Les humeurs, les rumeurs, les coups de cœur, les coups de gueule, et puis les amitiés de la rue et de plus loin, de la journée, de l'air du temps...un peu de tout, un peu de rien, mais toujours à gauche.

Adhou me l’a raconté si souvent que c’en est devenu une légende familiale. Il était assis sur un gros rocher, les yeux mi-clos, il laissait les couleurs de la terre et de la pierre s’aplatir et se saturer lentement. Ses brebis et leurs agneaux chaumaient.
Sur l’autre versant, quelques bêtes formaient de petits points que seul lui, Adhou El Adhou, fils de son père, savait reconnaître. Son regard flottait quand il m’aperçut au loin. J’avançais un peu puis plus rien. Je repartais d’un côté, m’arrêtais. Quelqu’un qui ne connaît pas le chemin se dit-il. Il se leva, ramassa son bâton, puis dévala la pente, contourna un mauvais passage pour arriver à cent mètres de moi.
— Une fille ? C’est une fille !
Il se frotta les yeux. Une fille, pas ici ! Pas d’ici ! Aucune fille ne veut plus vivre ici !
Il se rapprocha, m'aperçut et se figea. Très vite, il comprit que quelque chose n’allait pas. Les yeux rougis, je le fixai, avançai vers lui en trébuchant. Il se dépêcha de faire les derniers pas qui nous séparaient, il avait peur que je ne tombe pour de bon.
— Mon frère a disparu dans la montagne ! dis-je d'une voix cassée à force d'avoir pleuré...
Je repris mon souffle.
— Et j'ai perdu le chemin !
Je m’assis. Il ne bougea pas, debout à deux mètres de moi, bouche bée devant mon apparition. Une touriste, toute jeune, toute belle, toute seule, pleurant dans ces prairies sèches... Nous devions avoir le même âge. Mon sac, mes chaussures, mes habits, et même mon bâton, lui semblaient venir d'une publicité. Celles qui vantaient ses montagnes et vendaient aux riches étrangers des circuits tout compris. A quelques jours de marche, il savait que certains coins voyaient passer des cars entiers d’où descendaient parfois un groupe de marcheurs avec un guide de par ici et une mule. Ils marchaient, sans but ni raison, plusieurs jours avant de revenir à leur point de départ.
Mais dans les parages où il conduisait son petit troupeau, c'était la première fois qu'il voyait un touriste égaré. Sorti de sa surprise, mais pas de sa timidité, il me proposa de l'eau et s'assit à mes côtés. Dans un français imprécis, il me demanda de raconter à nouveau, pour comprendre ce qui s’était passé et où pouvaient être mon fameux montagnard...
Il m’aida à me relever, prit mon sac, et m'entraîna vers un point culminant non loin de là. Il scruta l'espace, comme s'il lisait dans le paysage, puis se mit à émettre des sifflets d'appel, entre ses dents. Quelques échos lui revenaient. La nuit tombait.
— La montagne n'est pas vide. D'autres bergers y vivent un peu partout, ils connaissent chaque recoin, on va le retrouver facilement.
En attendant il m’offrit l'hospitalité.
— Je m'appelle Adhou, je joue de l’oud, vous connaissez?
— Non, je ne connais pas.
Trop content d'avoir « un public » mais surtout de faire plaisir à cette si jolie jeune fille. ici. en plein désert, il se mit à jouer, s’arrêta.
— Ça ne va pas.
— J’ai soif et j’ai faim.
— Venez.
Sa cabane était toute en pierre, à l'ombre d'un figuier, meublée d'une malle qui servait de table, de trois tabourets et d'une paillasse. Il m’offrit du caillé de brebis avec des galettes et du thé à la menthe.
— Merci. Sans vous...
Il se remit à jouer de l'oud.
— Mon frère à moi, je l'ai perdu depuis trois ans...
— Il est ... mort ?
— Il est parti d'ici, il voulait aller en France, il m’a envoyé une lettre de Tarragone, six mois après son départ. Il écrivait qu'il allait continuer à pied. Il voulait aller dans un village dans les montagnes en France où il y a une énorme carrière. Avant, ils embauchaient plein de gens de Imlil chaque été, ils étaient riches quand ils revenaient. Maintenant, ça ne marchait plus comme ça. Mon frère rêvait, il voulait vraiment creuser la pierre blanche dans la montagne, avoir une maison, une voiture.
— Un berger est mort près de chez moi. Il se droguait. Les journaux disaient qu’il était maghrébin.
— Ça ne peut pas être mon frère. Il ne pouvait plus voir un mouton en peinture.
— Il n’a peut-être pas trouvé autre chose. Tu sais, la vie est dure pour les étrangers chez nous.
— Non, il voulait devenir ouvrier. Et, il ne se droguait pas.
— La vie est dure pour les étrangers en France.
Adhou rassembla des brindilles et craqua une allumette, l'étincelle fit naître dans son regard quelque chose d'électrique.
— Et toi, tu n’as pas voulu partir.
— Non, mes rêves sont ici. Mais je vais partir. Je veux retrouver mon frère. Je vais t’aider à retrouver le tien et tu m’aideras à retrouver le mien. Je suis sûr qu’ils vont bien et qu’ils s’inquiètent pour nous deux.
— Toi, tu l’aimes, ton frère ?
— C’est mon frère. Je n’ai que lui. Il a vécu ce que j’ai vécu. Notre père est mort.
— Et votre mère ? Elle habite ici ?
Il baissa les yeux.
— Je ne sais pas où elle est. Je ne me rappelle plus...
Une larme glissa sur son visage.
— Tout petits, nous habitions à Fès, dans la ville haute. On avait six ans, on faisait l’école buissonnière, on grimpait dans les collines brûlées par le soleil, le plus haut qu’on pouvait. C’était à celui des deux qui voyait le premier un nid de cigognes. Un jour, mon père nous emmena chez ses parents dans la montagne. On y resta une semaine. Et puis, il nous embarqua dans un taxi collectif, une Mercedès blanche, couverte de poussière et bondée de gens pauvres. Une naine aux pieds nus, toute en noir, me fixait tout le temps du voyage en crachant des malédictions. Mon frère et moi, nous avons demandé au père si c’était la route de la maison, il n’a pas répondu, il regardait dehors. Nous sommes arrivés ici. Nous y sommes restés. Mon père nous a appris le métier de berger. Un jour, il est tombé malade. Avant de mourir, il a seulement dit qu’il savait qu’il nous avait fendu le cœur, mais qu’il n’avait pas trouvé d’autre façon de survivre à la douleur d’avoir perdu notre mère.
— Perdu ?
— Perdu, c’est ce qu’il a dit.
— Perdu ?
— Je pense qu’il l’a assassinée.
— Tu lui as pardonné ?
— Je l’aimais. Il nous a aimés à sa façon. J’ai grandi avec ça.
— Et ton frère ?
— Il y a quelques années, il a commencé à ne parler que d’Europe. Il ne travaillait plus, il parlait tout le temps, plus jamais de silence. Il racontait l’histoire de Karim, le fils d’un voisin, qui gagnait plein de fric, avec un bisness qu’il avait monté entre Tanger, Marseille, et Paris. Un jour, il a regardé notre père, il a dit : « Ce pays, c’est de la merde. Ici, c’est pire que tout, des pierres et du vent ! » C’est la première et la seule fois où mon père l’a frappé. « Ton pays, a dit mon père, c’est comme ta mère. Quelque soit ce qu’elle a fait, tu la respectes !» « Tu l’as respectée, ma mère, quand tu l’as abandonnée ? »
Il se tut, des larmes plein les yeux. J’avais l’impression de voir Tom.
— A partir de ce moment-là, mon frère est devenu nerveux. Il parlait moins, ses pensées s’embrouillaient. Je ne le reconnaissais plus. Je ne le comprenais plus. Des fois, il levait le poing sur moi. Je lui souhaitais de partir vite faire sa vie. C’est ce qu’il a fini par faire. Mon père est mort trois mois après. Et toi, le tien ?
— Je ne sais pas. Il ne dit pas grand chose. Mon père a détruit notre famille. Mais mon frère n’a jamais rien dit. Ma mère se laisse aller. Il y avait un garçon, je croyais qu’il tenait à moi. En fait, il me détenait. J’ai failli y laisser ma peau mais je m’en suis sortie. C’est comme si tous ceux qui m’aimaient étaient des morts-vivants. Je ne suis pas morte, mais je ne sais pas si je suis assez forte. Je déteste la vie qu’on m’a imposée.
— Tu peux aimer ta famille mais choisir ta vie.
— Je les aime mais je grandirai sans eux. Loin d’eux.
— Tu es en colère.
— C’est la lueur des flammes qui embrase mon visage.
— Il faut que ta colère te serve à quelque chose, sinon elle va te bouffer.
— Je vais retrouver mon frère, le ramener à la maison, je prendrai mes affaires et je partirai.
— Et puis...
J’hésite.
— Je reviendrai ici, j'apprendrai.
— Tu apprendras quoi ?
— Je ne sais pas, à me débrouiller, à vivre comme toi...
— Mais tu ne sais rien de tout ça.
— J'ai grandi à la montagne, loin de tout. C'était pas vraiment comme ici, mais ...
— Tu rêves, comme mon frère. Rêve doucement ! Tu ne veux pas m'aider ?
— Moi, t'aider ?
— Oui, retrouver mon frère. Ensemble, peut-être nous y arriverions
— ... D'accord. Ensuite, tu me mèneras dans tes montagnes ?
— C'est promis.
Adhou posa sa main sur mon genou. Mon corps frissonna. Il me regardait intensément. Je repoussai sa main.
— C’est trop tôt.
Il posa une théière sur le feu et prépara une brassée de menthe. Son parfum me troubla tout autant que la douceur de ses gestes
Je me sentais à la fois triste et vivante, éloignée de tout, sans maison, sans frère, sans autre repère que ce garçon dépouillé et les étoiles. A mille lieues de chez moi, je le trouvais si beau, beau comme un rêve. J’approchai ma main de son visage.
— Tu fais partie de mon rêve maintenant !
Dans la nuit, nos yeux restèrent grands ouverts, alors que nos peaux se rencontraient.
L'aube violette se leva sur nos corps amoureux, quand une pierre dévala en surplomb.
Ben se réveilla, se mit debout d'un bond, il me secoua .
— Réveille-toi, mon amour, c'est pas ton frère ?
Je me redressai mes habits étaient éparpillés et il était trop tard pour que je les ramasse.
Tom s’approcha de moi, les yeux exorbités. Il se figea deux secondes et m’envoya une beigne de tout son bras. Adhou lui fit face, lui asséna un coup de tête monumental. Mon frère ne broncha pas, le rugby l’avait habitué à bien pire. Il balança le bâton qui lui servait de canne. Adhou s’écroula.
— Toi, si je ne te bute pas, c'est parce que tu vas nous ramener d'où on vient!.
Je lui fis face.
— Si tu le touches encore une fois, tu peux repartir seul. Tu seras désormais classé dans la même catégorie, que Ka, mon père et tous ceux qui pensent que les femmes sont leur propriété. Adhou m’a aidée quand tu m’as abandonnée. Il a envoyé des bergers à ta recherche. Car tu n’es pas revenu seul, n’est-ce pas ?
— Non, quelqu’un m’a guidé. Je me suis cassé le bras gauche et foulé la cheville en tombant
Il aida Adhou à se relever.
— Je suis désolé. J’aime ma sœur passionnément.
— Et moi aussi.
— Et moi, je vous aime, tous les deux.
Qu’allons-nous faire ?
— Je propose que Adhou nous conduise jusqu’à la route. Je prendrai le volant. Ensuite, je te ferai rapatrier par Europe Assistance. Nous rendrons la voiture, je ferai les démarches nécessaires pour que Adhou puisse venir en France et, ensuite, je rentrerai en avion.
Le nez collé au hublot mon âme baignait dans une mer de gros nuages blancs inondés de soleil. Une impression de vide m'oppressait. Mon cœur était resté dans la petite cabane en pierres, à l'ombre du figuier aux confins d’un désert de sable rouge.
On ne bâtit pas une maison sur des ruines, mais sur de solides fondations. Les épreuves m'avaient grandie, avaient forgé la Femme que j’étais devenue mais, avant de ne penser qu'à moi, j’avais une mission importante à accomplir.
Je n’avais pas peur et savais ce qui m'attendait et ce que j’avais à faire….
De fortes turbulences secouaient l'avion mais je n’en avais cure, on âme vagabondait bien loin au-delà de ce cylindre de métal. Tout à coup, les nuages s'écartèrent et, je pus voir mes montagnes enneigées briller sous le soleil. Un nouveau printemps était là comme un message de bienvenue et cela me donna en plus de la force nouvellement acquise, l'espoir, l'espoir de jours meilleurs…
D'ici quelques minutes l'avion se poserait à Blagnac, je prendrais un bus pour rentrer sur Pamieux où Tom et ma mère m’attendaient.