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Les humeurs, les rumeurs, les coups de cœur, les coups de gueule, et puis les amitiés de la rue et de plus loin, de la journée, de l'air du temps...un peu de tout, un peu de rien, mais toujours à gauche.

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La place des victimes 10/13





IV

RENÉE, LA VIEILLE FEMME

 

Renée pressentait quelque chose d’aussi douloureux et familier qu’une dent qui se réveille ou l’annonce d’une migraine. Oui, elle le sentait. Ce n’était pas quelque chose qu’elle entendait. Chaque jour, elle entendait moins. Chaque jour, elle comprenait moins. Tout allait de plus en plus mal comme si les gens n’avaient rien compris. Comme si on revenait en arrière à toute allure. En arrière : aux années noires de la Place des Victimes.

Quelque chose se passait dehors. La Fiesta avait déjà commencé ? Une manifestation ?

Quand la vieille femme sortit sur le pas de sa porte, la jeune fille nue courait maladroitement au milieu d’une foule qui s’écartait, s’exclamait, ricanait quand elle trébuchait tel un taureau dans l’arène. Personne ne reconnaissait dans la biche aux abois la sirène qu’ils avaient couronnée quelque temps plus tôt.

Elle retourna chercher une couverture, prit le “garabato”, la baguette qu’elle utilisait enfant pour faire avancer les bêtes, fouetter les orties et, sans se soucier de leurs protestations, elle écarta les moqueurs. Elle aida la jeune fille à se relever, la couvrit.

— Il faut appeler la police.

— Non, pas la police, murmure Alys.

La gamine avait raison, elle ne les appellerait pas. Sans doute, ne voulait-elle pas qu’ils la reluquent, qu’ils lui posent des questions grossières, qu’ils la blessent plus gravement qu’elle ne l’était déjà déjà. Les pompiers ? le Samu ? Mais si elle leur disait : Venez place Sainte-Madeleine, ils ne sauraient pas. Ils avaient changé le nom, ils avaient d’abord mis Fusillés, puis Victimes de la Gestapo. Ce n’était pas la même chose. Ça n’empêche, victimes ou fusillés, rien à faire, personne ne connaissait le nom de cette place. Et puis, il n’y avait pas eu que la Gestapo. Il y avait eu ceux du PPF, ceux de la Milice, et plus tard, quand le vent avait tourné, ces bourreaux improvisés lavant l’honneur perdu d’une ville dans le sang trop vite versé.

Avaient-ils vraiment tué quelqu’un sur cette place ? Devant ce mur ? Dans la cour de cette maison ? Leur avaient-ils fait croire qu’ils étaient libres, leur avaient-ils enlevé les menottes en leur disant : Partez ? Et là, leur avaient-ils tiré dans le dos ? Non, on les avait amenés hors de la ville... et là...

Ils avaient aussi assassiné des femmes. Elle aurait mérité qu’on lui rende son premier nom. Jésus avait eu plus de compassion pour Madeleine la pécheresse que ces bons chrétiens en auraient jamais.

Qui se souvenait encore du Café que tenait sa mère sur la petite place ? Quiconque avait des problèmes avec les Allemands ou la milice y trouvait le gîte, le couvert et une solution de repli. Mais ce jour de juillet 43, alors qu’elle s’apprêtait à sortir les tables en terrasse, sa mère l’avait tirée par le bras et lui avait ordonné de bien refermer la porte.

— S’ils frappent, n’ouvre pas ! Va te cacher dans le jardin ! Je reviens dès que je peux !

Elle n’était pas revenue. Plus tard, Renée avait entendu les coups de feu, les commentaires des voisines par-dessus le mur du jardin.

— Ils les ont fusillés. Ce matin, à l’aube. De si jeunes gens ! C’est triste ! Il y avait une femme, aussi...

— Une femme ?

— Une voisine... Celle qui tient le bistrot. Elle a sa fille avec elle. Le mari a été déporté.

— Mince, elle est morte ?

Dès le lendemain, Renée rejoignait le maquis.

 

La vieille femme allongea la jeune fille sur le canapé, la couvrit. De grosse larmes coulaient le long de son visage.

— Cachez-moi, s’il vous plaît, murmura-t-elle. Il ne faut pas qu’il me retrouve. Je ne veux plus le voir.

— C’est quoi ton petit nom ?

— Alys !

— Alice ?

Après, ce fut le silence. Alys ne dit plus rien. Si Renée ne l’avait entendue respirer et, par moments, hoqueter, elle aurait pu penser que la petite était morte.

Elle appela la jeune journaliste qui était venue l’interroger sur son passé de résistante... Elle saurait quoi faire, elle.

 

Renée ne pouvait détacher son regard d’Alys.

Sa mémoire s’effilochait mais un souvenir était encore bien présent. Au milieu de ses nuits sans sommeil, il s’imposait, lui faisant violence. Les pas pressés résonnaient à ses oreilles comme s’ils s’approchaient encore de sa porte aujourd’hui. Sa peur revenait. Sa poitrine se soulevait. Leurs voix montaient jusqu’à sa fenêtre, leurs rires entremêlées de jurons. Ils venaient pour elle. Elle en était convaincue. Une longue plainte remontait depuis le creux de son estomac. Elle se forçait à enfoncer son poing dans la bouche pour ne pas hurler. Renée osa jeter un œil derrière le rideau de sa fenêtre en soulevant un coin. Elle essaya de calmer le galop de son cœur.

En bas, dans la rue, à sa grande surprise, courait sa petite voisine, la fille du Grand Hôtel, son bébé serré dans les bras. Sa chemise se plaquait contre ses cuisses montrant au regard la volupté de ses formes. Posant une chaise sur le trottoir, Léon hurlait : Assieds-toi là, sale pute !

Toute la rue était là. Léon était l’épicier de la rue, une ombre dans sa boutique qui avait fait son beurre de sa complaisance envers l’ennemi avec des courbettes et des “Oui, mein herr ! Je vous trouverai ça, demain, au plus tard ! Repassez vers six heures ! Vous l’aurez !

Vociférant maintenant, il bousculait Alice, l’obligeait à s’asseoir sur la chaise.

Alice, le visage inondé de larmes, serrait plus fort son bébé contre sa poitrine comme pour se défendre de toute cette haine. Son amoureux n’était plus là pour la protéger. Il était parti. Il avait suivi ses amis dans leur fuite. Il ne pouvait plus la défendre contre le regard de ces gens qui, à longueur de temps, lui faisaient des sourires, lui donnaient des bonjour obséquieux en le voyant s’approcher. Il avait toujours un mot gentil pour chacun d’eux et des bonbons pleins les poches pour les enfants. Alice retrouvait un instant le goût de l’amour, et la tiédeur des baisers dans sa poitrine. La bienveillance était morte ; maintenant, seule la haine s’exprimait.

Alice était insensible à l’arrachement de ses cheveux, aux coups de ciseaux qui en s’abattant sur son crâne faisaient tomber sur son bébé la cascade brune de sa chevelure, à la croix gammée que l’on peignait au goudron. Elle plaquait plus fort son enfant contre elle pour qu’il ne voie rien de cette humiliation que sa nudité accentuait. Son bébé était le dernier rempart entre elle et la méchanceté du monde. D’une voix monocorde et saccadée, elle balbutiait : Chut, chut, n’aie pas peur. Ce n’est rien, ce n’est rien.

Sa besogne achevée, Léon attardait son regard sur les cuisses de sa victime. L’envie l’envahissait, faisait exploser dans sa pupille le désir du mâle éconduit. Dans un murmure, il lui éructa à l’oreille :

— Sale pute, je t’aurais eue tout de même.

La foule se dispersait déjà? Renée, le cœur ruisselant de honte, dévala les escaliers.

Alice était toujours assise, la petite serrée sur sa poitrine, le regard vitreux fixé devant elle.

— Viens, dépêche-toi, lève-toi, suis-moi.

Elle affrontait les regards des bourreaux et des lâches qui baissèrent la tête et retournèrent à leur médiocre vie.

Renée l’avait aidée à monter les escaliers, l’avait couchée sur son lit, mais n’avait pas pu écarter d’elle la petite qu’elle tenait contre elle. Elle l’avait cajolée, réchauffée, la ramenant à la vie du mieux qu’elle pouvait.

Quand les lèvres de la jeune fille avaient repris des couleurs, que ses pommettes avaient rosi, elle avait préparé un casse-croûte, et l’avait aidée à se laver et s’habiller.

— Prépare ton bébé, rassemble tes affaires, tu vas partir ! Je reviens dans quelques heures.

Renée était revenue à la faveur de la nuit, accompagnée d’un de ses compagnons de la lutte clandestine.

Elle l’avait aidée à monter dans la voiture, ses maigres biens dans une valise.

— Allez, va, tu as de quoi tenir les premiers temps. Il te conduira vers Andorre. Ta famille te rejoindra dès qu’elle le pourra.

Qu’était-elle devenue ? Et son bébé ? C’était une fille qui a dû à son tour avoir une fille qui a eu une fille qui doit porter cette histoire en elle comme une tumeur. Et ses enfants après elle... Combien de générations faudrait-il avant que quelqu’un crève l’abcès.

— Qu’est-ce que tu en dis ? Pouvoir te donner un coup de main maintenant me fait du bien. Quand j'étais jeune, je n'ai rien pu faire de plus...

 

Alys, les yeux fermés, l’écoutait. Cette histoire lui était familière. On en parlait à mots couverts dans les repas de famille. La malheureuse Alice dont parlait René avait ouvert une pâtisserie que sa propre fille avait reprise. Sa petite-fille Clotilde y avait travaillé comme vendeuse avant de se faire faire un enfant par un jeune mitron espagnol... La suite, Alys la connaissait...

Et bien, elle crèverait l’abcès. Après tout, si sa mère lui avait donné ce prénom maudit... Il n’y avait pas de hasard. Si elle s’était jetée aveuglément dans les bras d’un garçon, c’était pour finir ainsi, nue et désarmée, place des Victimes. Mais, elle se le jurait. L’histoire ne se répéterait pas.

 

Alys tremblait sans qu’elle pût réprimer le tremblement.

— Raconte-moi tout, tu veux bien ?

Alys hocha la tête et commença par le commencement. La montagne, son père, la dépression de sa mère... la descente du paradis à cet enfer.

— Comme j'ai été bête, finit-elle par dire. J'aurais dû imaginer que Ka n'accepterait la rupture . Dès que je l’ai vu Ka, j'aurais dû m'enfuir.

— La fuite est rarement une bonne solution. Je t’ai préparé une infusion pour faire passer la peur. Agua de lechuga, l’appelait ma grand-mère. Oui, elle était espagnole. Tu plonges quelques feuilles de salade dans l'eau bouillante et tu laisses infuser un peu avant de boire. Tu ajoutes du miel. Le miel, c’est bon pour tout. El agua de brasas te ferait du bien aussi mais , on n'a pas de feu , la cheminée est éteinte c'est l'été . Est-ce que tu as froid ? Je vais te faire couler un bain bien chaud et nous regarderons tes brûlures.

Alys fit non de la tête.

— Mais, si, nous les guérirons. Il n’en restera pas une trace. J’apposerai mes mains et le feu s'apaisera. Ma grand-mère m'a transmis ce don. Elle était un peu “bruja”. Après tu mettras de l'huile de millepertuis tous les jours pour retrouver une peau douce. Bois.

Alice but, les yeux fermés. La vieille lui prit les mains et, une chanson oubliée sortit de sa gorge.

Arruru, mi niña, arruru, mi bien, arruru, pedazo de mi corazòn...

 

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