre glace. Puis une vue balayante sur les toits de tuiles rondes, roses et moussues. Enfin, une tour de briques roses ourlées de blanc d’une cathédrale Saint à portée de main. Les carillons de cette tour s'ébranlèrent, à l'improviste, comblant mes oreilles de concertinos sublimes. Trois clochers de briques roses, tels d'immuables ancêtres qui refusaient de vieillir et de partir, veillaient sur la ville.

De manif en manif, je découvris la ville du dedans, ses canaux qui l'enrobaient en serpentant. Eaux calmes, rubans d'algues, petits ponts donnant accès à des maisons mystérieuses. Ruelles étroites, trottoirs défoncés. Les passants courtois, cédaient volontiers le passage aux voitures d'enfants ou aux caddies des vieilles dames.

Les Pamieusans nous saluaient volontiers, s'arrêtaient pour une petite causette.

C’était plutôt sympa, pas de sournoiserie mesquine, cela sentait bon la bonhomie.

En levant le regard, je découvrais de beaux balcons, des volets peints de tons pastels aux tons les plus vifs. Chaque volet y allait de sa note personnelle sans souci d’harmonie ou de dissonance. C’était une ville en fête, en technicolor.

J’aimais particulièrement les gros platanes qui trônaient avec leurs bancs de béton,, invitations à s'asseoir et refaire le monde.

 

Quand je rentrai à La Loumette, ce soir-là, maman était à l’hôpital. Tom l’avait retrouvée inconsciente.

Elle y ferait des séjours de plus en plus fréquents, alternant lavages d’estomac et cures de sommeil.

Tom et moi fîmes un pacte. Chacun de notre côté, nous ferions tout notre possible pour l’aider à sortir de là. Mais pour cela, il fallait gagner notre indépendance.

 

En rentrant le lendemain, au lycée, passablement déprimée, je lus une affiche dans le hall d'entrée.

Canal en Fête lance un appel pour l'Élection de sa Sirène. Renseignements et inscriptions auprès de l'Office de Tourisme. A la fin de la journée, mes copines ne parlaient plus que de cette élection qui était, disaient-elles, un événement dans la ville.

Mais j’étais trop préoccupée par mes problèmes pour avoir le cœur d’y participer. Ma famille était disloquée, ma mère se terrait chez elle de peur qu'une âme bien intentionnée lui parlât à nouveau de ce qu'elle ne pouvait entendre. Je ne devais pas me laisser distraire.

Je dois avouer que c’est davantage le prix que la vanité qui auraient pu me pousser à m’inscrire . La lauréate se verrait offrir par la concession automobile Soulé & fils, une Heuliez électrique neuve et des leçons de conduite pour passer le permis. Le permis, une voiture écologique en plus ! Papa avait emporté notre break. Nous pourrions aller promener maman, retourner avec elle en Andorre, voir du pays pour lui changer les idées.

Plusieurs de mes amies se précipitèrent à l'Office de Tourisme. Certaines en sortirent très déçues, car elles n’entraient pas dans les critères de sélection. Celles qui mesuraient plus d’ 1m.70 se croyaient déjà sur le podium et marchaient en mettant un pied devant l’autre et en souriant stupidement. Le plateau du Castelet devint en un tour de main le théâtre d'entraînement de cette manifestation. Un jury composé uniquement des garçons de ma classe saisit l'opportunité et mit au point un sacré plan de drague. Les filles étaient prêtes à tout devant ce jury pour de rire. J’observais leur manège avec un peu d’envie.

 

 

C'était un samedi ensoleillé, je faisais le marché : les fleurs exhalaient leur parfum, les bibelots brillaient sous le soleil, les légumes s'étalaient sur les étals protégés de grands parasols rayés. Un accordéoniste jouait près de la fontaine et ajoutait une note de gaieté qui finit par infiltrer un peu de joie dans mon cœur chagrin. Une femme me tendit un prospectus.

— Mademoiselle, vous êtes si jolie que j'insiste pour que vous posiez votre candidature à l'élection de la Sirène ! Vous êtes si jolie que ce serait un crime de ne pas le faire, venez ce sera une grande fête et vous deviendrez peut-être l'ambassadrice de notre ville.

Et elle disparut.

Sur le chemin du retour, un homme me tira de ma rêverie.

— Mademoiselle, je me permets de vous interpeller pour vous donner ce flyer. Inscrivez-vous à un concours d'exception celui de la Sirène des canaux de Pamieux.

Décidément, me dis-je… « c'est un signe où je me trompe ??? »…

Je montrai le tract à ma mère.

— S'il y a une fille qui peut gagner ce concours c'est bien toi, tu es si fine, et si généreuse. Si tu en as envie et bien fais-le, ce n'est qu'un concours après tout !

— Tu m’aideras ?

— Je n’arrive pas à m’aider moi-même !

— Tu pourrais me coudre une robe ! Tu étais la femme la plus élégante de tout l’Andorran

et moi la petite fille la mieux habillée de l’école. Ça faisait des jaloux.

— Ils nous l’ont fait payer cher. Tu crois vraiment que j’en serais capable ?

Maman était une excellente couturière. Coudre pourrait la sortir de sa torpeur. J’appelais Anaïs, ma meilleure copine de classe et lui fit part de mon projet. Enthousiaste, Anaïs proposa de faire de belles photos de moi dans le parc et de m’aider à rédiger une lettre de motivation.

J’obligeai ma mère à aller choisir avec moi des tissus colorés pour ma robe. La voir revivre en choisissant d’un œil expert des étoffes dans la boutique de la rue me transporta de joie. Je gagnerais pour elle pour la voir rayonner.

 

Le 2 mai suivant, j’attendais mon tour devant l'Office pour le casting. Certaines avaient mis le paquet. Les garçons avaient animé « les essais », transformés pour la circonstance en metteur en scène, prodiguant des conseils plus saugrenus les uns que les autres. Maman n’était pas la dernière à tenter de me convaincre de marcher comme ceci ou cela.

— Mais je l’ai vu à la télévision ! Essaie au moins ! Lève la tête et prends un petit air

Je portais une robe de soie d’un beau noir qui mettait en valeur ma peau encore dorée par le soleil andorran et le vert de ses yeux, mes longs cheveux étaient retenus par un peigne de corne. Des sandales lacées d’or mettaient en valeur le galbe de mes jambes. Un maquillage très léger et des grandes créoles étincelantes accentuaient, du moins maman le jurait, ma grâce naturelle et me donnaient, selon Anaïs, ce petit plus qui ne s'explique pas et qui s'appelle le charme …

Je me tenais à l’écart de toute l’agitation. Ce que le sort aurait décidé je l'accepterais en toute humilité, les semaines de bonheur que offertes à sa mère étaient déjà une récompense. demain serait un autre jour.

Le casting semblait des plus sérieux et certaines sortaient la larme à l'œil ayant l'impression d'avoir passé un examen de culture générale, ce qui eut pour effet de paniquer l'assemblée pensant que le fait de remuer un peu les fesses aurait raison des plus récalcitrants.

Que nenni ! La Sirène devait être belle et cultivée ! Un vrai jury trônait, je pensais très fort à ma mère et à Tom qui m’attendaient à la sortie. Je n’avais pas le droit de les décevoir. Dès lors, tout me parut plus simple et, souriant naturellement, j’attendis les questions et je fis face aux regards indiscrets du jury sans trop de gêne. Les questions tombaient en rafales mais je me sortis des plus délicates avec quelques pirouettes et beaucoup d'humour. Ce furent dix minutes qui en valaient trente mais qui passèrent finalement trop vite.

Le jury me félicita pour l’élégance de ma tenue et la vivacité de mon esprit et m’annonça que je monterais sur le podium le 8 août suivant. J’avais réussi ma présélection, ma mère serait fière de moi et j’avais encore quelques mois pour partager avec elle la préparation de ce nouveau challenge.

Le 8 août, une effervescence incroyable régnait dans le quartier du Pont-Neuf, la batteuse à l'ancienne faisait un bruit et une poussière épouvantables, plus loin la musique des orgues de barbarie ramenait la ville à son passé. Une longue file de voitures anciennes attendait. Les Biroussans faisaient claquer leurs sabots au son des accordéons… une fête colorée, champêtre .. une fête populaire dans un quartier populaire. Près du stand du syndicat d'initiative on voyait arriver une foule de jeunes gens. Sous le chapiteau de toile les candidates à l'élection de la Sirène, étaient inspectées par Chantal à « la pointe de l'aiguille », des mères de famille accompagnaient leur progéniture et maman n’avait pas refusé quand Chantal lui avait demandé de l’aider. Son talent, sa dextérité faisaient merveille et Chantal appréciait cette aide prodigieuse dans ce tohu bohu indescriptible.

— Et c’est comment son nom à notre Coco Chanel, demanda soudain quelqu’un.

Maman respira un grand coup avant de répondre :

— Je suis Clotilde Cazaban !

— Vous n’êtes pas d’ici, vous, ça se voit ! Vous venez sûrement de la grande ville.

Elle me regarda droit dans les yeux en répondant.

— Si, si, mes arrière-grands- parents tenaient un hôtel avant la guerre.

— C’est pas un hôtel que vous devriez ouvrir mais un atelier de couture !

On pourrait s’associer si vous voulez.

J’embrassai ma mère sur les deux joues pour son courage.

 

L'heure du défilé sonna, les filles étaient à cran. L'animateur présenta le défilé et appela les candidates les unes après les autres, mortes de trac. Le jury était présidé par un certain Charles Soulé, que tout le monde appelait Carlo ou Ka, fils du principal sponsor de la manifestation, et par ailleurs, à ce que mes copines me dirent, joueur de l’équipe locale de rugby et dragueur de première.

— Méfie-toi ! Ce ne sont pas des yeux qu’il a mais des lance-flammes !

Après le défilé, les résultats furent communiqués dans la liesse générale et la reine de la Fête, la Sirène fut à l'unanimité

— Alys !

J’étais folle de joie, les applaudissements crépitaient et l'on dut mettre un cordon de sécurité pour ne pas que je sois étouffée par mes amis et mes nombreux et nouveaux admirateurs.

Maman très fière et très heureuse se tenait à l'écart, les yeux humides et lorsque Tom vint la chercher pour monter me rejoindre sur le podium elle faillit s'évanouir de peu

Je crus qu’une page d'histoire allait se tourner, à présent les regards sur ma famille ne pouvaient plus être les mêmes.

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