Les humeurs, les rumeurs, les coups de cœur, les coups de gueule, et puis les amitiés de la rue et de plus loin, de la journée, de l'air du temps...un peu de tout, un peu de rien, mais toujours à gauche.

Qui peut dire qu'il n'est pas informé de ce qui se passe à " la Bourse de Paris " ? C'est sans aucun doute le lieu qui bénéfice de la couverture médiatique la plus pointilleuse de notre pays : reportages en direct, dès l'ouverture et jusqu'à la fermeture, récits des grandes hausses et des petites baisses (et inversement), des petits frémissements et des grands événements (et inversement). Avouons-le, on n'écoute que d'une oreille ce genre de chroniques, ça concerne qui, en France, les vicissitudes du CAC 40 ? Une poignée d'actionnaires ? C'est vrai. Sauf que, dans le nouveau capitalisme financiarisé, l'actualité boursière a toutes les chances de nous concerner, un jour où l'autre, directement ou indirectement…
Dans ces reportages, la Bourse se présente comme l'univers rationnel par excellence, celui du calcul pur, de l'économie avec un grand " E ". On considère généralement que, de tous les marchés existants, c'est celui dont le fonctionnement effectif se rapproche le plus de la théorie économique néoclassique. La Bourse prend la forme très sérieuse d'une activité réservée à une poignée de " spécialistes " portant costume et cravate : avalanche de chiffres et courbes, de tableaux et graphiques, d'indicateurs et pourcentages. Les instruments de prévision financière produisent un véritable langage dont l'efficacité, toute symbolique, réside autant dans sa capacité à nommer les choses qu'à brouiller les pistes, à unifier le milieu de la finance qu'à en exclure le reste de la société.
En réalité, tous ces attirails ne sont que ce qui permet aux initiés de jouer entre eux (ce que les raquettes et les balles sont aux tennismen). Et le monde économique est le terrain de ce jeu grandeur nature, qui s'arrête rarement, même quand il frôle la ligne blanche. Frédéric Lordon, économiste hétérodoxe, dans La force des idées simples (2000, Politix, vol. 13, n° 52) avance que les comportements économiques ont beau posséder des atours rationnels et techniques, ils sont "généralement déterminés sur la base de schèmes cognitifs extrêmement rudimentaires", tels "le schème dichotomique (bon/pas bon) qui (…) trouve d'innombrables déclinaisons : optimiste/pessimiste ; haussier/baissier ; approbation/désapprobation ; etc.". L'auteur défend l'idée que "la sphère des marchés financiers offre l'occasion d'observer ces schèmes cognitifs élémentaires", et montre que "tenter d'expliquer la déconvenue d'un titre en Bourse (…) par la seule analyse des modifications de la situation économique de l'entreprise procède du paralogisme individualiste, alors que ce qui est en cause renvoie à la disposition psychologique collective du champ de la finance, et à la croyance directrice qui en émane".
L'art de se rendre inaccessible
"Le MACD est positif et supérieur à sa ligne de signal. Cette configuration confirme la bonne orientation du titre. On constate que le potentiel de hausse du RSI n'est pas épuisé. Les stochastiques ne sont pas surachetées, ce qui laisse intact le potentiel de hausse à moyen terme. Les volumes échangés sont inférieurs à la moyenne des volumes sur les dix derniers jours".
Sources : www.boursorama.com et Cercle finance
Est-il possible de dissiper cet écran de fumée destiné à mettre à distance le non initié ? En partant en reportage sur plusieurs sites de Bourse, nous avons relevé trois cas de figure exemplaires. Le premier dévoile la déconnection entre l'économie financière et l'économie réelle. Le second montre l'impact de l'économie financière sur l'économie réelle. Le troisième montre le renversement actuel qui met l'économie réelle au service de l'économie financière. Si nous n'avons pas mis explicitement le nom des entreprises concernées, ce n'est pas par souci d'anonymat (on peut aisément retrouver leur nom) ; c'est pour insister sur le fait que ce qui nous intéresse, ce sont des mécanismes généraux.
Chiffre d'affaires record ?
L'action baisse !
Une économie financière paradoxale et déconnectée de l'économie réelle
L'entreprise S. est devenue, en dix ans, l'un des leaders mondiaux dans son domaine (la haute technologie). Le quotidien Les Échos parle à son propos d'une "success story" à la française. Un jour, on note que S. annonce un chiffre d'affaires record : en hausse de +40%. Le lendemain, on apprend, contre toute attente, que S. est "durement sanctionnée en Bourse" par ses actionnaires : son action perd -12 % en quelques minutes ! Pour comprendre à sa juste mesure cet événement, il faut avoir à l'esprit que la valeur de l'action dans le monde financier équivaut à la valeur de l'entreprise dans le monde économique réel. Ainsi, la perte de 12% d'un côté, équivaut, de l'autre, par exemple, à la perte de 12 usines (sur 100)...
Le fil des événements : irrationnel ?
Jour 1
- 11h53 : S., aucun signal de baisse à très court terme. Cours de l'action : 28,75 €.
- 18h11 : S., chiffre d'affaires neuf mois en hausse de 48,1% à 274,9 M€.
- 18h15 : S., chiffre d'affaires record 3e trimestre, en hausse de 40,4 %.
- 18h21 : S., prudent pour son 4e trimestre.
- 18h53 : S., forte hausse du chiffre d'affaires au 3e trimestre, mais prudence pour le 4e
Jour 2
- 7h47 : À suivre aujourd'hui : S.
- 8h03 : S. attendu en hausse, chiffre d'affaires record au 3e trimestre.
- 9h18 : S. dévisse de 12 % après son avertissement.
- 10h27 : La valeur du jour à Paris, S., avertissement sanctionné. Cours de l'action : 24,36 €.
Sources : www.boursorama.com ; Cercle finance.
Personne, sur ce site boursier, ne voit arriver la "sanction" ("aucun signal de baisse à très court terme" ; "S. attendu en hausse"). Et pour cause, tous les indicateurs sont au vert ("chiffre d'affaires record" ; "hausse de +48%", etc.). Alors ? En fait, les actionnaires portent leur attention sur autre chose. Outre ses bons résultats financiers, le fabricant de semi-conducteurs fait aussi part de sa "prudence" vis-à-vis du quatrième trimestre. Prudence, pourquoi ? Qu'est-ce qui va, ainsi, tant effrayer les actionnaires ? Un mouvement de grève général ? La perte d'un gros client ? Le risque de dépôt de bilan ? Pire : le quatrième trimestre est "désormais prévu pour être en ligne avec le troisième" ! Ici, on raisonne sur des prévisions. Et c'est là la différence majeure entre économie réelle et économie financiarisée.
Dans le cas qui nous occupe, les prévisions économiques proviennent de deux sources distinctes : il y a celles qui proviennent de l'entreprise elle-même (ici, S.) ; et il y a celles qui proviennent des analystes financiers (ici, la société de Bourse Fideuram Wargny, Crédit Suisse, Fortis, ou encore Reuters). D'un côté, l'entreprise, qui dispose d'informations sur ses capacités de production, ses ventes, ses clients, etc. se doit de publier des résultats, mais aussi d'annoncer ceux qu'elle pense pouvoir espérer au trimestre à venir ; de l'autre, les analystes des bureaux d'études financiers, qui disposent d'outils mathématiques sophistiqués, produisent "estimations", "recommandations", "conseils".
Le cercle vicieux des prévisions : tout cela est-il bien sérieux ?
Des prévisions " prudentes " de S. ...
Extrait d'un communiqué du groupe : "Des incertitudes récentes d'ajustement ponctuel des inventaires intermédiaires à la demande finale dans la chaîne d'approvisionnement du marché des consoles de jeux ainsi que la faiblesse actuelle des marchés, justifient la prudence du groupe sur le quatrième trimestre. Celui-ci est désormais prévu pour être en ligne avec le troisième [NDLR : soit un chiffre d'affaires de 99,6 M€, en hausse de +40,4%].
(...) S. anticipe sur le second semestre une quasi-stabilité de sa marge opérationnelle [NDLR : le niveau de rentabilité], équivalente à celle du premier semestre [NDLR : soit un taux de rentabilité de +13,6%] ".... à la " déception " des analystes financiers
"L'annonce d'un chiffre d'affaires record de 99,6 M€ au troisième trimestre 2006 ne convainc pas les investisseurs, tandis que les prévisions communiquées par le fabricant de semi-conducteurs déçoivent nettement.
La performance réalisée est ainsi notamment inférieure à l'estimation de 106,5 M€ de la société de Bourse Fideuram Wargny (...).
Autre déception, S. anticipe sur le second semestre une quasi-stabilité de sa marge opérationnelle, équivalente à celle du premier semestre [NDLR : + 13,6 %]. S. visait une marge annuelle 2006 supérieure à 15 % et les analystes une marge de 15,9 % ".
" Le chiffre d'affaires 12 mois devrait donc se monter à environ 375 M€ [NDLR : contre 262,8 M€ l'an passé, soit une hausse d'au moins + 40 %], inférieur à l'objectif initial de 400 M€ et au consensus Reuters de 403 M€ ".
Tout de même, "l'analyste Crédit Suisse prévoit toujours une surperformance de l'action" !Sources : www.boursorama.com ; Cercle finance ; Les Echos.
Solidement installé dans sa position d'intermédiaire incontournable entre le monde de l'entreprise et celui des investisseurs, le monde de l'analyse financière se présente ainsi comme une véritable "boîte noire". On peut en mesurer le pouvoir par le fait que, lorsqu'une entreprise est "sanctionnée" par ses investisseurs, ce ne sont pas tant ses résultats qui sont en cause, que l'inadéquation de ceux-ci avec les prévisions. On touche là à une caractéristique spécifique du monde de la finance : les résultats "réels" des entreprises n'y sont jamais jugés pour eux-mêmes, mais toujours par rapport à ceux "prévus". Ce qui confère aux prévisions, un pouvoir hégémonique démesuré. Lorsque résultats "réels" et résultats "prévus" ne concordent pas, les financiers ne concluent jamais à la défaillance de leurs instruments. Ce sont toujours les résultats "réels" qui sont mis en cause, et c'est l'entreprise que les actionnaires "sanctionnent".
À la concurrence entre les entreprises, se substitue la concurrence entre les prévisions. L'objectif du dirigeant n'est plus de développer le chiffre d'affaires de son entreprise, mais de faire en sorte de réaliser les prévisions qu'il s'est lui-même fixées ou qui lui ont été imposées de l'extérieur. Dans un tel système, la réalité, ou plutôt la fiction des prévisions elles-mêmes, n'est jamais questionnée. Et lorsque les résultats économiques " réels " en arrivent à dépasser les résultats " prévus ", on ne peut qu'en conclure que c'est la réalité qui dépasse la fiction… La question est donc : les objectifs fixés par les prévisions sont-ils raisonnables ? Sans doute, s'ils proviennent d'un compromis social entre capital et travail, tenant compte de l'environnement institutionnel, syndicats, salariés, fournisseurs, État, territoire, etc. (et écologique) de l'entreprise. Sans doute pas, s'ils proviennent d'un compromis passé, celui-là, entre une direction d'entreprise et le milieu de la finance. L'entreprise devient une marchandise, et le travail une " variable d'ajustement conjoncturel ". Illustration avec le second cas de figure.
Surenchère sur le plan social
L'action remonte !
L'impact de l'économie financière sur l'économie réelle
Depuis la fusion entre A. et L., fin 2006, le groupe A.-L. se place au second rang mondial dans son secteur d'activité (la téléphonie mobile). En janvier 2007, A.-L. s'impose comme "la valeur la plus performante du CAC 40" et s'envole de "+7 %". En février 2007, pourtant, le groupe annonce un plan social plus important que prévu : ce ne sont plus 9 000 suppressions d'emploi, telles qu'annoncées par la direction lors de l'opération de fusion, mais 12 500. Ces suppressions d'emploi sont justifiées par la réunion des deux entreprises qui vont mettre en commun leurs ressources, et "éliminer" les "doublons". Dans le langage boursier, cette opération s'appelle une "synergie".
Cette annonce est faite en même temps que la publication de résultats 2006 en baisse par rapport 2005 : le bénéfice net chute de -68% ; de même que le chiffre d'affaires : -1,7%. Néanmoins, le bénéfice net reste positif (+522 millions d'euros), et les objectifs de croissance de l'entreprise (+5 %) sont maintenus par la direction qui affirme aussi qu'elle compte proposer à ses actionnaires, comme en 2005, un dividende de 0,16 € par action. Dans ce contexte, la journée du 23 janvier apparaît décisive.
Le fil des événements
23 janvier 2007, journée décisive
- 9h21 : A.-L. s'effondre sous les 10 €
- 9h45 : A.-L. : chute de - 10 %. Cours de l'action : 9,90 €
- 12h48 : A.-L. : Fideuram Wargny [analyste] passe à 'conserver' contre une précédente recommandation 'achat'
- 15h15 : A.-L. : avertissement dévastateur
- 16h30 : A.-L. : grosse déception de la communauté financière. Cours de l'action : 9,75 €Source : www.boursorama.com ; AOF ; Cercle finance.
Comme le montre cet extrait, les actionnaires ne sont pas les seuls acteurs de la "chute" d'A.-L. Les analystes apparaissent omniprésents dans la vie du marché financier. Evidemment, ils n'en sont pas seulement les observateurs zélés, mais aussi des acteurs de poids. Selon nous, ce sont eux qui vont indirectement, mais fermement, indiquer la voie à suivre à A.-L. en matière de plan social. Ce qui nous met sur la piste de cette réflexion c'est cette simple phrase relevée dans Les Echos : "Passant en revue les " doublons " liés à la fusion, A.-L. aurait estimé qu'il pouvait réaliser davantage de synergies que ce qu'il avait initialement identifié. Au cours des dernières semaines, plusieurs analystes étaient aussi arrivés à la même conclusion" (08/02/07).
Les analystes, observateurs perspicaces et persuasifsLe 10/01/07, le courtier UBS perçoit "un potentiel issu de réductions de postes plus importantes que prévu".
Le 15/01/07, les analystes de Goldman Sachs pronostiquent "des synergies supérieures aux objectifs, et dans des délais plus rapides que ce que prévoient les investisseurs".
Le 23/01/07, Fideuram Wargny, "déçue par les résultats trimestriels, fait néanmoins remarquer que les prévisions de synergie annoncées ce matin sont plus importantes que prévu : de +200 à +600 millions d'euros".
Un chroniqueur boursier fait remarquer que "les informations sur les synergies constituent la seule bonne nouvelle".
Un autre analyste explique que "l'émotion est à son comble et seule l'annonce d'efforts de restructurations est de nature à rassurer un peu".Le 06/02/07, des "sources industrielles" révèlent que "de 15 000 à 20 000 emplois seraient menacés chez A.-L."
Le 08/02/07, un observateur avisé : "j'ai l'impression que ces fuites [à propos des suppressions d'emploi] organisées la veille de la sortie des résultats du groupe demain [par des "sources industrielles"] sont faites pour contrebalancer le mauvais effet que va laisser sur les investisseurs la publication de [mauvais] chiffres".
Le 09/02/07, un analyste peut conclure que "point positif, les synergies attendues de la fusion ont encore été rehaussées (...). Les salariés le paieront par un plan de réduction d'effectifs [plus important]. En revanche, le dividende [à destination des actionnaires] a été épargné".
Et, "le fait que les synergies soient avancées d'un an est positif". (...) L'action s'adjuge +1,2%.Sources : www.boursorama.com ; Cercle finance ; Les Échos.
Au milieu du mois de janvier, les analystes commencent à envisager le bénéfice que pourrait tirer l'entreprise d'un plan social, d'une part plus important, d'autre part plus rapide que prévu. Un mois plus tard, ces deux éléments feront effectivement partie des décisions prises par la direction de l'entreprise. Les résultats annoncés durant cette période déçoivent la communauté financière, tandis que les seuls points positifs que relèvent les observateurs sont les prévisions d'économies que va permettre la synergie.
Dans ce cas, ce sont bien les salariés de l'entreprise qui sont la variable d'ajustement de l'entreprise, comme si les coûts n'étaient le fait que de la masse salariale. Cette variable est conjoncturelle parce que, pour justifier le plan social, non seulement, l'entreprise invoque des "conditions de marché concurrentielles difficiles", mais surtout, elle le fait dans le cadre de l'annonce de mauvais résultats trimestriels qui déçoivent observateurs et actionnaires.
Le plan social, et sa conformité aux attentes des milieux financiers, apparaît comme une sorte de "signal" envoyé par la direction aux analystes, pour les "rassurer" et leur montrer que les décisions de gouvernance d'entreprise vont dans la bonne direction, c'est-à-dire la leur : pas étonnant, donc, que les deux parties soient d'accord sur le fait que l'on peut réaliser "davantage de synergies que ce qui avait été initialement identifié". Dans ce cadre, l'épisode des "fuites" de la part de "sources industrielles" serait simplement grotesque, s'il n'était pas aussi grave de conséquences pour des milliers de salariés.
On aura noté que ces "fuites" avaient pris soin de surestimer le nombre de licenciements, sans doute pour atténuer l'effet dévastateur du chiffre réel. On aura aussi perçu le cynisme de ces observateurs qui persistent à considérer la "synergie" comme une "bonne nouvelle", les euphémismes du vocabulaire financier permettant aisément d'occulter la réalité de l'opération. On aura enfin constaté la capacité de la direction à prendre des décisions claires, en "se tournant résolument vers l'avenir" (Boursorama, 08/02/07) : en effet, entre la sauvegarde des emplois de ses salariés et le versement de dividendes à ses actionnaires, le choix est on ne peut plus limpide…
Priorité au profit
Les salariés se serrent la ceinture
L'économie réelle au service d'une économie financière
Le PDG de l'entreprise R. (secteur de la construction automobile) est surnommé le "cost killer". Son plan, appelé "contrat 2009", est appliqué depuis 2006. 2007 est donc l'heure du premier bilan annuel. Les Échos (09-10/02/07) notent que "les 129 000 salariés de R. peuvent être soulagés : le creux commercial actuel n'aura pas de conséquences dramatiques sur le plan social". Ce soulagement concerne les salariés français. Il a un prix : d'une part, on nous indique que l'entreprise "réduit fortement le niveau de ses effectifs" ; d'autre part, on se félicite que "R. s'approvisionne de plus en plus dans les pays à bas coûts [NDLR : salariaux]". Ces choix explicitement présentés comme des "facteurs positifs" par une direction financière couronnée de succès : "pour la première fois, R. a dépensé moins que l'année précédente en frais de fonctionnement ".
Les trois engagements du contrat 2009
La qualité
Placer la future [automobile] L. parmi les trois premiers modèles de sa catégorie en qualité de produit et en qualité de service.La profitabilité
Atteindre une marge opérationnelle de 6% du chiffre d'affaires, fin 2009. Ce qui fera de R. le constructeur européen le plus rentable. Le profit est la seule manière de mesurer le succès du plan.La croissance forte
Vendre 800 000 véhicules supplémentaires par rapport à 2005, s'appuyant sur : l'élargissement et le renforcement sans précédent de la gamme (lancement de 26 produits d'ici 2009) ; l'accélération du développement hors Europe.Conclusion : des actionnaires récompensés
Les actionnaires profiteront de la réussite de ce plan. Chaque année, il sera proposé au conseil d'administration de soumettre à l'assemblée générale une progression du dividende versé par R. Celui-ci serait porté à 4,50 € en 2009, soit une multiplication par 2,5 en quatre ans.Source : document de R.
Le "contrat 2009" apparaît comme un plan exclusivement tourné vers des objectifs financiers. Bien que le premier point évoqué, celui de la "qualité", constitue clairement un objectif industriel lié au développement d'un produit, le deuxième est résolument financier, et pose explicitement l'indicateur "marge opérationnelle" comme "seule manière de mesurer le succès du plan". C'est bien là, dans sa capacité à imposer ses propres critères de réussite à l'ensemble des autres acteurs de l'entreprise (salariés, syndicat, notamment), que réside la véritable domination de la direction actuelle.
Outre les objectifs de "qualité" et de "profitabilité", le plan prévoit aussi un objectif de "volume", puisqu'il s'agit de vendre "800 000 véhicules supplémentaires" grâce au développement mondial des ventes et par "l'élargissement et le renforcement sans précédent de la gamme". Mais rien n'est dit sur la façon de concilier de tels objectifs : comment faire de la "qualité" lorsque l'on veut aussi faire du "volume", et surtout quels sont les critères qui permettront de juger la "qualité" des produits ? Sur d'autres points, pourtant, la direction sait se montrer beaucoup plus claire : lorsqu'elle évoque la "récompense" qu'elle envisage pour ses actionnaires, par exemple. Pour eux, le montant du "dividende" est fixé avant même la réalisation des ventes… et déjà prévu pour être croissant (multiplié par 2,5 en quatre ans).
Les trois leviers du contrat 2009
Le produit
Une offensive produit sans précédent autour de quatre axes : renouvellement des piliers de la gamme actuelle ; nouveau véhicule haut de gamme ; innovations pertinentes ; voitures conçues spécifiquement pour la croissance hors Europe.La compétitivité
Toutes les fonctions de l'entreprise contribueront à la réduction des coûts : achats ; fabrications ; logistiques ; frais généraux ; coûts de distribution ; R&D ; investissements.
Le management piloté pour le client et par le profit
Différents processus sont mis en place pour que la voix du client soit davantage écoutée : il entrera dans l'entreprise de la conception du produit jusqu'à l'après-vente ; le profit étant le seul indicateur qui montre si le client est satisfait.Source : document de R.
L'essentiel des décisions qui concernent le projet industriel sont guidées par la compétitivité mesurée par le taux de profit. Les coûts liés au travail (salaires) sont transversaux, car compris dans l'ensemble des "fonctions de l'entreprise" : ouvriers, employés administratifs, ingénieurs, commerciaux, cadres, etc. L'entreprise, dans toutes ses composantes, est mise à contribution pour la réussite du projet industriel, lui-même au service du projet financier. Dans le modèle d'entreprise qui se met en place, l'organisation du travail est résolument tournée vers la réduction des coûts tous azimuts, et le regard tourné vers le client, dont la satisfaction se mesure, justement, par le niveau de profit réalisé. La boucle est bouclée.
Les autres "chiffres clés" de 2005
Évidemment, le document officiel intitulé "Rapport annuel 2005", a été élaboré par les services de la direction de l'entreprise et à destination des actionnaires. Néanmoins, un comptage rapide de l'occurrence de certains mots en apprend plus que de longs discours sur les préoccupations de l'équipe dirigeante :
Syndicat = 2 fois (pp. 72 et 75)
Salarié = 9 fois (pp.72 à 75)
Direction = 34 fois (pp. 5 à 97)
Actionnaire = 43 fois (pp. 5 à 95)Source : Rapport annuel 2005 de R.
Face aux objectifs tels qu'ils sont posés par la direction de l'entreprise, le syndicat CGT a cette réaction : "L'emploi chez R. n'est pas menacé par la santé de l'entreprise mais par les choix de son PDG" (L'Humanité, 09/02/07). Un emploi menacé de deux façons : par la réduction d'emploi et par la dégradation des conditions de travail. Depuis l'entrée en vigueur du "contrat 2009", l'entreprise R. a été marquée par des événements très graves : trois suicides en quatre mois (deux sur le lieu de travail ; le troisième au domicile du salarié qui "aurait laissé une lettre mettant en cause ses conditions de travail"). Il devient "difficile de mettre ces suicides sur le compte des difficultés personnelles des salariés", indique un syndicaliste SUD. Quant à la CFDT, dans une lettre ouverte au PDG, elle dénonce un " contrat " qui met le management "sous une pression extrême" et dote "les salariés d'objectifs pouvant se révéler démesurés : 26 projets de véhicules différents, du jamais-vu en si peu de temps !" (L'Humanité, 01-21-23/02/07).
Ils ont dit : morceaux (bien) choisis…
"Nous nous battons et nous préparons l'offensive qui va commencer à l'été 2007. En attendant, il faut serrer les dents. R. va rester sous pression jusqu'à l'été 2007" (La direction, septembre 2006).
"Il y a quinze ans, on faisait une voiture en cinq ans, aujourd'hui on la crée en trente-trois ou trente-six mois, sans moyens supplémentaires" (Un salarié, février 2007).
"La mentalité, c'est que chaque salarié est un maillon et 'si mon voisin n'avance pas, il m'empêche de travailler'. On est en concurrence" (Un salarié, février 2007).
"Les cadres sont stressés, (...) pour eux, le problème c'est d'atteindre l'objectif, et ils se sentent coupables s'ils n'y arrivent pas, alors que c'est le système qui est en cause" (Un salarié, février 2007).
"Pour la direction, c'est aux gens de s'adapter, et si quelque chose ne va pas, ça vient forcément de vous. Le discours c'est : 'ne vous plaignez pas, regardez comment ça se passe chez les concurrents' (Un salarié, février 2007).
"Les salariés ont intériorisé que l'avenir du groupe est entre leurs mains" (Un salarié, février 2007).
"Les résultats ne sont pas grandioses, mais nous sommes en train de suivre les jalons de notre contrat. Aujourd'hui, je ne considère pas que R. soit en crise, il est sur la bonne pente" (La direction, février 2007).
Source : L'Humanité, 01-21-23/02/07 ; Les Echos, 09-10/02/07