Les humeurs, les rumeurs, les coups de cœur, les coups de gueule, et puis les amitiés de la rue et de plus loin, de la journée, de l'air du temps...un peu de tout, un peu de rien, mais toujours à gauche.

III
K
De temps en temps, je croisais mon père. Il me faisait honte, il avait l’air d’un clochard. On disait qu’il vivait dans une caravane avec les gitans. Ma mère avait rechuté après sa dernière visite.
Mon père dont nous n’avions plus de nouvelles depuis des mois fit une apparition pour récupérer je ne sais quoi. Il faisait peine à voir.
— Tu as vu dans quel état tu es ?
— Je vais bien. Picoler est la seule façon que j’ai trouvée pour avoir le courage de revoir vos gueules !
— Si c’est pour faire une crise, c’est pas la peine de rester davantage, retourne avec ta greluche !
— Tu la respectes, sinon, je vais m’énerver !
— Tu me touches, je porte plainte !
— Mais tu me fais chier ! Je viens pour prendre deux papiers et trois pulls et je me fais descendre.
— Prends tes pulls et va retrouver ta pouffe !
— Je vais te casser la gueule !
— Devant les enfants ?
— Je vais me gêner !
Il leva la main. Maman hurla. Je m’interposai.
— Papa, arrête !
— Ne t’en mêle pas, sinon c’est toi qui vas prendre ! Je m’en vais, vous me faites gerber ! Vous m’enverrez des cartes de Noël !
— Va te faire voir ! lui dis-je.
Je me tournai vers mon frère.
— Et toi, tu ne lui dis rien ?
Mon père le regarda.
— Tu me comprends, toi, hein, mon fils ? Papa t’a offert un scooter, le permis, la console de jeux, les vacances. Dès que j’aurai assez d’argent, je vais remonter quelque chose, tu viendras t’installer avec moi.
Mon frère haussa les épaules et se replongea dans sa console de jeux.
— Tom, tu réalises, la honte, la ruine…
— Laisse tomber, Alys, c'est leurs affaires.
— Leurs affaires, leurs affaires, et nous alors, Tom ?
— Tais-toi, tu joues avec moi, j’ai installé Empire IV sur ma console.
— Je vais la foutre en l'air ta console et ton Empailleur, si tu es mon frère, va dire ce que tu penses à notre salaud de père.
— Et après, ça changera quoi ? C’est une histoire entre maman et lui.
— C’est NOTRE histoire !
Maman rédégringola à toute vitesse l’échelle du bonheur. Elle avalait à longueur de journée des anxiolytiques, ne se levait plus. Mon frère était en stage, je lui avais prêté la belle Renault que j’avais gagnée. Il ne donnait plus beaucoup signe de vie à l’appartement. Il s’était mis au rugby et les week-ends, il les passait avec ses co-équipiers. Je ne pouvais lui donner tort. Il avait bien mérité de commencer à vivre. Qui pouvait vivre dans l’ombre humide de maman ? Pas moi, en tout cas. Scolairement, je m’en sortais mieux qu’honorablement. J’avais trouvé ma place dans ma classe, et depuis mon élection comme Sirène de Pamieux, mes amis me soutenaient dans les coups de blues. Je me voyais bien devenir journaliste. Cela me donnait de l’horizon. Je savais qu’au bout de mes études, je pourrais avoir ma propre vie.
Mais mon frère revint après son stage et me présenta Ka, le jeune président du jury qui m’avait élue reine et sirène. Ka avait l’apparence du gendre idéal. Selon ma mère, il était beau, séduisant. Selon mon frère qui me l’avait présenté, il était irréprochable. Sportif, amical, généreux, ils étaient devenus très vite potes. Ils sortaient ensemble après les matchs. Grâce à Ka Tom était invité dans des boîtes branchées, roulait dans des supervoitures et rencontrait des filles bêtes et faciles qui aimaient les musclés. Pour Tom, c’était un ami d’autant plus inespéré que Ka avait intercédé pour qu’il obtienne un contrat dans l’entreprise familiale. La famille de Ka était propriétaire d’une des grandes concessions automobiles de la région. Ka y travaillait en dilettante comme chef du personnel. J’apprendrais, un jour, dans des circonstances tragiques, que la promotion de mon frère n’était pas fortuite. Par son intermédiaire – Tom m’avait caché qu’ils s’étaient retrouvés après une finale de rugby très arrosée – papa approvisionnait Ka et ses amis friqués en poudre blanche, produits dopants et pilules en tout genre....
Ma mère commença à se faire des films.
— Rends-toi compte, Alys, tu ne trouveras jamais mieux ! Ce Ka est riche, il est fils unique, c’est lui qui héritera du patrimoine de sa famille ! Et il est tellement beau !
— Maman ! Tu es incroyable ! Ce qu’a fait papa ne t’a pas servi de leçon ? Il n’y a pas que l’argent dans la vie !
— Justement, ta pauvre fille, ton père n’avait pas un sou quand je l’ai suivi. Ce sont mes parents qui nous ont avancé l’argent de la boulangerie. Il m’avait mise enceinte...
— De moi !
— Oui.
— Pourquoi tu n’as pas avorté ?
— Avorté ? Tu es folle ! Je ne veux pas entendre des mots comme ça dans ta bouche ! Pourquoi tu me parles de ça ?
— Tu ne m’as jamais aimée.
— Mais si, qu’est-ce que tu racontes ? C’est moi, que je n’aimais pas ! Moi ! Toi, tu étais tellement jolie, tout le monde t’adorait ! Et ça continue ! Tu as vu l’élection ? C’est là qu’il t’a remarquée. Tu lui as tenu tête ! C’est bien. Profite de ton avantage, je te dis, tu me remercieras plus tard.
Avouons-le, au début de ma relation avec Ka, tout se passa pour le mieux et dans le meilleur des mondes. J’étais tellement heureuse de pouvoir sortir des trente mètres carrés que ma mère remplissait de son aigreur, sa dépression et ses reproches.
— Ma pauvre fille ! Me lever ? Pour quoi faire ?
Ka était aux petits soins, chaque fois qu’il le pouvait, il passait me chercher à la sortie du lycée au volant d’un cabriolet, il avait de petites attentions, de menus cadeaux, des fleurs, un téléphone mobile. Il ne prenait rien au sérieux, il riait tout le temps. Il me répétait sur le ton de la plaisanterie qu’il m’aimait. Le soir, il m’emmenait au restaurant. Sur un coup de tête, nous partions pour Toulouse, Biarritz ou Barcelone. La vie avait l’air si facile avec lui. Tout ce que ma mère ne pouvait m’offrir, je l’obtenais sans avoir à le demander. Il ne voulait même pas que je le remercie. J’avais l’impression qu’il ne dormait jamais. Une idée en poussait une autre.
— Ça te dirait qu’après le match de demain, on aille faire du surf à Biarritz ?
Il ne se passa pas une semaine que Ka dévoila une autre facette de sa personnalité. Il ne supportait pas m’entendre parler de quelqu’un d’autre que lui. Il se montrait jaloux et, à plusieurs occasions, il entra dans des colères aussi violentes qu’inattendues.
La première fois qu’il leva la main sur moi, ce fut parce qu’il ne supportait plus mes amis du lycée . A sa décharge, il faut dire que lorsqu’il arrivait dans ses voitures flambant neuves, mes potes ne se gênaient pas pour le charrier. Ils n’avaient cessé de me prévenir.
— Ton Ka est connu à Pamieux pour avoir de drôles de fréquentations.
— Il a eu des histoires avec des filles qui se sont mal terminées.
— Il n’est pas en prison parce que ses parents sont intervenus pour empêcher les poursuites.
— S’il est aussi speed, c’est parce qu’il est tout le temps dopé...
Quand j’en parlai à Tom, il haussa les épaules.
— Ce sont des calomnies. La réussite de Ka fait des envieux, c’est normal.
— Mais il s’énerve souvent comme ça.
— Ses parents lui mettent beaucoup de pression sur les épaules. Son père veut qu’il lui succède. Il décompense.
Je n’avais jamais fait face à ce genre de situation. Mon frère et moi, nous nous chamaillions souvent. Nous nous lancions à la figure des accusations horribles mais jamais il ne levait la main sur moi. Mon père, non plus : même complètement cuit, il n’aurait pas touché à un de mes cheveux. Quand, à Andorre, les discussions avec ma mère allaient trop loin, mon père prenait la voiture et partait faire un tour.
Je n’avais pas envie de servir à Ka de punching- ball. Moi aussi, j’avais beaucoup de pression sur les épaules. Je décidai, à la prochaine alerte, de mettre le holà. L’occasion vint rapidement.
Nous étions chez lui tranquillement en train de regarder un film, un truc américain plus que stupide. Américan Pie.
— J’aime ce genre de film un peu bébête, me dit-il. Pas toi ?
Je fis la moue. Je m’étais assise à côté de lui pour lui faire plaisir . Au bout d’une heure de débilités, je n’en pouvais plus. Je sortis des feuilles et commençai à inventer des slogans pour la prochaine manifestation étudiante et lycéenne.
A la fin du film, il se pencha sur mon épaule pour voir ce que je faisais. Je préférai refermer la pochette. Il me l’arracha des mains, l’ouvrit, parcourut les tracts en se marrant. Il cessa de rire quand il lut un projet de déclaration que j’avais rédigé.
— C’est quoi ça ?
Je lui parlai de la grande manifestation que nous préparions. Elle serait joyeuse. On entraînerait avec nous les collégiens. Les étudiants nous rejoindraient pour un grand pique-nique sur les voies ferrées. Pas un train ne passerait de la journée. Puisque le gouvernement ne voulait pas laisser les jeunes monter dans le train du progrès, les vieux n’y monteraient pas non plus.
— C’est quoi ces salades. Tu ne penses pas y aller ?
— Si, bien sûr, j’irai. Je suis pas seulement la reine de Pamieux. Mes copains m’ont élue déléguée. C’est notre avenir qui est en jeu.
— Tu ne m’as pas compris, tu n’iras pas à cette putain de manif’.
— Je fais ce que je veux. Si je veux manifester, je manifeste, point-barre.
— Manifester ! Manifester ! Mais manifester contre quoi ? Tu veux me le dire ?
— Contre ce système qui avantage les gens comme toi !
— Comment ça, comme moi ? Qu’est-ce que t’es en train de dire ?
— Ben, que plus on est riche, plus on est riche !
— Ferme-la et viens te coucher au lieu de dire des conneries !
Ton avenir, c’est moi !
— Tu t’énerves parce que tu sais que c’est vrai ! Tu profites à fond de ce système ! Tu me dégoûtes ! Oui, tu me dégoûtes ! Je ne sais pas ce que je fais avec toi, et ton argent qui pue.
Je pris une tarte qui me fit voler la tête en arrière. Mais grâce à des réflexes acquis au cours de mille disputes avec mon frère, il ne me fallut pas plus d’un quart de seconde pour que je lui retourne un coup de poing qui le fit saigner du nez. Il devint hystérique. Attrapant la chaise de bureau, il me la brisa sur le crâne au moment où j’enfilai mon blouson pour partir. Je m’écroulai sur la moquette. Je dus rester inconsciente quelques minutes, car quand je repris connaissante, il m’avait allongée sur le lit, et posée des compresses et une poche de glaçons sur le crâne.
— Excuse-moi, tu sais que je t’aime !
J’étais choquée, je ne disais plus rien. Lui, par contre, ne faisait que s’excuser.
— Je t’aime. Tes propos m’ont blessé. Je ne suis pas responsable de l’argent de mes parents. Ils ont travaillé comme des malades pour le gagner... S’il te plaît, dis-moi quelque chose. Je suis sincèrement désolé.
Il me prit dans ses bras, et me bisouilla, en continuant à se fondre en excuses et en mots d’amour. Nous restâmes allongés l’un à côté de l’autre, sans un mot, sans un geste.
Au matin, je quittai sa chambre, bien décidée à ne plus y revenir. Il m’embrassa avec un sourire. Il avait l’air aussi normal que s’il ne s’était rien passé.