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Dans le brouhaha du contexte électoral français, l'Allemagne s'est rapprochée ces dernières semaines un peu plus de la décision historique visant à abaisser le taux d'imposition de ses sociétés (au niveau national et local) de plus de 10 points, d'environ 40 % aujourd'hui à moins de 30 % au 1er janvier 2008 (en dessous des taux français et italiens). Après avoir simultanément augmenté la TVA et baissé les cotisations sociales en janvier (la fameuse " TVA sociale"), il ne fait plus guère de doute que la plus grande économie de l'Union européenne a fait de la concurrence sociale et fiscale sa stratégie de croissance.
Parce que la mise en oeuvre de cette politique intervient dans le contexte d'une reprise européenne qui s'affirme, on en déduit, par un biais d'attribution caractérisé, que la concurrence sociale et fiscale est la pierre philosophale de la croissance de la zone euro. C'est au contraire son poison. La logique économique de la réforme proposée par le gouvernement Merkel n'est d'ailleurs pas évidente, plusieurs économistes allemands soulignant que cette nouvelle imposition des sociétés pourrait finalement pénaliser l'investissement intérieur qui est aujourd'hui dynamique.
Et de fait, plus généralement, on peut légitimement douter de l'efficacité de l'extraversion économique de l'Allemagne, dont la performance est restée modeste en 2006 et n'efface pas, loin s'en faut, les années 2000-2005 - d'extrême modération salariale et de forte hausse des exportations - au cours desquelles le PIB allemand a crû en moyenne d'à peine plus de 1 % par an. On surprend pourtant certains commentateurs préférer les 10 derniers mois allemands aux 10 dernières années françaises et s'extasier devant une performance allemande pour 2007 qu'il jugeait calamiteuse pour la France en 2006. Comprenne qui pourra. Mais l'erreur la plus fondamentale est justement une erreur de perspective.
Le développement de la concurrence sociale et fiscale entre grandes économies européennes, et non plus seulement celle que les " petits " livraient aux "grands" pays, est une très mauvaise nouvelle pour la croissance de long terme de la zone euro. Celle-ci s'abîme dans ce que Paul Krugman a appelé la "dangereuse obsession de la compétitivité" en se concentrant sur la course vers le bas de la compétitivité-coût et en négligeant la course vers le haut de la compétitivité-productivité (qui était le cour de "l'agenda de Lisbonne").
C'est aussi une très mauvaise nouvelle pour la justice sociale à laquelle les Européens sont plus attachés que d'autres dans le monde, car sous l'effet du moins-disant fiscalo-social, la part de la richesse européenne revenant au travail, historiquement basse après avoir chuté de près de 10 points en 2 décennies et désormais au niveau des pays anglo-saxons (selon une étude récente du FMI), va encore décroître.
Amnésie et myopie
L'Allemagne et la France, un siècle après Bismarck, la loi sur les accidents du travail de 1898 ou l'institution de l'impôt sur le revenu, rivaliseront demain pour démanteler, et non plus bâtir, l'État providence, qui est le seul moyen efficace d'amortir la mondialisation. Le moindre des paradoxes n'est pas que les institutions économiques européennes, qui ont poussé l'Allemagne à ces extrémités pour amortir le choc de sa réunification, pourraient prochainement annuler ses gains de compétitivité. Ceux-ci pourraient fort bien être balayés au cours des mois à venir par l'appréciation de l'euro, dont la BCE refuse obstinément de se soucier alors même qu'elle rend en partie inutile une augmentation supplémentaire de ses taux directeurs. Les États-Unis, le Japon et la Chine conduisent une politique de change et en tirent les bénéfices. La zone euro s'y refuse, inexplicablement.
Les partisans, pour l'heure ragaillardis, du darwinisme institutionnel européen, qui veut que la concurrence entre modèles socio-fiscaux conduise à la sélection naturelle des meilleurs, sont à la fois amnésiques et myopes. Amnésiques, parce que la désinflation compétitive a déjà été testée sur notre continent, sans succès. Myopes, parce que la zone euro n'ayant aucun contrôle sur le jeu monétaire international, sa stratégie de course à la compétitivité ne peut être rentable, à court terme, que si elle aboutit à transformer l'union monétaire en jeu à somme nulle. Les nations européennes ne prospéreront pas dans la mondialisation en devenant les unes pour les autres des pays à bas salaires.
Analyse publiée dans La Tribune par
- ÉLOI LAURENT, ÉCONOMISTE À L'OFCE, MAÎTRE DE CONFÉRENCE À SCIENCES PO et
- JACQUES LE CACHEUX, DIRECTEUR DU DÉPARTEMENT DES ÉTUDES DE L'OFCE, PROFESSEUR DES UNIVERSITÉS À L'UNIVERSITÉ DE PAU-PAYS DE L'ADOUR.